Michel Onfray: de l’athéisme philosophique à l’antichristianisme de bazar

Michel Onfray.

Le philosophe Michel Onfray revendique depuis longtemps un athéisme militant qu’il a même érigé en doctrine philosophique dans son Traité d’athéologie paru en 2005. Mais l’athéisme de Michel Onfray n’est pas une simple négation de l’existence de Dieu : il revêt la forme d’une critique virulente et radicale des religions monothéistes. Entendons-nous bien : la liberté de critiquer les religions est évidemment une liberté précieuse qu’il faut défendre avec vigueur face au fanatisme et à l’obscurantisme. Mais il vaut mieux le faire avec de bons arguments, surtout lorsqu’on est un intellectuel influent et médiatique. Or, l’acharnement avec lequel Michel Onfray s’en prend aux religions monothéistes n’est pas très philosophique. Dans son Traité d’athéologie, Onfray avait déjà dressé un portrait caricatural du christianisme, du judaïsme et de l’islam en se fondant sur des amalgames et des contre-sens historiques plus ou moins grossiers. Le philosophe a récidivé en 2017 avec son livre Décadence, une volumineuse diatribe de 600 pages contre les religions monothéistes, plus particulièrement contre le christianisme : manipulant des textes anciens qu’il ne maîtrise pas, déformant la pensée d’auteurs chrétiens qu’il connaît mal, Michel Onfray falsifie la réalité historique pour tenter de justifier sa haine de la religion chrétienne.

Michel Onfray conteste par exemple l’historicité de Jésus : d’après le philosophe, Jésus de Nazareth ne serait qu’un prophète imaginaire et non un personnage ayant réellement vécu. Cette vieille théorie, parfois qualifiée de « mythiste », est apparue à la fin du XVIIIe siècle et a connu un certain succès en Europe jusqu’aux années 1930. Elle se fonde sur une critique radicale des textes anciens : les « mythistes » considèrent en effet qu’aucune des sources écrites mentionnant Jésus de Nazareth n’est fiable. Michel Onfray cite quelques auteurs appartenant à ce courant de pensée, tels que l’historien français Prosper Alfaric qui publia dans l’entre-deux-guerres plusieurs articles sur le problème de l’existence de Jésus. Mais les références bibliographiques de Michel Onfray sont périmées : depuis les années 1930, la recherche sur le christianisme ancien a beaucoup progressé. La théorie « mythiste » que défend Michel Onfray ne reflète pas du tout l’état des connaissances actuelles ! Quoi qu’en dise Michel Onfray, le débat sur l’historicité de Jésus est tranché depuis longtemps par le monde universitaire : tous les historiens spécialistes du christianisme ancien, quelles que soient leurs croyances religieuses, s’accordent aujourd’hui sur le fait qu’un prédicateur nommé Jésus a vécu en Palestine au début du Ier siècle et qu’il est mort crucifié à Jérusalem.

En fait, Jésus est l’un des personnages les mieux documentés de toute l’Antiquité : peu d’hommes ont laissé autant de traces que lui dans les textes anciens, et cela semble d’autant plus exceptionnel que Jésus lui-même n’a rien écrit. Il existe de nombreux personnages de l’Antiquité qui sont beaucoup moins bien documentés que Jésus et dont personne, pourtant, ne songerait à nier l’existence : a-t-on déjà essayé de prouver que Socrate ou Spartacus n’avaient pas existé ? Non, car il n’y a aucune raison sérieuse de nier leur existence. De même, il n’y a aucune raison sérieuse de mettre en doute l’existence de Jésus, à moins de basculer dans une forme de négationnisme aveugle. Evidemment, cela ne veut pas dire que tous les faits rapportés dans les évangiles sont vrais sur le plan historique ! Les évangiles doivent être analysés de façon scientifique, comme n’importe quel autre texte de l’Antiquité : le travail de l’historien consiste justement à étudier et à confronter les sources afin de « faire le tri » entre les informations qui sont historiquement fiables et celles qui ne le sont pas. C’est pour cela que les historiens spécialistes du christianisme ancien distinguent le « Jésus historique » du « Jésus de la tradition ». Le « Jésus de la tradition » est une construction, un mythe forgé par la foi et la tradition chrétienne : certains épisodes de sa vie, certaines de ses paroles et certains traits de sa personnalité ne peuvent pas être attestés historiquement. Le « Jésus historique », en revanche, est un personnage bien réel dont l’existence est attestée par un grand nombre de sources, principalement chrétiennes mais également juives et païennes. La plupart des textes anciens qui nous renseignent sur le « Jésus historique » ont d’ailleurs pu être authentifiés et datés par les historiens avec une marge d’incertitude relativement faible.

Si Michel Onfray se contentait de rouvrir un vieux débat folklorique sur l’historicité de Jésus, il n’y aurait pas de quoi s’émouvoir outre mesure. Mais l’auteur de Décadence va beaucoup plus loin. Aveuglé par sa haine du christianisme, le philosophe multiplie les erreurs d’interprétation sur les textes du Nouveau Testament et les écrits des Pères de l’Eglise : Michel Onfray cherche en effet à démontrer que la religion chrétienne aurait, dès l’origine, véhiculé un message intolérant, misogyne et antisémite prônant la violence et annonçant déjà tous les crimes commis au nom de l’Eglise pendant 2000 ans ! Les allégations de Michel Onfray sur l’antisémitisme supposé des premiers chrétiens sont particulièrement révélatrices de la façon dont le philosophe malmène les textes anciens pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Onfray pense que l’antisémitisme trouve ses origines dans la littérature chrétienne des premiers siècles, en particulier chez les Pères de l’Eglise, c’est-à-dire les auteurs chrétiens dont les écrits ont contribué à forger la doctrine de l’Eglise. Mais cette théorie pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, Michel Onfray semble confondre l’antisémitisme (qui désigne la haine des juifs en tant que peuple ou en tant que « race ») avec l’antijudaïsme (qui est une hostilité envers la religion juive). Si l’on trouve effectivement dans le christianisme ancien les traces d’un antijudaïsme plus ou moins marqué, parler d’antisémitisme chez les premiers chrétiens est en revanche anachronique. En outre, Michel Onfray oublie que les premiers chrétiens se considéraient eux-mêmes comme juifs et que la séparation entre judaïsme et christianisme s’est opérée de façon progressive entre la fin du Ier et la fin du IIe siècle, période pendant laquelle s’est développé un débat fécond entre les pharisiens et les chrétiens.

