Laïcité d’apaisement ou laïcité de combat

C’est avec une grande émotion que j’ai appris, vendredi 16 octobre, la décapitation de Samuel Paty, ce professeur d’histoire-géographie dont le seul tort a été d’enseigner la liberté d’expression à ses élèves. Toutes mes pensées vont à la famille de Samuel Paty, à ses proches, à ses élèves, à ses collègues, et au monde enseignant tout entier. Car c’est bien l’école de la République qui a été visée ce jour-là.

L’effroyable assassinat de Samuel Paty n’est pas un acte isolé perpétré par un fanatique solitaire : cet acte barbare est l’aboutissement d’une véritable campagne de dénigrement et de calomnie menée par une poignée de parents d’élèves, avec le soutien d’un prédicateur islamiste connu des services de renseignement depuis 15 ans. Cet assassinat s’inscrit dans un contexte bien précis : l’essor de l’islamisme en France et la remise en cause de la laïcité dans les écoles.

Cela fait près de 20 ans que des fonctionnaires et des élus dénoncent l’influence croissante de l’islamisme dans les écoles. En 2004, le fameux rapport Obin soulignait déjà la multiplication des atteintes à la laïcité dans les établissements scolaires : visibilité croissante des signes religieux, demande de menus halal dans les cantines, refus de la mixité en cours d’EPS, refus d’entrer dans un édifice chrétien lors d’une sortie scolaire, absentéisme massif lors des fêtes de l’aïd, prosélytisme religieux de la part d’élèves musulmans pendant la période du ramadan, banalisation des insultes antisémites, contestation de certains enseignements pour des motifs religieux, moraux ou idéologiques, etc. Pourtant, le ministère de l’Education nationale a longtemps ignoré le problème, parce qu’il ne fallait pas stigmatiser tel territoire, telle confession ou telle communauté. Il ne fallait pas faire de vagues. Pendant tout ce temps, les enseignants et les établissements ont assisté, impuissants, à la déstabilisation de l’école laïque, sans aucun soutien de leur hiérarchie. Nous payons aujourd’hui le prix de 20 années d’inaction et de déni face à l’islamisme qui gangrène nos quartiers et nos écoles.

Plus que jamais, la France doit défendre avec fermeté ses valeurs républicaines, à commencer par la laïcité. Mais de quelle laïcité parle-t-on ? Car deux conceptions de la laïcité semblent s’opposer : une laïcité d’apaisement, plus « inclusive », et une laïcité de combat, plus intransigeante car opposée à toute forme d’expression religieuse dans les écoles. A vrai dire, cette opposition me semble assez artificielle, voire nocive. La laïcité est précisément ce qui permet à toutes les confessions de cohabiter pacifiquement et sur un pied d’égalité dans l’espace public : elle garantit à chacun la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire. Mais la laïcité est aussi un combat, car elle est constamment attaquée par ceux qui la refusent ou qui ne la comprennent pas, notamment à l’école. Et c’est justement parce qu’elle est menacée qu’il faut la consolider.

Qu’est-ce que la laïcité à l’école ? C’est d’abord la neutralité des établissements et des personnels, condition indispensable au respect de la liberté de conscience des élèves. Contrairement à ce qui a pu être affirmé ici ou là par quelques internautes ignares ou quelques commentateurs malveillants, Samuel Paty n’a pas manqué à son devoir de neutralité religieuse : en montrant des caricatures de Mahomet parues dans Charlie Hebdo, il n’a pas cherché à faire l’apologie du fameux journal satirique ni à heurter la sensibilité religieuse de ses élèves musulmans, il a simplement voulu les faire réfléchir sur la liberté de la presse : en aucun cas ces caricatures n’exprimaient l’opinion personnelle du professeur.

La laïcité à l’école, c’est aussi la neutralité religieuse des élèves eux-mêmes. Car les élèves sont des individus en construction, des citoyens en devenir ; ils sont vulnérables et influençables. Le devoir de l’école est donc de les protéger contre toute forme de prosélytisme et contre toute pression religieuse. La fameuse loi de 2004 sur les signes religieux n’a pas pour objectif de stigmatiser les élèves de confession musulmane, encore moins de les mettre au ban de la communauté scolaire, mais de préserver cette nécessaire neutralité religieuse de l’école : cette loi, fruit d’un long débat public, a mis un coup d’arrêt à la multiplication des incidents liés au voile islamique dans les collèges et les lycées publics. Elle permet aussi d’éviter, dans l’enceinte de l’école, toute forme de pression ou d’intimidation exercée à l’encontre des jeunes filles musulmanes qui choisissent de ne pas porter le voile. Contrairement à ce qu’affirment certains de ses détracteurs, la loi de 2004 n’est pas une loi contre les religions, elle ne vise pas à effacer toute forme de religiosité chez les élèves : elle impose plutôt un devoir de discrétion religieuse, en interdisant les signes ostentatoires et en autorisant le signes discrets. Cette loi est là pour nous rappeler que la religion est une affaire privée et que, par conséquent, les croyances religieuses des élèves n’ont pas à être exhibées dans l’espace scolaire.

