Il y a vingt ans: la France de 1998

Jacques Chirac et Lionel Jospin avec l’équipe de France de football et la coupe du monde.

Fichtre! Encore un de ces blablas nostalgiques dont l’auteur va nous expliquer doctement pourquoi « c’était mieux avant ». Et si c’était vraiment mieux avant? Parlons d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Faisons un petit voyage 20 ans en arrière, dans la France de 1998. Et mesurons, sans tomber dans la nostalgie facile, tout le fossé qui nous sépare de cette époque pourtant pas si lointaine.

En 1998, il n’y avait pas d’attentats djihadistes sur le territoire français. Pas depuis ceux du GIA en 1995. Certes, c’était déjà la crise, on avait déjà le chômage de masse, la « fracture sociale », le problème des cités. Mais la France a connu, comme les autres pays développés, une embellie économique à la fin des années 90: la croissance mondiale a en effet redémarré grâce à la « bulle Internet » et à l’essor du numérique. En France, l’économie respire, la confiance revient et le fameux « trou de la Sécu » se résorbe.

1998, c’est aussi la cohabitation: suite à la dissolution ratée de 1997, la « gauche plurielle » a remporté les élections législatives et Jacques Chirac a nommé le socialiste Lionel Jospin au poste de Premier Ministre. La France est gouvernée à gauche, par un vrai gouvernement de gauche qui mène une vraie politique de gauche. C’est en 1998 que le gouvernement Jospin crée la « police de proximité », qui sera supprimée par Nicolas Sarkozy en 2003 mais reviendra, sous une autre forme, avec Macron et sa « police de sécurité du quotidien ». C’est aussi en 1998 qu’est la votée la loi Aubry 1, premier pas vers la semaine de 35 heures.

1998, c’était l’apogée de la France « black-blanc-beur », comme on disait alors. La victoire de la France lors de la Coupe du Monde de football, à domicile, redonne le moral au pays et déclenche un véritable ouragan de joie et de liesse populaire. Mais surtout, cette victoire a créé un lien tout à fait particulier entre la nation et l’équipe de France. Les « Bleus » sont érigés en symbole d’une France ouverte, multiethnique et multiculturelle, à l’image de Zinedine Zidane, surnommé « Zizou » (d’origine kabyle), de Lilian Thuram (d’origine antillaise) ou de Marcel Desailly (d’origine ghanéenne).

A la même époque, plusieurs Maghrébins commencent à percer dans le monde du spectacle et de l’audiovisuel, comme le journaliste Rachid Arhab, qui présente le JT de 13 heures sur France 2 aux côtés de Carole Goessler, ou le très populaire Jamel Debbouze, humoriste et comédien franco-marocain repéré grâce à ses talents d’improvisateur: il débarque en 1998 sur Canal + dans la rubrique « Le cinéma de Jamel » puis dans la série humoristique « H » où il donne la réplique à Eric Judor et Ramzy Bédia. Cette année-là, le raï est l’un des genres musicaux les plus populaires en France: le chanteur Faudel, surnommé le « petit prince du Raï », enregistre avec Khaled et Rachid Taha un album live intitulé « 1, 2, 3 soleils », où les trois artistes chantent en arabe et en français.

Cette France « black-blanc-beur » était-elle un illusion? Il est vrai que l’euphorie du Mondial de football a effacé, pendant quelques temps, les barrières et les préjugés racistes. Il est vrai que des artistes comme Jamel ou Faudel ont donné à la communauté maghrébine une visibilité qu’elle n’avait pas auparavant. Mais ces phénomènes renvoient une image quelque peu idéalisée de la société française, une société où les préjugés racistes et xénophobes restent profondément ancrés, et où les « jeunes des cités » issus de l’immigration sont victimes de discriminations incessantes. Le retour de bâton n’en sera que plus dur, avec le séisme du 21 avril 2002 qui verra Jean-Marie Le Pen accéder au second tour de la présidentielle, puis avec les « émeutes de banlieue » en 2005. Douce France.

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Un an de macronisme : quel bilan ?

E. Macron.

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron devenait président de la République. Un an après, quel bilan tirer de son action à la tête de l’Etat ?

Macron a réussi à dépasser, au moins temporairement, le clivage droite-gauche. Il a construit une majorité « centrale » et formé un gouvernement composé de personnalités politiques issues du centre, de la gauche réformiste et de la droite modérée. Ce faisant, il a donné un coup d’accélérateur au processus de recomposition politique qui s’était amorcé sous la présidence de François Hollande. Macron a également réussi à renouveler en profondeur le personnel politique : même si la République En Marche compte beaucoup d’anciens élus socialistes dans ses rangs, la moitié des députés de la majorité sont issus de la société civile et n’exerçaient aucun mandat politique avant 2017. Le gouvernement, lui aussi, fait la part belle aux personnalités venues de la société civile, à l’image de Nicolas Hulot, Agnès Buzyn, Marlène Schiappa ou Frédérique Vidal.

Macron a mis en application le programme sur lequel il avait été élu. Pendant un an, il a respecté scrupuleusement la feuille de route annoncée lors de la campagne : une loi de moralisation de la vie publique a été votée dès le mois de juillet 2017 ; les effectifs des classes de CP dans les REP et REP+ ont été divisés par deux à la rentrée 2017 ; le Code du travail a été assoupli par ordonnances ; la France est sortie de l’état d’urgence à l’automne 2017 et une loi antiterroriste a été votée pour pérenniser certains dispositifs d’exception permettant de lutter contre le terrorisme djihadiste ; la réforme de l’ISF et l’augmentation de la CSG ont été votées fin 2017 ; la réforme du bac a été adoptée en février 2018. L’exécutif a aussi augmenté le budget des armées : dans le projet de loi de finance voté fin 2017, le budget de la défense a été porté à 1,82% du PIB en vue d’atteindre l’objectif des 2% à la fin du quinquennat. Jusqu’à présent, donc, Macron a respecté ses engagements.