Pour étayer sa théorie sur les origines chrétiennes de l’antisémitisme, Michel Onfray s’appuie sur des citations tronquées et mal interprétées qui, une fois sorties de leur contexte, peuvent donner au lecteur non averti l’impression qu’il existe un antisémitisme virulent chez les Pères de l’Eglise là où, en réalité, il faut simplement voir les traces d’une polémique entre intellectuels juifs et chrétiens. Des auteurs comme Tertullien, Origène et Augustin ne sont pas antisémites, mais leurs œuvres comportent effectivement des critiques du judaïsme portant sur divers aspects doctrinaux et rituels. Le seul auteur chrétien de l’Antiquité chez qui l’on trouve des charges violentes et haineuses contre les juifs est Jean Chrysostome, un évêque du IVe siècle que Michel Onfray ne manque pas de citer comme exemple. Mais les homélies antijuives de Jean Chrysostome doivent être replacées dans leur contexte ! Quand il les prononce, l’auteur officie en tant que prêtre dans la cité d’Antioche, où chrétiens et juifs entretiennent d’excellentes relations et où de nombreux chrétiens continuent de fréquenter la synagogue et de pratiquer certains rites juifs tels que la circoncision : on les appelle les chrétiens « judaïsants ». Les homélies de Jean Chrysostome s’adressent en fait aux chrétiens « judaïsants » d’Antioche, que l’auteur cherche à éloigner du judaïsme. Quoi qu’il en soit, la virulence des diatribes antijuives de Jean Chrysostome est une exception dans la littérature chrétienne des premiers siècles : réduire toute la pensée chrétienne antique aux vociférations antijuives de Jean Chrysostome relève d’une généralisation abusive et d’une simplification inexcusable. De plus, contrairement à ce qu’affirme Michel Onfray, les juifs de l’Empire romain n’ont pas été persécutés par les empereurs chrétiens : ces derniers ont simplement cherché à limiter l’influence du judaïsme dans la société romaine, tout comme ils ont cherché à limiter l’influence du paganisme. D’ailleurs, aux IVe et Ve siècles, près d’une dizaine de lois impériales garantissent la liberté de culte pour les juifs et protègent la vie des citoyens juifs de l’Empire romain, mais cela, Michel Onfray ne le mentionne jamais dans ses livres.

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les élucubrations de Michel Onfray sur Jésus, Paul de Tarse, l’empereur Constantin et bien d’autres aspects du christianisme ancien. C’est pourquoi nous recommandons vivement la lecture d’un excellent ouvrage intitulé Michel Onfray au pays des mythes, dans lequel Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université Paris IV Sorbonne, déconstruit méthodiquement toutes les contre-vérités assenées par Michel Onfray sur le christianisme. L’antichristianisme de Michel Onfray n’est qu’un antichristianisme de bazar qui se fonde, en grande partie, sur une méconnaissance des sources et des auteurs chrétiens de l’Antiquité. Faire de l’histoire, c’est appréhender la complexité du passé : Michel Onfray, lui, réécrit l’histoire en la simplifiant et en la caricaturant jusqu’à l’extrême. Mais la réalité historique est infiniment plus complexe et plus nuancée que les fantasmes de Michel Onfray. On ne s’improvise pas historien.

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Les Républicains: une scission inévitable?

Thierry Solère.

L’UMP fut créée en 2002 pour fédérer les différents courants de la droite française dans un même parti et ainsi faire barrage au Front National. Durant ses premières années d’existence, le parti garda une ligne politique plutôt modérée, incarnée par Jacques Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin. Mais Nicolas Sarkozy, élu président de l’UMP en 2004, impulsa progressivement un durcissement de la ligne du parti, notamment sur les questions identitaires et sécuritaires, pour donner satisfaction à la frange la plus conservatrice de l’électorat de droite mais aussi pour attirer les électeurs du Front National : on parlait alors de la « droite décomplexée ». La défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012 a ravivé les clivages internes de l’UMP ; le changement de nom du parti (rebaptisé Les Républicains en 2015) n’a pas effacé les divisions.

Il n’y a jamais eu de place en France pour un grand parti de droite hégémonique comparable au Parti Conservateur britannique ou au Parti Républicain américain, car le bipartisme n’a jamais fait partie de la culture politique française. Le multipartisme est inscrit dans l’ADN de la France : il a résisté à la Cinquième République, au scrutin majoritaire et à la bipolarisation. Dans les années 80 et 90, la droite était dominée par deux grands partis à la fois partenaires et concurrents : le RPR (qui représentait la droite gaullo-conservatrice) et l’UDF (qui réunissait le centre et la droite libérale non gaulliste). La création de l’UMP n’a pas permis de réconcilier durablement les différentes composantes de la droite française : depuis 2012, ce parti est en crise. Et cette crise est à la fois une crise de leadership et une crise d’identité.

Le Centriloque a déjà consacré plusieurs publications aux fractures idéologiques de la droite française et a souvent mis en évidence l’impossibilité d’une « synthèse des droites ». Il est clair, aujourd’hui, que Les Républicains sont au bord de l’explosion : l’aile modérée, progressiste et europhile du parti, celle de Nathalie Kosciusko-Morizet et de Thierry Solère, celle qui appelle à faire barrage au Front National, ne partage plus grand-chose avec l’aile conservatrice et « identitaire » incarnée par Laurent Wauquiez, Eric Ciotti et tous ceux qui refusent la stratégie du front républicain face à l’extrême droite. La défaite de François Fillon puis la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle ont aggravé les divisions de la droite : après la présidentielle, plusieurs membres du parti ont accepté la main tendue d’Emmanuel Macron alors que les autres la refusaient. Plusieurs personnalités de LR sont entrées au gouvernement, à commencer par le Premier Ministre Edouard Philippe, alors que le parti était officiellement dans l’opposition. Certains députés LR séduits par la démarche d’ouverture de Macron ont choisi de créer un groupe parlementaire autonome, baptisé les « Constructifs », pour incarner une opposition bienveillante et soutenir les réformes qui vont dans le bon sens, alors que les autres députés LR cherchent à s’affirmer comme la « principale force d’opposition » au nouvel exécutif.

Mardi 11 juillet, six responsables LR pro-Macron ont été suspendus de leurs fonctions au sein du parti, dont Edouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ; à l’automne, une « commission spéciale » statuera sur leur sort et pourrait aller jusqu’à prononcer leur exclusion du parti… Mais quel crime ont-ils commis pour mériter pareille sanction ? Ont-ils trahi leur parti en voulant apporter un soutien prudent à la politique d’Emmanuel Macron ? Ont-ils trahi leur parti en affirmant qu’ils souhaitaient la réussite du gouvernement ? Je ne le crois pas. Je comprends que le PS veuille exclure les socialistes qui ont soutenu Macron pendant la campagne présidentielle ; mais rien ne justifie que des personnalités issues de LR soient sanctionnées pour avoir choisi de soutenir ou de rallier un gouvernement d’ouverture après la défaite de leur candidat à la présidentielle. La décision du bureau politique de LR illustre parfaitement cette vision clanique et sectaire de la politique dont les Français ne veulent plus.

