Entorse à la laïcité

Palais Bourbon (Assemblée nationale).

Si à peu près tout le monde, en France, adhère à la laïcité en tant que principe garantissant la neutralité religieuse des pouvoirs publics, le consensus disparaît chaque fois qu’il faut résoudre un problème concret relatif à la place des religions dans la société, qu’il s’agisse des signes religieux à l’école, des crèches de Noël dans les lieux publics ou du financement des édifices cultuels. C’est pourquoi, dans ce domaine, les décisions politiques sont toujours le fruit de compromis délicats, souvent imparfaits mais nécessaires pour préserver l’esprit de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat.

Depuis 2016 et la loi Sapin 2 sur la « transparence dans la vie publique », les associations religieuses avaient l’obligation, comme tout lobby, de transmettre à la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique des informations détaillées sur leurs relations et leurs rencontres avec des responsables politiques. Or, dans la nuit du 26 au 27 juin, les députés ont adopté un article de loi controversé qui retire les associations religieuses de la liste des lobbies. Désormais, donc, les associations cultuelles ne seront plus considérées comme des « groupes de défense d’intérêts » aux yeux de la loi et n’auront plus de comptes à rendre sur les liens qu’elles entretiennent avec des parlementaires. L’article en question a scandalisé la gauche et divisé la majorité elle-même : plusieurs députés macronistes, dont Barbara Pompili, Jean-Louis Touraine et Aurore Bergé, ont soutenu sans succès un amendement pour maintenir les associations religieuses dans la liste des lobbies.

Officiellement, l’objectif de l’article 38 du « projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens » est d’établir des relations plus sereines entre les pouvoirs publics et les organisations religieuses. Faut-il y voir une atteinte à la laïcité ? Rien, dans ce texte, ne remet explicitement en cause le principe de séparation des Eglises et de l’Etat instauré par la loi de 1905 et garanti par la Constitution. Cela dit, en retirant les associations cultuelles de la liste des lobbies, le texte du gouvernement accorde à ces associations un traitement de faveur par rapport aux autres organisations susceptibles d’influencer les parlementaires : voilà pourquoi il y a ici une entorse au principe de laïcité ou, du moins, une forme d’accommodement qui pose problème.

Les défenseurs de l’article 38 justifient ce traitement de faveur en affirmant que les associations religieuses défendent « l’intérêt général » et non des intérêts particuliers comme les autres lobbies. Certes, quand les religions interviennent dans le débat public sur des questions éthiques, elles le font au nom de valeurs qu’elles considèrent comme universelles telles que la dignité humaine ou la défense de la vie. Mais les associations religieuses défendent aussi leurs propres intérêts et leur propre doctrine. Quand des organisations catholiques cherchent à combattre le mariage pour tous ou l’extension de la PMA, elles le font pour défendre leur conception particulière de la famille et de la procréation. Or, être laïque, c’est justement considérer que l’intérêt général ne doit jamais se confondre avec des valeurs ou des idéaux religieux.

L’article 38 du projet de loi de confiance entre l’administration et les citoyens a rouvert un débat empoisonné (et anachronique) sur la place des religions dans la société française. Il a remis en cause l’équilibre législatif qui avait été trouvé en 2016, à l’issue de longs débats parlementaires, lors du vote de la loi Sapin 2. Le compromis de 2016 était satisfaisant : je regrette que le gouvernement ait voulu tout remettre à plat, sous la pression de quelques organisations religieuses influentes et avec la bénédiction de la droite catholique. Bien que le courant centriste auquel j’appartiens soit issu de la démocratie-chrétienne et demeure très attaché à la possibilité d’un dialogue serein entre la puissance publique et les religions, je considère que la laïcité est un principe non négociable et qu’il faut se garder de toute décision susceptible d’en affaiblir la portée. Face à la montée de l’intolérance, du fondamentalisme religieux et des discours de haine, la France a plus que jamais besoin de réaffirmer la laïcité comme principe républicain fondamental, une laïcité stricte et sans ambiguïtés qui tire toute sa force de sa simplicité même.

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Michel Onfray: de l’athéisme philosophique à l’antichristianisme de bazar

Michel Onfray.