La laïcité à l’école, c’est également la neutralité des contenus et des programmes. L’école publique ne dispense aucun enseignement à caractère religieux ; elle transmet des savoirs profanes, libres de tout dogme et de toute morale religieuse. Mais cette neutralité des contenus a pour corolaire l’interdiction de contester un enseignement pour des motifs religieux. Ainsi, nul ne peut contester une théorie scientifique au motif qu’elle heurte ses croyances religieuses ; nul ne peut contester un fait historique au motif qu’il contredit tel ou tel dogme religieux. Or, accuser un professeur d’avoir manqué de respect aux croyances de ses élèves parce qu’il a montré en classe des caricatures de Mahomet constitue une atteinte grave à la laïcité, car cela revient à censurer le contenu d’un cours pour des raisons religieuses alors même que le cours en question s’inscrivait dans le respect des programmes officiels et des valeurs républicaines. Si l’on accepte aujourd’hui de censurer des contenus jugés blasphématoires par certains croyants offusqués, alors on finira par accepter, dans 10, 15 ou 20 ans, que des élèves croyants boycottent un cours de SVT sur la théorie de l’évolution ou un cours d’histoire sur la naissance de l’islam. En tolérant pareilles dérives, nous ferions courir à l’école républicaine un péril mortel.

La laïcité doit nous rassembler, pas nous diviser

La laïcité n’est pas un dogme mais un principe qui permet aux différentes religions de cohabiter pacifiquement, sur un pied d’égalité, dans l’espace public. Plusieurs textes législatifs en ont fixé le contenu et le champ d’application. Il y a, tout d’abord, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, qui a valeur constitutionnelle et dont l’article 10 dit que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Il y a ensuite la loi Ferry de 1882 qui rend l’école laïque et obligatoire : cette loi a supprimé l’enseignement religieux dans les programmes scolaires et les signes religieux dans les salles de classe. Il y a, bien sûr, la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat, une loi majeure qui dit que « l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Et pour finir, il y a la loi de 2004 interdisant aux élèves des écoles, collèges et lycées publics le port de signes manifestant ostensiblement une appartenance religieuse.

La France dispose donc déjà d’un arsenal législatif solide garantissant le respect de la laïcité. En tout état de cause, dans les écoles, collèges et lycées publics, la neutralité religieuse s’applique aux personnels et aux élèves, mais pas aux parents d’élève, y compris lorsque ces derniers participent à une sortie scolaire : seul le prosélytisme est interdit. Dans certains établissements accueillant une importante population africaine et maghrébine, de nombreuses mères d’élève musulmanes portent un voile ou un foulard sans que cela ne dérange qui que ce soit : ce n’est ni du prosélytisme, ni une provocation, encore moins la marque d’une adhésion à l’idéologie salafiste. Ce sont juste des mères de famille qui ont l’habitude de porter un voile et qui acceptent d’encadrer, bénévolement, des sorties scolaires. Les parents d’élève qui se proposent pour accompagner des sorties scolaires sont, a priori, des parents intégrés à la communauté éducative, qui entretiennent des relations saines et apaisées avec les enseignants et avec l’école en général.

Les attaques du conseiller régional RN Julien Odoul en direction d’une mère d’élève voilée accompagnant une sortie scolaire au Conseil Régional de Bourgogne-Franche-Comté sont choquantes. Les propos de M. Odoul étaient humiliants pour cette mère de famille et pour son fils. L’attaque n’avait, de surcroit, aucun fondement légal, puisque rien n’interdit à une mère d’élève de porter un voile sur la tête lors d’une sortie scolaire. La seule intention de Julien Odoul était d’humilier cette femme et de faire le « buzz ». Cela n’a rien de surprenant : depuis quelques années, le parti de Marine Le Pen instrumentalise le principe de laïcité pour en faire une arme contre l’islam et contre la diversité. Mais le plus inquiétant, c’est qu’après cet incident déplorable, le député LR Eric Ciotti ait rédigé une proposition de loi visant à interdire le port du voile aux accompagnateurs de sorties scolaires : ce texte a reçu le soutien de nombreux députés LR et RN, mais également de plusieurs élus de la majorité, dont la députée Aurore Berger.

Je suis très attaché à la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles, car il s’agit d’une loi juste et équilibrée. Les élèves ne sont pas de simples usagers du service public : ce sont des citoyens en devenir. Ils sont jeunes et influençables. L’école républicaine se doit donc de les protéger contre toute forme de prosélytisme et contre toute pression exercée par d’autres élèves au nom de croyances religieuses. La loi de 2004 a permis de préserver la neutralité religieuse de l’école ; elle a mis un coup d’arrêt à la banalisation des signes religieux et des revendications communautaires dans les collèges et lycées publics. J’ai défendu cette loi en 2004 et je continue de la défendre aujourd’hui. Mais je ne crois pas qu’il faille légiférer sur les signes religieux portés par les parents accompagnateurs : les parents sont des adultes, leur place dans l’école n’est donc pas comparable à celle qu’occupent les élèves. Une loi interdisant le port de signes religieux aux parents accompagnateurs serait une loi de circonstances, votée dans l’hystérie d’un débat empoisonné. Elle aurait pour effet de stigmatiser les mères d’élève musulmanes et d’attiser les tensions, les haines et les fractures au sein de la société française. La loi de 2004 n’était pas une loi de circonstances : les premières affaires de voile à l’école remontent à 1989, avec l’affaire des foulards de Creil ; la loi de 2004 a été votée 15 ans plus tard, elle est le fruit d’une véritable réflexion collective menée par la Commission Stasi dans un esprit d’écoute et de dialogue, en partenariat avec les représentants des différents cultes. Tout le contraire du texte proposé par Eric Ciotti.

La laïcité doit nous rassembler, pas nous diviser. Ne dénaturons pas l’esprit de la loi de 2004. Ne laissons pas l’extrême droite imposer son agenda législatif. Ne laissons pas la peur et la haine infléchir les lois de la République et mettre en péril la cohésion de la société française.

Entorse à la laïcité

Palais Bourbon (Assemblée nationale).

