Pourquoi Mélenchon a tout faux

J.L. Mélenchon.

Perquisitionné à son domicile dans le cadre d’une enquête sur des emplois présumés fictifs au Parlement européen et dans le cadre d’une autre enquête sur ses frais de campagne, Jean-Luc Mélenchon a interpelé les policiers : « Ne me touchez pas. (…) Ma personne est sacrée, je suis parlementaire », leur a-t-il lancé pendant la perquisition. Mélenchon a ensuite dénoncé une opération de « police politique » visant à « persécuter » la France Insoumise, présentée comme la « première force d’opposition ». Puis, à l’Assemblée nationale, Mélenchon a accusé publiquement le Premier Ministre d’avoir nommé un « procureur de circonstance » à l’issue d’un « entretien d’embauche ». Mais le chef de la France Insoumise a tout faux. 

La personne de Mélenchon n’est pas « sacrée ». Jean-Luc Mélenchon confond sa personne et sa fonction. On peut effectivement considérer que la députation est un mandat « sacré » dans la mesure où il émane directement du peuple. Mais les députés sont des citoyens comme les autres, et des justiciables comme les autres. L’immunité parlementaire ne les protège pas des perquisitions. Et les forces de l’ordre ont parfaitement le droit de toucher un député si celui-ci fait obstruction à une opération de police.

La France Insoumise n’est pas « persécutée » par le gouvernement. En France, la justice est indépendante du pouvoir exécutif : cela s’appelle la séparation des pouvoirs, et ce principe est au fondement même de l’Etat de droit. Jean-Luc Mélenchon le sait très bien mais il feint de l’ignorer. Contrairement à ce qu’affirme le leader de la France Insoumise, le procureur qui a ordonné la perquisition n’est pas un « procureur de circonstance » nommé par Edouard Philippe à l’issue d’une « entretien d’embauche ». Le procureur de Paris, François Molins, a été nommé en 2011, bien avant l’arrivée d’Edouard Philippe à Matignon. Quant au procureur adjoint, Christophe Perruaux, il a été nommé en janvier 2018 mais n’a jamais été auditionné par Edouard Philippe, comme l’ont rappelé les journalistes de « Check News » sur le site du journal Libération.

La France Insoumise n’est pas la « première force d’opposition ». D’un point de vue arithmétique, la première force d’opposition est le parti Les Républicains : le groupe LR à l’Assemblée nationale compte une centaine de députés, alors que le groupe France Insoumise en compte seulement dix-sept. D’un point de vue idéologique, c’est plutôt le Rassemblement National (ex-FN) qui doit être considéré comme la principale force d’opposition, étant donné qu’il est en désaccord avec le gouvernement sur à peu près tous les sujets, qu’il s’agisse de l’Europe, du droit d’asile, des questions sociétales ou de la politique économique et sociale. En jouant la carte de la victimisation, en alléguant un prétendu complot destiné à bâillonner l’opposition et en présentant la France Insoumise comme la première force d’opposition du pays, Jean-Luc Mélenchon exagère intentionnellement l’importance de son parti.

Mélenchon et les racines chrétiennes de l’Europe

Source: francetvinfo.fr

Le chef de la France Insoumise a demandé que le drapeau européen soit retiré de l’Assemblée nationale au motif que la symbolique de ce drapeau était d’origine chrétienne : les douze étoiles d’or seraient une référence aux douze apôtres du Christ ou à la couronne de douze étoiles qui, dans le livre de l’Apocalypse, entoure la tête d’une mystérieuse femme généralement identifiée à la Vierge Marie. L’artiste Arsène Heitz, qui dessina le drapeau européen dans les années 1950, avoua trente ans plus tard s’être inspiré d’une médaille représentant la Vierge Marie couronnée de douze étoiles, mais il faut bien admettre qu’à l’époque où ce drapeau est devenu un symbole de l’Europe, personne n’y voyait une quelconque référence à la Vierge. Sur le site officiel de l’Union européenne, on peut lire que les douze étoiles du drapeau symbolisent « les idéaux d’unité, de solidarité et d’harmonie entre les peuples d’Europe ». En fait, le nombre douze a été choisi parce qu’il évoquait l’idée de perfection et d’harmonie, à l’image des douze mois de l’année ou des douze signes astrologiques. D’ailleurs, ce nombre avait déjà une forte charge symbolique bien avant l’apparition du christianisme, notamment dans la mythologie gréco-romaine : que l’on songe, par exemple, aux fameux travaux d’Héraclès. La référence chrétienne dans le drapeau européen n’a donc rien d’évident.

Quand bien même le drapeau européen serait porteur d’une symbolique chrétienne explicite, on comprend mal pourquoi Jean-Luc Mélenchon a déclenché une polémique aussi ridicule. Car l’Union européenne est, de toutes façons, un projet aconfessionnel : ses institutions et ses règles sont totalement laïques. Si l’on voit dans le drapeau de l’Union européenne un symbole chrétien, alors que dire du drapeau français ? Car le blanc de notre étendard tricolore est celui de la monarchie, mais cela ne semble guère gêner le républicain fervent qu’est Jean-Luc Mélenchon. Je crois plutôt qu’en allumant cette polémique stupide à propos du drapeau européen, Mélenchon a surtout essayé de réaffirmer son rôle d’opposant à Emmanuel Macron : les douze étoiles du drapeau n’étaient qu’un prétexte. Fort heureusement, le petit coup de théâtre de Mélenchon a fait « pschitt ». L’amendement déposé par la France Insoumise pour demander le retrait du drapeau européen a été rejeté par la Commission des Lois de l’Assemblée Nationale, et pour cause : il n’a recueilli que deux voix.