Le philosophe Michel Onfray revendique depuis longtemps un athéisme militant qu’il a même érigé en doctrine philosophique dans son Traité d’athéologie paru en 2005. Mais l’athéisme de Michel Onfray n’est pas une simple négation de l’existence de Dieu : il revêt la forme d’une critique virulente et radicale des religions monothéistes. Entendons-nous bien : la liberté de critiquer les religions est évidemment une liberté précieuse qu’il faut défendre avec vigueur face au fanatisme et à l’obscurantisme. Mais il vaut mieux le faire avec de bons arguments, surtout lorsqu’on est un intellectuel influent et médiatique. Or, l’acharnement avec lequel Michel Onfray s’en prend aux religions monothéistes n’est pas très philosophique. Dans son Traité d’athéologie, Onfray avait déjà dressé un portrait caricatural du christianisme, du judaïsme et de l’islam en se fondant sur des amalgames et des contre-sens historiques plus ou moins grossiers. Le philosophe a récidivé en 2017 avec son livre Décadence, une volumineuse diatribe de 600 pages contre les religions monothéistes, plus particulièrement contre le christianisme : manipulant des textes anciens qu’il ne maîtrise pas, déformant la pensée d’auteurs chrétiens qu’il connaît mal, Michel Onfray falsifie la réalité historique pour tenter de justifier sa haine de la religion chrétienne.

Michel Onfray conteste par exemple l’historicité de Jésus : d’après le philosophe, Jésus de Nazareth ne serait qu’un prophète imaginaire et non un personnage ayant réellement vécu. Cette vieille théorie, parfois qualifiée de « mythiste », est apparue à la fin du XVIIIe siècle et a connu un certain succès en Europe jusqu’aux années 1930. Elle se fonde sur une critique radicale des textes anciens : les « mythistes » considèrent en effet qu’aucune des sources écrites mentionnant Jésus de Nazareth n’est fiable. Michel Onfray cite quelques auteurs appartenant à ce courant de pensée, tels que l’historien français Prosper Alfaric qui publia dans l’entre-deux-guerres plusieurs articles sur le problème de l’existence de Jésus. Mais les références bibliographiques de Michel Onfray sont périmées : depuis les années 1930, la recherche sur le christianisme ancien a beaucoup progressé. La théorie « mythiste » que défend Michel Onfray ne reflète pas du tout l’état des connaissances actuelles ! Quoi qu’en dise Michel Onfray, le débat sur l’historicité de Jésus est tranché depuis longtemps par le monde universitaire : tous les historiens spécialistes du christianisme ancien, quelles que soient leurs croyances religieuses, s’accordent aujourd’hui sur le fait qu’un prédicateur nommé Jésus a vécu en Palestine au début du Ier siècle et qu’il est mort crucifié à Jérusalem.

En fait, Jésus est l’un des personnages les mieux documentés de toute l’Antiquité : peu d’hommes ont laissé autant de traces que lui dans les textes anciens, et cela semble d’autant plus exceptionnel que Jésus lui-même n’a rien écrit. Il existe de nombreux personnages de l’Antiquité qui sont beaucoup moins bien documentés que Jésus et dont personne, pourtant, ne songerait à nier l’existence : a-t-on déjà essayé de prouver que Socrate ou Spartacus n’avaient pas existé ? Non, car il n’y a aucune raison sérieuse de nier leur existence. De même, il n’y a aucune raison sérieuse de mettre en doute l’existence de Jésus, à moins de basculer dans une forme de négationnisme aveugle. Evidemment, cela ne veut pas dire que tous les faits rapportés dans les évangiles sont vrais sur le plan historique ! Les évangiles doivent être analysés de façon scientifique, comme n’importe quel autre texte de l’Antiquité : le travail de l’historien consiste justement à étudier et à confronter les sources afin de « faire le tri » entre les informations qui sont historiquement fiables et celles qui ne le sont pas. C’est pour cela que les historiens spécialistes du christianisme ancien distinguent le « Jésus historique » du « Jésus de la tradition ». Le « Jésus de la tradition » est une construction, un mythe forgé par la foi et la tradition chrétienne : certains épisodes de sa vie, certaines de ses paroles et certains traits de sa personnalité ne peuvent pas être attestés historiquement. Le « Jésus historique », en revanche, est un personnage bien réel dont l’existence est attestée par un grand nombre de sources, principalement chrétiennes mais également juives et païennes. La plupart des textes anciens qui nous renseignent sur le « Jésus historique » ont d’ailleurs pu être authentifiés et datés par les historiens avec une marge d’incertitude relativement faible.