Pour clarifier la ligne politique du parti, une scission n’est-elle pas devenue inévitable ? La recomposition politique exige une décomposition des anciennes structures partisanes. Les Républicains « constructifs » et pro-Macron doivent quitter LR pour former, avec l’UDI, un nouveau parti de centre-droit, progressiste, libéral et européen. LR deviendrait alors un véritable parti conservateur qui, une fois purgé de ses éléments les plus modérés et les plus progressistes, pourrait assumer sa proximité avec l’extrême droite sur les questions identitaires et sécuritaires.

Macron: sauveur ou fossoyeur des centristes?

E. Macron (source: Le Figaro).

Bien qu’il soit souvent qualifié de « centriste » dans la presse étrangère, Emmanuel Macron ne s’est jamais défini comme tel et n’a jamais appartenu à l’une des familles politiques « historiques » du centrisme français. Mais il revendique un positionnement « central » et son projet politique est totalement compatible avec les valeurs et les idées centristes, tant par son orientation social-libérale et pro-européenne que par son ambition de dépasser le clivage droite/gauche. La victoire de Macron est donc une victoire idéologique du centrisme.

Pour autant, peut-on dire que la victoire de Macron a renforcé les centristes ? Cela n’a rien d’évident. Car Macron a, d’une certaine façon, dépossédé les centristes de leurs idées. La République En Marche est devenue cette grande force politique centrale que les centristes n’ont jamais réussi à bâtir à cause de leurs divisions. Le macronisme est en quelque sorte un centrisme « débarrassé » des partis et des leaders centristes. Avec 314 députés, le groupe LREM détient la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a pas besoin de l’appoint des voix centristes pour faire passer les réformes. De plus, aucune personnalité majeure de la famille centriste n’est présente au gouvernement depuis la démission de François Bayrou et Marielle de Sarnez, les deux poids lourds du MoDem.

Peut-on dire que les partis centristes ont bénéficié de la victoire de Macron ? Le MoDem connaît une renaissance incontestable, mais fragile. Avec 42 députés, le parti de François Bayrou a pu constituer, pour la première fois de son histoire, un groupe parlementaire. Mais le succès électoral du MoDem est artificiel puisqu’il repose uniquement sur son alliance avec LREM, ce qui place les députés MoDem dans un rapport de dépendance à l’égard du parti présidentiel. En outre, le parti de Bayrou a été fragilisé par des soupçons d’emplois fictifs après la présidentielle.

Quant à l’UDI, elle n’a tiré aucun bénéfice de la victoire de Macron. Le parti présidé par Jean-Christophe Lagarde est en plein désarroi : miné par les divisions internes, plombé par son ralliement à Fillon lors de la présidentielle et prisonnier de son alliance avec Les Républicains lors des législatives, ce parti n’a pu faire élire que 18 députés. L’attitude de l’UDI vis-à-vis du président de la République est assez ambiguë : après avoir critiqué Macron sans ménagement, Jean-Christophe Lagarde et les autres députés UDI ont finalement rejoint le groupe des « Constructifs », qui veut incarner une opposition bienveillante prête à voter les réformes allant dans le « bon sens ». Mais ce n’est pas la première fois que l’UDI nous fait le coup de l’opposition constructive : en 2012, déjà, les députés UDI avaient affirmé qu’ils ne tomberaient pas dans l’opposition systématique et qu’ils soutiendraient les bonnes réformes. Nous avons vu le résultat : les députés UDI se sont enfermés dans une opposition stérile à la politique de François Hollande pour préparer, avec leurs alliés de droite, l’alternance de 2017.

On peut s’interroger sur l’avenir de l’UDI, qui est désormais un parti sans cohésion, sans projet, et dont plus personne ne comprend la ligne politique. Jean-Christophe Lagarde se verrait bien en leader d’un grand parti centriste rénové : il a en effet l’ambition de bâtir une « nouvelle force politique transpartisane » regroupant centre-gauche et centre-droit. Mais Lagarde n’est pas Borloo : il n’a pas la légitimité nécessaire pour construire une telle force politique. La mission semble d’autant plus périlleuse que cette « nouvelle force transpartisane » existe déjà : elle s’appelle La République En Marche, et Jean-Christophe Lagarde n’en fait pas partie…

Les micro-partis centristes qui se sont ralliés à Emmanuel Macron n’ont pas vraiment tiré profit de leur stratégie. L’Alliance Centriste, parti fondé par l’ancien ministre Jean Arthuis, a rompu avec l’UDI après avoir choisi de soutenir Emmanuel Macron pour la présidentielle ; compte tenu de son poids politique insignifiant, cette formation n’a aucune influence dans la nouvelle majorité. Même constat pour Génération Citoyens, le mouvement présidé par le député européen Jean-Marie Cavada : malgré son ralliement à Macron lors de la présidentielle, ce mouvement n’a aucun rôle dans la majorité ; de plus, la ligne pro-Macron défendue par Jean-Marie Cavada pendant la présidentielle a provoqué des divisions au sein de Génération Citoyens, hypothéquant sérieusement l’avenir de ce micro-parti.

En créant une force politique nouvelle qui réunit différentes sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit, en axant son projet sur le thème du renouvellement de la vie politique, en faisant entrer à l’Assemblée nationale et au gouvernement de nouveaux visages issus de la société civile, Macron a relégué au second plan les appareils politiques et les figures traditionnelles de la famille centriste. En définitive, Macron n’a pas tué les centristes : il les a ringardisés.

Le nouveau pouvoir est au centre

L’allocution d’Emmanuel Macron devant le Congrès à Versailles lundi 3 juillet fut assez décevante : elle se résumait à quelques mesures de bon sens noyées dans un discours interminable et verbeux qui, sur le fond, n’apportait pas grand chose de nouveau. Ce qu’il faut retenir de cette allocution, c’est surtout la réforme du Parlement : le président souhaite réduire d’un tiers le nombre de députés et de sénateurs, instaurer une dose de proportionnelle aux élections législatives pour améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale, et limiter le nombre de mandats parlementaires dans le temps pour favoriser le renouvellement de la vie politique. Ces trois mesures sont justes, concrètes, réalistes et rejoignent très largement les idées centristes. On retiendra également la suppression de la Cour de Justice de la République et la sortie de l’état d’urgence. Les autres annonces faites par Emmanuel Macron vont dans le bon sens mais restent, hélas, beaucoup trop vagues : sur la relance du projet européen, la lutte contre le terrorisme, la maîtrise des flux migratoires et l’harmonisation des politiques d’asile à l’échelle européenne, on ne peut que regretter le manque de précision du président de la République, même si les orientations proposées sont bonnes. Les groupes LREM de l’Assemblée nationale et du Sénat, le groupe MoDem de l’Assemblée nationale et le groupe UDI-Union Centriste du Sénat ont approuvé la déclaration du président et se sont engagés à soutenir son action. Le groupe « Les Constructifs » de l’Assemblée nationale a également exprimé un avis positif sur la déclaration présidentielle bien que deux députés UDI, Jean-Christophe Lagarde et Philippe Vigier, aient boycotté le Congrès.