Il y a toutefois une question sur laquelle Macron a fait volte-face : Notre-Dame-des-Landes. Pendant la campagne présidentielle, Macron avait déclaré que l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes serait construit. Mais à l’issue d’une vaste concertation menée sous l’égide du Premier Ministre, et suite à la publication d’un rapport sur le coût prévisionnel de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, le gouvernement a finalement choisi de renoncer au projet pour privilégier le réaménagement de Nantes-Atlantique. Il s’agit là d’une décision juste, car le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes était une aberration écologique. De plus, les tergiversations de l’Etat ont entraîné, au fil des années, un pourrissement de la situation. Quant à l’évacuation de la ZAD, elle était nécessaire : dans un Etat de droit, nul ne peut occuper illégalement des terres et y exercer des activités économiques sans payer d’impôts ni verser de cotisations sociales. Mais l’exécutif a fait preuve de pragmatisme : la trêve hivernale a été respectée et le gouvernement a permis aux zadistes de déposer leur projet individuel en préfecture afin que les expériences agricoles menées à Notre-Dame-des-Landes puissent se poursuivre dans un cadre légal ; une quarantaine de projets ont d’ailleurs été déposés.

Ce qui surprend, dans ce début de quinquennat, c’est le rythme vertigineux des réformes. Souhaitant rattraper en quelques mois plusieurs décennies d’immobilisme, l’exécutif a fait preuve d’une détermination sans faille dans sa volonté de moderniser le pays et de « déverrouiller » l’économie. Mais la frontière entre volontarisme et autoritarisme est parfois ténue. La méthode Macron consiste à agir vite, quitte à employer des procédures expéditives comme les ordonnances. C’est également une méthode très technocratique : le gouvernement a commandé à des experts indépendants plusieurs rapports (comme le rapport Mathiot sur la réforme du lycée ou le rapport Spinetta sur la SNCF) dont la publication a directement débouché sur un projet de réforme. La méthode Macron consiste aussi à ouvrir quasi simultanément plusieurs chantiers de réforme : cette stratégie présente un inconvénient majeur puisqu’elle favorise une certaine coagulation des mécontentements, comme l’illustre la mobilisation des fonctionnaires, des cheminots, des personnels hospitaliers, des magistrats et des universités au printemps 2018. Deux réformes ont provoqué des mouvements de contestation particulièrement durs : la réforme de la SNCF, qui vise à préparer l’ouverture à la concurrence du transport ferroviaire de voyageurs, et la « loi ORE » (Orientation et Réussite des Etudiants), qui a ravivé un débat déjà ancien sur la question très sensible de la sélection à l’entrée des universités. Mais il n’y a pas eu de « convergence des luttes » car une grande partie des Français approuve les réformes de l’exécutif.

Même si les réformes vont globalement dans le bon sens, il faut bien admettre que la première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’humanité : à force de viser l’efficacité partout et tout le temps, on finit par prendre des libertés avec les Droits de l’Homme. Ainsi, le projet de loi très controversé de Gérard Collomb sur l’asile et l’immigration facilite l’expulsion des demandeurs d’asile et augmente la durée légale de rétention, y compris pour les mineurs. Or, les conditions de vie dans les Centres de Rétention Administrative sont quasi carcérales et rien, dans le projet de loi, ne prévoit de les humaniser. La France a l’obligation morale de respecter les droits fondamentaux et la dignité de tous les hommes et toutes les femmes présents sur son territoire, quel que soit leur statut et quel que soit leur pays d’origine. L’Etat français a d’ailleurs été condamné plusieurs fois par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour sa gestion calamiteuse des demandeurs d’asile, et le projet de loi sur l’asile a été critiqué par le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, qui a parlé de « maltraitance ».

La politique menée jusqu’à présent manque aussi de justice sociale. Le gouvernement a multiplié les mesures en faveur des entreprises et des grandes fortunes sans proposer de véritables contreparties aux salariés, aux classes moyennes et aux populations les plus fragiles. Certes, quelques avancées sociales sont à souligner, comme la hausse du minimum vieillesse, la hausse des allocations aux familles monoparentales ou encore la baisse de la taxe d’habitation. Le dédoublement des classes de CP en REP et REP+ est également une mesure de justice sociale puisqu’elle améliore les conditions d’apprentissage dans les écoles accueillant les publics les plus défavorisés. Mais ces mesures sociales restent assez timides par rapport aux différentes réformes libérales adoptées depuis le début du quinquennat, telles que l’assouplissement du Code du travail, la réduction de l’assiette de l’ISF ou la « flat tax » à 30%. Macron mène-t-il une « politique de classe » en faveur des grands patrons et des possédants ? Pour comprendre le sens de ces mesures, il convient de les replacer dans une perspective plus large. Emmanuel Macron défend un projet que l’on pourrait qualifier de social-libéral : il entend libéraliser l’économie tout en préservant les fondements de l’Etat-providence, l’objectif étant de parvenir au meilleur équilibre possible entre l’efficacité économique et la justice sociale. Macron a choisi de commencer par les réformes les plus libérales de son programme pour pouvoir se consacrer, durant la suite du quinquennat, aux réformes plus sociales. La réforme de l’assurance chômage et celle de la formation professionnelle seront les deux prochains grands chantiers du quinquennat : elles apporteront des contreparties à l’assouplissement du Code du travail, en sécurisant davantage les parcours professionnels et en ouvrant de nouveaux droits pour les travailleurs et les chômeurs.

