L’Europe, les nations et la paix

Chaque 9 mai, la Journée de l’Europe commémore la « Déclaration Schuman » du 9 mai 1950. Dans cette fameuse déclaration inspirée par Jean Monnet, le ministre français des Affaires Etrangères Robert Schuman proposa de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une haute autorité commune. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape vers l’union politique. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes une paix durable, au lendemain d’un conflit qui plongea le continent européen dans l’horreur. La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951 puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un marché commun réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Puis la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe s’est élargie vers le nord, vers le sud et vers l’est.

Pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité : les guerres européennes appartiennent au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu convaincre les citoyens et les dirigeants européens que la coopération économique était le soubassement nécessaire de la paix. La construction européenne a rendu la guerre impossible en Europe parce qu’elle a rendu les nations européennes interdépendantes économiquement et parce qu’elle a posé le cadre de coopérations toujours plus étroites entre les Etats. Les institutions européennes ont favorisé le dialogue permanent entre les gouvernements européens, ce qui a permis de régler pacifiquement les différends qui, autrefois, se réglaient par l’intimidation et par les armes. La paix européenne est un succès géopolitique formidable que le monde entier nous envie. En 70 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et l’Union européenne est aujourd’hui perçue par le reste du monde comme un havre de stabilité.

Cette année, la Journée de l’Europe survient dans un contexte particulièrement délicat. Jamais le projet européen n’a été fragilisé comme il l’est aujourd’hui : après la crise des migrants et le Brexit, c’est le choc du coronavirus qui ébranle tout l’édifice communautaire en exacerbant les divergences entre les Etats membres. Les europhobes prophétisent déjà la dislocation de l’Union européenne. Nous n’en sommes pas là, fort heureusement. Je pense que l’Union européenne survivra à la crise du coronavirus comme elle a survécu à la crise de 2008. Je crois même que cette crise est une occasion historique de relancer la construction européenne par des mesures fortes : assouplir les critères de Pacte de stabilité de la zone euro pour permettre aux Etats de financer des politiques de relance économique ; renforcer le Mécanisme de Solidarité Européenne (MES) pour aider financièrement les Etats les plus durement touchés par la crise ; étendre les prérogatives de la BCE pour lui permettre de soutenir la croissance et l’emploi ; mettre en place un taux d’intérêt unique pour l’ensemble de la zone euro sur le marché obligataire et peut-être, à terme, mutualiser une partie des dettes souveraines par le biais d’un organisme supranational capable d’émettre des « eurobonds » ; mettre en œuvre un Green Deal européen ambitieux pour créer de nouveaux leviers de croissance et réussir la transition énergétique. Pour sauver l’Europe, les idées ne manquent pas. Ce qui manque, c’est la volonté politique.

La solidarité européenne mise à mal par le coronavirus

A. Merkel et E. Macron.

Les gouvernements européens sont profondément divisés face à l’épidémie de covid-19. Alors que les Etats les plus touchés – Italie, Espagne et France en tête – réclament un effort de solidarité, l’Allemagne et ses alliés s’opposent à la création d’un « instrument de dette commun » chargé d’émettre des emprunts européens (les fameux « coronabonds ») pour assurer le financement des mesures de lutte contre la crise. L’Allemagne préfère utiliser le MES (Mécanisme européen de stabilité), un dispositif moins ambitieux créé en 2012 pour aider les Etats en situation de crise financière.

Les gouvernements européens n’ont manifestement pas tiré les leçons de la crise des dettes souveraines de 2010. A l’époque, déjà, bon nombre d’économistes et de responsables politiques réclamaient une mutualisation partielle des dettes souveraines ; à l’époque, déjà, l’Allemagne avait dit non. A l’époque, déjà, le chacun-pour-soi l’avait emporté, pour le plus grand bonheur des populistes et des nationalistes de tout poil qui rêvent de déconstruire l’Europe.

Tout cela nous montre que l’Union européenne reste une Europe des Etats. Ce sont les gouvernements nationaux qui pilotent l’Union, qui la font avancer ou qui la bloquent. Une fois encore, les égoïsmes nationaux jouent contre la solidarité communautaire. Face à des Etats incapables de surmonter leurs divisions, les institutions supranationales ont joué leur rôle, tant bien que mal, dans le cadre des compétences que les traités leur donnent. La Commission européenne a suspendu les règles de discipline budgétaire pour permettre aux Etats de financer des mesures d’urgence contre la crise. Elle a aussi créé la toute première réserve commune de matériel médical de protection, et débloqué une subvention exceptionnelle pour accélérer la mise au point d’un vaccin européen. De son côté, la Banque Centrale Européenne a déclenché un plan d’urgence destiné à racheter massivement des titres de dette publique et privée afin de soutenir les économies de la zone euro.

La crise du coronavirus rend nécessaire un nouveau saut fédéral : la zone euro a besoin d’un budget commun et d’un organisme capable de lever des fonds sur les marchés financiers. Si les Etats européens sont incapables d’avancer ensemble face à la crise que nous traversons, il ne faudra pas s’étonner de voir les forces nationalistes et europhobes devenir majoritaires au sein de l’Union dans un avenir relativement proche.

9 novembre 1989, ce jour qui a changé le visage de l’Europe

Il y a 30 ans, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les Berlinois de l’Est passaient librement à l’Ouest : le Mur de la Honte commençait à vaciller sous les pioches et les marteaux. La chute du Mur de Berlin mit un terme à la guerre froide et referma le long cycle de conflits européens ouvert en 1914. Elle permit la réunification de l’Allemagne et relança la construction européenne : en 1992, le Traité de Maastricht donna naissance à l’Union européenne et posa les bases de la monnaie unique. La chute du Mur de Berlin a aussi amorcé un processus inédit et spectaculaire d’unification politique du continent européen : en effet, après un demi-siècle de dictature communiste, les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus des démocraties et ont, dans leur grande majorité, rejoint l’Union européenne. Commémorer la chute du Mur de Berlin est donc l’occasion de réfléchir sur l’importance des valeurs que partagent les nations européennes, au-delà des fractures infligées par les accidents de l’histoire. N’ayons pas peur de rappeler ces valeurs cardinales qui constituent le socle même du projet européen : les Droits de l’Homme, la démocratie, la liberté, la paix, la solidarité.

