La querelle des investitures: première crise pour « La République En Marche »

Jeudi 11 mai, les responsables de « La République En Marche » (LREM) devaient publier la liste des candidats investis par le parti d’Emmanuel Macron aux législatives de juin. Ce moment solennel qui devait lancer la campagne du parti présidentiel a été gâché par quelques « couacs » tout à fait regrettables.

Premier couac : la liste présentée ne compte que 428 candidats (au lieu de 577). La commission d’investiture a pris énormément de retard dans le traitement des dossiers à cause d’un afflux de candidatures après la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Le délai très court dont disposait la commission pour examiner les dossiers n’a pas permis d’établir avant le 11 mai la liste complète des candidats. 149 circonscriptions n’ont donc pas encore de candidat officiellement investi par LREM, et des milliers de postulants attendent avec anxiété le verdict de la commission d’investiture, sans vraiment comprendre pourquoi aucune réponse ne leur a été donnée. Ce « cafouillage » témoigne d’un manque d’anticipation et s’explique par l’inexpérience de ce tout jeune parti qui veut dynamiter le système politique.

Deuxième couac : le cas Manuel Valls. L’ancien Premier Ministre avait demandé l’investiture de LREM dans sa circonscription d’Evry, mais le parti d’Emmanuel Macron a finalement décidé de ne pas l’investir, officiellement pour favoriser le « renouvellement » de la vie politique. On peut toutefois se demander si Valls n’a pas été écarté pour une autre raison : n’incarne-t-il pas de façon trop évidente la continuité avec Hollande ? Pour beaucoup d’électeurs, Valls est le symbole des erreurs du dernier quinquennat. L’utilisation répétée de l’article 49-3, notamment pour faire passer la loi El-Khomri, a laissé de mauvais souvenirs qui risquent de nuire au parti de Macron. LREM a finalement décidé de ne pas investir Valls mais de ne pas présenter de candidat face à lui.

Troisième couac : l’introuvable équilibre politique entre gauche et droite. LREM se présente comme un parti central, et la liste des candidats aux législatives devait refléter cette volonté d’équilibre entre la gauche et la droite. Mais dans la liste publiée le 11 mai, les candidats issus du PS (ou proches du PS) sont nettement plus nombreux que les candidats issus de LR ou de l’UDI. Dans ces conditions, le nouveau parti présidentiel risque d’apparaître aux yeux des électeurs comme une gigantesque machine à recycler des socialistes. Les électeurs de droite qui ont voté Macron à la présidentielle pourraient alors se détourner du nouveau président et voter pour les candidats estampillés LR ou UDI aux législatives.

Dernier couac, et pas le moindre : la liste des candidats LREM a provoqué la colère de François Bayrou. Le maire de Pau estime en effet que le MoDem est sous-représenté parmi les 428 candidats investis : la liste présentée par LREM le 11 mai ne compte que 38 candidats issus du MoDem alors que Bayrou en espérait 120. François Bayrou estime avoir joué un rôle déterminant dans la victoire de Macron à la présidentielle et considère que le MoDem a vocation à devenir une force politique majeure au sein de la future majorité. Il est vrai que le ralliement de Bayrou à Macron a été suivi d’une hausse des intentions de vote en faveur de ce dernier : le soutien de Bayrou a, en quelque sorte, consolidé la légitimité du candidat. Cela dit, Macron était déjà très populaire et très haut dans les sondages avant le ralliement de Bayrou : le chef du MoDem surestime sans doute un peu son influence dans la campagne présidentielle. Bayrou prétend que, dès le mois de février, Macron s’est engagé à réserver pour le MoDem une centaine de circonscriptions aux législatives ; or, les responsables de LREM affirment qu’aucun accord de ce type n’a été conclu. Il est possible que Macron ait pris un engagement verbal vis-à-vis de Bayrou avant la présidentielle et que la commission d’investiture ait finalement choisi d’ignorer cet engagement pour privilégier une logique de renouvellement. Mais si un pacte a effectivement été conclu en février entre Bayrou et Macron pour les législatives, alors la colère de Bayrou semble totalement justifiée. Ce qui est sûr, c’est que le conflit entre LREM et le MoDem tombe très mal : une rupture de l’alliance entre Bayrou et Macron serait désastreuse pour les deux hommes. Si Bayrou rompt avec Macron, il n’aura aucune chance de revenir dans le jeu politique pendant le quinquennat. Si Macron perd le soutien de Bayrou, sa capacité à rassembler sera fortement remise en cause. Le renouvellement de la vie politique est souhaitable et nécessaire mais ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Entre l’exigence du renouvellement et celle du rassemblement, il faut trouver le plus juste équilibre. Fort heureusement, il semblerait qu’une sortie de crise ait été trouvée le 12 mai, à l’issue d’une longue négociation entre les équipes de Macron et de Bayrou.

Cette « querelle des investitures » est la première crise que connaît « La République En Marche ». Mais les militants et les cadres du nouveau parti présidentiel doivent en tirer les bonnes conclusions : ils doivent rester humbles et pragmatiques, respecter leurs alliés et favoriser le pluralisme autant que possible au sein de la future majorité. La victoire très large d’Emmanuel Macron le 7 mai n’est pas un blanc-seing donné à son parti. L’arrogance et l’agressivité dont certains militants de « La République En Marche » font preuve sur les réseaux sociaux à l’égard de Bayrou et du MoDem sont regrettables et risquent de compromettre la cohésion de la future majorité. Les élections législatives ne sont pas encore gagnées : l’esprit d’ouverture et la volonté de rassembler sont des conditions indispensables à la victoire.

E. Macron et F. Bayrou.

Et maintenant: reconstruire

Emmanuel Macron.