Si à peu près tout le monde, en France, adhère à la laïcité en tant que principe garantissant la neutralité religieuse des pouvoirs publics, le consensus disparaît chaque fois qu’il faut résoudre un problème concret relatif à la place des religions dans la société, qu’il s’agisse des signes religieux à l’école, des crèches de Noël dans les lieux publics ou du financement des édifices cultuels. C’est pourquoi, dans ce domaine, les décisions politiques sont toujours le fruit de compromis délicats, souvent imparfaits mais nécessaires pour préserver l’esprit de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat.

Depuis 2016 et la loi Sapin 2 sur la « transparence dans la vie publique », les associations religieuses avaient l’obligation, comme tout lobby, de transmettre à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique des informations détaillées sur leurs relations et leurs rencontres avec des responsables politiques. Or, dans la nuit du 26 au 27 juin, les députés ont adopté un article de loi controversé qui retire les associations religieuses de la liste des lobbies. Désormais, donc, les associations cultuelles ne seront plus considérées comme des « groupes de défense d’intérêts » aux yeux de la loi et n’auront plus de comptes à rendre sur les liens qu’elles entretiennent avec des parlementaires. L’article en question a scandalisé la gauche et divisé la majorité elle-même : plusieurs députés macronistes, dont Barbara Pompili, Jean-Louis Touraine et Aurore Bergé, ont soutenu sans succès un amendement pour maintenir les associations religieuses dans la liste des lobbies.

Officiellement, l’objectif de l’article 38 du « projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens » est d’établir des relations plus sereines entre les pouvoirs publics et les organisations religieuses. Faut-il y voir une atteinte à la laïcité ? Rien, dans ce texte, ne remet explicitement en cause le principe de séparation des Eglises et de l’Etat instauré par la loi de 1905 et garanti par la Constitution. Cela dit, en retirant les associations cultuelles de la liste des lobbies, le texte du gouvernement accorde à ces associations un traitement de faveur par rapport aux autres organisations susceptibles d’influencer les parlementaires : voilà pourquoi il y a ici une entorse au principe de laïcité ou, du moins, une forme d’accommodement qui pose problème.

Les défenseurs de l’article 38 justifient ce traitement de faveur en affirmant que les associations religieuses défendent « l’intérêt général » et non des intérêts particuliers comme les autres lobbies. Certes, quand les religions interviennent dans le débat public sur des questions éthiques, elles le font au nom de valeurs qu’elles considèrent comme universelles telles que la dignité humaine ou la défense de la vie. Mais les associations religieuses défendent aussi leurs propres intérêts et leur propre doctrine. Quand des organisations catholiques cherchent à combattre le mariage pour tous ou l’extension de la PMA, elles le font pour défendre leur conception particulière de la famille et de la procréation. Or, être laïque, c’est justement considérer que l’intérêt général ne doit jamais se confondre avec des valeurs ou des idéaux religieux.

L’article 38 du projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens a rouvert un débat empoisonné (et anachronique) sur la place des religions dans la société française. Il a remis en cause l’équilibre législatif qui avait été trouvé en 2016, à l’issue de longs débats parlementaires, lors du vote de la loi Sapin 2. Le compromis de 2016 était satisfaisant : je regrette que le gouvernement ait voulu tout remettre à plat, sous la pression de quelques organisations religieuses influentes et avec la bénédiction de la droite catholique. Bien que le courant centriste auquel j’appartiens soit issu de la démocratie-chrétienne et demeure très attaché à la possibilité d’un dialogue serein entre la puissance publique et les religions, je considère que la laïcité est un principe non négociable et qu’il faut se garder de toute décision susceptible d’en affaiblir la portée. Face à la montée de l’intolérance, du fondamentalisme religieux et des discours de haine, la France a plus que jamais besoin de réaffirmer la laïcité comme principe républicain fondamental, une laïcité stricte et sans ambiguïtés qui tire toute sa force de sa simplicité même.

Mélenchon et les racines chrétiennes de l’Europe

Source: francetvinfo.fr

Le chef de la France Insoumise a demandé que le drapeau européen soit retiré de l’Assemblée nationale au motif que la symbolique de ce drapeau était d’origine chrétienne : les douze étoiles d’or seraient une référence aux douze apôtres du Christ ou à la couronne de douze étoiles qui, dans le livre de l’Apocalypse, entoure la tête d’une mystérieuse femme généralement identifiée à la Vierge Marie. L’artiste Arsène Heitz, qui dessina le drapeau européen dans les années 1950, avoua trente ans plus tard s’être inspiré d’une médaille représentant la Vierge Marie couronnée de douze étoiles, mais il faut bien admettre qu’à l’époque où ce drapeau est devenu un symbole de l’Europe, personne n’y voyait une quelconque référence à la Vierge. Sur le site officiel de l’Union européenne, on peut lire que les douze étoiles du drapeau symbolisent « les idéaux d’unité, de solidarité et d’harmonie entre les peuples d’Europe ». En fait, le nombre douze a été choisi parce qu’il évoquait l’idée de perfection et d’harmonie, à l’image des douze mois de l’année ou des douze signes astrologiques. D’ailleurs, ce nombre avait déjà une forte charge symbolique bien avant l’apparition du christianisme, notamment dans la mythologie gréco-romaine : que l’on songe, par exemple, aux fameux travaux d’Héraclès. La référence chrétienne dans le drapeau européen n’a donc rien d’évident.

