L’école du nivellement par le bas

N. Vallaud Belkacem.

C’est désormais officiel : la droite n’a plus le monopole de la « guerre contre l’intelligence ». La politique éducative désastreuse de l’actuel gouvernement nous montre que la gauche française, au nom d’une idéologie égalitariste archaïque, a clairement fait le choix du nivellement par le bas et de l’inculture généralisée. Le ministère de l’Education Nationale cherche en effet à démanteler les dispositifs et les enseignements jugés trop élitistes. Première cible attaquée : les notes. Najat Vallaud-Belkacem fait l’éloge de « l’école sans notes » et souhaite encourager l’évaluation dite « bienveillante ». La ministre s’est d’ailleurs montrée particulièrement réceptive au rapport que lui a remis fin 2014 le Conseil Supérieur des Programmes et qui préconise la suppression des moyennes chiffrées, jugées « artificielles » et « stressantes ».

Il existe à gauche, notamment chez certains syndicats enseignants, un puissant courant pédagogique égalitariste qui rêve depuis longtemps d’en finir avec les notes : la notation chiffrée est de plus en plus critiquée, on l’accuse de « favoriser » les bons élèves au détriment des autres et, ce faisant, de contribuer à la « reproduction des élites ». Cette vieille idéologie égalitariste antibourgeoise aux relents bourdieusiens a encore de fervents partisans, bien qu’elle soit déjà en partie responsable de la faillite de notre système éducatif. Soyons lucides : les notes ne sont pas la cause de l’échec scolaire. L’évaluation n’a pas à être « bienveillante » : elle doit être juste et objective. Les notes permettent aux élèves de se situer les uns par rapport aux autres et de mesurer leurs progrès. Elles permettent également de valoriser les élèves méritants. Une fois les notes supprimées, l’évaluation n’aura plus d’autre objectif que de « valider » des compétences. Dès lors, plus rien n’encouragera l’élève à se dépasser pour donner le meilleur de lui-même. Plus rien ne permettra de valoriser les élèves les plus performants et les plus méritants. Il est vrai que le système scolaire à la française est souvent considéré comme inadapté aux élèves en difficulté. Evidemment, l’école ne doit pas être faite uniquement pour les bons élèves. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse : l’école ne doit pas se faire contre les bons élèves ! A force de vouloir niveler l’enseignement par le bas, on finit par saper le fondement même de l’école républicaine : la méritocratie.

Mais ce n’est pas tout. La réforme du collège présentée en mars 2015 par la Ministre de l’Education Nationale prévoit la suppression des classes bi-langues et des sections internationales et européennes, au motif que ces classes permettent aux parents de contourner facilement la carte scolaire… Il s’agit d’un choix absurde, qui va priver les élèves d’un enseignement d’excellence offrant une ouverture particulièrement riche sur l’Europe et l’international. La réforme du collège menace également l’enseignement du latin et du grec puisqu’elle prévoit la disparition de ces deux langues en tant qu’options au collège : les langues anciennes deviendraient alors un « enseignement de complément », avec des horaires diminués. De plus, le latin et le grec ne seraient plus inscrits dans les grilles horaires des établissements : les chefs d’établissement souhaitant maintenir cet enseignement seraient donc obligés de prélever des heures sur leur marge d’autonomie. Pourquoi cette réforme ? Selon le ministère, le latin et le grec seraient devenus des « niches éducatives » réservées à une élite, et instrumentalisées par certains parents pour contourner la carte scolaire et envoyer leurs enfants dans de « bons » établissements. On marche sur la tête…