Le 7 mai 2017, Emmanuel Macron a été élu président de la République avec 66% des voix face à Marine Le Pen. Cette victoire est d’abord un immense soulagement : en refusant l’extrémisme et le populisme, la France a montré au monde entier qu’elle était toujours la patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, la patrie de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité. Cependant, le score de la candidate du Front National est historiquement élevé : Marine Le Pen a rassemblé 10 millions d’électeurs, deux fois plus que son père en 2002. Le nouveau président de la République est donc investi d’une mission aussi cruciale que difficile : défendre la République et faire refluer l’extrême droite.

Pour cela, il faut d’abord reconstruire la France politiquement. La victoire d’Emmanuel Macron est une occasion historique de transcender les vieux clivages idéologiques et de recomposer la vie politique autour de ce fameux « axe central » qui réunit les progressistes et les modérés venus de la gauche, de la droite et du centre. C’est une occasion historique de renouveler le personnel politique dans le sens d’une plus grande parité, d’une plus grande diversité et d’une plus grande ouverture à la société civile. C’est aussi une occasion historique de moraliser la vie politique par des mesures fortes qui permettront de lutter contre les conflits d’intérêts et d’introduire une plus grande transparence dans l’utilisation des deniers publics.

Il faut également réparer la société française et lui redonner confiance dans l’avenir. Cela exige de libérer les forces vives du pays en « déverrouillant » l’économie, en encourageant l’innovation et la prise de risques, en favorisant l’égalité des chances, en investissant massivement dans la formation, en bâtissant un nouveau contrat social qui offre à la fois plus de flexibilité aux entreprises et plus de protection aux travailleurs. Le projet porté par Emmanuel Macron est à la hauteur de ce défi, à condition que les réformes soient conduites avec discernement et sans brutalité.

Il faut, enfin, relancer le projet européen, un projet aujourd’hui déstabilisé par le « Brexit », par la crise des dettes souveraines, par la crise des migrants et par la montée des mouvements populistes. Emmanuel Macron a placé l’Europe au centre de sa campagne. Le soir du 7 mai, nous avons vu de jeunes Français brandir des drapeaux européens dans les rues de Paris, et nous avons vu Emmanuel Macron arriver sur l’esplanade du Louvre au son de l’hymne européen : de telles images sont évidemment très fortes car elles nous rappellent que la France est un pilier du projet européen et que les Français demeurent profondément attachés à l’Europe. La victoire d’Emmanuel Macron est une occasion historique de relancer l’Europe et de réaffirmer le rôle moteur de la France dans la construction européenne.

Malgré son jeune âge, Emmanuel Macron a toutes les qualités requises pour devenir un bon président de la République et pour relever les nombreux défis qui attendent le pays. Mais ne soyons pas naïfs : la tâche sera extrêmement difficile, d’autant plus difficile que la légitimité électorale dont jouit Emmanuel Macron est fragile. 12 millions d’électeurs se sont abstenus au second tour et 4 millions d’électeurs ont voté blanc ou nul. De nombreux électeurs ont voté pour Emmanuel Macron sans adhérer à son projet. De nombreux électeurs ont voté Macron alors que ce candidat leur inspirait une profonde antipathie. Le nouveau président ne pourra malheureusement pas satisfaire les 20 millions de Français qui ont voté pour lui, mais il va devoir, autant que possible, rassurer ceux qui se méfient de lui sans trahir ceux qui, dès le premier tour, ont soutenu son projet. La victoire d’Emmanuel Macron n’est évidemment pas un « chèque en blanc » : les Français qui ont voté pour lui seront exigeants, et cette exigence légitime sera à la hauteur des ambitions affichées par le nouveau président de la République.

Le Centriloque félicite Emmanuel Macron pour sa victoire et lui apporte un soutien exigeant et vigilant.

Odieuse et incompétente.

Le débat du 3 mai 2017 aura sans doute été le pire de tous les débats de second tour de la Cinquième République. Alors qu’Emmanuel Macron a tenté d’aborder les questions de fond et d’expliquer son programme, Marine Le Pen s’est efforcée de pourrir le débat pendant deux heures en multipliant les contre-vérités, les railleries et les caricatures les plus outrancières. Du début à la fin de ce débat, la stratégie de la candidate frontiste a reposé sur la diabolisation de son adversaire : elle a cherché à le dépeindre comme l’héritier du hollandisme, comme le chantre de l’ultralibralisme ou encore comme le candidat du communautarisme islamiste.

Ce débat navrant a toutefois eu quelques aspects positifs. Il a tout d’abord révélé l’incompétence de la candidate et la vacuité de son programme. Sur la monnaie, par exemple, Marine Le Pen a été incapable d’expliquer de façon convaincante comment elle entendait revenir au franc tout en gardant l’euro comme monnaie commune. Sur les questions industrielles, Marine Le Pen a également fait la démonstration de son amateurisme : que ce soit sur SFR, sur Alstom ou sur les Chantiers de l’Atlantique, les approximations de Madame Le Pen témoignent de son impréparation et de sa connaissance très superficielle des dossiers.

Ce débat nous a également montré que Marine Le Pen ne reculait devant aucune turpitude, pas même devant le mensonge et la calomnie. Le journal Le Monde a recensé dix-neuf « intox » de Marine Le Pen pendant le débat : la candidate a par exemple prétendu que la France versait chaque année 9 milliards d’euros à l’Union européenne (au lieu de 6 milliards). Elle a aussi enchaîné les contre-vérités sur le CICE, sur la directive « travailleurs détachés », sur la loi El-Khomri ou sur la monnaie unique. Elle a prétendu qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Economie quand SFR a été vendu à Numéricâble, une vente actée en avril 2014, c’est-à-dire quatre mois avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à Bercy (Macron n’a fait qu’entériner la transaction en novembre 2014). Mais le plus inquiétant, ce sont les insinuations de Madame Le Pen à propos d’un prétendu compte off-shore que détiendrait Macron aux Bahamas, une rumeur propagée par des sites d’extrême droite et fondée sur des documents factices. Macron a déposé une plainte contre X pour « faux » et « propagation de fausse nouvelle ».