En Allemagne, la réunification fut un succès politique. L’ex-RDA fut absorbée par la RFA, englobée dans l’économie sociale de marché, intégrée à l’OTAN et à la Communauté européenne. Mais le plus remarquable, c’est surtout la stabilité de la démocratie allemande. Le modèle de la République Fédérale, élaboré par et pour les Allemands de l’Ouest sur les ruines du nazisme, s’est parfaitement greffé sur l’Allemagne de l’Est et n’a jamais été remis en cause depuis la réunification. D’ailleurs, de nombreuses personnalités politiques allemandes sont issues des Lander de l’Est, à commencer par la chancelière Angela Merkel. Néanmoins, la réunification reste inachevée sur le plan économique : les Lander de l’Est, qui sont passés brutalement du communisme au capitalisme au début des années 90, accusent encore aujourd’hui des retards par rapport à l’Ouest, ils sont plus pauvres et ont un taux de chômage plus élevé. Les difficultés économiques de l’Est alimentent une forme de nostalgie du communisme, une « Ostalgie », y compris chez de jeunes Allemands qui n’ont pas connu la RDA. 

A l’échelle européenne, le bilan de la réunification est assez paradoxal. Les nations d’Europe centrale et orientale qui se sont jetées dans les bras de l’Union européenne et qui ont bénéficié de subventions massives et de nombreux investissements venus de l’Ouest sont aujourd’hui les nations les plus critiques envers la construction européenne. Le projet européen est fortement fragilisé car il est aujourd’hui contesté jusque dans sa légitimité. Alors que les Britanniques s’apprêtent à quitter l’Union, alors que les nationalismes et les populismes se réveillent un peu partout, en Pologne et en Hongrie, en Autriche, en Italie, en Allemagne et même en France avec le Rassemblement National, n’oublions pas tout le chemin parcouru depuis 1989 : l’unification du continent européen, l’extension de la démocratie en Europe centrale et orientale, et le décollage économique spectaculaire des pays de l’Est qui ont rejoint l’Union européenne. A l’heure où certains rêvent de déconstruire ou d’affaiblir l’Europe, n’oublions pas la grande leçon de ces 30 dernières années : ce qui unit les nations européennes est plus important que ce qui les oppose.

Le souverainisme est une escroquerie

Comme tous les 9 mai, c’est dans une indifférence quasi générale que l’on célèbre la Journée de l’Europe. Instituée en 1985, cette journée commémore une déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, sur une idée de Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune à laquelle d’autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et de garantir la paix en Europe, au lendemain d’une guerre qui avait plongé le continent dans une horreur sans précédent. La « Déclaration Schuman » déboucha en 1951 sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), première étape de la construction européenne.

Cette année, la Journée de l’Europe a lieu dans un contexte assez particulier marqué par la crise du Brexit et par la montée en puissance des mouvements nationalistes et europhobes. Jamais la légitimité du projet européen n’a été à ce point contestée. Jamais les partis europhobes n’ont été aussi influents qu’aujourd’hui, et il faut malheureusement s’attendre à une percée de ces partis lors du scrutin européen du 26 mai. Certes, nul ne peut se satisfaire de l’Union européenne telle qu’elle existe actuellement : il reste beaucoup à faire pour démocratiser le fonctionnement des institutions européennes, accélérer la transition écologique, réguler plus efficacement les activités financières et bâtir une Europe sociale. Mais faire croire aux gens qu’en déconstruisant l’Europe on rendra les nations européennes plus fortes et plus libres est tout simplement irresponsable.

Jamais les institutions européennes n’ont été à ce point dénigrées. Les europhobes ne cessent de vilipender les « technocrates de Bruxelles » et de dénoncer un « super-Etat européen » qui imposerait ses « diktats » aux nations. Dans son programme pour les européennes, le Rassemblement National propose même de supprimer la Commission européenne, accusée de piétiner la souveraineté des Etats-membres. Mais le « super-Etat européen » que décrivent les souverainistes est un fantasme. Car ce sont bien les gouvernements nationaux qui pilotent l’Union européenne. C’est le Conseil européen, constitué des chefs d’Etat et de gouvernement, qui fixe les grandes orientations de l’Union. Ce sont les ministres qui, au sein du Conseil de l’Union, ratifient chaque directive et chaque règlement. La Commission, trop souvent perçue comme un « super-gouvernement européen » et comme une sorte de Père Fouettard, ne fait que mettre en application les Traités qui ont été signés par les gouvernements nationaux eux-mêmes. Les partis de gouvernement ont d’ailleurs une grande part de responsabilité dans la montée de l’euroscepticisme. Comme l’a fort bien montré l’ancienne eurodéputée Sylvie Goulard dans un pamphlet paru en 2013, les dirigeants nationaux ont largement contribué à fragiliser l’Europe tout en prétendant la défendre : avec le temps, les gouvernements ont pris la mauvaise habitude de s’attribuer toutes les réussites européennes et de rejeter sur l’Union la responsabilité de tous les échecs et de toutes les décisions impopulaires. L’impact d’une telle attitude sur l’opinion publique a été délétère.

Jamais le marché européen n’a été aussi vivement remis en cause qu’aujourd’hui. Pourtant, ce marché est indispensable. On ne peut pas construire l’Europe sans construire un grand marché européen. Depuis 60 ans, l’intégration économique est le moteur de la construction européenne, et c’est précisément l’ouverture des frontières qui a permis aux Européens de voir leur niveau de vie augmenter considérablement dans la seconde moitié du XXème siècle. On ne peut pas revenir en arrière. Les économies européennes sont beaucoup trop interdépendantes pour que l’on défasse le marché européen. Le retour au protectionnisme nous plongerait dans la récession, car les Etats-membres de l’UE réalisent l’essentiel de leurs échanges commerciaux à l’intérieur du marché européen. La remise en cause du marché européen pourrait aussi avoir de graves conséquences politiques, car il ne peut y avoir d’union politique sans union économique. L’objectif des Pères de l’Europe était de créer une interdépendance économique pour ensuite ouvrir la voie vers l’union politique : c’est ce que l’on appelle la « méthode Monnet ». L’Europe économique n’a pas été envisagée comme une fin en soi mais comme une étape nécessaire pour bâtir l’Europe politique. Le retour du protectionnisme au sein du continent européen sonnerait le glas de l’Europe politique et attiserait inévitablement les guerres commerciales entre Etats.