Le discours de politique générale d’Edouard Philippe, prononcé mardi 4 juillet devant l’Assemblée nationale, fut beaucoup précis que l’allocution présidentielle. Le Premier Ministre a présenté les principales mesures que son gouvernement allait porter : la plupart des réformes évoquées reprennent les promesses de campagne d’Emmanuel Macron sur la fiscalité, l’écologie, la moralisation de la vie publique, l’assouplissement du Code du Travail et la réforme de l’assurance chômage. Le Premier Ministre a également précisé quelle serait son action dans le domaine de la santé (en particulier l’extension de la liste des vaccins obligatoires) et dans le domaine de l’éducation (notamment la réforme du bac). Mais surtout, Edouard Philippe a détaillé le calendrier de l’action gouvernementale et montré son intention d’étaler les grandes réformes sur l’ensemble de la mandature. Le Premier Ministre a également rappelé la nécessité de maîtriser les dépenses publiques pour ramener le déficit sous le seuil de 3% du PIB, conformément aux critères du Pacte de stabilité de la zone euro. Le discours du Premier Ministre confirme donc que la France sera gouvernée au centre et que les réformes seront menées avec pragmatisme et lucidité dans un souci de juste équilibre entre efficacité économique et protection sociale, mais aussi dans un souci d’équilibre des pouvoirs entre l’Etat et les collectivités, et dans le respect des grands équilibres écologiques et budgétaires qui permettront de léguer aux générations futures une situation financière et environnementale plus supportable. D’ailleurs, selon un sondage Elabe-BFMTV publié le 5 juillet, 54% des Français estiment que l’exécutif est au centre. Le discours d’Edouard Philippe s’inscrit dans l’héritage de Jacques Chaban-Delmas et de Michel Rocard, deux anciens Premiers Ministres qui ont, eux aussi, gouverné « au centre » en dépassant les clivages politiques traditionnels et en proposant une sorte de troisième voie réformiste et progressiste entre la gauche et la droite.

Les députés du groupe LREM ont évidemment voté la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe et ont exprimé leur adhésion sans réserve à l’ensemble de la feuille de route gouvernementale. Le groupe MoDem, par la voix de son président Marc Fesneau, a lui aussi voté la confiance au gouvernement : dans son allocution, Marc Fesneau a mis en avant la recomposition politique actuellement à l’œuvre, le refus de tout dogmatisme et la nécessaire moralisation de la vie publique ; il a aussi présenté l’allègement de la dette comme une obligation morale vis-à-vis des générations à venir ; il a enfin rappelé la nécessité de relancer le projet européen pour donner à l’Union européenne les moyens de peser sur la scène internationale mais aussi de mieux protéger les citoyens. Le groupe « Les Constructifs », qui compte 35 députés LR, UDI et divers droite, a quant à lui voté en ordre dispersé : une quinzaine d’entre eux a voté la confiance au gouvernement, les autres se sont abstenus. Stéphane Demilly, président du groupe « Les Constructifs », a déclaré dans son allocution qu’il souhaitait la réussite du gouvernement et que son groupe parlementaire incarnerait une opposition intelligente et constructive libérée de tous les « carcans partisans ». Mais il a aussi exprimé son inquiétude face à la réforme du Code du Travail par ordonnances, car selon lui la représentation nationale doit pouvoir débattre de chaque aspect de cette réforme essentielle. Stéphane Demilly a également exprimé un désaccord sur la hausse de la CSG, qui conduira selon lui à augmenter la pression fiscale, ainsi que sur la suppression de la taxe d’habitation pour 80% des ménages, qui risque d’augmenter la dépendance financière des collectivités vis-à-vis de l’Etat.

C’est donc bien une majorité centrale qui soutiendra l’action du gouvernement : cette majorité qui va du centre-gauche au centre-droit dépasse les clivages politiques traditionnels. Ce qui montre que la nouvelle majorité est au centre, c’est qu’elle fait face à une opposition à la fois sur sa gauche et sur sa droite. Numériquement parlant, la principale force d’opposition est le groupe LR qui, avec une centaine de députés, constitue le deuxième groupe derrière LREM mais n’a pas de véritable leadership. Toutefois, sur le plan idéologique, la principale force d’opposition sera la « France Insoumise », qui ne compte que 17 députés mais dispose d’un leader charismatique et tonitruant dans la personne de Jean-Luc Mélenchon.

Edouard Philippe.

Simone Veil: disparition d’une centriste historique

Simone Veil est décédée ce 30 juin 2017, à l’âge de 89 ans. Pour beaucoup, elle fut avant tout la « ministre de l’IVG ». En novembre 1974, alors Ministre de la Santé du président Giscard d’Estaing, elle prononça un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’IVG, loi qu’elle avait elle-même préparée et qui portera son nom. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence : Simone Veil fut insultée, humiliée, menacée. La loi Veil marqua une avancée majeure à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, parfois au péril de leur vie. Mais Simone Veil n’a pas seulement été la « ministre de l’IVG ». Son histoire personnelle fut marquée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, puisqu’elle fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Elle devint d’ailleurs une figure incontournable de la mémoire du génocide juif. De 2000 à 2007, elle présida la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, une institution dont elle resta présidente d’honneur après 2007. Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue : en 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le Front National dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi explicitement sa fibre centriste. 

Avec le décès de Simone Veil, c’est l’une des grandes consciences françaises du XXe siècle qui disparaît. Le Centriloque veut rendre hommage à cette femme d’exception.

Simone Veil dans son habit d’académicienne.

Un bilan centriste et subjectif du quinquennat Hollande

Comme beaucoup de centristes, j’ai voté Hollande au second tour de la présidentielle de 2012, par « antisarkozysme » plutôt que par adhésion au programme du candidat socialiste. Comme beaucoup de Français, j’ai trouvé son quinquennat décevant à bien des égards. Pourtant, je pense que François Hollande n’a pas été un si mauvais président qu’on le dit. Je garderai même de lui le souvenir d’un président sympathique, pragmatique et bienveillant. Et je n’oublie pas que Monsieur Hollande a été confronté, lors de sa présidence, à des épreuves d’une difficulté inouïe : la crise syrienne, la crise des migrants et, bien sûr, une vague d’attentats terroristes sans précédent sur le territoire national depuis la guerre d’Algérie. Je ne suis pas sûr que d’autres eussent fait beaucoup mieux à la place de François Hollande en pareilles circonstances.