Quand bien même le drapeau européen serait porteur d’une symbolique chrétienne explicite, on comprend mal pourquoi Jean-Luc Mélenchon a déclenché une polémique aussi ridicule. Car l’Union européenne est, de toutes façons, un projet aconfessionnel : ses institutions et ses règles sont totalement laïques. Si l’on voit dans le drapeau de l’Union européenne un symbole chrétien, alors que dire du drapeau français ? Car le blanc de notre étendard tricolore est celui de la monarchie, mais cela ne semble guère gêner le républicain fervent qu’est Jean-Luc Mélenchon. Je crois plutôt qu’en allumant cette polémique stupide à propos du drapeau européen, Mélenchon a surtout essayé de réaffirmer son rôle d’opposant à Emmanuel Macron : les douze étoiles du drapeau n’étaient qu’un prétexte. Fort heureusement, le petit coup de théâtre de Mélenchon a fait « pschitt ». L’amendement déposé par la France Insoumise pour demander le retrait du drapeau européen a été rejeté par la Commission des Lois de l’Assemblée Nationale, et pour cause : il n’a recueilli que deux voix.

Cela n’a pas empêché Mélenchon d’en remettre une couche à l’occasion d’une interview qu’il accorda mi-octobre à l’hebdomadaire Le 1. Le chef de la France Insoumise y déclara : « Le peuple européen, qu’est-ce que c’est ? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas ! La grande matrice de l’Europe, ce sont les frontières de l’Empire romain. (…) Et on traiterait de frères de lointains Lituaniens sous prétexte qu’ils sont chrétiens ! ». Là encore on voit que Mélenchon s’efforce de déchristianiser les racines du projet européen, quitte à employer les arguments les plus grotesques. L’idée selon laquelle la « matrice » géographique de l’Europe serait l’Empire romain est absurde, pour deux raisons. La première, c’est que les frontières de l’Empire romain n’ont pas grand-chose à voir avec les frontières conventionnelles de l’Europe : à son apogée, l’Empire romain s’étendait tout autour de la Méditerranée, il incluait le Proche-Orient et toute l’Afrique du Nord ; en revanche, la Scandinavie et l’Europe centrale n’ont jamais fait partie de cet Empire. Deuxièmement, définir le projet européen en termes géographiques est une erreur parce que l’Europe n’a pas de frontières « officielles » (comme le montre le débat sur la Turquie), et parce qu’il n’y a aucun critère géographique parmi les critères d’adhésion à l’Union européenne. En fait, la géographie du projet européen n’a cessé de changer au gré des bouleversements géopolitiques et des élargissements successifs : d’abord conçue comme un petit club de démocraties d’Europe occidentale alliées aux Etats-Unis au début de la guerre froide, la communauté européenne s’est ensuite élargie à des pays d’Europe du Nord et du Sud puis, après la guerre froide, à d’anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale. L’Europe n’est pas un territoire : c’est avant tout une idée, un socle de valeurs et un ensemble d’héritages culturels.

N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Europe a des racines chrétiennes. Et ces racines chrétiennes ont laissé leur empreinte sur la construction européenne telle qu’elle s’est opérée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les pays pionniers de la construction européenne sont tous des pays de tradition chrétienne : la France, « fille aînée de l’Eglise » avant d’être la patrie des Droits de l’Homme et de la laïcité ; l’Italie, terre catholique étroitement liée au Saint-Siège ; l’Allemagne, berceau de la réforme luthérienne ; sans oublier, bien sûr, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Les « Pères de l’Europe », ces hommes politiques visionnaires qui ont jeté les bases du projet européen, étaient presque tous des chrétiens-démocrates : c’était le cas des Français Robert Schuman et Jean Monnet, de l’Allemand Konrad Adenauer ou de l’Italien Alcide De Gasperi. Certaines valeurs chrétiennes ont inspiré les principes fondateurs de l’Europe politique : la paix, le pardon, la fraternité, le partage. Qu’on le veuille on non, cet héritage chrétien est encore présent aujourd’hui, et il est parfaitement compatible avec le caractère laïc de l’Union européenne. Nier cet héritage est absurde car l’Europe d’aujourd’hui est le produit d’une longue histoire marquée par le christianisme. Nier les racines chrétiennes de l’Europe, c’est l’amputer d’une partie de son histoire et de son identité.

Une « taxe halal » pour financer les mosquées, pourquoi pas?

La plupart des mosquées en activité sur le territoire français sont financées par des pays étrangers dont certains, comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar, défendent une vision rigoriste de l’Islam. Cette situation est inacceptable. Il est donc urgent de trouver des solutions qui permettent aux musulmans de France de financer eux-mêmes leurs lieux de culte sans dépendre de financements étrangers. L’idée d’une « taxe halal », qui avait été imaginée par Charles Pasqua dans les années 90, a été récemment relancée par Nathalie Kosciusko-Morizet, candidate à la primaire de la droite. Il s’agit d’une redevance sur les produits alimentaires certifiés halal, visant à financer la construction et l’entretien des lieux de culte musulmans. D’après Nathalie Kosciusko-Morizet, le marché du halal représente en France près de 6 milliards d’euros par an : un prélèvement de 1% sur l’ensemble des produits certifiés halal pourrait donc rapporter la coquette somme de 60 millions d’euros par an.

Il est vrai que cette mesure pose plusieurs problèmes délicats, à commencer par des problèmes juridiques. Tout d’abord, une « taxe halal » entrerait en contradiction avec les principes de la laïcité tels qu’ils ont été énoncés dans la loi de 1905 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Une telle taxe remettrait aussi en cause le principe de l’égalité devant l’impôt. En fait, l’expression « taxe halal » est trompeuse, car il n’est pas question d’instaurer un nouvel impôt. La solution réside plutôt dans la création d’une redevance privée, qui serait mise en place par des représentants du culte musulman et qui serait directement perçue par un organisme ad hoc. Nul besoin, d’ailleurs, de créer l’organisme chargé de recouvrer cette redevance, puisqu’il existe déjà ! Il s’agit de la Fondation des Œuvres de l’Islam de France, un organisme privé créé en 2005 sur une idée de Dominique de Villepin dans le but de rassembler, de façon transparente, les moyens nécessaires à la construction, l’aménagement ou la rénovation de lieux de culte musulmans. Cette fondation, reconnue d’utilité publique, n’a jamais pu remplir sa mission faute de financements : la redevance halal serait donc l’occasion de lui donner un nouveau souffle.  