L’Europe est sans doute l’une des plus belles réalisations que le XXe siècle nous ait léguée. Pendant 60 ans, l’Europe a contribué à maintenir la paix entre nations européennes après des siècles de guerres fratricides. Dans le monde entier, l’Europe est perçue comme un espace de paix, de stabilité, de richesse et de liberté, à tel point que l’Union européenne sert aujourd’hui de modèle à d’autres organisations régionales sur d’autres continents. L’Union européenne est le premier pôle commercial et touristique au monde et l’une des principales régions d’immigration, ce qui témoigne de son attractivité. L’Union européenne est aussi la région qui dispose des normes les plus exigeantes en matière sociale, sanitaire et environnementale : c’est un véritable « Empire de la norme », comme disait le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union a longtemps été tournée en dérision mais constitue un atout non négligeable car, à force d’étoffer son arsenal réglementaire dans de multiples domaines, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs, des travailleurs et de l’environnement.

Le souverainisme est une imposture. « L’Europe des nations » que les souverainistes essaient de nous vendre est une escroquerie. Tous les grands défis économiques, sociaux et environnementaux auxquels notre pays est confronté aujourd’hui, nous ne pourrons les relever qu’à l’échelle européenne. Face à des géants comme la Chine, les Etats-Unis ou la Russie, les petits Etats européens n’ont pas d’autre choix que celui de l’union s’ils veulent se faire entendre. Les Etats-Unis comptent 300 millions d’habitants et réalisent 15% du PIB mondial. La Chine compte 1,4 milliard d’habitants et domine de façon écrasante le commerce mondial. Quant à la Russie, son territoire de 17 millions de km², son arsenal nucléaire et ses immenses ressources en hydrocarbures en font un acteur géopolitique de premier plan. Face à de tels géants, les Etats européens ne sont que des confettis. Quand 28 pays européens s’expriment séparément, ils sont inaudibles sur la scène internationale et ne peuvent pas faire contrepoids aux grandes puissances. En revanche, lorsqu’une Europe unie représentant 500 millions d’habitants et ¼ du PIB mondial parle d’une seule voix, elle est écoutée.

Bonne Journée de l’Europe à tous.

La tribune d’Emmanuel Macron sur l’Europe

Emmanuel Macron a publié le 4 mars une tribune en faveur de l’Europe, intitulée « Pour une Renaissance européenne ». Le président de la République y définit trois axes prioritaires pour une relance du projet européen : la liberté, la protection et le progrès.

Dans le premier axe, appelé « la liberté », Emmanuel Macron rappelle la nécessité de protéger la démocratie et les libertés fondamentales, qui sont consubstantielles au projet européen lui-même. Il propose notamment d’interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères et de créer une « Agence de protection des démocraties » chargée d’aider les Etats à protéger leurs élections internes contre les cyber-attaques et les tentatives de manipulation.

Dans le deuxième axe, consacré à « la protection », Emmanuel Macron réaffirme sa volonté de bâtir une véritable Europe de la défense par le biais d’un « Traité européen de défense et de sécurité » définissant les obligations mutuelles des Etats-membres en matière de défense et les relations de l’UE avec l’OTAN ; il propose aussi la création d’un « Conseil européen de défense » auquel le Royaume-Uni resterait associé même en cas de sortie de l’UE. Emmanuel Macron souhaite une « remise à plat de Schengen », la mise en place d’une véritable politique d’asile commune et d’une police européenne des frontières. La protection des Européens doit aussi passer par une lutte contre la concurrence déloyale et par l’instauration d’une clause de « préférence européenne » pour les marchés publics et les industries les plus stratégiques.

Dans le troisième axe, appelé « le progrès », Emmanuel Macron plaide pour une Europe sociale qui passerait, notamment, par la mise en place d’un salaire minimum européen adapté à la situation de chaque pays et renégocié collectivement chaque année. Le président souhaite que l’Union européenne soit exemplaire sur le plan écologique en se donnant des objectifs ambitieux : zéro carbone en 2050, et division par deux de la consommation de pesticides d’ici 2025. Il évoque la création d’une « Banque européenne du climat » chargée de financer la transition énergétique. Cette Europe du progrès doit aussi passer par une régulation plus efficace d’Internet et du secteur numérique, un soutien massif à l’innovation et une politique ambitieuse d’aide au développement de l’Afrique.

Pour mettre en œuvre ces différents changements, Emmanuel Macron propose de réunir une « Conférence pour l’Europe » afin de définir une « feuille de route pour l’Union européenne » et de « proposer tous les changements nécessaires, sans tabou, pas même la révision des traités ». Cette conférence devra « associer des panels de citoyens, auditionner des universitaires, les partenaires sociaux, des représentants religieux et spirituels ». Pour surmonter les blocages et les clivages de l’Union européenne actuelle, Emmanuel Macron rappelle qu’il est favorable à une « Europe à deux vitesses » dans laquelle certains Etats pourraient approfondir l’Europe ensemble, sans attendre que tous les Etats membres y soient favorables.

Emmanuel Macron propose peu de mesures concrètes pour redonner du souffle à l’Europe. On peut aussi déplorer l’absence de propositions dans des domaines tels que la régulation financière et la lutte contre l’évasion fiscale, alors que l’opinion publique attend des signaux forts sur ces questions. Mais les grandes orientations que le président a dessinées sont les bonnes : une Europe politique, une Europe de la défense, une Europe sociale, une Europe leader en matière de transition écologique et un véritable patriotisme économique européen. En résumé, une Europe au service des Européens. Par cette tribune, le président réaffirme l’engagement européen qu’il avait mis en avant lors de sa campagne électorale en 2017 puis lors de son fameux discours de la Sorbonne. Il faut à présent que les forces politiques de la majorité se réapproprient les ambitions présidentielles et qu’elles élaborent, en vue des élections européennes de mai 2019, un programme clair et ambitieux, à la hauteur des défis à relever. Il faut aussi que les autres forces politiques pro-européennes prennent clairement position sur le projet d’Emmanuel Macron : je pense notamment à LR, au PS, à l’UDI, aux Radicaux et aux Verts.