Le candidat d’En Marche ! est resté sérieux et digne tout au long du débat. Hélas, Macron a été pris au piège car il ne disposait pas du temps nécessaire pour déconstruire de façon méthodique tous les mensonges et toutes les aberrations proférés par Marine Le Pen : quelques secondes suffisent pour asséner une fausse information, mais il faut beaucoup plus de temps pour en démontrer la fausseté. Et la candidate n’a évidemment laissé aucun répit à Macron : elle n’a cessé de bondir d’un sujet à l’autre en coupant la parole à son adversaire pour l’empêcher de contre-argumenter. Jamais nous n’étions tombés aussi bas lors d’un débat présidentiel. J’espère que cet odieux spectacle aura au moins ouvert les yeux de quelques électeurs indécis…

M. Le Pen.

Elle peut encore gagner.

Marine Le Pen peut encore être élue présidente de la République. Pourquoi ?

1) Les sondages peuvent nous induire en erreur. Il est vrai que la plupart des sondages d’opinion annoncent une large victoire de Macron (autour de 60% des voix), mais n’oublions pas que les sondages annonçaient aussi une large victoire de Clinton face à Trump et une large victoire du « non » lors du référendum sur le Brexit. Les sondages sont incapables d’anticiper l’impact de l’abstention ; or, si l’abstention est forte, elle peut bouleverser le scénario annoncé. Les sondages peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers dans la mesure où de nombreux électeurs tentés par l’abstention risquent de penser que la victoire de Macron est acquise et qu’ils n’ont pas besoin de faire le déplacement dimanche 7 mai. Par ailleurs, de nombreux électeurs de gauche risquent de voter blanc ou de s’abstenir car ils ne veulent pas voter Macron et comptent sur les autres pour faire barrage à l’extrême droite : ces électeurs espèrent en fait que Macron soit élu sans leurs suffrages. Hélas, si les électeurs ne se mobilisent pas massivement pour barrer la route à Marine Le Pen, elle peut passer de justesse. Je ne cherche pas ici à « faire la morale » aux uns ou aux autres. Il ne s’agit pas de morale, simplement de mathématiques.

2) Macron peine à convaincre les électeurs tentés par l’abstention ou le vote blanc. L’erreur principale d’Emmanuel Macron dans cet entre-deux-tours est de continuer à défendre son programme alors que le candidat devrait, avant tout, rassurer les électeurs qui hésitent à voter pour lui, notamment les électeurs du gauche. Or, il est clair que Macron ne pourra pas compter sur une adhésion massive à son projet pour gagner cette élection : il doit impérativement rassembler sur autre chose que sur son programme de réformes. Macron cherche à « rediaboliser » le FN et sa candidate, mais cela ne suffira pas à convaincre les sceptiques. Les électeurs qui hésitent à voter Macron sont des gens qui, de toutes façons, ne voteront pas pour Marine Le Pen : la « rediabolisation » du Front National ne convaincra pas grand monde de voter Macron.

3) Le vote Le Pen est un vote irrationnel : les électeurs de Marine Le Pen ont beau savoir qu’elle ment, qu’elle caricature tout, qu’elle plagie les discours d’autres candidats ou qu’elle détourne de l’argent public, ils voteront quand même pour elle. Les aberrations, les incohérences et le coût exorbitant de son programme n’y changent rien. Le vote Le Pen n’est ni un vote d’adhésion ni un vote de protestation : comme l’a fort bien montré le démographe Hervé Le Bras, le vote Le Pen est avant tout un « pari ». Les électeurs du Front National ne font plus confiance aux partis de gouvernement traditionnels et veulent essayer autre chose. Ils font donc le « pari » que la situation ne pourra pas être pire avec le FN qu’avec les autres partis. Et tous les arguments rationnels visant à démontrer que le programme de Marine Le Pen est un danger pour la France restent sans effet sur ces électeurs.

4) Le « plafond de verre » a complètement éclaté. Une partie de la droite française assume désormais clairement sa proximité avec le FN et apporte à ce parti une sorte de caution morale dont il ne bénéficiait pas auparavant. Plusieurs personnalités de la droite, comme Henri Guaino ou Philippe de Villiers, ne cachent pas leur adhésion à certains aspects du programme de Marine Le Pen. Christine Boutin appelle à voter pour la candidate frontiste. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il s’est rallié à Marine Le Pen et fait désormais campagne à ses côtés pour le deuxième tour, après avoir négocié le poste de Premier Ministre et, sans doute, le remboursement de ses frais de campagne. Le fondateur du parti « Debout la France » a le culot de se dire gaulliste alors qu’il fait alliance avec la candidate d’un parti qui représente précisément tout ce que de Gaulle a combattu, un parti qui lors de sa fondation par Jean-Marie Le Pen a rassemblé des néonazis, des nostalgiques de Vichy et des anciens de l’OAS. Dupont-Aignan a le culot de se dire gaulliste alors que son alliance opportuniste avec le FN est aux antipodes de la vision gaullienne de la politique : de Gaulle, lui, méprisait les combines d’appareil et les petits arrangements entre partis. Dupont-Aignan a le culot d’affirmer, sur le plateau d’un journal télévisé, que le parti de Marine Le Pen n’est plus un parti d’extrême droite, alors que le FN est un parti nationaliste et xénophobe ayant gardé des liens étroits et avérés avec plusieurs groupuscules identitaires, racistes et antisémites appartenant à l’extrême droite la plus dure.