La « taxe halal » pose également un épineux problème pratique : contrairement à la certification casher, il n’existe aucune certification halal officielle et unanimement reconnue par les organisations représentatives de l’Islam en France. Il y a, au contraire, une multitude de labels concurrents attribués par de nombreux organismes privés, selon des critères souvent opaques. Or, ces organismes de certification perçoivent souvent un pourcentage sur le prix de vente, ce qui les encourage à certifier le plus grand nombre de produits possible. L’instauration d’une redevance sur les produits halal requiert donc la création préalable d’un label halal officiel, soumis à des critères précis. Cela permettrait, au passage, de faire le ménage et de supprimer tous les pseudo-labels qui ne font l’objet d’aucun contrôle et qui trompent les consommateurs musulmans crédules. La fondation créée en 2005 pourrait ainsi être chargée de contrôler la certification halal, selon une charte de certification établie en partenariat avec le CFCM et l’UOIF.

Peu à peu, l’idée de la redevance halal fait son chemin. Le président du MoDem, François Bayrou, a publiquement apporté son soutien à cette mesure, tout comme le socialiste Benoît Hamon. Cette mesure est également soutenue par Anouar Kbibech, président du Conseil Français du Culte Musulman. Evidemment, cette redevance ne résoudra pas tous les problèmes de financement, elle ne fera pas disparaître du jour au lendemain les financements étrangers (à moins de les interdire purement et simplement). Elle ne résoudra pas non plus le problème crucial du recrutement et de la formation des imams. Mais ce serait une étape significative dans l’édification d’un véritable « Islam de France » intégré à la République.

La jupe longue à l’école porte-t-elle atteinte à la laïcité?

En avril, Sarah, une collégienne de Charleville-Mézières, s’est vu refuser l’entrée dans son établissement à deux reprises au motif qu’elle portait une longue jupe noire, vêtement considéré par la direction comme un signe religieux ostentatoire. Sarah est musulmane et porte le voile à l’extérieur de son collège. D’après les informations fournies à la presse par les services académiques, Sarah et plusieurs de ses camarades musulmanes se seraient présentées au collège vêtues de jupes longues en réaction à un incident lié à l’interdiction du voile dans l’établissement. Sarah aurait été rappelée à l’ordre plusieurs fois par l’équipe éducative à cause de sa tenue vestimentaire, mais elle aurait ignoré les mises en garde. C’est cette provocation qui aurait justifié l’exclusion de la jeune fille. Le problème de la jupe longue n’est pas nouveau: d’autres cas similaires avaient fait polémique en 2011, et le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France) affirme qu’il traite chaque année une centaine de dossiers concernant la tenue vestimentaire de femmes ou de jeunes filles musulmanes.

La loi du 15 mars 2004 interdit, dans les écoles, les collèges et les lycées publics, « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». La loi ne définit pas clairement ce qu’est un signe religieux ostentatoire et ne fournit pas la liste exhaustive des vêtements et des objets concernés. Toutefois, une circulaire du 18 mai 2004 précise que la loi est rédigée « de manière à répondre à l’apparition de nouveaux signes, voire à d’éventuelles tentatives de contournement de la loi ». Certes, les « maxi-jupes » ne sont pas portées uniquement par des musulmanes. Mais dans le cas des collégiennes de Charleville, la maxi-jupe était utilisée comme un substitut au voile et comme un moyen de contourner la loi sur les signes religieux. En 2012-2013, dans un lycée professionnel de Marseille, huit jeunes filles venaient en classe tous les jours en arborant un jilbab (vêtement porté par certaines femmes musulmanes pour dissimuler leurs formes et leur chevelure): les lycéennes acceptaient d’en ôter la partie supérieure (qui couvre la tête) mais refusaient de céder sur le reste de leur tenue. L’incident de Charleville-Mézières n’est, dans le fond, pas très différent: comme le jilbab des huit lycéennes de Marseille, la maxi-jupe arborée par la collégienne de Charleville est un moyen de défier l’institution scolaire.

Il est évident que la jeune Sarah, soutenue par sa famille, a tendu un piège à la direction de son collège. Et le piège a fonctionné. En prenant la décision d’exclure la jeune fille, l’équipe éducative a rouvert, sans le vouloir, un débat vestimentaire absurde: la jupe longue est-elle en elle-même un signe religieux? Et si oui, à partir de quelle longueur? Faut-il aussi prendre en considération la couleur de la jupe? La décision de l’établissement risque également de conforter certains musulmans dans l’idée que la loi de 2004 serait une loi « contre l’islam », étant donné que les jeunes filles non musulmanes portant des maxi-jupes n’ont jamais été inquiétées.

Naturellement, cette affaire épineuse ne remet pas en cause le bienfondé de la loi de 2004. Cette loi était nécessaire pour stopper les revendications communautaires qui faisaient irruption dans un nombre de plus en plus grand d’établissements scolaires, et dont le voile islamique était en quelque sorte devenu le symbole. Cette loi était nécessaire aussi pour établir un cadre règlementaire commun à l’ensemble des établissements scolaires de la République. Mais les incidents liés aux jupes longues nous montrent que la loi de 2004 ne résout pas tous les problèmes. Le texte de la loi comporte des failles et peut être facilement contourné par celles et ceux qui cherchent à déstabiliser le modèle français d’intégration, fondé sur une laïcité stricte.