Il n’y a que trois choix possibles face à la crise de légitimité que traverse aujourd’hui le projet européen : soit nous sauvons l’Europe, soit nous la détruisons, soit nous maintenons le statu quo. Détruire l’Europe serait irresponsable, mais ne rien faire le serait tout autant.

Mélenchon et les racines chrétiennes de l’Europe

Source: francetvinfo.fr

Le chef de la France Insoumise a demandé que le drapeau européen soit retiré de l’Assemblée nationale au motif que la symbolique de ce drapeau était d’origine chrétienne : les douze étoiles d’or seraient une référence aux douze apôtres du Christ ou à la couronne de douze étoiles qui, dans le livre de l’Apocalypse, entoure la tête d’une mystérieuse femme généralement identifiée à la Vierge Marie. L’artiste Arsène Heitz, qui dessina le drapeau européen dans les années 1950, avoua trente ans plus tard s’être inspiré d’une médaille représentant la Vierge Marie couronnée de douze étoiles, mais il faut bien admettre qu’à l’époque où ce drapeau est devenu un symbole de l’Europe, personne n’y voyait une quelconque référence à la Vierge. Sur le site officiel de l’Union européenne, on peut lire que les douze étoiles du drapeau symbolisent « les idéaux d’unité, de solidarité et d’harmonie entre les peuples d’Europe ». En fait, le nombre douze a été choisi parce qu’il évoquait l’idée de perfection et d’harmonie, à l’image des douze mois de l’année ou des douze signes astrologiques. D’ailleurs, ce nombre avait déjà une forte charge symbolique bien avant l’apparition du christianisme, notamment dans la mythologie gréco-romaine : que l’on songe, par exemple, aux fameux travaux d’Héraclès. La référence chrétienne dans le drapeau européen n’a donc rien d’évident.

Quand bien même le drapeau européen serait porteur d’une symbolique chrétienne explicite, on comprend mal pourquoi Jean-Luc Mélenchon a déclenché une polémique aussi ridicule. Car l’Union européenne est, de toutes façons, un projet aconfessionnel : ses institutions et ses règles sont totalement laïques. Si l’on voit dans le drapeau de l’Union européenne un symbole chrétien, alors que dire du drapeau français ? Car le blanc de notre étendard tricolore est celui de la monarchie, mais cela ne semble guère gêner le républicain fervent qu’est Jean-Luc Mélenchon. Je crois plutôt qu’en allumant cette polémique stupide à propos du drapeau européen, Mélenchon a surtout essayé de réaffirmer son rôle d’opposant à Emmanuel Macron : les douze étoiles du drapeau n’étaient qu’un prétexte. Fort heureusement, le petit coup de théâtre de Mélenchon a fait « pschitt ». L’amendement déposé par la France Insoumise pour demander le retrait du drapeau européen a été rejeté par la Commission des Lois de l’Assemblée Nationale, et pour cause : il n’a recueilli que deux voix.

Cela n’a pas empêché Mélenchon d’en remettre une couche à l’occasion d’une interview qu’il accorda mi-octobre à l’hebdomadaire Le 1. Le chef de la France Insoumise y déclara : « Le peuple européen, qu’est-ce que c’est ? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas ! La grande matrice de l’Europe, ce sont les frontières de l’Empire romain. (…) Et on traiterait de frères de lointains Lituaniens sous prétexte qu’ils sont chrétiens ! ». Là encore on voit que Mélenchon s’efforce de déchristianiser les racines du projet européen, quitte à employer les arguments les plus grotesques. L’idée selon laquelle la « matrice » géographique de l’Europe serait l’Empire romain est absurde, pour deux raisons. La première, c’est que les frontières de l’Empire romain n’ont pas grand-chose à voir avec les frontières conventionnelles de l’Europe : à son apogée, l’Empire romain s’étendait tout autour de la Méditerranée, il incluait le Proche-Orient et toute l’Afrique du Nord ; en revanche, la Scandinavie et l’Europe centrale n’ont jamais fait partie de cet Empire. Deuxièmement, définir le projet européen en termes géographiques est une erreur parce que l’Europe n’a pas de frontières « officielles » (comme le montre le débat sur la Turquie), et parce qu’il n’y a aucun critère géographique parmi les critères d’adhésion à l’Union européenne. En fait, la géographie du projet européen n’a cessé de changer au gré des bouleversements géopolitiques et des élargissements successifs : d’abord conçue comme un petit club de démocraties d’Europe occidentale alliées aux Etats-Unis au début de la guerre froide, la communauté européenne s’est ensuite élargie à des pays d’Europe du Nord et du Sud puis, après la guerre froide, à d’anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale. L’Europe n’est pas un territoire : c’est avant tout une idée, un socle de valeurs et un ensemble d’héritages culturels.

N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Europe a des racines chrétiennes. Et ces racines chrétiennes ont laissé leur empreinte sur la construction européenne telle qu’elle s’est opérée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les pays pionniers de la construction européenne sont tous des pays de tradition chrétienne : la France, « fille aînée de l’Eglise » avant d’être la patrie des Droits de l’Homme et de la laïcité ; l’Italie, terre catholique étroitement liée au Saint-Siège ; l’Allemagne, berceau de la réforme luthérienne ; sans oublier, bien sûr, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Les « Pères de l’Europe », ces hommes politiques visionnaires qui ont jeté les bases du projet européen, étaient presque tous des chrétiens-démocrates : c’était le cas des Français Robert Schuman et Jean Monnet, de l’Allemand Konrad Adenauer ou de l’Italien Alcide De Gasperi. Certaines valeurs chrétiennes ont inspiré les principes fondateurs de l’Europe politique : la paix, le pardon, la fraternité, le partage. Qu’on le veuille on non, cet héritage chrétien est encore présent aujourd’hui, et il est parfaitement compatible avec le caractère laïc de l’Union européenne. Nier cet héritage est absurde car l’Europe d’aujourd’hui est le produit d’une longue histoire marquée par le christianisme. Nier les racines chrétiennes de l’Europe, c’est l’amputer d’une partie de son histoire et de son identité.