Il est encore trop tôt pour mesurer l’efficacité des réformes économiques engagées par le gouvernement car celles-ci ne porteront leurs fruits que dans plusieurs années, voire plusieurs décennies. Ce qui est en jeu derrière les réformes actuelles, ce n’est pas la France de 2020 mais celle de 2050. Emmanuel Macron veut adapter la société française à un monde où la compétition internationale, les bouleversements technologiques et l’imprévisibilité des parcours professionnels imposent l’instauration de nouvelles règles beaucoup plus souples favorisant l’innovation, la prise de risques et la mobilité. Le monde du travail évolue à une vitesse inouïe : on estime d’ailleurs que la plupart des métiers qui seront exercés en 2050 n’existent pas encore aujourd’hui. La politique économique de Macron est un pari sur l’avenir, un pari sur la capacité du pays à se moderniser pour faire face aux grands défis économiques et technologiques du XXIe siècle.

Le Centriloque souhaite la réussite de ce quinquennat et encourage le gouvernement à poursuivre les réformes, à condition de ne pas oublier la justice sociale et de ne pas sacrifier les principes humanistes indissociables de la morale républicaine. Il est urgent que le gouvernement infléchisse sa politique dans un sens plus progressiste, par des réformes qui ouvriront de nouveaux droits aux travailleurs et qui apporteront des améliorations concrètes à la vie des Français restés sur le bord du chemin.

Petite leçon d’apiculture et d’arithmétique européenne

Vendredi 27 avril, les Etats membres de l’Union européenne ont voté une proposition de la Commission interdisant l’usage de trois néonicotinoïdes, des pesticides employés massivement dans l’agriculture et considérés comme responsables de l’effondrement dramatique du nombre d’abeilles en Europe durant les dernières années. Cette mesure s’applique à toutes les cultures en plein air : les cultures sous serre pourront y déroger à condition que les plantes et les semences ne quittent pas leur abri fermé.

La nocivité des néonicotinoïdes est connue depuis des années : en 2013, l’Autorité Européenne pour la Sécurité Alimentaire avait déjà recommandé leur interdiction. Ces substances altèrent le système nerveux et l’appareil reproductif des abeilles ; à forte dose, elles deviennent mortelles pour les abeilles et les bourdons. La décision d’interdire les néonicotinoïdes constitue une avancée majeure puisque l’importance de la santé des abeilles est enfin reconnue par l’Union européenne. Ce vote répond aux attentes des apiculteurs, des scientifiques, des écologistes et de la société civile en général, qui s’émeut de plus en plus de la disparition des abeilles domestiques.

Cet événement est aussi l’occasion d’un petit rappel sur la façon dont l’Union européenne prend ses décisions. Le Conseil de l’Union statue à la majorité qualifiée. D’après le Traité de Lisbonne, pour qu’une proposition de la Commission européenne soit adoptée, elle doit être votée par au moins 55% des Etats membres (soit 16 sur 28) représentant au moins 65% de la population totale de l’UE : cela s’appelle la « double majorité ». Mais dans la pratique, la double majorité n’est pas toujours nécessaire car si la minorité de blocage n’est pas atteinte, la majorité qualifiée est considérée comme acquise. Depuis 2017, la minorité de blocage doit représenter au moins 55% de la population ou 55% des Etats-membres.

Seuls 15 Etats membres ont voté l’interdiction des néonicotinoïdes, dont la France (qui était pionnière sur le sujet puisqu’elle avait interdit ces pesticides sur son territoire dès 2016) ; 9 Etats se sont abstenus et 4 seulement ont voté contre le texte (le Danemark, la Hongrie, la Roumanie et la République Tchèque). La minorité de blocage n’a pas été atteinte et le texte a pu passer. L’Espagne et l’Italie, qui ont rejoint au dernier moment le camp des anti-néonicotinoïdes, ont joué un rôle clé dans l’issue du scrutin. Le Royaume-Uni fait lui aussi partie des Etats qui ont voté en faveur du texte.

Tout cela nous montre une chose essentielle que l’on a parfois tendance à oublier : l’Union européenne est entre les mains des Etats membres. Contrairement à ce qu’affirment les europhobes de tous bords, il n’existe pas de « super-Etat » européen qui, depuis Bruxelles, imposerait ses diktats aux Etats membres. L’Union européenne est le résultat des choix faits par ses Etats membres ; ses décisions reflètent avant tout les rapports de force entre gouvernements. La décision historique d’interdire les néonicotinoïdes montre aussi que les Etats européens sont capables de résister aux lobbys industriels quand ils le veulent vraiment.

La Terre est-elle plate ?

Connaissez-vous les « platistes », ces gens qui affirment que la Terre est plate ? Aussi improbable que cela puisse paraître, cette folle croyance compte encore aujourd’hui de nombreux adeptes à travers le monde : selon un sondage Ifop sorti en janvier 2018, un Français sur dix penserait que la Terre est plate. Comment expliquer une telle ineptie au XXIe siècle ?

En 1956, un Anglais nommé Samuel Shenton fonda la Flat Earth Society, une organisation internationale soutenant la thèse d’une Terre plate. Cette organisation rassembla jusqu’à 3.500 membres à son apogée mais déclina rapidement à partir des années 80. Puis Internet arriva, et donna aux théories platistes une visibilité inespérée. Aujourd’hui, les platistes sont très actifs sur le net : on trouve en effet des sites web, des forums, des vidéos Youtube et même des pages Facebook affirmant sérieusement que la Terre est plate. Bien que la Flat Earth Society de Shenton ait officiellement cessé d’exister en 2001, plusieurs forums et plusieurs sites continuent d’utiliser le nom de cette organisation.

Si le platisme a encore une audience de nos jours, c’est parce qu’il se trouve à la confluence du fondamentalisme religieux et du complotisme. Cette croyance continue de circuler dans certaines communautés chrétiennes intégristes : ces dernières font une interprétation littérale de divers passages de la Bible évoquant les « extrémités » de la Terre ou décrivant un monde fixe recouvert d’une voûte céleste. On retrouve également cette croyance chez certains musulmans qui font une lecture littérale du Coran : plusieurs versets coraniques décrivent effectivement la Terre comme un lit ou un tapis « étiré » par Allah. Mais le platisme est aussi une théorie du complot : les platistes sont persuadés qu’il existe un complot de la NASA destiné à faire croire que la Terre est ronde. Cette théorie stupide flatte l’égo des individus qui adhèrent aux sottises complotistes car elle leur donne l’impression d’accéder à une vérité « cachée ».