Il existe une solution simple pour couper court à tous les débats vestimentaires captieux et à toutes les provocations communautaristes: l’uniforme. Pas l’uniforme austère que l’on portait dans les écoles catholiques des années 50, mais un uniforme simple, moderne et consensuel: par exemple, une chemise unie, un pull et un pantalon pour les garçons, un chemisier uni, un pull et un pantalon ou une jupe mi-longue (au choix) pour les filles. Pour beaucoup, l’idée semblerait totalement réactionnaire et grotesque. Et pourtant, avec des élèves en uniforme, l’école de la République serait vraiment républicaine, car l’uniforme règlerait à la fois le problème des signes religieux, celui des signes ostentatoires de richesse (comme les vêtements de grande marque) et celui de la décence vestimentaire. Pour ma part, j’applaudirai n’importe quel ministre de l’Education Nationale qui aura l’audace de proposer le retour des uniformes dans nos écoles publiques, même à titre expérimental dans quelques établissements volontaires. Malheureusement, l’audace et le courage ne sont pas vraiment les qualités requises aujourd’hui pour diriger la forteresse de la rue de Grenelle.

Le FN est-il républicain?

source: RTL.

Le FN est-il un parti républicain ? Du temps de Jean-Marie Le Pen, la question ne se posait même pas : les provocations racistes, antisémites et xénophobes de Jean-Marie Le Pen et son apologie du pétainisme et de l’occupation allemande montraient de façon éloquente que le FN rejetait le socle des valeurs républicaines. Aujourd’hui, les choses sont plus ambiguës, car Marine Le Pen joue la carte de la dédiabolisation : le FN doit apparaître comme un parti « normal » et respectable, un parti de gouvernement crédible et compatible avec la République. Si l’on en croit les propos de Marine Le Pen et de ses lieutenants, le FN serait un parti républicain. Vraiment ? Pour le vérifier, examinons les propositions du parti à l’aune de quelques grands principes républicains : liberté, égalité, fraternité, démocratie, laïcité.

Liberté

Le FN prétend défendre la liberté mais prône des mesures qui tendent, au contraire, à limiter certaines libertés fondamentales telles que la liberté d’expression et la liberté syndicale. Ainsi, dans son programme de 2012, Marine Le Pen propose d’interdire les manifestations en faveur des sans-papiers, et de retirer aux magistrats le droit de se syndiquer. La liberté de culte est elle aussi remise en cause quand les municipalités frontistes s’opposent à la construction (pourtant légale) de mosquées ou de salles de prière musulmanes, comme à Fréjus ou à Mantes la Ville. En outre, le FN remet en cause la liberté de la presse en interdisant à certains médias (de gauche) de couvrir les meetings du parti lors des campagnes électorales.

Egalité

Le FN défend la « préférence nationale » (pudiquement rebaptisée « priorité citoyenne ») : pour l’accès à l’emploi, à l’éducation, au logement et aux aides sociales, les Français doivent être prioritaires par rapport aux étrangers résidant légalement en France. Cela signifie par exemple que sur le marché du travail, à compétences égales et avec les mêmes diplômes, un travailleur français serait prioritaire par rapport à un travailleur étranger en situation régulière. Le principe de la « préférence nationale » remet donc en cause l’égalité devant la loi et aurait pour conséquence l’instauration d’une véritable politique d’apartheid opposant les « nationaux » aux résidents étrangers. La France dont rêve le FN est une France dans laquelle les résidents étrangers seraient mis au ban de la société, même s’ils paient des impôts et des cotisations.

Fraternité

S’il est un principe totalement étranger au discours et au logiciel idéologique du FN, c’est bien la fraternité. On a beau éplucher le programme du FN et les discours des responsables du parti, on ne trouve jamais la moindre petite lueur de fraternité. Au contraire, le discours frontiste apparaît comme un discours de haine qui tend à stigmatiser les musulmans et les immigrés, en les désignant comme responsables de tous nos problèmes : chômage, délinquance, insécurité, etc. Par ailleurs, le FN défend une vision généalogique de la nation, en opposant les Français de souche aux immigrés, et en proposant de supprimer le principe du droit du sol (inscrit dans la loi française depuis plus d’un siècle et demi). Le FN rejette donc l’universalisme républicain hérité des Lumières et de la Révolution. Il défend une vision ethniciste et totalement fermée de la nation, aux antipodes de la tradition républicaine si bien exprimée par Ernest Renan et sa définition de la nation comme « plébiscite de tous les jours », c’est-à-dire comme expression sans cesse renouvelée d’une volonté de vivre ensemble.

Démocratie

Le FN est un parti « démocratique » en ce sens qu’il accepte les règles de la démocratie et présente des candidats aux élections. Mais le parti défend une conception très spéciale de la démocratie. En effet, Marine Le Pen ne cache pas sa sympathie pour des régimes politiques autoritaires ou semi-autoritaires tels que la Russie de Poutine ou la Syrie de Bachar Al-Assad. Par ailleurs, le FN prône un Etat fort et centralisé et propose une « recentralisation » des pouvoirs, oubliant ainsi que la décentralisation a renforcé la démocratie locale et permis aux collectivités de s’affirmer comme des contre-pouvoirs face à l’Etat. Il est vrai que Marine Le Pen se dit favorable aux référendums, mais le référendum n’est pas la démocratie : sous le Second Empire, le bonapartisme plébiscitaire n’avait pas grand-chose de démocratique. La France est une démocratie représentative dans laquelle le référendum reste une procédure exceptionnelle, dont l’usage est très encadré. D’ailleurs, il est intéressant de constater que Marine Le Pen ne réclame jamais de référendum pour accorder de nouveaux droits ou pour modifier les institutions, mais toujours pour remettre en cause des principes et des droits existants : elle propose par exemple un référendum sur le rétablissement de la peine de mort.