Cela n’a pas empêché Mélenchon d’en remettre une couche à l’occasion d’une interview qu’il accorda mi-octobre à l’hebdomadaire Le 1. Le chef de la France Insoumise y déclara : « Le peuple européen, qu’est-ce que c’est ? Je ne me sens rien de commun avec les pays baltes. C’est le bout du monde, même les Romains ne sont pas allés là-bas ! La grande matrice de l’Europe, ce sont les frontières de l’Empire romain. (…) Et on traiterait de frères de lointains Lituaniens sous prétexte qu’ils sont chrétiens ! ». Là encore on voit que Mélenchon s’efforce de déchristianiser les racines du projet européen, quitte à employer les arguments les plus grotesques. L’idée selon laquelle la « matrice » géographique de l’Europe serait l’Empire romain est absurde, pour deux raisons. La première, c’est que les frontières de l’Empire romain n’ont pas grand-chose à voir avec les frontières conventionnelles de l’Europe : à son apogée, l’Empire romain s’étendait tout autour de la Méditerranée, il incluait le Proche-Orient et toute l’Afrique du Nord ; en revanche, la Scandinavie et l’Europe centrale n’ont jamais fait partie de cet Empire. Deuxièmement, définir le projet européen en termes géographiques est une erreur parce que l’Europe n’a pas de frontières « officielles » (comme le montre le débat sur la Turquie), et parce qu’il n’y a aucun critère géographique parmi les critères d’adhésion à l’Union européenne. En fait, la géographie du projet européen n’a cessé de changer au gré des bouleversements géopolitiques et des élargissements successifs : d’abord conçue comme un petit club de démocraties d’Europe occidentale alliées aux Etats-Unis au début de la guerre froide, la communauté européenne s’est ensuite élargie à des pays d’Europe du Nord et du Sud puis, après la guerre froide, à d’anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale. L’Europe n’est pas un territoire : c’est avant tout une idée, un socle de valeurs et un ensemble d’héritages culturels.

N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, l’Europe a des racines chrétiennes. Et ces racines chrétiennes ont laissé leur empreinte sur la construction européenne telle qu’elle s’est opérée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les pays pionniers de la construction européenne sont tous des pays de tradition chrétienne : la France, « fille aînée de l’Eglise » avant d’être la patrie des Droits de l’Homme et de la laïcité ; l’Italie, terre catholique étroitement liée au Saint-Siège ; l’Allemagne, berceau de la réforme luthérienne ; sans oublier, bien sûr, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas. Les « Pères de l’Europe », ces hommes politiques visionnaires qui ont jeté les bases du projet européen, étaient presque tous des chrétiens-démocrates : c’était le cas des Français Robert Schuman et Jean Monnet, de l’Allemand Konrad Adenauer ou de l’Italien Alcide De Gasperi. Certaines valeurs chrétiennes ont inspiré les principes fondateurs de l’Europe politique : la paix, le pardon, la fraternité, le partage. Qu’on le veuille on non, cet héritage chrétien est encore présent aujourd’hui, et il est parfaitement compatible avec le caractère laïc de l’Union européenne. Nier cet héritage est absurde car l’Europe d’aujourd’hui est le produit d’une longue histoire marquée par le christianisme. Nier les racines chrétiennes de l’Europe, c’est l’amputer d’une partie de son histoire et de son identité.

Mélenchon est-il dangereux?

J.L. Mélenchon.

Une élection présidentielle ne se joue pas seulement sur des programmes : les citoyens élisent d’abord un homme, une personnalité, et une « certaine idée de la France ». Jadis, le fondateur du Parti de Gauche aimait chanter l’Internationale pendant ses meetings, il faisait l’apologie du régime castriste et de la Chine communiste, il dénonçait avec virulence l’impérialisme américain et ne cachait pas son admiration pour le défunt président vénézuélien Hugo Chavez. Mais Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui beaucoup plus apaisé : le tribun de la gauche antilibérale a en effet purgé son discours des références révolutionnaires les plus controversées, de même qu’il a remplacé l’Internationale par la Marseillaise à la fin de ses meetings. S’agit-il d’un apaisement de façade ou d’un vrai virage idéologique ? Difficile à dire. Et c’est bien le problème avec Mélenchon : il n’a jamais vraiment choisi entre la voie réformiste et la voie révolutionnaire. Même si le côté « jaurésien » du personnage peut avoir quelque chose de rassurant, et même si les valeurs de justice et de fraternité qu’il met en avant sont des valeurs éminemment républicaines, n’oublions pas que Mélenchon a cherché pendant des années à minimiser les crimes du communisme réel. Qu’en est-il du Mélenchon version 2017 ?

Mélenchon est d’abord le candidat du laxisme budgétaire. Son programme comporte une multitude de promesses particulièrement onéreuses : retraite à 60 ans, augmentation des minimas sociaux et des pensions de retraite, création de 200.000 postes supplémentaires dans la fonction publique, revalorisation du traitement des fonctionnaires, remboursement intégral des soins médicaux prescrits, sortie du nucléaire, plan de relance de 100 milliards d’euros, sans oublier la nationalisation de plusieurs sociétés (dont les sociétés d’autoroute). L’Institut Montaigne a établi un chiffrage rigoureux et détaillé du programme des principaux candidats à l’élection présidentielle ; or, d’après cette étude, le programme de Jean-Luc Mélenchon représenterait 208 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires. Les économies budgétaires annoncées par le candidat sont largement surévaluées : Mélenchon annonce 13 milliards d’euros d’économies mais l’Institut Montaigne n’en retient que 8 milliards. La hausse des recettes semble, elle aussi, avoir été surévaluée par le candidat : Mélenchon annonce 122 milliards d’euros de recettes supplémentaires grâce à la réforme de l’impôt sur le revenu, à la suppression du CICE, à l’augmentation de l’ISF et à la création d’une taxe sur les transactions financières, mais l’Institut Montaigne estime plutôt à 85 milliards d’euros les recettes supplémentaires générées par ces différentes mesures. Si l’on retient le chiffrage de l’Institut Montaigne, le programme de Mélenchon entraînerait donc un déficit cumulé de plus de 100 milliards d’euros. Autrement dit, le programme de Mélenchon sera financé à coups de dette publique.