Les platistes se représentent la Terre comme un disque plat centré sur le pôle Nord et entouré d’un immense mur de glace : d’après eux, donc, le pôle Sud n’existe pas. Ils pensent aussi que la Lune et le Soleil tournent au-dessus de la Terre comme les pièces d’un mobile musical suspendu au-dessus d’un lit de bébé. Pour illustrer leur vision du monde, les platistes utilisent des planisphères à projection azimutale équidistante centrés sur le pôle Nord. Ce type de planisphère apparaît d’ailleurs dans le célèbre logo des Nations Unies, logo que les platistes considèrent naïvement comme une confirmation de leur théorie ! Ils oublient cependant qu’un planisphère est toujours une construction, et non une représentation fidèle du monde physique. Un planisphère à projection azimutale centré sur le pôle Nord ne permet évidemment pas de représenter le pôle Sud. On pourrait tout aussi bien réaliser, avec le même système de projection cartographique, des planisphères centrés sur le pôle Sud (c’est alors le pôle Nord qui disparaîtrait comme par magie).

Logo de l’ONU.

Les platistes essaient de corroborer leurs théories par des arguments d’une affligeante naïveté qui revêtent, pourtant, l’apparence du « bon sens ». L’horizon rectiligne apporterait ainsi la preuve que la Terre est plate : on oublie alors que le globe terrestre a une circonférence de 40.000 km et que, par conséquent, sa courbure est invisible à l’œil nu. Il existe en revanche plusieurs méthodes scientifiques permettant de calculer de façon assez précise la courbure de la Terre grâce à la trigonométrie, par exemple en mesurant l’angle des rayons du Soleil au même instant dans plusieurs points du globe situés sur un même méridien. Les platistes affirment aussi que les photographies montrant la Terre depuis l’espace sont des images truquées, car on ne voit aucune étoile sur les photos de la NASA. L’argument est certes séduisant mais ne tient pas la route scientifiquement, car les étoiles émettent un rayonnement lumineux très faible qu’il est difficile de capter lorsqu’on fait de la photographie. On peut d’ailleurs facilement vérifier ce phénomène en photographiant une personne la nuit avec un ciel étoilé en arrière-plan : si la mise au point est faite sur la personne, il y a de fortes chances pour que les étoiles n’apparaissent pas sur la photo. De même, quand des satellites ou des astronautes photographient la Terre, la mise au point est faite sur le globe terrestre et non sur les étoiles.

Les platistes soulignent également le fait que les grandes compagnies aériennes ne proposent jamais de liaisons directes entre l’Afrique du Sud et l’Amérique du Sud, ni entre l’Afrique du Sud et l’Australie : ainsi, pour aller du Cap à Sidney, une escale à Dubaï est souvent nécessaire bien qu’un avion de ligne ait suffisamment d’autonomie pour effectuer un vol direct. Ces escales apporteraient la « preuve » que le monde est plat et que Dubaï se trouve sur la trajectoire d’un vol reliant l’Afrique du Sud à l’Australie ! Un tel raisonnement témoigne d’une connaissance très superficielle des réseaux aériens : pour des raisons de rentabilité évidentes, les grandes compagnies aériennes ne peuvent pas se permettre de proposer des liaisons directes entre toutes les grandes villes de la planète et doivent effectuer des correspondances dans des hubs aéroportuaires tels que Dubaï, Pékin ou Roissy.

Comme l’écrivait René Descartes, « le bon sens est la chose la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont ». Tout le monde peut mettre le bon sens de son côté pour défendre des idées fausses et des théories farfelues. Mais la science n’est pas une affaire de bon sens. Une vérité scientifique est une idée qui fait consensus dans la communauté scientifique parce qu’elle est corroborée par des preuves irréfutables ou parce qu’elle a été validée par des expériences menées de façon rigoureuse et objective.

Dès l’Antiquité, mathématiciens, astronomes et géographes comprirent que la Terre était ronde en regardant le mât des navires disparaître derrière l’horizon et en observant les éclipses de Lune. Platon et Aristote étaient persuadés que la Terre était sphérique, tout comme l’immense majorité des savants de leur époque. Au IIIe siècle avant J.C., le mathématicien grec Eratosthène fut le premier à mesurer la circonférence de la Terre en utilisant la trigonométrie, et ses calculs étaient d’une précision époustouflante. Au XVIe siècle, les premières circumnavigations vinrent confirmer les découvertes faites par les savants de l’Antiquité. Au XVIIIe siècle, le géographe français Charles Marie de La Condamine mesura la courbure terrestre lors d’une expédition géodésique en Equateur et découvrit que la Terre formait une sphère imparfaite car elle était légèrement aplatie au niveau des pôles. Les premières photographies satellites montrant le globe terrestre depuis l’espace n’ont pas révolutionné nos représentations de la Terre : elles n’ont fait qu’apporter de nouvelles preuves d’une sphéricité qui était déjà parfaitement démontrée depuis des siècles.

La résurgence du platisme est à la fois inquiétante et fascinante. Elle nous montre les profondeurs abyssales que l’ignorance et la bêtise humaines sont capables d’atteindre. Elle nous montre que les progrès de la science ne suffisent pas à éradiquer l’obscurantisme. Elle nous montre que toute vérité parfaitement établie sur le plan scientifique peut être contestée avec des arguments ayant l’apparence du bon sens : on peut ainsi « démontrer » que la Terre est plate, que les vaccins sont inefficaces, que le réchauffement climatique est un mythe ou que les dinosaures n’ont jamais existé. Le platisme nous montre aussi qu’avec Internet et les réseaux sociaux, les théories les plus grotesques trouvent toujours des canaux de diffusion et des promoteurs zélés.