Laïcité

Jean-Marie Le Pen n’a jamais été un grand défenseur de la laïcité : au contraire, il défendait l’école catholique et ne cachait guère sa sympathie pour certains mouvements catholiques intégristes. Mais depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du parti, la laïcité occupe une place centrale dans le discours frontiste. Dans un remarquable ouvrage paru en 2014 et intitulé Marine Le Pen prise aux mots, Cécile Alduy (professeur de littérature française à Stanford) et Stéphane Wahnich (spécialiste en communication politique) ont bien montré comment Marine Le Pen avait recyclé le vocabulaire de ses adversaires pour le mettre au service de ses propres idées. La laïcité en fournit un bon exemple. En effet, c’est au nom de la laïcité que Marine Le Pen propose d’interdire le port de signes religieux aux usagers des services publics et des transports en commun. En réalité, Marine Le Pen fait une lecture biaisée de la loi de 1905 (loi qui ne s’applique évidemment pas à l’ensemble des espaces publics). De plus, Marine Le Pen opère un tri entre les religions et s’en prend systématiquement à l’islam, qu’elle cherche à mettre au ban de la société : elle propose ainsi d’interdire l’étiquetage de la viande halal. De même, elle veut interdire les « prières de rue » aux musulmans, mais fait preuve d’une étonnante indulgence à l’égard des prières publiques organisées par le mouvement catholique intégriste Civitas pour protester contre la loi sur le mariage homosexuel. Chez Marine Le Pen, la laïcité ne correspond plus au principe garantissant la neutralité de l’Etat et la liberté de conscience, mais devient une arme contre l’islam et un argument anti-immigration. Comme l’écrit Cécile Alduy, Marine Le Pen « greffe sur des laïus républicains en apparence inattaquables un discours d’extrême droite pur jus, identitaire et islamophobe ».

Conclusion

En dépit des apparences, le FN est resté un parti antirépublicain dont le socle idéologique est bien celui d’un parti d’extrême droite nationaliste et xénophobe. La stratégie de Marine Le Pen consiste à légitimer moralement le parti en lui appliquant un vernis républicain, mais sur le fond, le parti a peu changé depuis le retrait de son fondateur. Le FN reste le FN.

Un parti musulman en France: faut-il s’en inquiéter?

L’UDMF (Union des Démocrates Musulmans Français), petit parti né en 2012, fait beaucoup parler de lui depuis qu’il a exprimé, début 2015, son intention de présenter des candidats dans plusieurs cantons aux élections départementales. Les attentats de janvier 2015 et la sortie du roman de Michel Houellebecq Soumission (dans lequel un candidat islamiste remporte l’élection présidentielle française de 2022), ont placé l’UDMF sous le feu des projecteurs malgré le poids tout à fait dérisoire de ce parti. Que faut-il penser de l’UDMF? Faut-il y voir « un pas de plus vers la communautarisation de la France », comme l’affirme un article du Figaro, ou faut-il au contraire y voir la volonté, chez certains musulmans, de promouvoir un islam démocratique, humaniste et modéré?

Soyons clairs: l’existence d’un parti musulman n’est pas incompatible avec les lois et les institutions de la République Française. La laïcité garantit la neutralité religieuse de l’Etat mais n’empêche pas la création de partis confessionnels, dès lors que ces partis respectent la loi. Les statuts de l’UDMF définissent ce parti comme un « parti démocratique et laïque », qui se réclame d’une « philosophie » et non d’une croyance religieuse. D’ailleurs, Nagib Azergui, le fondateur du parti, compare l’UDMF aux partis démocrates-chrétiens européens, tels que le PCD de Christine Boutin en France ou la CDU d’Angela Merkel en Allemagne. L’UDMF se présente en quelque sorte comme la « version musulmane » de la démocratie chrétienne.

Cependant, la comparaison de l’UDMF avec les partis démocrates-chrétiens est à nuancer fortement. Tout d’abord, on ne peut pas mettre sur le même plan une tradition politique ancrée dans l’histoire de l’Europe occidentale et un courant politique récent dont les racines culturelles et philosophiques sont extra-européennes. De plus, l’UDMF s’adresse exclusivement à la communauté musulmane, tandis que les mouvements démocrates-chrétiens ne s’adressent pas à une communauté religieuse en particulier: sur le site de l’UDMF, on peut en effet lire que l’objectif de ce parti est de « permettre aux citoyens musulmans d’apporter une alternative au sein de la société française ». Par ailleurs, les partis démocrates-chrétiens traditionnels prônent des valeurs qui, bien qu’héritées du christianisme, apparaissent aujourd’hui comme des valeurs universelles et largement sécularisées: respect, solidarité, tolérance, défense de la dignité humaine, défense de la famille, etc. L’UDMF, au contraire, met en avant des propositions à caractère communautaire, comme la défense du halal ou le droit de porter le voile à l’école. En ce sens, l’émergence de l’UDMF risque de banaliser et de légitimer certaines revendications communautaires contraires à l’esprit même de la République laïque.

Le double discours véhiculé par l’UDMF a quelque chose de dérangeant: le parti se prétend laïque et modéré mais cautionne en réalité une certaine vision de l’islam, plutôt traditionaliste, alors que de nombreux musulmans français ont soif de modernité. Par conséquent, il n’est pas certain que les musulmans français se reconnaissent dans les idées portées par l’UDMF: de nombreuses musulmanes ne portent pas le voile, et il n’est écrit nulle part dans le Coran que les femmes doivent le faire. En défendant le droit de porter le voile à l’école, l’UDMF joue avec le feu et donne raison à tous les musulmans qui voudraient imposer aux femmes le port du voile partout, et tout le temps, au nom d’une vision intégriste de l’islam.