Mélenchon est aussi le candidat du protectionnisme. Fustigeant les politiques de libre-échange, le candidat de la France Insoumise défend « un protectionnisme solidaire au service de l’intérêt général contre les multinationales et la mondialisation financière ». Mélenchon envisage effectivement d’augmenter les droits de douane sur les produits venant des pays qui ne respectent pas certaines normes sociales ou environnementales. Cette politique protectionniste est conçue comme une sorte de cercle vertueux qui permettrait de protéger la production française tout en favorisant le développement des pays du Sud par des coopérations économiques et des transferts de technologies. Dans un premier temps, Mélenchon entend privilégier un protectionnisme à l’échelle européenne, mais s’il n’est pas écouté par ses partenaires européens il n’exclut pas d’instaurer un protectionnisme à l’échelle nationale. En fait, le « protectionnisme solidaire » que défend Mélenchon ressemble beaucoup au « protectionnisme intelligent » promu par Marine Le Pen : dans les deux cas, il s’agit d’un protectionnisme sélectif qui vise les pays accusés de concurrence déloyale. Cette vision du protectionnisme est toutefois très naïve : Mélenchon voudrait que la France échange uniquement avec des pays qui ont les mêmes standards sociaux et environnementaux que nous, ce qui limiterait considérablement le nombre de nos partenaires commerciaux. En outre, Mélenchon semble minimiser les lourdes conséquences d’une telle politique commerciale : la hausse des droits de douane augmenterait les coûts de production de nombreuses TPE et PME françaises et les obligerait à revoir complètement leurs filières d’approvisionnement ; les mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés pénaliseraient quant à elles nos exportations en fermant de nombreux débouchés à nos entreprises.

Mélenchon est également le candidat de la rupture avec l’Union européenne. En effet, la politique économique défendue par Mélenchon est inapplicable dans le cadre des traités européens actuels. Pour pouvoir appliquer son programme économique fondé sur l’explosion de la dépense publique, Mélenchon est obligé de sortir du Pacte de stabilité de la zone euro, qui prévoit de maintenir le déficit public annuel sous le seuil de 3% du PIB. Le candidat veut aussi modifier les statuts de la Banque Centrale Européenne afin d’autoriser cette dernière à financer directement les Etats-membres. Mélenchon souhaite par ailleurs instaurer un contrôle des flux de capitaux, ce qui est incompatible avec les règles du marché unique européen. De même, pour imposer sa politique protectionniste, Mélenchon souhaite remettre en cause les traités de libre-échange conclus par l’Union européenne, tels que le Ceta. Comment le candidat veut-il procéder ? Dans un premier temps, il envisage de renégocier les traités européens avec les autres Etats-membres en agitant la menace d’une sortie unilatérale de la France. Mais si la renégociation échoue, alors le candidat mettra en application son « plan B » et sortira des traités européens, en promettant une « refondation démocratique, sociale et écologique de l’Europe ». Ce que propose en fait Mélenchon, c’est un « Frexit » différé. A la différence de Marine Le Pen, Mélenchon ne conçoit pas la sortie de l’UE comme une fin en soi mais comme un moyen en vue d’une hypothétique « refondation de l’Europe ». Mais à court terme, les deux candidats nous proposent la même chose : un grand saut dans l’inconnu. Car nul ne sait quelles seraient les conséquences d’une implosion de l’Union européenne : il est extrêmement naïf de penser que, sur les ruines de l’UE, les Etats pourront bâtir en quelques années une nouvelle entité européenne stable et démocratique. L’inquiétante montée des mouvements nationalistes et europhobes nous amène plutôt à penser qu’une implosion de l’UE constituerait une terrible régression pour les nations européennes. Prendre un tel risque serait irresponsable, surtout dans un contexte géopolitique particulièrement anxiogène marqué par la menace terroriste, la crise des migrants, les extravagances de Trump et les provocations de Poutine.

En matière de sécurité, les choix de Jean-Luc Mélenchon posent question. Le candidat veut mettre fin à l’état d’urgence, sortir de l’OTAN et désengager militairement la France en Afrique : dans le contexte d’une menace terroriste aiguë, de tels choix envoient un message de capitulation à nos ennemis. En matière de politique étrangère, les choix de Jean-Luc Mélenchon sont plutôt incongrus : le candidat souhaite que la France rejoigne l’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques), une organisation de coopération regroupant Cuba, le Vénézuela, la Bolivie et le Nicaragua et comptant l’Iran et la Russie comme pays observateurs. La France n’a rien à faire dans cette organisation cimentée par l’antiaméricanisme : une adhésion de notre pays à l’ALBA constituerait un désaveu de nos alliés traditionnels, à commencer par les Etats-Unis.