Oser la proportionnelle

L’Assemblée nationale.

La proportionnelle est une vieille revendication centriste : ces derniers souhaitent en effet améliorer la représentativité du Parlement français en introduisant une dose de proportionnelle aux scrutins législatifs. Il ne s’agit donc pas d’une proportionnelle intégrale comme sous la Quatrième République, mais d’une proportionnelle partielle, comme en Allemagne.

Depuis les débuts de la Cinquième République, le scrutin majoritaire a permis d’obtenir des majorités relativement stables au prix d’une distorsion de la représentation nationale : les grands partis qui arrivent en tête obtiennent un nombre de députés très largement supérieur à leur poids réel dans l’opinion publique, tandis que les petits partis se retrouvent systématiquement sous-représentés. A l’issue des élections législatives de 2012, le Parti Socialiste disposait de la majorité absolue des sièges dans l’hémicycle alors qu’il n’avait obtenu que 29% des suffrages au premier tour. Aux législatives de 2017, la République en Marche a remporté plus de 300 sièges alors que ce parti n’avait obtenu que 28% des suffrages au premier tour. A l’inverse, le Front National, qui représente maintenant près de 15% du corps électoral et dont la candidate est arrivée au second tour de la présidentielle de 2017, n’a pu faire élire que 8 députés. Même si je combats vigoureusement les idées du FN, je trouve aberrant qu’un parti aussi important soit aussi mal représenté au Parlement.

L’Assemblée nationale n’a pas uniquement pour fonction de voter les projets de loi élaborés par le gouvernement : sa fonction première est de représenter la nation. Lors des Etats Généraux de 1789, les députés du tiers état se sont proclamés « assemblée nationale » parce qu’ils étaient sous-représentés par rapport à la noblesse et au clergé : les députés de la noblesse et du clergé disposaient en effet des 2/3 des suffrages ; les députés du tiers état, qui représentaient plus de 90% de la population, étaient en minorité. La question de la représentation est donc au fondement même du parlementarisme.

Or, notre système électoral est injuste car il n’est pas représentatif du pays réel. Le scrutin majoritaire à deux tours crée des majorités artificielles et empêche une représentation équitable des différents courants politiques présents dans le pays. C’est pourquoi il faut oser la proportionnelle. Ceux qui agitent l’épouvantail de l’instabilité gouvernementale pour justifier leur opposition à la proportionnelle oublient que le scrutin majoritaire ne garantit pas toujours des majorités stables : ainsi, aux législatives de 1988, le Parti Socialiste arriva en tête mais n’obtint qu’une majorité relative ; l’appoint des communistes et des centristes fut donc nécessaire. Entre 1988 et 1991, le Premier Ministre Michel Rocard utilisa 28 fois l’article 49-3 pour faire passer des projets de loi qui ne trouvaient pas de majorité dans l’hémicycle.

Pendant la dernière campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait, sous la pression de François Bayrou, pris l’engagement d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives. François Bayrou avait demandé qu’au moins 25% des députés soient élus à la proportionnelle, un ratio tout à fait raisonnable qui permet de mieux représenter les petits partis sans fragmenter de façon excessive la représentation nationale. Or, Emmanuel Macron a récemment annoncé que, dans la future réforme du Parlement, seuls 15% des sièges seraient attribués à la proportionnelle. D’où la colère des centristes, qui voient dans cette annonce un reniement des engagements initiaux du président.

Si Macron a proposé 15% plutôt que 25, c’est vraisemblablement pour ménager les élus LR, et plus précisément Gérard Larcher, président du Sénat, qui a exprimé avec vigueur son hostilité au scrutin proportionnel. 15%, c’est un compromis bancal qui permet d’instiller une petite dose de proportionnelle sans vraiment changer les choses. Pour 15% des députés, cela vaut-il vraiment le coup de modifier la loi électorale ? Je ne pense pas. Le chiffre de 25% était déjà un compromis raisonnable entre la proportionnelle intégrale et le principe majoritaire ; 15%, ce n’est plus un compromis, c’est de la cosmétique. Du gadget électoral.

Il n’y aura pas de « convergence des luttes »

La méthode Macron consiste à ouvrir plusieurs chantiers de réforme sur un laps de temps très court : réforme du Code du Travail, réforme du bac, réforme fiscale, réforme de l’accès à l’enseignement supérieur, réforme de la carte judiciaire, réforme de la SNCF et, bientôt, réforme de la fonction publique. « Blitzkrieg » pour les uns, « volontarisme » pour les autres, cette stratégie présente un risque non négligeable : celui d’une « coagulation » des mécontentements. Mais l’addition des colères n’est pas la convergence des luttes.

N’en déplaise à l’ultragauche et à la CGT, il n’y aura pas de convergence des luttes parce qu’il n’existe pas de base commune aux revendications des cheminots, à celles des fonctionnaires, à celles des étudiants, à celles des magistrats et à celles des personnels hospitaliers. Je ne porte aucun jugement sur la légitimité des revendications exprimées : je constate simplement qu’elles sont trop disparates pour devenir la matrice d’un mouvement unifié. Même en 1968, la conjonction du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier ne résista pas aux accords de Grenelle qui, en mettant fin aux grèves ouvrières, entraînèrent l’isolement des étudiants.

Il n’y aura pas de convergence des luttes parce que l’opinion publique est globalement favorable aux réformes du gouvernement : les Français n’en peuvent plus de l’immobilisme, ils ne supportent plus l’impuissance du politique, ils ne veulent plus se résigner à l’idée de vivre dans une société bloquée.