La barbarie djihadiste frappe de nouveau l’Europe

La folie djihadiste a encore frappé l’Europe, franchissant même un nouveau degré de barbarie et de lâcheté puisque, cette fois, l’attentat revendiqué par Daesh a visé des enfants et des adolescents à Manchester. Quoi de plus immonde et de plus lâche que de s’en prendre délibérément à des enfants ? Je tiens évidemment à exprimer tout mon soutien aux victimes et à leurs proches, ainsi qu’à la nation britannique toute entière. Outre l’indignation profonde que je ressens et que je peine à exprimer, cet acte monstrueux m’inspire trois réflexions. Premièrement, il nous démontre, une fois de plus, que les frontières nationales ne nous protègent pas contre le terrorisme, puisque le Royaume-Uni n’a jamais adhéré à l’espace Schengen. Tous les populistes europhobes qui, en France ou ailleurs, pensent que la lutte antiterroriste passe par le démantèlement de Schengen se trompent. Deuxièmement, l’attentat de Manchester nous montre qu’il existe encore d’importantes failles dans la sécurité des nations européennes : la lutte contre le terrorisme n’est pas seulement un défi national, c’est un défi européen. Nous devons donc bâtir une véritable sécurité européenne. Certes, il y a déjà eu de nombreuses avancées : Europol (agence européenne favorisant les échanges de données entre polices nationales), Eurojust (agence de coopération judiciaire de l’Union européenne), Frontex (agence de surveillance des frontières extérieures), le SIS (système d’information de Schengen) et, depuis 2016, le fameux PNR (fichier européen d’enregistrement des voyageurs). Mais il reste encore beaucoup à faire car les dispositifs existants reposent principalement sur la coopération inter-étatique et, donc, sur le bon vouloir de chaque Etat-membre : il faut, à terme, aller vers une fédéralisation des politiques européennes de sécurité, notamment par la mise en place d’un parquet antiterroriste européen et d’une véritable agence européenne de renseignement (sorte de « CIA européenne »). Enfin, et au risque de retomber dans une sorte d’angélisme démocratique, il faut redire que les attentats djihadistes dont les pays européens sont victimes ont pour objectif de mettre à l’épreuve notre modèle de civilisation et nos valeurs démocratiques et libérales. Plus que jamais, les nations européennes doivent se serrer les coudes et réaffirmer leur attachement profond, total, constant et non négociable à ce qu’elles ont de plus précieux : la liberté.

Source: L’Express.

Faut-il avoir peur du CETA ?

J’aurais pu commencer par un jeu de mots douteux du genre : « CETA prendre ou à laisser » ou « CETA à n’y rien comprendre ». Mais je ne le ferai pas, car le Centriloque est un blog centriste et sérieux. Or, chacun le sait, les centristes sont tristes et les gens sérieux ne font pas de calembours. Comme bon nombre de mes concitoyens, je suis quelque peu dérouté par le débat sur le CETA, ce fameux traité de libre-échange négocié entre le Canada et l’Union européenne, dont tout le monde (ou presque) ignorait l’existence jusqu’à ce que le véto wallon ne fasse capoter le processus de ratification.

Souvent présenté comme le « petit cousin » du TAFTA (le traité de libre-échange transatlantique actuellement négocié entre les Etats-Unis et l’Union européenne), le CETA a pour objectif de faciliter les échanges commerciaux, les investissements et la mobilité des travailleurs entre l’Union européenne et le Canada. A première vue, le texte ne semble pas contraire aux intérêts européens. L’Union européenne a réussi à préserver le principe de « l’exception culturelle » en excluant du traité le secteur audiovisuel. Par ailleurs, l’Union européenne a défendu ses normes sanitaires et environnementales : ainsi, les OGM, la viande aux hormones et le poulet chloré, autorisés au Canada, resteront prohibés dans l’Union européenne. Le CETA permet également un certain nombre de rééquilibrages en faveur de l’Union européenne, par exemple sur la question des marchés publics : 90% des marchés publics européens sont déjà ouverts aux entreprises canadiennes, mais seuls 10% des marchés publics canadiens sont ouverts aux entreprises de l’UE. Le traité prévoit de faciliter l’accès des entreprises européennes aux marchés publics canadiens, notamment dans le secteur hospitalier.

Le CETA soulève pourtant plusieurs inquiétudes légitimes, à commencer par la création des fameux tribunaux d’arbitrage dont le rôle sera de statuer sur les contentieux entre Etats et entreprises. Ces tribunaux d’arbitrage posent en effet la question de la souveraineté des Etats face aux firmes : peut-on placer sur un pied d’égalité des Etats, qui représentent l’intérêt général, et des firmes, qui défendent des intérêts privés ? En vertu du principe de « protection des investissements », les décisions rendues par les tribunaux arbitraux pourraient bien remettre en question certaines politiques publiques en matière de santé ou de protection environnementale, dès lors que les firmes s’estiment lésées par ces politiques. A supposer, par exemple, qu’un Etat européen décide de durcir ses normes sanitaires dans l’agroalimentaire, les firmes canadiennes implantées sur le marché européen pourraient saisir un tribunal arbitral. Et si elles obtiennent gain de cause, l’Etat concerné devra non seulement indemniser les firmes qui l’ont attaqué, mais également revoir sa réglementation. Cette atteinte à la souveraineté des Etats est particulièrement préoccupante : l’Union européenne ne doit pas seulement défendre ses normes sanitaires et environnementales dans les négociations commerciales avec d’autres Etats, elle doit également s’assurer qu’elle aura la possibilité de modifier ces normes dans l’intérêt des consommateurs.

Le CETA soulève aussi des inquiétudes quant à l’avenir des services publics : même si le traité n’impose pas une libéralisation généralisée des services publics, les opposants au traité jugent les garanties très insuffisantes. Le traité se fonde en effet sur une approche dite en « liste négative » : les Etats signataires ont établi la liste des services relevant de monopoles publics, mais tous les services non mentionnés sont libéralisés. La libéralisation devient donc la règle, et le monopole public l’exception. Or, il sera très difficile pour les Etats signataires d’ajouter a posteriori de nouveaux services publics à la liste. De plus, toute libéralisation d’un service public sera quasi irréversible : en vertu du principe de « protection des investissements », le CETA risque en effet d’empêcher les Etats et les collectivités de revenir sur les concessions de service accordées à des entreprises privées. Ainsi, une entreprise pourrait déposer une plainte auprès d’un tribunal arbitral contre toute commune qui aurait décidé de « re-municipaliser » le service de distribution d’eau.