Pour finir, il convient de souligner le caractère démagogique de certaines propositions défendues par Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier veut par exemple instaurer un « droit opposable à l’emploi » en faisant de l’État « l’employeur en dernier ressort ». Créer un « droit opposable à l’emploi » ne résoudra pas le problème du chômage et ne donnera pas miraculeusement un emploi aux cinq millions de personnes qui en cherchent un. Et promettre une embauche par l’Etat en dernier ressort est encore plus démagogique puisque l’Etat ne pourra évidemment pas résorber le chômage à coups d’emplois publics. Les emplois publics en question représenteraient d’ailleurs pour l’Etat une charge financière colossale et impossible à chiffrer, qui viendrait s’ajouter aux 200 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires projetées par Mélenchon. Le candidat de la France Insoumise veut également une loi interdisant les « licenciements boursiers », c’est-à-dire les licenciements qui n’obéissent à aucun motif économique et dont l’objectif est uniquement de faire monter le cours d’une action. Une telle loi serait toutefois difficilement applicable : comment déterminer si un licenciement collectif obéit à des raisons purement spéculatives ou s’il est motivé par des choix stratégiques ? C’est précisément pour cette raison qu’en février 2012, le Sénat (pourtant à gauche) a rejeté une proposition de loi déposée par les sénateurs communistes pour interdire les licenciements boursiers. De plus, le Code du Travail interdit déjà les licenciements économiques abusifs. L’interdiction des « licenciements boursiers » est le type même de la mesure populiste : une solution simpliste et séduisante qui instrumentalise le mécontentement populaire contre un ennemi tout désigné, « la finance ».

Mélenchon est-il dangereux ? Contrairement au portrait caricatural qu’en font certains de ses détracteurs, le candidat de la France Insoumise n’est pas un communiste fanatique ni un dictateur en puissance. Mais ses idées sont dangereuses en raison de l’incertitude qu’elles feraient peser sur l’avenir de la France et de l’Europe. Reste alors la question piège, celle qui est sur toutes les lèvres depuis qu’un sondage a crédité Mélenchon de 18% des intentions de vote : que voter si le deuxième tour oppose Mélenchon à Marine Le Pen ? Un tel scénario serait en effet cauchemardesque pour tous les centristes et, plus généralement, pour tous les démocrates europhiles, progressistes et modérés. Voter Le Pen serait exclu. Voter blanc serait dangereux et favoriserait, à coup sûr, Marine Le Pen. Voter Mélenchon pour faire barrage au FN ? Peut-être, mais sous certaines conditions. Il faudrait alors que Mélenchon ait le courage de faire ce que Chirac n’a pas fait en 2002 : qu’il s’engage à gouverner avec une large coalition républicaine dépassant les clivages idéologiques traditionnels. Si (et seulement si) Mélenchon prenait l’engagement de gouverner avec une large coalition incluant la gauche réformiste et, pourquoi pas, les centristes, il parviendrait alors peut-être à fédérer autour de sa candidature un front républicain…

Le Front de Gauche de Mélenchon est-il le « Syriza » français?

Le parti de gauche Syriza vient de remporter une large victoire aux législatives grecques: son leader, Alexis Tsipras, devient ainsi le plus jeune Premier Ministre que le pays ait connu depuis plus d’un siècle. Jean-Luc Mélenchon, très présent dans les médias français le soir de l’élection, a salué cette victoire et parlé d’une « page nouvelle pour l’Europe ». Il se verrait bien dans le rôle du Tsipras français, et présente souvent le Front de Gauche comme la version hexagonale de Syriza.

Idéologiquement, Syriza et le Front de Gauche sont clairement sur la même longueur d’onde. Syriza incarne, comme le mouvement fondé par Mélenchon, une gauche « radicale », populiste, antilibérale et anti-austérité, qui veut rompre avec les politiques européennes sans rompre avec l’Europe elle-même: Tsipras a d’ailleurs affirmé sa volonté de maintenir la Grèce dans l’Union européenne et dans la zone euro. On peut donc être soulagé que le peuple grec, pressuré depuis cinq ans par des politiques d’austérité particulièrement brutales, ait préféré Syriza au parti néonazi Aube Dorée.

Cela étant dit, le scénario grec a peu de chances de se répéter en France. Premièrement, Mélenchon n’est pas Tsipras: le leader de Syriza est un homme jeune qui incarne le renouveau de la classe politique grecque. Mélenchon a déjà derrière lui une longue carrière d’élu, et il n’a pas le charisme étincelant et juvénile de Tsipras. Deuxièmement, la situation économique et sociale de la France n’est pas celle de la Grèce: les Français n’ont pas été aussi durement touchés par la crise, ils n’ont pas eu à supporter des politiques aussi violentes que les Grecs, et le « modèle social » français n’a pas été laminé. Troisièmement, en France, la gauche de gouvernement n’est pas dans la même situation de discrédit qu’en Grèce, où le Pasok (Parti Socialiste grec) s’est littéralement effondré, ce qui ne semble guère émouvoir les socialistes français. Quatrièmement, en France, le vote contestataire profite beaucoup plus au FN qu’à la gauche radicale: aux dernières européennes, le parti de Marine Le Pen a obtenu 25% des suffrages contre 6% seulement pour le Front de Gauche. Enfin, le scrutin uninominal à deux tours utilisé aux législatives perpétue en France le condominium PS-UMP, limitant ainsi la percée des partis indépendants non alliés à l’un des deux partis dominants.