Si Michel Onfray se contentait de rouvrir un vieux débat folklorique sur l’historicité de Jésus, il n’y aurait pas de quoi s’émouvoir outre mesure. Mais l’auteur de Décadence va beaucoup plus loin. Aveuglé par sa haine du christianisme, le philosophe multiplie les erreurs d’interprétation sur les textes du Nouveau Testament et les écrits des Pères de l’Eglise : Michel Onfray cherche en effet à démontrer que la religion chrétienne aurait, dès l’origine, véhiculé un message intolérant, misogyne et antisémite prônant la violence et annonçant déjà tous les crimes commis au nom de l’Eglise pendant 2000 ans ! Les allégations de Michel Onfray sur l’antisémitisme supposé des premiers chrétiens sont particulièrement révélatrices de la façon dont le philosophe malmène les textes anciens pour leur faire dire ce qu’ils ne disent pas. Onfray pense que l’antisémitisme trouve ses origines dans la littérature chrétienne des premiers siècles, en particulier chez les Pères de l’Eglise, c’est-à-dire les auteurs chrétiens dont les écrits ont contribué à forger la doctrine de l’Eglise. Mais cette théorie pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, Michel Onfray semble confondre l’antisémitisme (qui désigne la haine des juifs en tant que peuple ou en tant que « race ») avec l’antijudaïsme (qui est une hostilité envers la religion juive). Si l’on trouve effectivement dans le christianisme ancien les traces d’un antijudaïsme plus ou moins marqué, parler d’antisémitisme chez les premiers chrétiens est en revanche anachronique. En outre, Michel Onfray oublie que les premiers chrétiens se considéraient eux-mêmes comme juifs et que la séparation entre judaïsme et christianisme s’est opérée de façon progressive entre la fin du Ier et la fin du IIe siècle, période pendant laquelle s’est développé un débat fécond entre les pharisiens et les chrétiens.

Pour étayer sa théorie sur les origines chrétiennes de l’antisémitisme, Michel Onfray s’appuie sur des citations tronquées et mal interprétées qui, une fois sorties de leur contexte, peuvent donner au lecteur non averti l’impression qu’il existe un antisémitisme virulent chez les Pères de l’Eglise là où, en réalité, il faut simplement voir les traces d’une polémique entre intellectuels juifs et chrétiens. Des auteurs comme Tertullien, Origène et Augustin ne sont pas antisémites, mais leurs œuvres comportent effectivement des critiques du judaïsme portant sur divers aspects doctrinaux et rituels. Le seul auteur chrétien de l’Antiquité chez qui l’on trouve des charges violentes et haineuses contre les juifs est Jean Chrysostome, un évêque du IVe siècle que Michel Onfray ne manque pas de citer comme exemple. Mais les homélies antijuives de Jean Chrysostome doivent être replacées dans leur contexte ! Quand il les prononce, l’auteur officie en tant que prêtre dans la cité d’Antioche, où chrétiens et juifs entretiennent d’excellentes relations et où de nombreux chrétiens continuent de fréquenter la synagogue et de pratiquer certains rites juifs tels que la circoncision : on les appelle les chrétiens « judaïsants ». Les homélies de Jean Chrysostome s’adressent en fait aux chrétiens « judaïsants » d’Antioche, que l’auteur cherche à éloigner du judaïsme. Quoi qu’il en soit, la virulence des diatribes antijuives de Jean Chrysostome est une exception dans la littérature chrétienne des premiers siècles : réduire toute la pensée chrétienne antique aux vociférations antijuives de Jean Chrysostome relève d’une généralisation abusive et d’une simplification inexcusable. De plus, contrairement à ce qu’affirme Michel Onfray, les juifs de l’Empire romain n’ont pas été persécutés par les empereurs chrétiens : ces derniers ont simplement cherché à limiter l’influence du judaïsme dans la société romaine, tout comme ils ont cherché à limiter l’influence du paganisme. D’ailleurs, aux IVe et Ve siècles, près d’une dizaine de lois impériales garantissent la liberté de culte pour les juifs et protègent la vie des citoyens juifs de l’Empire romain, mais cela, Michel Onfray ne le mentionne jamais dans ses livres.

Il serait fastidieux d’énumérer toutes les élucubrations de Michel Onfray sur Jésus, Paul de Tarse, l’empereur Constantin et bien d’autres aspects du christianisme ancien. C’est pourquoi nous recommandons vivement la lecture d’un excellent ouvrage intitulé Michel Onfray au pays des mythes, dans lequel Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’université Paris IV Sorbonne, déconstruit méthodiquement toutes les contre-vérités assenées par Michel Onfray sur le christianisme. L’antichristianisme de Michel Onfray n’est qu’un antichristianisme de bazar qui se fonde, en grande partie, sur une méconnaissance des sources et des auteurs chrétiens de l’Antiquité. Faire de l’histoire, c’est appréhender la complexité du passé : Michel Onfray, lui, réécrit l’histoire en la simplifiant et en la caricaturant jusqu’à l’extrême. Mais la réalité historique est infiniment plus complexe et plus nuancée que les fantasmes de Michel Onfray. On ne s’improvise pas historien.