Le latin et le grec, des enseignements élitistes ? Cette accusation est aussi absurde qu’injuste. Le latin et le grec sont des luxes démocratiques : ce sont des enseignements d’excellence accessibles gratuitement à des élèves issus de milieux défavorisés qui, sans l’école, ne seraient sans doute jamais allés à la rencontre des langues anciennes. En outre, ces langues sont au fondement même de notre civilisation et de notre culture humaniste. De nombreux politiques, intellectuels et universitaires ont protesté contre la remise en cause des langues anciennes au collège. François Bayrou, président du MoDem et lui-même ancien Ministre de l’Education Nationale, a critiqué avec virulence une réforme qu’il qualifie de « criminelle » et qui, selon lui, porte atteinte à l’égalité des chances. « La connaissance s’exprime et se reçoit au travers de la langue. Il n’y a rien de plus précieux, pour recevoir une langue, pour découvrir une langue, pour savoir ce que les mots veulent dire, pour être respecté, que d’apprendre que les langues ont une histoire, des racines. (…) La décision qui a été prise par le gouvernement est très simple : désormais ces enseignements précieux, ces clés qui ouvrent les portes, seront réservés aux seuls privilégiés, aux leçons particulières et aux établissements privés », a déclaré François Bayrou dans les colonnes du Figaro le 12 avril.

Marc Fumaroli, historien et professeur des universités, a publié dans le Figaro en mars 2015 une longue tribune dans laquelle il prend la défense des langues anciennes et dénonce les « fantasmes égalitaristes » de l’Education Nationale : « Habillage scientifique d’une jalousie sociale fantasmée, l’idéologie égalitariste semble ignorer le rôle que peut jouer la culture classique dans l’ascension sociale de jeunes gens nés défavorisés. (…) L’apprentissage et la maîtrise du latin et du grec ouvrent aux jeunes esprits des perspectives dont les prive la culture exclusive de l’immédiat et de l’utile. Messagères d’un monde lointain, ces langues ouvrent l’esprit à la différence et à la ressemblance avec d’autres mondes que le nôtre. Si l’Europe a été la partie du monde la plus inventive, la plus dégagée des routines, la plus novatrice, la plus curieuse de tout ce qui est humain, si elle a inventé l’humanité plurielle qu’il nous faut sauver de la haine jalouse que lui portent les nouveaux barbares, c’est que, depuis la chute de l’Empire gréco-romain jusqu’à nous, l’éducation des Européens a été fondée sur une comparaison critique incessante entre l’expérience antique et l’expérience moderne. Ce dialogue incessant et fécond avec les vestiges les plus surprenants du passé est un exemple unique. Il n’a rien perdu de son pouvoir de mûrir les esprits. »

D’après Marc Fumaroli, la remise en cause du latin et du grec ne procède pas seulement d’une idéologie égalitariste, mais également d’un « utilitarisme à courte vue » qui tend à subordonner le contenu des enseignements aux besoins économiques. Les langues anciennes sont considérées comme des enseignements superflus parce qu’elles ne correspondent pas aux besoins des entreprises. Cette dérive utilitariste de l’école est, malheureusement, acceptée par une bonne partie des responsables politiques actuels et encouragée par l’Union européenne et l’OCDE. Pourtant, même d’un point de vue économique, l’éviction des langues anciennes est un choix tout à fait contestable à long terme car, comme le souligne Marc Fumaroli, la disparition programmée d’un vivier de latinistes et d’hellénistes dans le secondaire menace en France l’avenir même des sciences humaines, alors que ces sciences prospèrent dans les universités américaines. Dans un contexte de mise en concurrence des universités et des chercheurs du monde entier, est-il intelligent de sacrifier le latin et le grec, qui sont le fondement de plusieurs disciplines universitaires dans lesquelles la France a toujours été brillante ?

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Faut-il supprimer les notes à l’école?

N. Vallaud-Belkacem.

Le CSP (Conseil Supérieur des Programmes) vient de remettre à Najat Vallaud-Belkacem un rapport de onze pages prônant l’abandon des notes chiffrées à l’école: ce rapport, qui accuse les notes de « stresser les élèves », préconise la suppression des moyennes (jugées « artificielles ») et la mise en place d’une nouvelle échelle d’évaluation comportant quatre à six « niveaux de maîtrise ». Par ailleurs, la ministre de l’Education Nationale a récemment visité un collège « sans notes » à Vic-Fezensac, dans le Gers. Dans ce collège, on pratique l’évaluation dite « bienveillante » (comme si le fait de noter les élèves était une pratique malveillante): les compétences sont évaluées en « rouge » (non-acquis) ou en « vert » (acquis). Les notes ont disparu dans les classes de sixième, cinquième et quatrième, et ne réapparaissent que sur les bulletins trimestriels de troisième pour l’orientation, mais sont générées automatiquement par un logiciel à partir du « pourcentage de rouge et de vert » de l’élève.