Tout n’est pas à jeter à la poubelle dans le quinquennat de François Hollande, bien au contraire. A force d’énumérer les échecs de ce président mal aimé, on finit par oublier ses réussites. L’intervention militaire au Mali fut un succès : la décision d’engager les troupes françaises dans ce pays était courageuse, l’opération Serval a été menée de façon remarquable et a permis de repousser l’offensive djihadiste qui menaçait de faire basculer tout le pays dans le chaos. Certes, la situation n’est pas stabilisée, mais les libertés de la population malienne ont été préservées. Il faut aussi rappeler que cette opération fut menée dans un cadre multilatéral irréprochable puisque l’armée française est intervenue sous mandat de l’ONU, aux côtés des troupes de la Cedeao. Autre succès à l’actif de François Hollande : la COP 21. Cette conférence a permis d’aboutir au fameux « accord de Paris », un accord historique dont l’ambition est de maintenir le réchauffement climatique sous le seuil de 2° par rapport aux niveaux d’émission préindustriels. Il s’agit du premier accord véritablement mondial sur le climat, signé par l’ensemble des Etats de l’ONU. C’est un accord équilibré qui tient compte du niveau de développement de chaque Etat et marque une avancée majeure sur la question climatique, même s’il est peu contraignant juridiquement.

Le « mariage pour tous » peut aussi être considéré comme un succès de François Hollande puisque cette mesure fait partie des rares promesses de campagne qui ont été respectées par l’ancien président : depuis 2013, les couples de même sexe disposent du droit de mariage et du droit d’adoption, au même titre que les couples hétérosexuels. Mais cette réforme a fracturé le pays car elle touche au fondement même de notre société : la famille. Je crois que François Hollande a sous-estimé l’ampleur des contestations et des inquiétudes que soulèverait une telle réforme. A titre personnel, je n’étais pas favorable au droit d’adoption pour les couples homosexuels car je pense que tout enfant a besoin d’un père et d’une mère : je trouvais plus sage l’idée d’un « PACS amélioré », sans droit d’adoption mais offrant, dans les situations d’homoparentalité de fait, un cadre juridique plus protecteur pour l’enfant, notamment par la reconnaissance d’une forme d’autorité parentale au conjoint qui n’est pas le parent biologique. Mais la représentation nationale en a décidé autrement, et je l’accepte. On ne reviendra évidemment pas sur le mariage pour tous : rouvrir ce débat serait une lourde erreur. Cette réforme reflète les évolutions de notre société ; d’une certaine façon, je dirai qu’elle va dans le sens de l’Histoire.

Le quinquennat de François Hollande fut aussi marqué par des échecs cuisants, tels que la déchéance de nationalité : aujourd’hui encore, on a du mal à comprendre pourquoi Hollande s’est enlisé dans un débat aussi dangereux. Suite aux effroyables attentats de novembre 2015, le président a voulu prendre des mesures fortes. Mais en proposant la déchéance de nationalité pour les terroristes, Hollande a créé de la division dans un moment tragique où, au contraire, la nation avait terriblement besoin d’être rassemblée et rassurée. Ce choix fut d’autant plus contestable qu’il portait sur une mesure symbolique dont tout le monde savait qu’elle ne serait d’aucune utilité dans la lutte contre le terrorisme. L’autre fiasco de François Hollande fut la lutte contre le chômage : le président a déclaré en 2014 qu’il voulait « inverser la courbe du chômage », mais le nombre de demandeurs d’emploi n’a cessé d’augmenter durant tout le quinquennat. En revanche, le nombre de chômeurs de catégorie A (c’est-à-dire sans aucune activité) a légèrement baissé durant les derniers mois du quinquennat : reste à savoir s’il s’agit d’un phénomène conjoncturel ou d’une baisse durable. Le « Pacte de responsabilité » et le CICE n’ont clairement pas eu les résultats escomptés sur l’emploi malgré les milliards d’euros accordés aux entreprises sous forme de crédits d’impôt et de baisses de charges. Pour autant, peut-on dire que ces politiques ont été inutiles ? La prudence m’incite à penser que non, car le CICE et le Pacte de responsabilité ont tout de même permis d’améliorer les marges des entreprises et ont apporté une petite bouffée d’oxygène aux TPE et PME. En outre, il est impossible de savoir comment les chiffres du chômage auraient évolué sans le CICE et le Pacte de responsabilité : si ces deux dispositifs n’ont pas stoppé la hausse du chômage, peut-être l’ont-ils au moins freinée.

Il y eut aussi quelques réformes bâclées. C’est dans cette catégorie que je mets la réforme territoriale (préparée à la va-vite sur un coin de table de l’Elysée), la réforme des rythmes scolaires (qui partait d’une louable intention mais fut mise en œuvre de façon trop rigide), la réforme du collège (qui a sacrifié des enseignements d’excellence tels que les langues anciennes ou les classes bi-langues au nom d’un égalitarisme absurde). Et bien sûr, il y eut la fameuse « loi Travail », aussi appelée « loi El-Khomri ». L’ambition initiale de la loi Travail n’était pas mauvaise : donner davantage de flexibilité aux entreprises pour leur permettre de s’adapter plus facilement aux brusques changements de conjoncture économique. Cette loi permet aux entreprises de négocier en interne des accords majoritaires qui priment sur le Code du Travail et sur les accords de branche, notamment pour le temps de travail des salariés : c’est ce que l’on appelle « l’inversion de la hiérarchie des normes ». En contrepartie, la loi Travail introduisait aussi d’importantes avancées pour les salariés, telles que le « compte pénibilité » ou le « droit à la déconnexion ». Mais ce projet de loi a mis le feu aux poudres : face à la mobilisation syndicale et à la colère des « frondeurs », le gouvernement a remanié plusieurs fois le texte pour finalement le faire passer en force à l’Assemblée nationale avec l’article 49-3. Je me suis longtemps demandé si la loi El-Khomri n’était pas une forme de suicide politique. L’explication est sans doute beaucoup plus simple : la « loi Travail » a été préparée par le gouvernement sous la pression de la Commission européenne. L’assouplissement du droit du travail devait en effet permettre à la France de « montrer patte blanche » aux commissaires européens pour ensuite obtenir de Bruxelles des positions plus conciliantes sur d’autres questions telles que le déficit public.