Pour toutes ces raisons, il faut voter Macron le 7 mai, car il faut empêcher Marine Le Pen de remporter cette élection. Je ne m’exprime pas ici en tant que centriste ou tant que sympathisant de Macron, mais en tant que démocrate inquiet. Réellement inquiet. Le pire n’est jamais derrière nous. Si Macron est élu le 7 mai, ses adversaires pourront continuer à le combattre pendant 5 ans sur le terrain politique, syndical et médiatique. Si Marine Le Pen est élue, nul ne sait ce qu’il adviendra de nos libertés démocratiques les plus élémentaires quand on voit avec quel mépris le FN traite la presse, les syndicats et le monde associatif. Ne prenons pas ce risque insensé.

M. Le Pen.

Elle ne doit pas passer.

Marine Le Pen.

La tournure que prend cette campagne électorale m’effraie. En 2002, tous les candidats républicains battus au premier tour avaient appelé à voter Chirac pour faire barrière à Jean-Marie Le Pen. Hélas, 2017 n’est pas 2002. A droite, les masques tombent : plusieurs élus LR comme Eric Ciotti refusent d’appeler à voter Macron, le mouvement « Sens Commun » refuse de choisir entre Macron et Le Pen, Christine Boutin appelle à voter Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan s’est rallié à la candidate d’extrême droite. A gauche, Jean-Luc Mélenchon, dont la parole risque de peser lourd au deuxième tour, a réaffirmé son opposition au Front National mais n’a pas appelé à voter Macron et préfère laisser les militants de la « France Insoumise » décider de la stratégie du mouvement par un vote en ligne ! En 2002, le même Mélenchon appelait pourtant explicitement et sans hésitations à voter Chirac pour faire battre Jean-Marie Le Pen. J’espère que les électeurs de Mélenchon feront preuve d’une plus grande détermination que leur candidat face à l’extrême droite.

Ce qui est en train de se passer me laisse sans voix : plusieurs personnalités politiques de la gauche et de la droite refusent clairement la stratégie du « front républicain » face à l’extrême droite, comme si à leurs yeux une victoire d’Emmanuel Macron représentait un danger aussi important qu’une victoire de Marine Le Pen ! On croit rêver… Il est évident que les citoyens sont libres de leur vote et qu’aucun candidat, aucun parti, aucun élu n’est « propriétaire » de ses électeurs. Mais les personnalités politiques de gauche et de droite qui refusent d’appeler à voter pour Emmanuel Macron ont une attitude irresponsable, d’autant plus irresponsable que la victoire de Macron n’est pas acquise et que Marine Le Pen peut encore créer la surprise au deuxième tour. Si Marine Le Pen est élue présidente de la République le 7 mai, les personnalités politiques qui n’ont pas appelé à voter Macron dans l’entre-deux-tours devront assumer une grande part de responsabilité dans ce désastre.

Aux nombreux citoyens qui hésitent encore à voter Macron le 7 mai, à celles et ceux qui envisagent de s’abstenir ou de voter blanc, à celles et ceux qui pensent que, de toutes façons, Macron va gagner, je veux simplement dire ceci : ne jouez pas aux apprentis sorciers. Si vous ne voulez pas que Marine Le Pen passe, allez voter Macron, c’est la seule chose à faire. Ne pensez pas naïvement que la victoire de Macron est acquise, ne laissez pas les autres « faire le boulot » à votre place, prenez vos responsabilités. Personne ne vous demande de devenir des supporters de Macron, personne ne vous demande d’adhérer à son programme ni de coller des stickers « I love Macron » sur vos voitures ou vos smartphones, on vous demande juste d’empêcher le pire des scénarios. Le bulletin Macron est la seule arme qui vous reste pour barrer la route à l’extrême droite.

A celles et ceux qui détestent François Hollande et qui voient dans Macron un « clone » ou un « héritier » du président sortant, je veux dire ceci : ne vous trompez pas de combat. La présidentielle n’est pas un référendum pour ou contre la politique de François Hollande. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le bilan de Hollande. La vraie question, à présent, est la suivante : voulez-vous, oui ou non, que Marine Le Pen soit élue présidente de la République ? Êtes-vous réellement disposés à prendre un tel risque ? Si la réponse est non, alors votez Macron. Et si vous n’aimez pas Macron, gardez votre fiel pour la bataille des législatives. Une fois passée la présidentielle, ce sont les élections législatives qui détermineront la politique du pays : vous pourrez alors dire tout le mal que vous pensez de Macron et vous voterez en conséquence. Mais l’urgence absolue est de faire barrage à Marine Le Pen. Elle ne doit pas passer. Elle doit être battue. Et j’ajoute qu’elle doit être battue le plus largement possible, car si Macron gagne de justesse, le Front National n’en sera que plus fort aux législatives.

Présidentielle: les leçons du premier tour

Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont qualifiés pour le second tour de l’élection présidentielle, avec 23,8% des suffrages pour le premier et 21,5% pour la seconde. Au-delà des chiffres, quels sont les enseignements majeurs qu’il faut tirer de ce scrutin?

Premier enseignement: le succès de l’extrême droite. Pour la deuxième fois de son histoire, le Front National sera présent au second tour d’une élection présidentielle. Marine Le Pen n’arrive certes qu’en deuxième position, mais avec un score plus élevé que son père en 2002. Elle est arrivée en tête dans la plupart des départements du Nord, de l’Est et du Sud-Est de la France. Même si la plupart des candidats éliminés ont appelé à voter Macron pour faire barrage à l’extrême droite au deuxième tour, la défaite de Marine Le Pen n’est pas du tout acquise: la candidate frontiste peut gagner, elle dispose encore d’une importante réserve de voix (notamment chez les électeurs de Fillon) et il est clair qu’une partie des électeurs de Mélenchon préfèreront s’abstenir ou voter blanc plutôt que voter Macron. Le « front républicain » sera donc beaucoup plus fragile qu’en 2002.