Il n’y aura pas de convergence des luttes parce que le front syndical est divisé : le CFDT et la CFE-CGC ont clairement fait savoir qu’elles désapprouvaient la stratégie de la CGT. Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, a d’ailleurs déclaré qu’il ne participerait pas à la mobilisation du 19 avril, décidée unilatéralement par la CGT.

Il n’y aura pas de convergence des luttes parce que le concept même de « convergence des luttes » est un concept éminemment politique emprunté à l’extrême gauche et porté aujourd’hui par des gens qui rêvent d’en découdre avec le pouvoir en place. Si convergence il y a, elle ne sera que temporaire et finira par s’étioler dans l’entre-soi, comme le défunt mouvement « Nuit Debout », sans qu’un véritable projet alternatif ait pu émerger.

Le cancer de l’antisémitisme au pays des Droits de l’Homme

Vendredi 23 mars 2018, Mireille Knoll, une octogénaire juive rescapée de la Rafle du Vél’ d’Hiv, a été poignardée puis brûlée dans son appartement parisien. Cet effroyable meurtre, dont le caractère antisémite ne fait aucun doute, est venu s’ajouter à la longue liste des agressions et des crimes antisémites que la France connaît depuis quelques années. En avril 2017, Sarah Halimi, une juive de 65 ans, a été rouée de coups puis défenestrée par Kobili Traoré aux cris de « Allah Akbar ! ». En janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat Islamique. Sans oublier l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, ni les attentats perpétrés par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse et par Amedy Coulibaly en 2015 à l’Hypercacher de la Porte de Vincennes. Mais il y a aussi la haine ordinaire, l’antisémitisme du quotidien, les insultes, le harcèlement, les crachats, le déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux, la profanation de tombes juives et la mise à sac de magasins juifs en Seine-Saint-Denis.

De plus en plus de Juifs ne se sentent plus en sécurité en France : les synagogues et les écoles juives sont désormais sous protection militaire, certaines familles juives ont été obligées de déménager pour échapper aux insultes et aux agressions dont elles étaient victimes dans leur quartier, et des milliers de Juifs quittent chaque année la France pour émigrer en Israël parce qu’ils ont le sentiment qu’ils seront plus en sécurité là-bas. L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française, mais la flambée d’actes antisémites à laquelle nous assistons actuellement n’est pas une simple résurgence de l’antisémitisme « traditionnel ». L’antisémitisme contemporain est le résultat d’une stratification complexe : au substrat de l’antisémitisme européen d’hier est venu s’ajouter, depuis une quinzaine d’années, un antisémitisme « importé » qui trouve ses racines dans un antisionisme féroce et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Attisé par le discours de certains intégristes et par de nombreux sites Internet islamistes, cet antisémitisme-là se nourrit d’une vision fantasmée du conflit israélo-palestinien, interprété abusivement comme une « guerre de religions » entre Juifs et Musulmans. Il se fonde également sur un amalgame entre l’Etat israélien et les Juifs de la diaspora : les Juifs sont alors perçus comme des « complices » d’Israël et comme des « ennemis » de l’Islam. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Dans certaines cités gangrénées par l’islamisme, la haine des Juifs est devenue un véritable code culturel et l’enseignement de la Shoah est ouvertement contesté par les élèves.

De nombreux jeunes musulmans français ne connaissent le conflit israélo-palestinien qu’à travers les réseaux sociaux et les sites de propagande anti-israéliens sur Internet. Curieusement, les massacres perpétrés par le gouvernement russe contre les musulmans tchétchènes, la répression brutale qui s’abat sur les opposants politiques en Arabie Saoudite ou en Iran et les milliers de musulmans massacrés par Bachar El Assad en Syrie ne semblent guère provoquer dans la communauté musulmane de France une émotion aussi vive que les exactions et les bavures hyper-médiatisées de l’armée israélienne : Israël est toujours perçu comme l’ennemi suprême. Cet antisionisme virulent s’adosse très souvent à une vision « conspirationniste » du monde largement relayée sur Internet, notamment par des sites comme celui d’Egalité & Réconciliation, l’organisation du polémiste d’extrême droite Alain Soral : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle des problèmes géopolitiques sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » visant à perpétuer la domination des Juifs sur le monde et à humilier les Musulmans. Le complot américano-sioniste est en fait la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le mythe du « complot judéo-maçonnique », apparu sous la Révolution Française et popularisé par les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar russe Nicolas II.

L’antisémitisme contemporain prend parfois des apparences moins frontales mais plus sournoises. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias (bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le nombre de Juifs dans les médias français). D’ailleurs, ce constat est plutôt étrange : personne ne s’amuse à compter le nombre de Corses, d’Arméniens, de Chinois, de protestants ou de supporters du PSG dans les médias, car cela semblerait totalement ridicule : pourquoi se permet-on de le faire avec les Juifs ? De tels propos apparemment inoffensifs participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange, car elle renvoie l’image d’une communauté fantasmée qui, dit-on, chercherait à « dominer ». Les personnalités juives du monde médiatique sont ainsi renvoyées à leur « judaïté », et traitées comme les « porte-parole » d’une communauté juive dont tous les membres défendraient les mêmes intérêts. Compter le nombre de Juifs présents sur un plateau télé ou dans la rédaction d’un journal pour essayer de démontrer que la communauté juive serait « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs, et qu’ils sont « trop » visibles dans l’espace public.