A mes yeux, la plus grosse erreur de François Hollande a été de croire qu’il pouvait mener une politique social-démocrate après avoir été élu sur un programme très marqué à gauche, à l’issue d’une campagne elle aussi très à gauche. On se souvient du discours du Bourget et des imprécations de Hollande contre le « monde de la finance ». On se souvient des promesses du candidat sur la renégociation des traités européens et sur la « taxe à 75% ». Mais lorsque le président s’est mis à parler de compétitivité, de baisses de charges, d’assouplissement du droit du travail et de réduction des déficits publics, il a provoqué l’incompréhension d’une partie de sa famille politique et de ses électeurs. Une incompréhension d’autant plus grande que ni la loi El-Khomri, ni la loi Macron, ni le CICE, ni le Pacte de responsabilité n’étaient inscrits dans le programme de 2012. Je pense que les choix économiques de François Hollande étaient bons mais que le président ne disposait pas de la majorité nécessaire pour mener la politique réformiste dans laquelle il croyait : prisonnier d’un Parti Socialiste archaïque et profondément divisé, critiqué en permanence par une droite irresponsable qui jouait la carte de l’opposition systématique même lorsque les réformes allaient dans le bon sens, François Hollande a été contraint de naviguer à vue, donnant ainsi l’impression d’être toujours dans l’hésitation et l’improvisation.

Le quinquennat de François Hollande a exacerbé les fractures idéologiques de la gauche et a conduit le Parti Socialiste au bord de l’implosion. Hollande voulait-il faire éclater le PS ? Je ne le crois pas, car il est trop attaché à ce parti dont il a été pendant 10 ans le Premier Secrétaire. Mais dans les faits, François Hollande a bel et bien tué le PS. Il ne l’a pas tué en tant que parti : il a tué une certaine vision du socialisme fondée sur la « synthèse » mitterrandienne. La décision la plus sage de François Hollande a été celle de ne pas briguer un second mandat présidentiel ; mais son plus bel exploit, c’est d’avoir permis (peut-être sans le vouloir) la victoire de son ancien conseiller. La jeunesse, l’audace et le charisme d’Emmanuel ont fait oublier l’impopularité de François. Si toutes les choses ont un but, alors le quinquennat de Hollande fut peut-être un mal nécessaire, une « ruse de l’Histoire » pour accélérer la recomposition politique aujourd’hui orchestrée par Macron.

F. Hollande.

Quelle place pour le MoDem dans la nouvelle majorité?

Le Mouvement Démocrate a été fondé par François Bayrou sur les ruines de l’UDF après l’élection présidentielle de 2007. Dès sa création, ce parti a mis en avant des thèmes forts tels que la moralisation de la vie politique, la défense du projet européen et le dépassement du clivage droite-gauche: Bayrou avait en effet l’ambition de casser les anciens clivages idéologiques et les anciennes logiques partisanes pour bâtir une nouvelle majorité allant du centre-gauche au centre-droit. Mais le MoDem, isolé politiquement, n’a pas réussi à s’affirmer comme une force politique influente sur le plan national: dépourvu d’alliés, le parti centriste n’a pu faire élire que deux députés aux législatives de 2012. Pour sortir de l’isolement, le MoDem a cependant décidé de rompre avec sa ligne de stricte indépendance et de conclure une alliance avec la droite et l’UDI lors des municipales de 2014. La victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017 fut une véritable aubaine pour le MoDem: en soutenant Macron dès le premier tour de la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a pu renaître de ses cendres. Mais les choses n’ont pas vraiment pris la tournure qu’espérait François Bayrou, et tout porte à croire que le MoDem n’aura qu’un rôle limité au sein de la nouvelle majorité présidentielle.

Avec 42 députés, le MoDem peut former pour la première fois de son histoire un groupe parlementaire et faire entendre sa voix dans la majorité. La présence d’un groupe MoDem à l’Assemblée nationale permettra de garantir un certain pluralisme au sein de la majorité présidentielle car il n’est jamais souhaitable qu’un parti monopolise l’exercice du pouvoir. Mais avec 308 sièges, La République En Marche dispose à elle seule de la majorité absolue à l’Assemblée nationale et n’a donc pas besoin des députés MoDem pour faire passer les réformes. Par conséquent, le MoDem fera office de figurant. En outre, il faut bien admettre que le MoDem est surreprésenté à l’Assemblée nationale par rapport à son poids réel dans l’opinion publique: c’est l’alliance avec La République En Marche qui a permis la percée du parti centriste aux législatives, ce qui place donc les députés MoDem dans une situation de dépendance vis-à-vis du parti présidentiel. Le MoDem ne sera donc pas, comme le souhaitait Bayrou, un « pilier » de la majorité.

Les soupçons d’emplois fictifs et d’abus de confiance impliquant les collaborateurs de plusieurs eurodéputés MoDem ont également affaibli la position du parti de François Bayrou: le MoDem est en effet soupçonné d’avoir fait travailler pour ses propres besoins plusieurs assistants parlementaires rémunérés par le Parlement européen. L’ouverture d’une enquête préliminaire a d’ailleurs conduit à la démission de François Bayrou et de Marielle de Sarnez du gouvernement. Officiellement, Marielle de Sarnez et François Bayrou ont quitté le gouvernement pour assurer leur défense et celle de leur parti, mais le président de la République a sans doute encouragé ces deux démissions. Certes, le gouvernement Edouard Philippe II comporte encore deux membres du MoDem, mais le rapport de forces est désormais beaucoup moins favorable au parti centriste. François Bayrou et Marielle de Sarnez sont les deux poids lourds du parti; or, le gouvernement Philippe II ne compte que deux personnalités secondaires du MoDem: la sénatrice Jacqueline Gourault et la députée Geneviève Darrieussecq. De plus, Bayrou et de Sarnez occupaient des postes clés dans le premier gouvernement Philippe: la Justice et les Affaires Européennes. Dans le gouvernement Philippe II, les membres du MoDem occupent des postes nettement moins importants. Jacqueline Gourault est une ministre sans portefeuille: elle a été nommée « ministre auprès du ministre de l’Intérieur ». Quant à Geneviève Darrieussecq, elle a été nommée secrétaire d’Etat auprès du ministre des Armées. En définitive, le MoDem reste représenté au gouvernement mais avec une visibilité beaucoup moins grande que dans le gouvernement Philippe I.

Celles et ceux qui fréquentent ce blog de façon régulière connaissent l’aversion du Centriloque pour les théories et les rumeurs complotistes: il n’y aura donc ici aucune spéculation sur une hypothétique cabale anti-Bayrou, même s’il ne fait à peu près aucun doute que les témoignages ayant conduit à l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le MoDem proviennent d’individus qui avaient intérêt à déstabiliser ce parti. Le Centriloque exprime néanmoins quelque inquiétude face à cette « chasse aux sorcières » qui conduit à l’éviction de personnalités compétentes sur la base de simples soupçons et de dénonciations malveillantes. Comme le rappelait Frédéric Says dans sa chronique sur France Culture, il fallait jadis une condamnation ou, au moins, une mise en examen pour qu’un ministre démissionne; désormais, l’ouverture d’une simple enquête préliminaire suffit pour avoir la tête d’un membre du gouvernement. La moralisation de la vie publique est nécessaire, mais elle ne doit pas servir de prétexte pour évincer des personnalités politiques de premier plan, notamment le ministre qui était personnellement chargé de mettre en musique ce projet de moralisation. 