Deuxième enseignement: la crise des deux principaux partis de gouvernement. Le candidat de LR et celui du PS ont été éliminés dès le premier tour: aucun des deux grands partis de gouvernement ne sera donc représenté au second tour, situation inédite sous la Cinquième République. La candidature de Fillon a été plombée par les « affaires », ce qui a provoqué l’élimination de la droite dès le premier tour malgré un fort désir d’alternance et une « droitisation » de l’opinion publique. Quant à Benoît Hamon, avec seulement 6,3% des suffrages, il obtient un score historiquement faible pour un candidat socialiste. Les électeurs ont clairement sanctionné le PS: discrédité par le quinquennat de François Hollande, déstabilisé par ses divisions internes et par le ralliement de plusieurs socialistes à Emmanuel Macron, le PS n’a pas réussi à mobiliser les électeurs de gauche autour de son candidat. Benoît Hamon s’est retrouvé pris en étau entre deux candidats plus populaires que lui, Mélenchon et Macron, qui ont littéralement siphonné les voix socialistes. Mais le résultat de ce premier tour confirme aussi la crise des partis politiques en général, et vient valider a posteriori les critiques adressées aux primaires: en effet, comme l’avait dit François Bayrou dès l’été 2016, les candidats désignés à l’issue d’une primaire se situent généralement au point d’équilibre d’un camp politique, et non au point d’équilibre du pays, ce qui réduit leur aptitude à rassembler les Français quand vient le moment de la présidentielle.

Troisième enseignement: la victoire de « l’axe central ». Depuis des années, de nombreux centristes (dont le Centriloque) annoncent l’émergence d’un « axe central » réformiste et pro-européen, allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. La victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de cette présidentielle marque une étape décisive dans l’avènement de cet axe central et confirme que les Français se reconnaissent de moins en moins dans les clivages idéologiques d’hier. Macron est sur le point de faire ce que Bayrou n’a pas réussi à faire en 2007 et en 2012: dépasser le clivage droite-gauche et rassembler les modérés des deux bords. Une page se tourne dans l’histoire de la Cinquième République, et une recomposition majeure du système politique est en train de s’opérer. Le clivage droite-gauche n’est cependant pas mort et pourrait bien ressurgir de façon très nette au moment des législatives: espérons qu’en juin les logiques de clan et d’appareil ne vont pas reprendre le dessus et gâcher cette occasion historique de renouveler les pratiques politiques.

Pour l’heure, la priorité absolue est de faire battre Marine Le Pen au second tour, car une victoire de la candidate frontiste à la présidentielle serait une catastrophe pour la France. Pour ce deuxième tour, les électeurs ont le choix entre deux candidats radicalement opposés: un candidat libéral et europhile partisan d’une France ouverte et intégrée à la mondialisation, et une candidate europhobe, xénophobe, nationaliste et protectionniste, qui rêve d’une économie et d’une société fermées. J’espère sincèrement que les Français résisteront à la vague populiste qui déferle sur l’Europe, et qu’ils montreront au reste du monde leur attachement au projet européen et aux valeurs dont la République française est le symbole.

E. Macron et M. Le Pen.

Macron, candidat de la raison

Je n’ai aucune sympathie particulière pour Emmanuel Macron et, tout comme l’immense majorité des Français, je n’avais jamais entendu parler de lui avant la présidence de François Hollande. Mais je voterai pour Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle, et ce pour trois raisons.

Premièrement, même s’il ne s’est jamais défini lui-même comme centriste, Macron est le candidat dont les idées sont les plus proches de celles que le centre a portées pendant des années : la défense du projet européen, le pragmatisme, la recherche d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité, et la volonté de dépasser les clivages politiques traditionnels en faisant travailler ensemble des hommes et des femmes venues du centre-gauche et du centre-droit. Macron est le candidat naturel des centristes à cette présidentielle. Même si François Fillon s’est autoproclamé « candidat de la droite et du centre » et même si la plupart des centristes de l’UDI lui ont apporté leur soutien, le candidat LR n’est pas le candidat du centre car il incarne une droite dure, économiquement très libérale et socialement très conservatrice : le soutien enthousiaste que lui apporte le mouvement « Sens Commun » n’a rien d’une coïncidence. Quant à Jean Lassalle, il est certes issu du MoDem mais le programme qu’il défend semble assez éloigné des idées centristes, que ce soit sur l’économie, l’Europe ou la politique étrangère.

Deuxièmement, je pense que le programme d’Emmanuel Macron est le plus cohérent et le plus réaliste. Ce n’est pas un programme de séduction, il ne comporte aucune promesse démagogique, et c’est justement cela qui le rend crédible à mes yeux. Tout ne me plaît pas dans ce programme, mais la philosophie réformiste qui le sous-tend me semble en phase avec le monde actuel et avec les défis à venir, notamment sur les questions économiques, sur la transition numérique, sur l’écologie ou sur l’éducation. Macron a reçu le soutien de nombreuses personnalités politiques venues de la gauche et de la droite ; il a également reçu le soutien d’une quarantaine d’économistes français qui ont publié dans Le Monde une tribune en faveur du programme économique du candidat. Et toutes les attaques mesquines, toutes les insultes et toutes les rumeurs mensongères dont Macron a été la cible sur les réseaux sociaux pendant des semaines ne changent en rien l’idée que je me fais de son programme. Même si les relations étroites que Macron a nouées avec certaines élites de la banque et de l’industrie posent des questions légitimes quant aux risques de conflits d’intérêts, je prends acte du fait que, sous la pression de François Bayrou, il a intégré dans son programme une loi de moralisation de la vie politique prévoyant, entre autres, des mesures de lutte contre les conflits d’intérêts.