Le Petit Mélenchon illustré

Jean-Luc Mélenchon est un homme intellectuellement brillant et un redoutable tribun. Ancien cadre du Parti Socialiste, il fut longtemps conseiller municipal à Massy et participa à la renaissance de cette ville dans les années 80 et 90. Il fut également conseiller général de l’Essonne, sénateur et ministre dans le gouvernement Jospin. Il est actuellement député européen. Désapprouvant la ligne trop modérée du PS, il fonda son propre parti en 2009, le Parti de Gauche, prenant ainsi exemple sur l’ancien social-démocrate allemand Oskar Lafontaine, qui avait fondé « Die Linke » en 2007. Lors de la présidentielle de 2012, Monsieur Mélenchon parvint à rassembler derrière sa candidature une grande partie de l’électorat communiste et de l’électorat d’extrême-gauche, grâce à un discours anticapitaliste, populiste et altermondialiste. Fort de ses 11% de suffrages au premier tour de la présidentielle, il cherche aujourd’hui à se présenter comme un potentiel Premier Ministre, capable de mener une vraie politique de gauche. Monsieur Mélenchon est aussi un grand provocateur, un formidable démagogue et un expert de la manipulation, qui aime les discours enflammés et les « phrases choc ». Mais quand on prend la peine de relire (ou de réécouter) certaines de ses déclarations, il y a de quoi être dérouté, pour ne pas dire franchement atterré. Le leader du Front de Gauche n’a peur de rien: il falsifie l’histoire, malmène l’actualité, multiplie les amalgames et les raccourcis caricaturaux, et fait une utilisation systématiquement galvaudée de certains mots qu’il ne cesse de répéter dans ses interventions publiques. D’une certaine façon, Mélenchon invente son propre langage, un langage qui détourne le sens des mots. La fonction du langage « mélenchonnien » n’est pas de décrire le réel, mais plutôt de le transformer.  Dans la langue mélenchonienne, « austérité » devient un gros mot, « Cuba » désigne un régime démocratique, et le mot « communisme » désigne une idéologie aussi inoffensive que le Mahatma Gandhi… Cet article, intitulé « Le Petit Mélenchon illustré », essaie de décrypter le langage « mélenchonnien » à travers une liste de mots qui, dans la langue de Mélenchon, ont un sens inattendu.

« Austérité » : nom donné à toutes les politiques visant à éviter des crises budgétaires en Europe.

Une politique dite « d’austérité » est une politique qui vise à rééquilibrer le budget d’un Etat en réduisant de façon drastique ses dépenses et en augmentant ses recettes. En d’autres termes, c’est une politique qui consiste à se « serrer la ceinture », le temps que la situation financière s’améliore. On parle aussi de politique de « rigueur budgétaire », mais le terme « austérité », très négativement connoté, présente l’avantage d’effrayer l’opinion publique. D’après Jean-Luc Mélenchon, la politique menée par François Hollande est une politique « d’austérité » comparable à celle que l’Union européenne et le FMI ont imposée aux Grecs et aux Portugais. Selon Monsieur Mélenchon, ces politiques d’austérité étouffent les peuples, asphyxient l’économie et empêchent toute relance de la croissance. En appliquant une politique d’austérité, la France se dirige donc, inexorablement, vers le précipice dans lequel se sont déjà jetés la Grèce et le Portugal… Mais comment peut-on comparer la politique actuelle du gouvernement français aux politiques de redressement qui ont été menées en Grèce ou au Portugal? A vrai dire, parler « d’austérité » en France relève de la plaisanterie: contrairement à la Grèce et au Portugal, la France n’a pas fait exploser la TVA, elle n’a pas réduit le traitement de ses fonctionnaires, ni diminué les pensions de retraite.  Le gouvernement socialiste a même créé des emplois aidés et annoncé une augmentation du nombre de postes d’enseignants: nous sommes donc très loin de cette fameuse « austérité » que Monsieur Mélenchon brandit comme un épouvantail. La situation de la France n’est pas comparable à celle de la Grèce ou du Portugal. La France a une dette publique très préoccupante mais elle n’est pas en faillite, elle attire encore les capitaux étrangers, elle inspire encore confiance aux investisseurs, et elle peut encore emprunter de l’argent à des taux raisonnables sur les marchés. Par conséquent, elle dispose encore d’une marge de manœuvre suffisante pour redresser elle-même ses finances, et ainsi éviter des politiques de rigueur violentes.

« Centre » : force politique qui n’existe pas.

Pour Jean-Luc Mélenchon, le centre n’existe pas. Les centristes sont de droite, mais ils ne l’assument pas. Et Bayrou? Un illusionniste qui, depuis 2007, fait croire à tout le monde qu’il n’est pas de droite. Monsieur Mélenchon considère que la vie politique se réduit à une lutte perpétuelle entre la gauche et la droite. Pour des raisons purement politiciennes, Jean-Luc Mélenchon est obligé d’amalgamer le centre et la droite, car s’il admettait l’existence d’un centre indépendant, il admettrait du même coup la possibilité d’une coalition de centre-gauche incluant le PS, les radicaux de gauche et les centristes, ce qui placerait la « gauche de la gauche » dans une situation d’isolement politique total. Mélenchon a donc tout intérêt à défendre une vision simpliste et manichéenne de la vie politique. Toutes les idées qu’il désapprouve sont « de droite ». L’économie de marché? De droite. Le libre-échange? De droite. L’équilibre budgétaire? De droite, naturellement. Le respect des traités européens? De droite.

« Communiste » : personne qui n’a pas de sang jusqu’au coude.