La démission de Bayrou a-t-elle permis à Macron de se « débarrasser » d’un allié trop encombrant? Peut-être. Mais elle peut aussi avoir une autre signification: en écartant François Bayrou, Marielle de Sarnez et Richard Ferrand du gouvernement, Macron n’a-t-il pas cherché à effacer les stigmates des anciennes pratiques et à « purger » son gouvernement de ceux qui représentaient l’ancienne classe politique? 

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F. Bayrou et M. de Sarnez.

 

 

 

La France sera gouvernée au centre

A l’issue du second tour des législatives, Emmanuel Macron dispose d’une large majorité à l’Assemblée nationale: La République En Marche obtient 308 sièges, et le MoDem 42. Le résultat du parti présidentiel est certes inférieur à celui qu’avaient annoncé les instituts de sondage, mais la victoire est tout de même très nette. Une fois de plus, les électeurs ont donné une majorité au président qu’ils avaient élu. Celles et ceux qui, avant la présidentielle, avaient affirmé que Macron n’aurait pas de majorité pour gouverner se sont plantés en beauté.

Cette nouvelle Assemblée nationale montre qu’une recomposition politique a effectivement commencé. Macron a réussi à faire ce que Bayrou avait tenté, sans succès, en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite/gauche pour bâtir une majorité centrale, réformiste et pro-européenne, allant des sociaux-démocrates du PS aux progressistes de droite en passant par les centristes. En lieu et place de l’affrontement bipolaire traditionnel, une nouvelle configuration se dessine. La majorité centrale issue des urnes devra faire face à plusieurs pôles d’opposition: une opposition de droite composée de députés LR, UDI et divers droite, mais également une opposition d’extrême droite composée des 8 députés FN et une opposition de gauche très disparate composée des Insoumis, des communistes et d’un groupe socialiste réduit à une trentaine de sièges. 

La France sera donc gouvernée au centre. Cela ne veut pas dire qu’elle sera gouvernée uniquement par des centristes, car le gouvernement et la majorité réunissent plusieurs sensibilités politiques allant du centre-gauche au centre-droit. Mais les centristes sont en quelque sorte le point d’équilibre de cette nouvelle majorité. Les élections législatives marquent d’ailleurs la renaissance du MoDem: fondé en 2007 par François Bayrou sur les ruines de l’UDF, le parti centriste n’avait réussi à faire élire que deux députés en 2012 car il n’avait aucun allié. En soutenant Macron à la présidentielle et en faisant alliance avec La République En Marche aux législatives, le parti de Bayrou a remporté 42 sièges dans la nouvelle Assemblée nationale, ce qui lui permet de former, pour la première fois, un groupe parlementaire. Quant à l’UDI, elle a fait le choix de ne pas participer à cette majorité centrale dans laquelle, pourtant, elle avait toute sa place: captive de son alliance avec Les Républicains, la confédération centriste présidée par Jean-Christophe Lagarde a manqué son rendez-vous avec les citoyens.

Certains détracteurs d’Emmanuel Macron contestent la légitimité de la nouvelle majorité en raison de la très faible mobilisation des électeurs: avec 57% d’abstention, la nouvelle assemblée serait, dit-on, une assemblée « mal élue ». Ce procès en légitimité n’est qu’un feu de paille allumé par quelques mauvais perdants. Une majorité reste une majorité, même avec une abstention record. Cette abstention massive est un réel problème car elle questionne la confiance des citoyens dans nos institutions, mais elle ne peut en aucun cas être interprétée comme un désaveu de Macron, car ceux qui ont choisi de s’abstenir au premier comme au second tour des législatives ont aussi choisi de ne pas faire barrage au parti présidentiel. Bon nombre d’abstentionnistes ont voulu laisser sa chance à Macron sans pour autant lui accorder leur suffrage. D’ailleurs, si l’on compare les législatives de 2017 à celles de 2012, on constate que la nouvelle majorité n’est pas si « mal élue » qu’on pourrait le croire. La République En Marche et le MoDem ont rassemblé 9 millions de voix au second tour le 18 juin 2017; au second tour des législatives de 2012, le Parti Socialiste et ses alliés radicaux du gauche avaient rassemblée 9,9 millions de voix, avec un taux d’abstention déjà très élevé (45%).

Certains adversaires de Macron mettent aussi en cause les compétences de la nouvelle assemblée. Mais inexpérience ne veut pas dire incompétence. Sur les 577 députés de la nouvelle assemblée, 429 n’étaient pas députés lors de la précédente législature: ce renouvellement du personnel parlementaire est une bonne chose. En choisissant les candidats de La République En Marche dans la plupart des circonscriptions, les Français ont exprimé leur adhésion au projet de renouvellement porté par Emmanuel Macron. Ce renouvellement est d’autant plus souhaitable qu’il s’accompagne d’une féminisation importante de l’Assemblée nationale: la nouvelle assemblée compte en effet 40% de femmes, alors que la précédente n’en comptait que 25%. Quant au manque d’expérience, c’est un faux problème. Le travail de député s’apprend: les nouveaux députés seront conseillés par les députés plus expérimentés. Après tout, même les « vieux » députés furent un jour des néophytes. Et dans le passé, il y eut d’autres exemples de renouvellement important de l’assemblée: en 1919, les anciens combattants de la Grande Guerre sont entrés massivement au Palais Bourbon, formant alors une chambre qualifiée de « bleu horizon ». En 1958, les gaullistes sont entrés en masse à l’Assemblée nationale. Et en 1981, avec le retour de la gauche au pouvoir, de nombreux socialistes sans expérience parlementaire ont été élus députés.

Une nouvelle ère politique s’ouvre. Le fameux « axe central » que de nombreux centristes ont appelé de leur voeu est en train de s’institutionnaliser. Depuis 2013, les publications du Centriloque ont toujours appelé au dépassement du clivage droite/gauche et à la formation d’une majorité « centrale » plus en phase avec les clivages politiques actuels. Le Centriloque apporte donc son soutien au gouvernement d’Edouard Philippe et à la nouvelle majorité, un soutien sincère mais vigilant et exigeant. 