Troisièmement, je crois que Macron sera le candidat le plus apte à rassembler les électeurs face à Marine Le Pen dans l’hypothèse où celle-ci accèderait au second tour, comme l’annoncent tous les sondages depuis des mois. Si Fillon affronte la candidate frontiste, je pense qu’une partie non négligeable des électeurs de gauche s’abstiendra ou votera blanc. Si Marine Le Pen affronte Mélenchon ou Hamon au second tour, ce sont les électeurs de droite qui risquent de s’abstenir ou de voter blanc. Seul Macron pourra compter sur des réserves de voix importantes à gauche et à droite. Une victoire de Marine Le Pen n’est pas impossible, et un tel scénario serait tout simplement désastreux pour notre pays et pour son image à l’international. J’assume donc parfaitement l’argument du « vote utile » en faveur de Macron, étant donné que l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir sous la Cinquième République.

Macron n’est pas à mes yeux le « candidat du cœur », mais il est le candidat de la raison. Je voterai pour lui dès le premier tour, sans enthousiasme particulier mais sans hésitations non plus. Le Centriloque vous souhaite un bon week-end électoral à tous.

E. Macron.

La « bande des quatre », recomposition ou décomposition du système politique français?

En cette fin de campagne présidentielle saturée de sondages d’opinion, quatre candidats sont au coude à coude et obtiennent chacun environ 20% des intentions de vote : Marine Le Pen, Emmanuel Macron, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon. Ces quatre candidats incarnent quatre offres politiques bien distinctes : une droite national-populiste (Marine Le Pen), un centre social-libéral et européen (Macron), une droite économiquement libérale et socialement très conservatrice (Fillon) et une gauche antilibérale et antieuropéenne (Mélenchon). Sommes-nous en train d’assister à une remise en cause du clivage droite-gauche et à une recomposition durable du paysage politique hexagonal ?

Ce quatuor de présidentiables, que certains commentateurs ont surnommé la « Bande des Quatre », n’est pas sans rappeler ce que le politologue Maurice Duverger appelait le « quadrille bipolaire » dans les années 1980. A cette époque, la vie politique française était en effet dominée par quatre grands partis : le PCF (extrême gauche), le PS (gauche), l’UDF (centre-droit) et le RPR (droite). Mais la situation actuelle est très différente. Le « quadrille bipolaire » des années 80-90 ne remettait pas en cause le clivage droite/gauche traditionnel puisqu’il opposait une coalition de gauche (PS et PCF) à une coalition de droite (RPR et UDF) : ces deux coalitions relativement stables ont permis des alternances droite/gauche au sommet de l’Etat pendant une vingtaine d’années. Or, la campagne présidentielle de 2017 brouille les repères et les clivages politiques traditionnels : seuls Mélenchon et Fillon assument un positionnement idéologique s’inscrivant dans les cadres classiques de la « gauche » et de la « droite ». Marine Le Pen et Emmanuel Macron sont plus difficiles à classer car ils cherchent à dépasser le clivage droite/gauche. En fait, dans cette présidentielle, on constate que les clivages politiques varient selon les questions envisagées. Sur l’économie, par exemple, Fillon et Macron sont plutôt libéraux tandis que Le Pen et Mélenchon sont antilibéraux, étatistes et protectionnistes. Sur les questions sociétales, en revanche, Mélenchon et Macron défendent une vision plus ouverte et plus progressiste, tandis que Le Pen et Fillon défendent une vision beaucoup plus conservatrice.

Il ne faut pas oublier que la campagne présidentielle met en avant des candidatures individuelles, et non des partis politiques. Or, il existe un gros décalage entre l’offre politique de la présidentielle et la façon dont s’organise le système partisan français. Le Parti Socialiste, même fortement divisé, reste à ce jour le premier parti politique à gauche : or, son candidat officiel, Benoît Hamon, ne fait même plus partie des favoris de la présidentielle et plafonne désormais à 9% des intentions de vote. Le Front National a peu d’élus locaux et ne dispose à ce jour que de deux députés à l’Assemblée nationale (dont un non encarté) alors que sa candidate, Marine Le Pen, est donnée en tête des intentions de vote. Le mouvement de Macron « En Marche ! » n’est pas un parti politique à proprement parler et ne dispose à ce jour d’aucun groupe parlementaire ; d’ailleurs, les nombreux socialistes ralliés à Macron n’ont pas démissionné du PS. Quant à la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, c’est une nébuleuse qui demeure assez peu structurée et peu centralisée. Parmi les quatre candidats favoris, seul François Fillon bénéficie de l’appui d’un parti puissant et structuré adossé à de vastes réseaux d’élus, mais cela ne doit pas faire oublier les divisions profondes qui rongent Les Républicains : le parti de droite est en effet tiraillé entre une aile « dure » qui soutient Fillon bec et ongles et une aile « modérée » qui avait soutenu Juppé lors de la primaire et qui, au fond, ne croit plus tellement à la victoire de Fillon.