Les communistes n’ont « pas de sang jusqu’au coude ». Si ce n’est pas une apologie, cela y ressemble étrangement. Les crimes commis par les régimes communistes (entendons par là: les régimes se réclamant explicitement du communisme) sont aujourd’hui largement connus et abondamment documentés. L’URSS est à elle seule responsable de plus de 20 millions de morts, d’après l’historien Stéphane Courtois (Le Livre noir du communisme): déportations dans les camps du Goulag, exécutions sommaires, condamnations à mort à l’issue de procès truqués, famine des années 1930 organisée par les autorités, etc. Aux crimes soviétiques s’ajoutent ceux des autres régimes communistes: on pense, entre autres, aux Tibétains massacrés par le gouvernement communiste chinois, au génocide perpétré au Cambodge par les Khmers Rouges, ou au gouvernement nord-coréen qui affame son peuple. Les communistes français ne sont pas responsables de ces crimes, mais ils en ont été les complices, en prenant la défense des régimes qui les ont commis. Pourquoi Monsieur Mélenchon ferme-t-il les yeux sur tant d’horreurs? Il n’y a qu’une seule explication possible. Jean-Luc Mélenchon est  un « crypto-communiste »: il a les idées d’un communiste, sans en avoir l’étiquette ni le look. Il défend un projet de société fondé sur la rupture avec le capitalisme, sur le dirigisme économique et sur la stigmatisation du patronat. Il s’est allié au Parti Communiste dans le cadre du « Front de Gauche », et les communistes ont soutenu sa candidature à la présidentielle de 2012. Ainsi, pour ne pas froisser une partie de son électorat et certains de ses amis communistes, Monsieur Mélenchon se garde bien de condamner ouvertement les crimes des régimes communistes, et cherche plutôt à les minimiser, voire à les ignorer. Quand un leader d’extrême droite minimise les crimes nazis, il est poursuivi en justice. Mais quand Mélenchon nie les crimes communistes, il est applaudi.

« Cuba » : pays qui n’est pas une dictature.

Selon Monsieur Mélenchon, Cuba n’est pas une dictature, et les Cubains « choisissent librement leurs affaires ».  Inutile de revenir, ici, sur toute l’histoire du régime castriste, régime qui, jusqu’à la fin de la guerre froide, avait toutes les caractéristiques d’une dictature totalitaire: censure, culte de la personnalité, idéologie unique, parti unique, police politique, répression massive et systématique des opposants politiques réels ou supposés, arrestations sur simple dénonciation, exécutions sommaires, camps de concentration dans lesquels on pratiquait une « rééducation par le travail ». Depuis 1959, plus de 100.000 Cubains auraient connu les camps et plus de 15.000 Cubains auraient été fusillés. Le régime castriste s’illustra en particulier dans l’art de la torture physique et psychologique, et mena pendant des années une politique ouvertement homophobe: dans ses discours Castro dénonça l’homosexualité comme une « décadence bourgeoise », et dans les années 1960 de nombreux homosexuels (des deux sexes) furent maltraités et condamnés au travail forcé, pour la seule raison qu’ils étaient homosexuels. Il est vrai que, depuis la fin de la guerre froide, les choses ont évolué: le nombre de prisonniers politiques a diminué et les conditions de vie des prisonniers se sont améliorées. Mais il existe encore des prisonniers politiques à Cuba, la liberté d’expression est toujours inexistante, la presse est toujours muselée, Internet est censuré, de nombreux journalistes croupissent en prison. Ni Fidel Castro ni son frère Raul Castro n’ont exprimé le moindre regret, la moindre repentance pour les crimes commis pendant 60 ans au nom de la Révolution. Curieusement, dès que l’on questionne Monsieur Mélenchon sur Cuba, il ne s’attarde jamais sur l’état des libertés dans ce pays, il préfère condamner avec véhémence l’embargo américain, auquel il attribue tous les échecs économiques du régime castriste. Mais il ne faut pas tout mélanger. L’embargo est une chose, la dictature en est une autre. On peut désapprouver l’embargo américain tout en admettant que Castro soit un dictateur. Le fait que Cuba soit une dictature n’est pas une conséquence de l’embargo!

« Dette publique » : dette que l’on remboursera peut-être un jour, ou pas.

Si Monsieur Mélenchon accède au pouvoir, il dira haut et fort à tous les créanciers de la France que l’Etat ne remboursera pas sa dette. Petit rappel: la dette de l’Etat français s’élève en 2012 à 1.800 milliards d’euros (soit environ 90% de notre PIB). Réduire la dette publique est devenu un impératif vital pour le pays. L’Etat français est désormais obligé d’emprunter sur les marchés financiers pour payer les intérêts de ses précédents emprunts, et pour assurer ses dépenses de fonctionnement (payer les fonctionnaires, faire fonctionner les administrations, financer les hôpitaux, etc.). Si la France renonce à payer ses créanciers et à engager des réformes profondes pour réduire sa dette, elle ne pourra plus emprunter à qui que ce soit, et sera par conséquent dans l’incapacité de payer ses fonctionnaires, d’assurer le fonctionnement de l’Etat et de faire les investissements nécessaires à l’avenir du pays. Bref, la France sera un Etat en faillite.

« Liberté de la presse » : principe nuisible au bon déroulement des meetings du Front de Gauche.

Monsieur Mélenchon se considère comme un grand défenseur des libertés démocratiques. Néanmoins, sa conception de la liberté de la presse est assez particulière. Jean-Luc Mélenchon semble avoir pris en grippe les journalistes du « Petit Journal » de Canal +. Quand une équipe du « Petit Journal » cherche à filmer une manifestation ou un meeting du Front de Gauche, les journalistes sont soit ignorés, soit carrément maintenus à l’égard comme s’ils étaient dangereux. Quand on demande des explications à Monsieur Mélenchon, il n’hésite pas à calomnier lesdits journalistes, et à dire qu’ils ne font pas un vrai travail de journaliste. Mais alors, qu’est-ce qu’un vrai travail de journaliste pour Jean-Luc Mélenchon? Eh bien, quand on est journaliste et que l’on veut faire un reportage sur un homme politique, il faut « prendre rendez-vous », et ne pas « mettre son micro sous le nez des hommes politiques ».