Les inquiétudes concernent aussi l’avenir des indications géographiques européennes telles que les AOP ou les IGP : ces appellations ont pour but de valoriser des terroirs et des savoir-faire particuliers, de préserver l’emploi rural et de garantir aux consommateurs les qualités d’un produit. Conformément au traité, près de 175 appellations seront protégées sur le territoire canadien, comme le Roquefort, le Reblochon de Savoie, les Pruneaux d’Agen, le Maroilles ou encore la Feta grecque. Actuellement, n’importe quel fromager canadien peut appeler son fromage « Feta » ou « Roquefort » : cela ne sera plus possible avec le CETA. Mais les 175 appellations protégées par le traité ne représentent qu’une petite partie des 1.500 indications géographiques européennes. Certains voient le verre à moitié vide et jugent le traité insuffisant ; d’autres voient le verre à moitié plein et considèrent le texte comme une avancée significative puisqu’actuellement, aucune appellation géographique européenne n’est reconnue au Canada (à l’exception des appellations viticoles). Il faut dire que ces appellations sont souvent considérée par les Etats tiers comme des mesures protectionnistes déguisées : traditionnellement, les Etats-Unis et le Canada revendiquent le caractère générique des noms utilisés dans les appellations européennes protégées. Le fait qu’un Etat comme le Canada accepte de reconnaître 175 de ces appellations n’est pas négligeable. Mais pourquoi ne pas avoir reconnu l’ensemble des 1.500 appellations européennes ? Pourquoi ne pas traiter toutes les appellations sur un pied d’égalité ? Les négociateurs européens ont fait le choix de défendre certaines appellations et de « sacrifier » les autres : ainsi, de nombreuses appellations françaises comme le Mont d’Or, l’Ossau Iraty, la Saucisse de Montbéliard ou le Sel de Guérande pourront être imitées par les industriels canadiens en toute légalité. Une telle discrimination est inacceptable, et l’on peut trouver navrant que les négociateurs européens n’aient pas été capables de défendre plus efficacement nos terroirs et nos produits. Même si les consommateurs canadiens les plus avisés savent différencier un authentique produit européen d’une pâle imitation nord-américaine, le choix de sacrifier près de 1.400 appellations géographiques protégées en dit long sur le peu de considération des négociateurs pour les petits producteurs européens.

L’Union européenne doit-elle conclure un accord de libre-échange avec le Canada ? Oui, mais pas à n’importe quel prix. Le Canada représente un marché de 35 millions de personnes et un partenaire économique majeur pour l’UE. Parmi tous les pays du monde, le Canada est sans doute celui qui partage le plus de valeurs avec l’Union européenne : c’est le plus « européen » des pays extra-européens. De toutes évidences, si l’UE ne parvient pas à conclure un accord avec ce pays, elle ne pourra le faire avec aucun autre : l’abandon pur et simple du CETA enverrait donc un signal très négatif à tous les partenaires commerciaux de l’Union européenne. Il a fallu sept années de négociations pour aboutir au traité actuel : renoncer maintenant serait un considérable gâchis. Mais le traité actuel, malgré les remaniements importants qu’il a déjà subis, n’offre pas toutes les garanties que les consommateurs et les producteurs européens sont en droit d’exiger. Il faut sauver ce qui peut encore être sauvé dans ce traité, mais il faut aussi que les dirigeants européens tirent toutes les leçons de la polémique sur le CETA. Car les conditions dans lesquelles ce traité a été négocié sont lamentables : des citoyens sous-informés, aucune transparence, aucun débat préalable, aucun effort de pédagogie de la part des responsables politiques européens. Il a fallu attendre le véto wallon du 18 octobre pour que les opinions publiques européennes s’emparent réellement du CETA. Sans oublier le principe très contestable de l’application anticipée, qui prévoit une entrée en vigueur du traité avant la fin du processus de ratification ! En outre, les polémiques houleuses autour du TAFTA ont largement parasité la ratification du CETA : les amalgames entre les deux traités ne sont pas rares, et les adversaires du CETA voient dans ce texte les prémices du TAFTA. Toutes les conditions étaient donc réunies pour donner aux citoyens européens, une fois de plus, le sentiment que les décisions importantes étaient prises à leur insu par une technocratie européenne arrogante.

Les 28 ministres européens du Commerce réunis le 18 octobre à Luxembourg devaient approuver formellement le traité, mais cette approbation n’est en fait que la première étape d’un long processus de ratification : pour être définitivement adopté, le CETA doit être ratifié par le Parlement européen puis par les 28 Parlements nationaux de l’Union européenne. A supposer que le traité soit sur remis sur les rails, son adoption définitive est loin d’être assurée.

Réinventer le fédéralisme pour sauver l’Europe

homme montant les escaliers

L’Europe ne fait plus rêver. Depuis une trentaine d’années, l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe a été confisqué par une technocratie non élue totalement déconnectée de la vie quotidienne des Européens. Tandis que la crise des migrants met aujourd’hui l’Europe face au plus grand défi de son histoire depuis la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande, les populistes cherchent à précipiter son implosion en prônant la fermeture des frontières et le repli sur soi. En ce début de XXIe siècle, les sociétés européennes souffrent d’un terrible vide idéologique : nous n’avons plus d’idéal fédérateur, plus de « mythologie d’identification » (dixit Régis Debray). Ce néant idéologique ouvre un boulevard à toutes les formes d’extrémisme et à toutes les radicalités, qu’il s’agisse du nationalisme, du néonazisme ou de l’idéologie mortifère dont se réclament les jeunes Européens endoctrinés par Daesh. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit redevenir un idéal. Les Pères de l’Europe étaient des « idéalistes pragmatiques » : idéalistes dans leur vision d’une Europe unie, mais pragmatiques dans leur façon de mettre en œuvre la construction européenne. Comme ils savaient qu’une Europe fédérale ne pouvait pas être bâtie ex nihilo, ils ont décidé que l’Europe serait d’abord économique, et qu’une interdépendance de fait conduirait à l’union politique. Pour sauver l’Europe de la désintégration et relancer le projet européen, nous devons nous aussi être des « idéalistes pragmatiques ». Il nous faut réinventer le rêve d’une Europe fédérale, non à partir de dogmes ou de concepts abstraits mais à partir de ce qu’est vraiment l’Europe et de ce que sont vraiment les Européens.