La recomposition du système partisan français dépendra du résultat de la présidentielle et des législatives, mais il ne faut pas sous-estimer l’extraordinaire capacité de résistance des grands partis politiques. Ainsi, une victoire d’Emmanuel Macron entraînerait certainement un éclatement du Parti Socialiste ; mais si Macron est battu, il n’est pas impossible que les socialistes pro-Macron finissent par rentrer dans le rang et que le PS survive à la crise majeure qu’il est en train de traverser, en annonçant une énième « refondation ». Il est encore trop tôt pour parler d’une recomposition durable du champ politique français : en réalité, la campagne électorale est surtout révélatrice d’une « décomposition » du système politique : la grande popularité de Macron, de Mélenchon et de Le Pen est symptomatique d’un rejet des partis traditionnels. François Hollande a joué, peut-être sans le vouloir, un rôle déterminant dans cette décomposition : sa politique a brouillé les repères idéologiques de la gauche, exacerbé les divisions au sein du PS et favorisé la montée de candidats populistes comme Le Pen et Mélenchon. Quant à Macron, il peut apparaître comme un héritier du « hollandisme », à une différence près : Hollande pensait pouvoir mener une politique social-démocrate en s’appuyant sur une majorité de gauche ; Macron a pris acte des divisions de la gauche et entend gouverner en s’appuyant sur ce fameux « axe central » qui va de la gauche réformiste à la droite modérée en passant par les centristes.

F. Fillon, E. Macron, J.L. Mélenchon et M. Le Pen.

Mélenchon est-il dangereux?

J.L. Mélenchon.

Une élection présidentielle ne se joue pas seulement sur des programmes : les citoyens élisent d’abord un homme, une personnalité, et une « certaine idée de la France ». Jadis, le fondateur du Parti de Gauche aimait chanter l’Internationale pendant ses meetings, il faisait l’apologie du régime castriste et de la Chine communiste, il dénonçait avec virulence l’impérialisme américain et ne cachait pas son admiration pour le défunt président vénézuélien Hugo Chavez. Mais Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui beaucoup plus apaisé : le tribun de la gauche antilibérale a en effet purgé son discours des références révolutionnaires les plus controversées, de même qu’il a remplacé l’Internationale par la Marseillaise à la fin de ses meetings. S’agit-il d’un apaisement de façade ou d’un vrai virage idéologique ? Difficile à dire. Et c’est bien le problème avec Mélenchon : il n’a jamais vraiment choisi entre la voie réformiste et la voie révolutionnaire. Même si le côté « jaurésien » du personnage peut avoir quelque chose de rassurant, et même si les valeurs de justice et de fraternité qu’il met en avant sont des valeurs éminemment républicaines, n’oublions pas que Mélenchon a cherché pendant des années à minimiser les crimes du communisme réel. Cela devait tout de même être rappelé… Mais qu’en est-il du Mélenchon version 2017 ?

Mélenchon est d’abord le candidat du laxisme budgétaire. Son programme comporte une multitude de promesses particulièrement onéreuses : retraite à 60 ans, augmentation des minimas sociaux et des pensions de retraite, création de 200.000 postes supplémentaires dans la fonction publique, revalorisation du traitement des fonctionnaires, remboursement intégral des soins médicaux prescrits, sortie du nucléaire, plan de relance de 100 milliards d’euros, sans oublier la nationalisation de plusieurs sociétés (dont les sociétés d’autoroute). L’Institut Montaigne a établi un chiffrage rigoureux et détaillé du programme des principaux candidats à l’élection présidentielle ; or, d’après cette étude, le programme de Jean-Luc Mélenchon représenterait 208 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires. Les économies budgétaires annoncées par le candidat sont largement surévaluées : Mélenchon annonce 13 milliards d’euros d’économies mais l’Institut Montaigne n’en retient que 8 milliards. La hausse des recettes semble, elle aussi, avoir été surévaluée par le candidat : Mélenchon annonce 122 milliards d’euros de recettes supplémentaires grâce à la réforme de l’impôt sur le revenu, à la suppression du CICE, à l’augmentation de l’ISF et à la création d’une taxe sur les transactions financières, mais l’Institut Montaigne estime plutôt à 85 milliards d’euros les recettes supplémentaires générées par ces différentes mesures. Si l’on retient le chiffrage de l’Institut Montaigne, le programme de Mélenchon entraînerait donc un déficit cumulé de plus de 100 milliards d’euros. Autrement dit, le programme de Mélenchon sera financé à coups de dette publique.

Mélenchon est aussi le candidat du protectionnisme. Fustigeant les politiques de libre-échange, le candidat de la France Insoumise défend « un protectionnisme solidaire au service de l’intérêt général contre les multinationales et la mondialisation financière ». Mélenchon envisage effectivement d’augmenter les droits de douane sur les produits venant des pays qui ne respectent pas certaines normes sociales ou environnementales. Cette politique protectionniste est conçue comme une sorte de cercle vertueux qui permettrait de protéger la production française tout en favorisant le développement des pays du Sud par des coopérations économiques et des transferts de technologies. Dans un premier temps, Mélenchon entend privilégier un protectionnisme à l’échelle européenne, mais s’il n’est pas écouté par ses partenaires européens il n’exclut pas d’instaurer un protectionnisme à l’échelle nationale. En fait, le « protectionnisme solidaire » que défend Mélenchon ressemble beaucoup au « protectionnisme intelligent » promu par Marine Le Pen : dans les deux cas, il s’agit d’un protectionnisme sélectif qui vise les pays accusés de concurrence déloyale. Cette vision du protectionnisme est toutefois très naïve : Mélenchon voudrait que la France échange uniquement avec des pays qui ont les mêmes standards sociaux et environnementaux que nous, ce qui limiterait considérablement le nombre de nos partenaires commerciaux. En outre, Mélenchon semble minimiser les lourdes conséquences d’une telle politique commerciale : la hausse des droits de douane augmenterait les coûts de production de nombreuses TPE et PME françaises et les obligerait à revoir complètement leurs filières d’approvisionnement ; les mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés pénaliseraient quant à elles nos exportations en fermant de nombreux débouchés à nos entreprises.