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par le retour en force du négationnisme. Même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 5 à 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme rampant qui cherche à minimiser la Shoah en contestant les chiffres avancés par les historiens, en critiquant une commémoration « excessive » de l’Holocauste ou en légitimant certaines théories négationnistes au nom d’une liberté d’expression mal comprise. C’est précisément ce que font Alain Soral et son grand ami Dieudonné lorsqu’ils essaient de réhabiliter le négationniste Robert Faurisson. Nul ne peut s’abriter derrière la liberté d’expression pour contester ou minimiser le génocide des Juifs, car le négationnisme n’est pas une simple opinion : c’est un délit puni par la loi. Depuis 1990, la loi Gayssot interdit en effet de nier un crime contre l’humanité, quel qu’il soit. Certains dénoncent aussi une « sur-médiatisation » et un « sur-enseignement » de la Shoah, et qualifient de « pornographie mémorielle » la commémoration de ce génocide. Comment peut-on parler de « sur-enseignement » alors que la Shoah ne représente que deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée, c’est-à-dire moins que la démocratie athénienne ou la décolonisation ? Comment peut-on comparer à de la « pornographie » la commémoration du plus grand génocide commis au XXe siècle ? Ceux qui pensent défendre la liberté d’expression en salissant la mémoire de la Shoah n’ont rien compris. Leurs propos nauséabonds ne contribuent nullement à renforcer la liberté d’expression, et ne font que renforcer l’antisémitisme ambiant.

La communauté juive a toujours été un « thermomètre » de la fièvre hexagonale : quand les Juifs vont mal, la France va mal. Quand les Juifs sont brimés ou insultés, c’est que la société française est profondément fracturée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la France va très mal. L’antisémitisme est un cancer. On croyait la France définitivement guérie après la Seconde Guerre mondiale. On avait tort. Cela dit, quand j’ai vu des milliers de Français participer à la marche blanche contre l’antisémitisme mercredi 28 mars, cela m’a un peu redonné foi dans l’âme de cette nation.

Le secret des affaires porte-t-il atteinte à la liberté d’informer?

La proposition de loi sur le « secret des affaires » déposée par le député LREM Raphaël Gauvain vise à transposer dans le droit français une directive européenne ratifiée à une large majorité en 2016 par le Conseil de l’Union européenne et le Parlement européen. Ce texte suscite un vif émoi chez les journalistes, qui craignent une remise en cause de la liberté d’informer : ces derniers affirment qu’avec une telle loi, des scandales comme le Médiator ou les « Paradise Papers » n’auraient jamais pu éclater au grand jour.

Ce n’est pas le principe du « secret des affaires » en lui-même qui pose problème. Les entreprises ont besoin de se protéger contre l’espionnage économique et industriel : une entreprise victime de vol, de piratage ou d’utilisation illégale de données confidentielles doit pouvoir demander réparation devant les tribunaux. Ce qui pose problème, c’est la définition très floue que le texte donne du « secret des affaires », et qui pourrait effectivement conduire à limiter la liberté des journalistes et des lanceurs d’alerte. La proposition de loi, qui reprend la définition donnée dans la directive européenne, rend illicites « l’obtention, l’utilisation ou la divulgation » d’une information qui n’est pas « aisément accessible » aux personnes extérieures à l’entreprise, qui a une « valeur commerciale parce qu’elle est secrète » et qui fait l’objet de « mesures de protection raisonnables » de la part de l’entreprise. Or, une définition aussi vague du secret des affaires laisserait aux juges une grande marge d’interprétation, avec de fortes différences d’un tribunal à l’autre.

La proposition de loi peine à trouver un compromis acceptable entre le secret des affaires et la liberté d’informer. Certes, le texte propose plusieurs garde-fous destinés à protéger les journalistes et les lanceurs d’alerte : il précise notamment que le secret des affaires n’est pas protégé lorsque sa divulgation intervient « pour exercer le droit à la liberté d’expression et de communication », ou « pour révéler de bonne foi une faute, un acte répréhensible ou une activité illégale dans le but de protéger l’intérêt public général, y compris lors de l’exercice du droit d’alerte ». Le texte prévoit aussi des amendes très dissuasives contre les « procédures bâillon », c’est-à-dire les dépôts de plainte ayant pour objectif de faire taire la presse. Par ailleurs, un amendement déposé par le MoDem stipule que la protection de l’environnement peut déroger au principe du secret des affaires. Mais ces différents garde-fous posent eux aussi des problèmes d’interprétation : ainsi, la « bonne foi » est très compliquée à définir juridiquement et la notion d’intérêt général demeure assez floue.

Ce débat sur le secret des affaires n’est pas nouveau. En 2015, lors des discussions sur la « loi Macron » à l’Assemblée nationale, un amendement avait été déposé pour protéger le secret des affaires : défendu par Richard Ferrand, alors députés socialiste et rapporteur du projet de loi, cet amendement très sévère ne comportait aucune protection pour les journalistes ni pour les lanceurs d’alerte, et prévoyait des peines allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 375.000 euros d’amende en cas de violation du secret des affaires ! Face aux protestations très vigoureuses des journalistes et de plusieurs ONG, François Hollande avait finalement décidé d’abandonner cette mesure. La proposition de loi débattue actuellement est beaucoup plus modérée que l’amendement controversé de 2015 puisqu’elle comporte des garanties pour les journalistes et les lanceurs d’alerte et ne prévoit aucune procédure pénale en cas de violation du secret des affaires : les procédures seront exclusivement civiles. Malgré tout, les garanties apportées restent insuffisantes.

La liberté d’informer est indispensable à la vie démocratique : peut-on la mettre sur le même plan que le « secret des affaires », qui concerne la défense d’intérêts strictement privés ? Au lieu de faire une loi garantissant le secret des affaires et comportant simplement quelques dérogations un peu floues relatives à la protection des journalistes et des lanceurs d’alerte, ne fallait-il pas inverser la hiérarchie des priorités ? Ne pouvait-on pas envisager une grande loi protégeant la liberté d’information, la liberté d’investigation et le secret des sources, et comportant quelques dispositions relatives à la protection des entreprises contre le pillage de données économiques confidentielles ? Cela aurait permis à la France de se mettre en conformité avec la directive européenne de 2016 tout en préservant les libertés démocratiques.

La faute aux cheminots?…

Elisabeth Borne.