Cela étant dit, il ne faut pas exagérer le poids ni la portée de l’UDMF: à ce jour, le parti ne revendique que 900 adhérents. L’UDMF ne dispose que d’un seul élu: Hocine Hebbali, conseiller municipal à Bobigny, élu en 2014 après avoir rallié la liste UDI conduite par Stéphane de Paoli… L’UDMF a d’ailleurs dû revoir ses ambitions à la baisse pour les élections départementales, faute de financements. En effet, la parti a annoncé qu’il serait présent uniquement à Marseille, et qu’il renonçait à présenter des candidats en Île-de-France, à Nice et à Strasbourg. Pour l’heure, donc, il est inutile de crier au loup. Accordons à ce parti le « bénéfice du doute », mais restons attentifs à ses propositions ainsi qu’à ses évolutions.

La laïcité est un combat, non une capitulation

Cinq groupes de travail sur la refondation de la politique d’intégration viennent de remettre leurs conclusions à Jean-Marc Ayrault. L’un des rapports, intitulé Faire société commune, aborde, entre autres, le sujet de la laïcité. Les auteurs préconisent d’assouplir la législation sur le port de signes religieux à l’école : cette législation est en effet jugée « discriminatoire », elle empêcherait l’intégration des élèves musulmans et favoriserait une « perte de confiance dans l’école ». A rebours de cette laïcité « orthodoxe et néo-républicaine », les auteurs prônent une laïcité « libérale et inclusive », une « laïcité de compromis » qui reposerait sur une renégociation perpétuelle de « ce qui fait le commun ».

Je suis consterné. Espérons que le Premier Ministre balaiera d’un revers de main ces propositions affligeantes, et qu’il n’aura pas l’imprudence de revenir sur la loi de 2004 interdisant « le port de signes par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ».

Notre modèle de laïcité à la française est qualifié de « laïcité orthodoxe et néo-républicaine ». Mais pourquoi « orthodoxe » ? Ce qualificatif est absurde ! La laïcité n’est pas une religion, elle n’est pas un dogme, elle est la condition même du vivre-ensemble et du respect de la liberté de conscience. « Néo-républicaine » ? Ce mot ne veut rien dire ! Pourquoi « néo » ? Républicaine tout court ! Et la loi de 2004 ? Une loi « discriminatoire » ? Certainement pas ! Les auteurs du rapport font une fixation sur le voile islamique, alors que la loi concerne toutes les religions !

Quant à cette laïcité « libérale » qu’on essaie de nous vendre, il s’agit plutôt d’une laïcité a minima. On nous vante les vertus d’une laïcité « de compromis », comme si dans notre pays la laïcité s’était construite sur un refus du compromis. Mais bon sang ! Depuis 1905, la laïcité en France n’a été qu’une affaire de compromis ! La séparation des Eglises et de l’Etat est un compromis. Même la loi de 2004, présentée à tort comme une loi dogmatique, est un texte de compromis qui a été longuement négocié : cette loi, courageusement défendue en 2004 par Jacques Chirac et par le ministre de l’Education nationale Luc Ferry, ne s’applique qu’aux signes ostentatoires et tolère les signes discrets ; de plus, elle prévoit un protocole de dialogue avec l’élève et la famille et n’envisage de sanction qu’en dernier recours. D’ailleurs, depuis presque 10 ans, cette loi est appliquée sans difficultés, dans une relative sérénité ; les cas d’expulsion ont été rarissimes ; les élèves acceptent cette règle sans broncher, y compris les jeunes filles musulmanes qui ont l’habitude de porter le voile en dehors de leur établissement.

L’école de la République ne laisse aucune place aux appartenances religieuses. En ce sens, elle place  tous les élèves sur un pied d’égalité : ce qui les unit doit prévaloir sur ce qui les différencie. L’école est le lieu où un petit musulman cesse d’être un musulman, où un petit juif cesse d’être un juif, où un petit catholique cesse d’être un catholique : à l’école, les élèves cessent d’être les « représentants » d’une communauté particulière ou d’une confession particulière, et sont considérés uniquement en tant que personnes, en tant qu’élèves, en tant que citoyens en devenir. L’école de la République n’est pas un lieu comme les autres, elle n’est pas un lieu où l’on affiche et où l’on revendique sa foi : la religion est une affaire privée, et tout ce qui tend à véhiculer une quelconque forme de prosélytisme religieux doit rester à l’extérieur de l’école. A cette laïcité-là, les auteurs du rapport opposent une laïcité minimaliste à l’anglo-saxonne, qui ouvrirait la porte aux signes religieux et s’accommoderait des revendications communautaires. Eh bien moi je préfère la laïcité à la française, car c’est la nôtre, une laïcité stricte dans son principe, mais garante d’égalité et de neutralité. Remettre en cause la loi de 2004, ce serait faire marche arrière. Ce serait capituler sous la pression de je ne sais quelles revendications communautaires. Accepter le port du voile à l’école, ce serait donner raison à ceux qui veulent imposer le voile aux jeunes musulmanes partout et tout le temps, à la maison, à l’école et dans la rue, au nom d’une vision intégriste de l’islam.

Si nous tolérons les signes religieux à l’école, alors poussons la logique plus loin : pourquoi ne pas supprimer deux fêtes « chrétiennes » parmi nos jours fériés et les remplacer par une fête juive (Yom Kippour) et une fête musulmane (l’Aïd) ? C’est exactement ce que préconise l’anthropologue Donia Bouzar, qui vient d’entrer à l’Observatoire de la Laïcité et qui fait partie des opposants actifs à la loi de 2004. Allons-y ! L’école de la République va déjà très mal : achevons-là à coups de pieds, en chantant joyeusement les bienfaits du multiculturalisme.