Mélenchon est également le candidat de la rupture avec l’Union européenne. En effet, la politique économique défendue par Mélenchon est inapplicable dans le cadre des traités européens actuels. Pour pouvoir appliquer son programme économique fondé sur l’explosion de la dépense publique, Mélenchon est obligé de sortir du Pacte de stabilité de la zone euro, qui prévoit de maintenir le déficit public annuel sous le seuil de 3% du PIB. Le candidat veut aussi modifier les statuts de la Banque Centrale Européenne afin d’autoriser cette dernière à financer directement les Etats-membres. Mélenchon souhaite par ailleurs instaurer un contrôle des flux de capitaux, ce qui est incompatible avec les règles du marché unique européen. De même, pour imposer sa politique protectionniste, Mélenchon souhaite remettre en cause les traités de libre-échange conclus par l’Union européenne, tels que le Ceta. Comment le candidat veut-il procéder ? Dans un premier temps, il envisage de renégocier les traités européens avec les autres Etats-membres en agitant la menace d’une sortie unilatérale de la France. Mais si la renégociation échoue, alors le candidat mettra en application son « plan B » et sortira des traités européens, en promettant une « refondation démocratique, sociale et écologique de l’Europe ». Ce que propose en fait Mélenchon, c’est un « Frexit » différé. A la différence de Marine Le Pen, Mélenchon ne conçoit pas la sortie de l’UE comme une fin en soi mais comme un moyen en vue d’une hypothétique « refondation de l’Europe ». Mais à court terme, les deux candidats nous proposent la même chose : un grand saut dans l’inconnu. Car nul ne sait quelles seraient les conséquences d’une implosion de l’Union européenne : il est extrêmement naïf de penser que, sur les ruines de l’UE, les Etats pourront bâtir en quelques années une nouvelle entité européenne stable et démocratique. L’inquiétante montée des mouvements nationalistes et europhobes nous amène plutôt à penser qu’une implosion de l’UE constituerait une terrible régression pour les nations européennes. Prendre un tel risque serait irresponsable, surtout dans un contexte géopolitique particulièrement anxiogène marqué par la menace terroriste, la crise des migrants, les extravagances de Trump et les provocations de Poutine.

En matière de sécurité, les choix de Jean-Luc Mélenchon posent question. Le candidat veut mettre fin à l’état d’urgence, sortir de l’OTAN et désengager militairement la France en Afrique : dans le contexte d’une menace terroriste aiguë, de tels choix envoient un message de capitulation à nos ennemis. En matière de politique étrangère, les choix de Jean-Luc Mélenchon sont plutôt incongrus : le candidat souhaite que la France rejoigne l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques), une organisation de coopération regroupant Cuba, le Vénézuela, la Bolivie et le Nicaragua et comptant l’Iran et la Russie comme pays observateurs. La France n’a rien à faire dans cette organisation cimentée par l’antiaméricanisme : une adhésion de notre pays à l’ALBA constituerait un désaveu de nos alliés traditionnels, à commencer par les Etats-Unis.

Pour finir, il convient de souligner le caractère démagogique de certaines propositions défendues par Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier veut par exemple instaurer un « droit opposable à l’emploi » en faisant de l’État « l’employeur en dernier ressort ». Créer un « droit opposable à l’emploi » ne résoudra pas le problème du chômage et ne donnera pas miraculeusement un emploi aux cinq millions de personnes qui en cherchent un. Et promettre une embauche par l’Etat en dernier ressort est encore plus démagogique puisque l’Etat ne pourra évidemment pas résorber le chômage à coups d’emplois publics. Les emplois publics en question représenteraient d’ailleurs pour l’Etat une charge financière colossale et impossible à chiffrer, qui viendrait s’ajouter aux 200 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires projetées par Mélenchon. Le candidat de la France Insoumise veut également une loi interdisant les « licenciements boursiers », c’est-à-dire les licenciements qui n’obéissent à aucun motif économique et dont l’objectif est uniquement de faire monter le cours d’une action. Une telle loi serait toutefois difficilement applicable : comment déterminer si un licenciement collectif obéit à des raisons purement spéculatives ou s’il est motivé par des choix stratégiques ? C’est précisément pour cette raison qu’en février 2012, le Sénat (pourtant à gauche) a rejeté une proposition de loi déposée par les sénateurs communistes pour interdire les licenciements boursiers. De plus, le Code du Travail interdit déjà les licenciements économiques abusifs. L’interdiction des « licenciements boursiers » est le type même de la mesure populiste : une solution simpliste et séduisante qui instrumentalise le mécontentement populaire contre un ennemi tout désigné, « la finance ».

Mélenchon est-il dangereux ? Contrairement au portrait caricatural qu’en font certains de ses détracteurs, le candidat de la France Insoumise n’est pas un communiste fanatique ni un dictateur en puissance. Mais ses idées sont dangereuses en raison de l’incertitude qu’elles feraient peser sur l’avenir de la France et de l’Europe. Reste alors la question piège, celle qui est sur toutes les lèvres depuis qu’un sondage a crédité Mélenchon de 18% des intentions de vote : que voter si le deuxième tour oppose Mélenchon à Marine Le Pen ? Un tel scénario serait en effet cauchemardesque pour tous les centristes et, plus généralement, pour tous les démocrates europhiles, progressistes et modérés. Voter Le Pen serait exclu. Voter blanc serait dangereux et favoriserait, à coup sûr, Marine Le Pen. Voter Mélenchon pour faire barrage au FN ? Peut-être, mais sous certaines conditions. Il faudrait alors que Mélenchon ait le courage de faire ce que Chirac n’a pas fait en 2002 : qu’il s’engage à gouverner avec une large coalition républicaine dépassant les clivages idéologiques traditionnels. Si (et seulement si) Mélenchon prenait l’engagement de gouverner avec une large coalition incluant la gauche réformiste et, pourquoi pas, les centristes, il parviendrait alors peut-être à fédérer autour de sa candidature un front républicain…

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/wp-content/uploads/2017/01/synthese-marine-lepen.pdf