« Hénin-Beaumont » : terre de croisade.

Jean-Luc Mélenchon s’est auto-proclamé ambassadeur de l’antifacisme, grand pourfendeur de l’extrême droite et meilleur adversaire de Marine Le Pen. Hénin-Beaumont est devenu un symbole, une véritable terre de croisade antifasciste. Lors des législatives de 2012, Mélenchon est allé défier Marine Le Pen dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais (circonscription dans laquelle M. Mélenchon n’a jamais résidé ni exercé le moindre mandat). La lutte contre le FN est devenue un véritable fond de commerce pour Jean-Luc Mélenchon. Mais cette stratégie a-t-elle été payante? Pas vraiment. Au plan national, la cote de sympathie du FN n’a jamais été aussi élevée. Au 1er tour des législatives, au niveau national, le FN a obtenu 16% des voix et le Front de Gauche moins de 7%. A Hénin-Beaumont, Marine Le Pen est arrivée en tête au 1er tour avec 42% des suffrages, le candidat socialiste Philippe Kémel est arrivé deuxième avec 23,5%, et M. Mélenchon, qui totalisa 21% des suffrages, a été éliminé dès le 1er tour. Au 2nd tour, Philippe Kémel a obtenu de justesse la victoire, avec 50,11% des voix, face à Marine Le Pen. Monsieur Mélenchon a donc réussi l’exploit de diviser les voix de la gauche sans faire reculer celles de l’extrême droite, dans une circonscription populaire du Pas-de-Calais. Et sur le plan national, la tactique de Mélenchon a exactement le même effet: le Front de Gauche affaiblit le Parti Socialiste, mais n’affaiblit pas l’extrême droite (bien au contraire: les divisions de la gauche profitent électoralement au Front National). Cela nous montre que pour Mélenchon, la politique est une arène, un match de boxe, un spectacle, une mise en scène permanente.

« Mali » : pays dans lequel le peuple doit se libérer tout seul.

Pour Monsieur Mélenchon, l’intervention française au Mali est « discutable ». Depuis une vingtaine d’années les liens entre la France et le Mali se sont fortement resserrés, et la France soutient activement le développement du Mali. Plusieurs entreprises françaises sont installées au Mali, où elles emploient près de 3000 personnes, et contribuent à développer les réseaux de transports et de télécommunications. Le Mali a été pris d’assaut par des groupes jihadistes armés qui contrôlent encore tout le nord du pays, et qui tuent, oppriment et terrorisent la population au nom d’une idéologie criminelle. Plus globalement, ces mouvements islamistes menacent tout le Sahel, et doivent être arrêtés. L’intervention militaire de la France au Mali a été approuvée par l’Union européenne et par une résolution de l’ONU. Et ce sont les Maliens eux-mêmes qui nous ont appelés au secours. Notre intervention était donc tout à fait légitime. Devions-nous laisser des criminels démembrer le Mali, et imposer à ses habitants la Charia? Monsieur Mélenchon considère que la France n’a « aucun intérêt fondamental » à défendre au Mali: les Droits de l’Homme ne sont apparemment pas un « intérêt fondamental » à défendre. D’après le leader du Parti de Gauche, les Maliens doivent régler leurs problèmes « tous seuls », et se « libérer eux-mêmes »; la seule solution, pour Mélenchon, c’est d’aider le peuple malien à « organiser des élections ». Evidemment, la refondation d’un Etat malien stable et démocratique est à moyen terme un objectif incontournable et une condition indispensable au développement du pays. Mais la priorité des priorités était de stopper l’offensive jihadiste et d’empêcher un dépeçage du territoire malien. Ce n’est malheureusement pas en organisant des élections que l’on peut repousser des fanatiques armés qui, il faut bien le dire, ne font pas grand cas de la démocratie.

« Merkhollande »: formule magique transformant les socialistes français en ultra-libéraux.

« Merkhollande » est ce que l’on appelle un mot-valise (Merkel + Hollande). Par ce bon mot, Monsieur Mélenchon essaie de souligner une certaine proximité idéologique entre la chancelière allemande et le président français. « Après Merkozy », dit-il, « on a Merkhollande ». François Hollande, qualifié de « social-libéral », est accusé de cautionner la politique d’austérité voulue par l’Allemagne. Monsieur Mélenchon, très fier de son jeu de mots, le répète à qui mieux mieux dans ses meetings, dans la presse et sur les plateaux télé. « Merkhollande » est devenu, dans la bouche de Mélenchon, une sorte d’incantation. Et à force d’entendre la formule magique, on finit par y croire: Hollande et Merkel, c’est la même chose! Tous les deux sont des ultra-libéraux anti-sociaux qui veulent étouffer les pays les plus fragiles de la zone euro en leur imposant des réformes budgétaires stupides! Pourtant, François Hollande et Angela Merkel n’ont pas la même vision de l’Europe. Hollande plaide pour une politique de relance au niveau européen et pour des « euro-obligations » visant à secourir les pays surendettés de la zone euro. Angela Merkel est, quant à elle, hostile aux euro-obligations, elle refuse toute mutualisation de la dette car à ses yeux cela serait une incitation au laxisme et une pénalisation des Etats financièrement sains. Après l’élection de François Hollande, les relations entre le nouveau président français et la chancelière allemande se sont tendues, et leurs désaccords se sont exacerbés. Les divergences entre Merkel et Hollande sont donc peu négligeables, contrairement à ce que veut faire croire Monsieur Mélenchon. En réalité, Hollande essaie simplement d’honorer les règles budgétaires que tous les Etats européens se sont engagés à respecter. En effet, les traités européens fixent un certain nombre de règles budgétaires indispensables à la survie de la zone euro: le déficit annuel ne doit pas dépasser 3% du PIB, et la dette publique ne doit pas dépasser 60% du PIB. Aujourd’hui, la France ne respecte aucun de ces deux critères, et doit impérativement réduire sa dette. A quoi bon signer des traités et fixer des règles communes, si chaque Etat-membre peut ensuite se dispenser de les appliquer? Petite précision: ces critères budgétaires ont été établis en 1992 par le Traité de Maastricht. A l’époque, Jean-Luc Mélenchon avait défendu ce traité.