Quand un système est en crise, il faut trouver un responsable. Les membres du CSP l’ont trouvé: ce sont les notes. La notation décimale est accusée de tous les maux. Le manque de motivation des élèves, le décrochage scolaire, les difficultés d’apprentissage, le stress et la phobie scolaire: tout cela, c’est à cause des notes, évidemment. Il faut être bien naïf pour s’imaginer que la disparition des notes résoudra tous ces problèmes. Comme le répètent fort justement les détracteurs de l’école sans notes, ce n’est pas en cassant le thermomètre que l’on fait disparaître la fièvre… Le rapport du CSP est un rapport idéologique, qui prétend révolutionner en dix pages les pratiques pédagogiques et les méthodes d’évaluation. Quant au collège de Vic, les résultats positifs que les enseignants attribuent à leur nouveau système d’évaluation ne prouvent pas que ce système soit bénéfique pour tous les élèves, et généralisable à tous les établissements: ce collège est une petite structure de 270 élèves, située dans une petite commune tranquille du Gers. Les problématiques y sont très différentes de celles que l’on peut rencontrer dans un gros collège privilégié de centre-ville ou dans un collège difficile situé en zone prioritaire.

Les élèves ne critiquent pas les notes. Ils n’aiment pas les mauvaises notes (ce qui est assez naturel) mais adorent les bonnes notes. Si la mauvaise note peut parfois être vécue comme une punition, la bonne note est une récompense appréciée de l’élève. Les notes sont formatrices, elles aident l’élève à mesurer ses progrès et à se situer par rapport aux autres élèves de sa classe. L’évaluation n’a pas à être « bienveillante », elle doit avant tout être juste et objective. La note n’est pas arbitraire si elle est fondée sur des critères d’évaluation clairs et sur un barème précis. On peut évaluer des compétences sans pour autant supprimer les notes. Les épreuves de bac sont notées sur 20, et les élèves doivent être habitués le plus tôt possible au système de notation décimale. Supprimer la note à l’école, c’est rendre encore plus difficile le passage au collège. Et supprimer la note au collège, c’est rendre plus difficile le passage au lycée.

Certains reprochent à la notation chiffrée de mettre en compétition les élèves, mais l’émulation n’est pas un mal en soi. Au contraire, elle peut être stimulante pour les élèves. Le monde dans lequel nous vivons est un monde où la compétition est omniprésente: une fois sortis du système scolaire, les élèves vont être constamment évalués, notés, classés, dans l’enseignement supérieur comme dans le monde du travail. Pourquoi la compétition devrait-elle être chassée de l’école? On accuse la notation chiffrée d’être « élitiste », mais c’est le système éducatif dans sa globalité qui est élitiste, et non la notation. Aujourd’hui, on sait très bien que les élèves issus de milieux défavorisés ont beaucoup moins de chances que les autres de réussir les concours d’entrée aux grandes écoles: en supprimant les notes à l’école et au collège, on risque d’aggraver ce problème, en creusant le fossé entre l’école (qui doit être « bienveillante ») et l’enseignement supérieur (qui est élitiste).

De plus, il est idiot de vouloir remplacer la notation décimale par d’autres systèmes qui, in fine, auront la même fonction et les mêmes effets. Que l’on opte pour une échelle de « niveaux », de lettres (comme aux Etats-Unis) ou de couleurs, cela revient au même: dans tous les cas, on classe, on hiérarchise les élèves. Pour les élèves les plus stressés, la couleur ou le « niveau » seront tout aussi anxiogènes que la note. Toute cette histoire n’est qu’une usine à gaz idéologique. Quand on parle de la suppression des notes, on ne parle pas des vrais problèmes: le recrutement des enseignants, les effectifs pléthoriques dans les classes, les élèves qui entrent au collège sans maîtriser la lecture et l’écriture, la dévalorisation de l’enseignement professionnel, etc.