La diversité comme ADN

La diversité constitue le socle génétique de l’Europe, comme le rappelle d’ailleurs la devise officielle (et méconnue) de l’Union européenne : « Unis dans la diversité ». L’Europe est une mosaïque de peuples, de langues, de cultures et de religions. Même si des héritages communs viennent cimenter les nations européennes, c’est bien la diversité culturelle qui constitue l’essence de l’Europe. Les institutions européennes doivent être les garantes de cette diversité, par leur caractère éminemment laïque et par les efforts qu’elles mettent en œuvre pour promouvoir et préserver la richesse culturelle de l’Europe. Cela pose, bien sûr, le problème de la langue : l’Union européenne compte 24 langues officielles et près de 200 langues vernaculaires. Dans ces conditions, peut-il exister une langue européenne de référence ? Cela semble inconcevable. L’espéranto ne sera jamais une langue officielle de l’Union, car personne ne le parle (à l’exception de quelques passionnés). La suprématie de la langue anglaise est une catastrophe pour l’Europe et doit être combattue avec d’autant plus de vigueur que le Royaume-Uni, seul pays de l’Union ayant l’anglais comme langue officielle, est amené à quitter le navire. Les Etats européens doivent tout simplement assumer leur diversité linguistique et admettre que toutes les langues officielles de l’Union sont dignes de considération, même si certaines sont plus fréquemment utilisées que les autres au sein des institutions européennes pour la simple raison qu’elles ont un plus grand nombre de locuteurs. L’Union européenne n’est ni une cacophonie polyglotte ni une tour de Babel unilingue, mais un orchestre au sein duquel chaque langue joue sa partition. Pour se comprendre, il y a toujours des interprètes.

Une fédération d’Etats-nations 

Penser le projet européen comme un projet « post-national », c’est-à-dire un projet visant à substituer aux nations d’hier une citoyenneté européenne désincarnée, constitue un dangereux contre-sens, car les nations européennes n’ont pas vocation à disparaître. De même, on ne peut pas penser la citoyenneté européenne sur le modèle de l’Etat-nation, car la « nation européenne » n’existe pas. La citoyenneté européenne repose sur l’idée d’un « démos » européen composé de citoyens ayant des nationalités différentes : cette citoyenneté vient s’ajouter aux nationalités, mais ne les remplace pas. En tant que Français, je jouis des mêmes droits que tous les autres citoyens français, mais je jouis également de certains droits qui sont reconnus à l’ensemble des citoyens de l’Union, comme le droit de circuler, de résider, d’étudier ou de travailler dans n’importe quel autre Etat-membre. En ce sens, la citoyenneté européenne est une citoyenneté supranationale, et non post-nationale. « Être européen » ne s’oppose pas à « être français », « être italien » ou « être polonais ». Au contraire : on est européen parce que l’on est français, italien ou polonais. L’appartenance au « démos » européen, c’est-à-dire à la communauté des citoyens européens, est parfaitement compatible avec l’appartenance à la communauté nationale. Le citoyen européen est riche de ses appartenances multiples et de ses identités « emboîtées ». Il y a quelques années, François Bayrou, alors président de l’UDF, décrivait en ces termes son sentiment d’appartenance à l’Europe : « quand je vais à Paris, je me sens Béarnais ; quand je vais à Bruxelles, je me sens Français ; quand je vais en Amérique, je me sens Européen ».

Une fédération d’Etats souverains

L’une des différences fondamentales entre le fédéralisme européen et les autres formes de fédéralisme expérimentées à travers le monde tient au fait que l’Europe est constituée d’Etats souverains ayant choisi, en toute liberté, de s’associer pour exercer en commun certains attributs de leur souveraineté. Chaque Etat membre conserve sa constitution et ses traditions politiques : République ou monarchie parlementaire, Etat unitaire ou fédéral, peu importe dès lors que les libertés démocratiques sont garanties. Chaque Etat-membre a la possibilité de quitter l’Union de son plein gré, en activant l’article 50 du Traité de l’Union européenne. Chaque Etat-membre conserve une souveraineté pleine et entière dans des domaines clés tels que la diplomatie et la défense, alors que, dans toutes les autres fédérations existantes, les Etats fédérés ont confié à l’Etat central la mission de les défendre militairement et de les représenter sur la scène internationale. Il est évident qu’un certain nombre d’Etats européens sont très attachés à leur souveraineté diplomatique et militaire, à commencer par la France, qui reste un acteur majeur sur la scène internationale grâce à ses armées, à son arsenal nucléaire, à son vaste réseau d’ambassades et à son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. En outre, les Etats européens sont déjà engagés dans des partenariats et des systèmes d’alliance auxquels ils ne souhaitent pas renoncer. Par conséquent, une politique européenne de défense et de sécurité n’est envisageable que si elle se limite aux questions touchant à la stricte sécurité européenne, comme la surveillance des frontières extérieures de l’Union ou la lutte contre les réseaux de passeurs et contre la piraterie maritime. En outre, les décisions devront être prises à l’unanimité dans les domaines de la défense et de la politique étrangère, comme c’est déjà le cas.