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La recomposition politique est en marche

Trois leçons peuvent être tirées du premier tour des législatives. Premièrement, un taux d’abstention historiquement élevé : plus de la moitié des électeurs ne sont pas allés voter. Deuxièmement : l’effondrement des deux forces qui ont dominé la vie politique française durant les dernières décennies. Troisièmement : le succès incontestable des candidats de La République En Marche. La recomposition politique annoncée par Macron a bel et bien commencé : la vie politique est en train de changer en profondeur et les visages sont en train de se renouveler. La future majorité sera une majorité d’idées qui dépassera les clivages politiques d’hier et permettra de sortir, enfin, de cette guerre civile permanente qui oppose la gauche à la droite et paralyse le pays depuis plus de trente ans.

Les adversaires de Macron cherchent évidemment à minimiser le succès électoral de La République En Marche, en soulignant l’importance de l’abstention. Il est vrai qu’avec 51% d’abstention, les 32% obtenus par La République En Marche au premier tour ne représentent en réalité que 16% du corps électoral. Mais les électeurs qui ont choisi de ne pas aller voter ont aussi fait le choix de ne pas faire barrage au parti présidentiel : par conséquent, interpréter l’abstention massive du premier tour comme un rejet d’Emmanuel Macron est un non-sens. C’est l’ensemble des forces politiques du pays qui sont collectivement responsables de la forte abstention observée au premier tour, parce qu’elles n’ont pas su mobiliser les électeurs.

Selon toute vraisemblance, Emmanuel Macron disposera d’une très large majorité à l’issue du second tour, sans doute entre 60 et 80% des sièges. A titre personnel, je m’en réjouis car je souhaite la réussite de ce quinquennat et je veux donner sa chance au projet défendu par Emmanuel Macron. Contrairement à ce que l’on entend ici ou là, cette situation ne représentera pas un « danger » pour la démocratie. Sous la Cinquième République, de très larges majorités sont déjà sorties des urnes : en 1968, le parti gaulliste a remporté 60% des sièges ; en 1981, le Parti Socialiste a remporté 58% des sièges ; en 1993, la droite et le centre ont remporté 80% des sièges ; et en 2002, l’UMP a remporté 62% des sièges. La démocratie n’a pas cessé de fonctionner pour autant.

Cela étant dit, je ne veux pas d’une majorité monolithique aux ordres de l’exécutif. Il faut impérativement que le pluralisme soit préservé, au sein de l’Assemblée nationale mais également au sein même de la majorité. Je souhaite aussi qu’il y ait une opposition capable de faire entendre sa voix dans les débats et de participer au travail législatif, car l’Assemblée nationale doit être représentative de la diversité des opinions politiques du pays. N’oublions pas que le scrutin majoritaire à deux tours a pour effet d’amplifier artificiellement les majorités : c’est pourquoi Emmanuel Macron a proposé d’introduire une dose de proportionnelle aux scrutins législatifs…

Source: Le Parisien.

La non-campagne des législatives

La campagne des législatives aura été une campagne médiocre, sans débat, sans leaders, sans programmes. Bref, une « non-campagne ». Cette situation est en partie la conséquence du calendrier électoral : les élections législatives viennent simplement confirmer le résultat de la présidentielle ; leur enjeu est donc perçu (à tort) comme secondaire. Mais il faut y voir aussi une conséquence de la décomposition du système politique français : le PS est en pleine déconfiture, Les Républicains sont inaudibles, le FN est au bord de l’implosion malgré le score très élevé de Marine Le Pen à la présidentielle et les Insoumis peinent à s’affirmer comme une force d’opposition crédible à Emmanuel Macron. Quant à La République En Marche, il s’agit d’une toute nouvelle formation politique encore mal connue, dont le succès incontestable s’explique à la fois par la popularité d’Emmanuel Macron, le discrédit des partis traditionnels et une volonté forte, chez les électeurs, de renouveler la vie politique et de faire émerger de nouvelles têtes.

Cette campagne électorale a également été parasitée par les soupçons d’emplois fictifs, d’abus de confiance et de conflits d’intérêts pesant sur plusieurs membres du nouveau gouvernement et leur entourage. Après Richard Ferrand, ce sont plusieurs personnalités du MoDem qui voient aujourd’hui leur intégrité mise en cause, notamment la ministre chargée des Affaires européennes Marielle de Sarnez. Suite aux accusations lancées par une eurodéputée du Front National et aux révélations faites par un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Bennahmias, le MoDem est aujourd’hui soupçonné d’avoir fait travailler dans ses locaux parisiens les assistants parlementaires de plusieurs eurodéputés. Le parquet financier a ouvert une enquête préliminaire, comme cela se fait systématiquement dans ce genre d’affaires. Dans un communiqué de presse daté du 8 juin, le parti de François Bayrou dément catégoriquement tout emploi fictif et joue la transparence : « Le MoDem réaffirme qu’il a respecté toutes les règles et toutes les obligations d’un employeur. Tout salarié qui a travaillé dans ses équipes ces dernières années, souvent à temps partiel, a été rémunéré par le mouvement de manière parfaitement transparente en fonction du service effectivement assumé pour notre formation politique. Ces collaborateurs à temps partiel ont pu avoir, en même temps, d’autres contrats également à temps partiel auprès de parlementaires européens. Rien n’est plus normal et plus légal qu’un tel partage d’activité. Pour mettre fin à ces rumeurs intéressées, le MoDem réitère sa proposition de consultation de tous les contrats de travail et de tous les bulletins de salaire qui ont engagé le mouvement. »

Il faut évidemment laisser la justice faire son travail et respecter le principe de présomption d’innocence : à ce jour, il est impossible de savoir si les accusations portées contre le parti de François Bayrou sont avérées. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette polémique tombe très mal pour l’exécutif, en particulier pour François Bayrou qui, en tant que ministre de la Justice, est chargé de mettre en œuvre le projet de « moralisation de la vie publique » défendu par Emmanuel Macron. Le fait que toutes ces affaires éclatent en pleine campagne des législatives ne doit rien au hasard : l’objectif est bien sûr de déstabiliser le gouvernement d’Emmanuel Macron et de discréditer son projet de moralisation de la vie publique, un projet cohérent, nécessaire et attendu par les Français. La multiplication des accusations contribue largement à l’atmosphère délétère de cette campagne électorale et tend à occulter les programmes et les débats de fond. Mais je vois tout de même quelque chose de positif dans tout cela : ces affaires nous rappellent en effet que les partisans de Macron ne sont pas au-dessus des lois et ne bénéficient d’aucun traitement de faveur. Cela pourra peut-être faire taire tous ceux qui ont prétendu, un peu rapidement, que les « médias » et le « système » roulaient pour Macron. On voit bien, aujourd’hui, que la justice n’accorde aucun traitement de faveur aux macronistes et que les grands médias relaient amplement les accusations portées contre Monsieur Ferrand et contre le MoDem.

Marielle de Sarnez.