« Papandréou »: un « malheureux », un « lâche », un « dégonflé ».

Ce sont bien ces mots méprisants que Monsieur Mélenchon a utilisés pour qualifier l’ancien Premier Ministre grec Georges Papandréou. Ce faisant, le leader du Parti de Gauche a prouvé à tout le monde qu’il avait le sens de la diplomatie d’un véritable homme d’Etat. Mais qu’a-t-il fait, ce Papandréou, pour être insulté de la sorte? Premier ministre d’un pays en faillite miné par la fraude fiscale et par des années de laxisme budgétaire, Papandréou a reconnu la nécessité de faire des réformes structurelles profondes pour sortir la Grèce de la crise, et pour la maintenir dans la zone euro. Ces réformes étaient la contre-partie d’un plan d’aide de plusieurs dizaines de milliards d’euros, accordé par l’Union européenne et le FMI. Papandréou a donc choisi de rester dans la zone euro. Qu’aurait fait Monsieur Mélenchon à sa place? Aurait-il demandé à l’Union européenne une aide financière sans aucune contre-partie? Ou serait-il sorti de la zone euro, après avoir envoyé paître ses partenaires européens? On ne sait pas. Mais il aurait certainement trouvé une solution miraculeuse pour sortir la Grèce de la crise.

« Tibétains » : peuple représentant une sérieuse menace pour le gouvernement chinois.

Jean-Luc Mélenchon aime beaucoup la Chine communiste. Quand on l’interroge sur la répression sanglante menée au Tibet par la République Populaire de Chine, il ne condamne pas le gouvernement chinois, il n’exprime ni solidarité ni compassion vis-à-vis du peuple tibétain, et affirme clairement qu’il n’a pour les Tibétains aucune sympathie. Pourquoi une telle indifférence face au drame tibétain? Premier argument avancé par M. Mélenchon: les moines tibétains sont partisans d’un « Etat théocratique ». Donc, pour Jean-Luc Mélenchon, le fait que le Dalaï Lama défende un Etat théocratique justifie que l’on soit indifférent aux souffrances des Tibétains. Deuxième argument de M. Mélenchon: les Tibétains se sont insurgés contre le gouvernement chinois dans les années 1950. Mais Monsieur Mélenchon oublie de préciser que cette révolte était une protestation contre l’arrivée des troupes chinoises au Tibet et contre les réformes brutales imposées par le gouvernement chinois. Monsieur Mélenchon oublie aussi de préciser que l’insurrection tibétaine a été réprimée dans un bain de sang par l’armée chinoise, poussant le Dalaï Lama à s’exiler en Inde. Troisième argument de M. Mélenchon: ce sont les réformes communistes qui ont aboli le servage au Tibet. Le discours de Jean-Luc Mélenchon est donc exactement le même que celui de la propagande chinoise: les Tibétains sont présentés comme un peuple d’arriérés auxquels les communistes chinois ont apporté le « progrès ». C’est donc au nom du « progrès » que les Chinois ont massacré des Tibétains. Rappelons tout de même que les réformes communistes ont entraîné au Tibet une famine qui a tué plusieurs dizaines de milliers de personnes en l’espace de 3 ou 4 ans: tel fut le « progrès » apporté par les communistes. Quatrième argument de Monsieur Mélenchon: le Tibet est une province chinoise, qui représente 25% de la superficie totale de la Chine; l’indépendance du Tibet entraînerait donc un démembrement du territoire chinois. Cela signifie donc qu’un gouvernement a le droit d’utiliser la violence et de bafouer les Droits de l’Homme pour éviter qu’une province ne prenne son indépendance (avec le même raisonnement, on pourrait justifier de nombreux massacres, comme ceux perpétrés par Milosevic au Kosovo). Contrairement à ce que semble penser M. Mélenchon, le Tibet n’a pas toujours été une province chinoise: il a longtemps été un Etat indépendant, et n’est devenu un protectorat chinois qu’au XVIIIème siècle. Dans la Chine impériale, les Tibétains jouissaient d’une grande autonomie. A partir de 1950, l’Armée populaire de libération, bras armé des communistes chinois, a occupé le Tibet et imposé à ses habitants des réformes radicales, remettant en cause l’autonomie dont bénéficiait cette province: les terres ont été collectivisées; des dizaines de milliers de colons et de militaires chinois appartenant à la majorité Han ont été installés au Tibet; lors de la Révolution Culturelle (dans les années 1960) les Gardes Rouges ont massacré des moines, détruit et pillé de nombreux lieux de culte et remplacé les bouddhas par des portraits de Mao; pendant 60 ans l’histoire du Tibet ne fut qu’une succession de soulèvements écrasés dans le sang par l’armée chinoise. Des dizaines de milliers de Tibétains ont été tués, et des centaines de milliers ont été déportés et internés dans des camps, ou condamnés aux travaux forcés.