Une puissance de la norme

La puissance de l’Europe n’est pas un hard power, c’est-à-dire une « puissance dure » fondée sur l’usage de la force, mais un soft power, une « puissance douce » fondée sur la capacité à exporter des normes et à proposer un modèle aux autres pays. On constate en effet qu’aujourd’hui, l’Union européenne est perçue dans le monde comme un espace de paix, de stabilité et de prospérité, malgré la faible croissance endémique au sein de la zone euro. D’autres organisations régionales telles que l’ASEAN (Association des Nations d’Asie du Sud-Est) sont en train d’élaborer une forme d’intégration économique et politique largement inspirée de l’exemple européen. Il faut également rappeler que l’Union européenne est reconnue comme un acteur majeur de l’aide au développement et de la protection de l’environnement : elle a souvent fait preuve d’exemplarité dans les grandes conférences internationales sur le climat, notamment à Kyoto, à Copenhague ou lors de la COP 21. Par ailleurs, l’Europe est un « Empire de la norme », comme le dit le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union européenne a longtemps été tournée en dérision mais peut aussi constituer un atout non négligeable : en multipliant les réglementations sanitaires et environnementales, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs et des travailleurs. Mais pour que ses normes soient une force, l’Union européenne doit avoir le courage de les défendre sur la scène internationale, notamment lorsqu’elle négocie un traité commercial avec les Etats-Unis. Il faut aussi que les normes sanitaires et environnementales de l’Union soient complétées par des normes sociales et fiscales plus exigeantes, et par un système de régulation des marchés financiers : sur ce point, l’idée d’une « taxe Tobin européenne » jadis défendue par François Hollande et enterrée sous la pression des Britanniques pourrait être utilement remise à l’ordre du jour.

Une union à géométrie variable

Les Etats européens ont des histoires, des traditions, des situations et des ambitions différentes : à 28, et même à 27 sans le Royaume-Uni, il est impossible de faire le saut du fédéralisme. Certains Etats n’ont pas adopté l’euro, d’autres ne veulent pas de Schengen ; certains s’opposent à l’idée d’une défense européenne et ne croient qu’à l’OTAN ; certains ne reconnaissent aucun caractère contraignant à la Charte Européenne des Droits Fondamentaux. L’Europe fédérale ne pourra donc se faire qu’à l’initiative de quelques Etats qui forment le « noyau dur » de l’Union et qui, à ce jour, appliquent l’ensemble de l’acquis communautaire. Il pourrait s’agir, par exemple, des Etats de la zone euro, qui ont déjà franchi une étape décisive en renonçant à leur souveraineté monétaire et en acceptant des règles contraignantes pour assurer la stabilité de la monnaie unique. La zone euro doit être dotée d’une véritable gouvernance politique et prolongée par une véritable union bancaire et par un Trésor public européen. Plutôt qu’une Europe « à la carte », c’est donc vers une « Europe à deux vitesses » qu’il faut tendre : un noyau dur constitué d’Etats qui souhaitent approfondir l’Europe et avancer ensemble vers le fédéralisme, et une union plus large, à 27 ou à 28, constituée d’Etats qui se reconnaissent dans les valeurs européennes et qui souhaitent rester dans le marché unique.

Oh my God, they £eave…

Les électeurs britanniques se sont prononcés à 51,9% en faveur du « Brexit ». Le Royaume-Uni va donc quitter l’Union européenne. Il s’agit d’un tournant dans l’histoire de la construction européenne, puisque c’est la première fois qu’un Etat membre sort de l’Union. Pour l’europhile et l’anglophile que je suis, c’est un véritable choc et une immense déception.

J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer mes inquiétudes face au risque d’une sortie du Royaume-Uni. J’ai toujours considéré que, même s’ils n’avaient pas été des Européens exemplaires, les Britanniques avaient pleinement leur place dans l’Union européenne et que, sans le Royaume-Uni, l’Europe ne serait pas l’Europe. Le Brexit est une très mauvaise nouvelle pour l’Union européenne car il risque d’encourager d’autres sorties et constitue une victoire symbolique forte pour tous les partis populistes et europhobes, à commencer par le Front National, dont les représentants sont déjà en train de réclamer un référendum sur la sortie de la France. Le Brexit marque un pas de plus vers la dislocation de l’Europe et vers le triomphe des égoïsmes nationaux et du repli sur soi.

La campagne de dénigrement de l’Europe menée au Royaume-Uni par certains journaux et par les mouvements europhobes tels que Ukip a porté ses fruits. Les europhobes ont imputé à l’Europe tous les maux du pays. Ils ont sciemment attisé la peur de l’immigration. Ils ont joué sur la nostalgie en exaltant la grandeur passée du Royaume-Uni (comme si le Brexit pouvait rendre au pays la puissance et le rayonnement qu’il avait à l’époque de l’empire colonial et de l’épopée industrielle). David Cameron porte l’entière responsabilité du Brexit car il a joué aux apprentis sorciers en proposant, sous la pression des Conservateurs les plus durs, l’organisation d’un référendum. Le Premier Ministre, favorable au maintien du Royaume-Uni dans l’Union, voulait utiliser le référendum comme une arme politique pour faire pression sur ses partenaires européens, mais cette arme s’est retournée contre lui. Quant au Parti Conservateur, il a joué un rôle ambigu dans la campagne, à l’image de l’ancien maire de Londres Boris Johnson qui a soufflé le chaud et le froid, europhile un jour et eurosceptique le lendemain.

Le peuple britannique est souverain, il s’est exprimé, et sa parole doit être respectée. Mais je constate aussi que 16 millions de Britanniques ont voté en faveur du « remain » (le maintien dans l’UE). Je constate que 62% des Ecossais et 56% des Irlandais du Nord ont voté pour le maintien. Et que les jeunes Britanniques étaient très majoritairement favorables au maintien, tout comme l’immense majorité des Britanniques expatriés dans un autre pays de l’Union. Le référendum du 23 juin a donc exacerbé les fractures de la société britannique.

Et maintenant, que va-t-il se passer ? On n’en sait rien. Des négociations vont s’ouvrir entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens : le gouvernement britannique va vraisemblablement chercher à limiter les conséquences économiques du Brexit et à préserver des relations commerciales privilégiées avec l’Union européenne. Mais les Etats membres doivent tirer toutes les conséquences qui s’imposent : le Brexit doit être le point de départ d’une réorientation radicale du projet européen. Ce que nous n’avons pas réussi à faire avec les Britanniques, nous devons essayer de le faire sans eux : bâtir une Europe sociale et fiscale, une Europe de la défense et de la sécurité, une Europe capable de réguler les marchés financiers et de lutter plus efficacement contre la spéculation et l’évasion fiscale, une Europe qui ne soit pas seulement un immense marché mais qui soit aussi capable de protéger les Européens et de défendre leurs intérêts. Bref, une Europe qui donne vraiment du sens à l’idée de citoyenneté européenne. Le départ des Britanniques est peut-être l’occasion de préparer le saut fédéral auquel le Royaume-Uni s’est toujours opposé.