Largement inspirée du rapport Spinetta, la réforme ferroviaire de la ministre des Transports Elisabeth Borne prévoit de transformer SNCF Réseau et SNCF Mobilités en sociétés anonymes à capitaux publics et de mettre fin au statut de cheminot à l’embauche, un statut qui inclut notamment la sécurité de l’emploi et d’importants avantages en nature. Il s’agit, d’après la ministre, de préparer l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs, conformément au « quatrième paquet ferroviaire » de l’Union européenne.

La SNCF doit effectivement se restructurer en profondeur pour faire face à la concurrence des compagnies ferroviaires privées. Mais faut-il, sous prétexte de préparer l’ouverture à la concurrence, remettre en cause le statut des cheminots ? En quoi la disparition progressive de ce statut rendra-t-elle la SNCF plus compétitive et plus performante ? A titre de comparaison, les salariés d’EDF ont conservé leur statut et leurs avantages sociaux après la libéralisation du marché de l’énergie sans que cela ne plombe la compétitivité de l’entreprise.

Certes, la SNCF a une dette de 50 milliards d’euros qu’il faut impérativement éponger pour que l’entreprise trouve de nouvelles marges de manœuvre budgétaire. Certes, le service public ferroviaire se détériore : des millions de Français subissent au quotidien l’enfer des pannes, des retards et des trains annulés. Mais faut-il imputer tous ces problèmes aux cheminots et à leur fameux statut ? La politique du « tout TGV » menée depuis une vingtaine d’années a conduit à délaisser les réseaux secondaires et à déverser des sommes colossales dans un réseau à grande vitesse dont la plupart des lignes ne sont pas rentables : n’est-ce pas là que se trouve le nœud de problème ?

De tous côtés, on nous répète à l’envi que le statut des cheminots est « trop avantageux » et que les agents de la SNCF sont des « privilégiés ». Mais les « privilèges » des cheminots sont beaucoup moins importants qu’on ne l’imagine. Et il ne faut pas oublier que le monde du travail compte en son sein une multitude de statuts dérogatoires et de régimes spéciaux : enseignants, militaires, curés, intermittents du spectacle, députés et sénateurs, etc. Pourquoi s’en prendre au statut des cheminots plutôt qu’aux autres statuts ? Parce que les cheminots sont un symbole. Et parce que le gouvernement veut « montrer ses muscles » en s’attaquant à l’une des corporations les plus puissantes et les plus organisées du pays.

Les sénateurs Hervé Maurey et Louis Nègre avaient élaboré en 2017 une proposition de loi visant, elle aussi, à préparer l’ouverture du rail à la concurrence. Or, ce texte était plus raisonnable que le projet de la ministre des Transports. Les deux sénateurs avaient envisagé une réglementation qui préservait les acquis sociaux des agents de la SNCF et qui soumettait les opérateurs privés aux mêmes exigences que la SNCF en matière de sécurité, de confort, de fréquence et de ponctualité. La proposition de loi de M. Nègre et de M. Maurey prévoyait, en outre, un système de « franchises » regroupant des lignes très rentables et des lignes peu rentables pour garantir une péréquation entre les lignes ferroviaires. La démarche des deux sénateurs présentait aussi l’avantage non négligeable de permettre un véritable débat parlementaire sur l’avenir du rail, mais la ministre a choisi de réformer la SNCF par ordonnances, procédure qui n’avait pas été annoncée dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron ni dans le programme de LREM aux législatives…

Le « Rassemblement National », ou la fausse refondation du FN

Après son échec au second tour de la présidentielle, après le départ inattendu de Marion Maréchal-Le Pen et celui, fracassant, de Florian Philippot, Marine Le Pen rêvait d’une refondation du FN. Il n’y aura finalement qu’un changement de nom : Marine Le Pen vient d’annoncer qu’elle souhaitait rebaptiser son parti « Rassemblement National ». Elle a expliqué son choix par le fait que le mot « front » entretenait l’image d’un parti contestataire, alors que le FN avait vocation à devenir un parti de gouvernement.

Peu me chaut de savoir s’il est pertinent de troquer la marque historique fondée par Jean-Marie Le Pen contre un nouveau nom dénué d’originalité. Mais ce qui est certain, c’est que ce changement de nom doit être pris pour ce qu’il est : un simple changement de nom, qui ne cache aucune rupture, aucune refondation, aucun renouveau. En abandonnant l’appellation historique léguée par son père, Marine Le Pen poursuit son œuvre de dédiabolisation et veut faire croire qu’elle s’est émancipée de l’héritage idéologique de Jean-Marie. Mais à bien y regarder, on constate que la continuité s’impose. Les piliers du lepénisme sont toujours là, à l’instar de Bruno Gollnisch, toujours membre du bureau politique. Et avec l’échec de la stratégie Phillippot, le parti risque même de renouer avec les fondamentaux de sa catéchèse conservatrice, identitaire, sécuritaire et xénophobe. Voire pire. Car Marine Le Pen et les cadres du FN ne pouvaient pas ignorer que, sous Vichy, un mouvement d’extrême droite collaborationniste, raciste et antisémite avait porté le doux nom de « Rassemblement National Populaire ». Quelle étrange coïncidence.

Le changement de nom du FN est une mesure purement « cosmétique ». Mais il s’agit en l’occurrence d’une cosmétique de l’ennui, si l’on m’autorise à détourner malhonnêtement le titre du roman d’Amélie Nothomb. Car le véritable changement ne réside ni dans la ligne idéologique du parti, ni dans son appellation, mais plutôt dans une sorte d’affadissement : le FN est devenu un parti ennuyeux. C’en est fini des affreux dérapages et des diatribes sulfureuses qui ont fait la notoriété de Jean-Marie Le Pen : la communication du parti est désormais tellement verrouillée que les dérapages sont devenus rarissimes et font immédiatement l’objet d’une condamnation quasi unanime de la direction. Tel est sans doute le prix de la dédiabolisation.

Marine Le Pen au congrès du FN.