La mort des Guignols

« PPD », présentateur historique des Guignols.

Canal+ vient d’annoncer la fin des Guignols de l’Info. Cette annonce n’a rien de surprenant étant donné la chute des audiences de l’émission depuis l’arrivée de Vincent Bolloré à la tête du groupe Canal+. Les Guignols étaient sur le point de fêter leur trentième anniversaire.

C’est en 1988 que furent créées Les Arènes de l’Info, rebaptisées Les Guignols de l’Info deux ans plus tard. Les célèbres marionnettes se sont imposées dans les années 90 comme un programme emblématique de « l’esprit Canal », ce style irrévérencieux et décalé qui a largement contribué au succès de la chaîne cryptée. Pendant près de 30 ans, tous les soirs de la semaine, les Guignols ont « maltraité » l’actualité avec une grande liberté de ton. Le célèbre journal satirique présenté par « PPD », caricature de Patrick Poivre d’Arvor, a connu un immense succès grâce aux voix d’Yves Lecoq, Daniel Herzog et Nicolas Canteloup, et grâce aux textes de Jean-François Halin, Benoît Delépine et Bruno Gaccio. Certains sketchs des Guignols ont marqué leur époque : Johnny et sa « boîte à coucou », Jacques Chirac dans son costume de « Super Menteur », Richard Virenque et ses piqûres, sans oublier Monsieur Sylvestre et la « World Company », puissante multinationale symbolisant les dérives du capitalisme globalisé.

La caricature est une tradition française et les Guignols faisaient partie du patrimoine national. Il y avait dans les Guignols un peu de Charlie Hebdo et de Canard Enchaîné, un peu de Moisan et d’Honoré Daumier, un peu de cette verve satirique et de cette impertinence qui sont, depuis Voltaire, indissociables du génie français. Mais surtout, les Guignols étaient un véritable contre-pouvoir. Ils s’emparaient de tous les sujets. Ils tapaient allégrement sur tout le monde : les politiques, les religions, les chanteurs populaires, les jeunes de banlieue, les grands patrons, les sportifs, la téléréalité, etc. Les Guignols tournaient toute l’actualité en dérision mais ils nous faisaient aussi réfléchir sur les affres du temps présent.

Disons les choses clairement : Bolloré a tué les Guignols. Il a tout fait pour casser la popularité des fameuses marionnettes. L’émission est d’abord passée en crypté, les auteurs ont été remplacés, le format et l’horaire ont été modifiés plusieurs fois et « PPD » a été mis au placard. Depuis 2015, le grand patron a saccagé les derniers bastions de « l’esprit Canal » et transformé Canal+ en simple chaîne d’entertainment insipide et conformiste : après le départ de Yann Barthès et du Zapping, il était assez logique de voir disparaître les Guignols. Canal+ a définitivement cessé d’être une chaîne indépendante et impertinente. Canal+ est mort. Merci Vincent. A tchao bonsoir.

Quand Bolloré veut mettre au pas Canal +

Créée en 1984, la chaîne Canal + a fait souffler un extraordinaire vent de fraîcheur et de modernité sur la télévision française des années 80. A ses débuts, Canal + était la seule chaîne hertzienne privée et payante en France. Une partie des programmes était réservée aux abonnés, notamment le cinéma et le sport, mais les programmes gratuits (diffusés « en clair », c’est-à-dire sans cryptage) étaient la véritable vitrine de la chaîne. Le fameux « esprit Canal », c’était une certaine liberté de ton, un humour impertinent et décalé, un certain sens de la dérision et de l’irrévérence, une certaine façon de traiter l’actualité en mêlant divertissement, information et culture : c’est d’ailleurs sur Canal + qu’est né « l’info-tainment » à la française, avec l’émission culte « Nulle Part Ailleurs ». L’esprit Canal, c’était Philippe Gildas, Michel Denisot, les Nuls, les Guignols de l’Info, les « Deschiens », les parodies de Karl Zéro, les pitreries d’Antoine De Caunes et José Garcia, mais aussi des programmes « sérieux », des documentaires de qualité et des magazines d’investigation passionnants.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet esprit Canal ? Pas grand-chose depuis que Jean-Marie Messier et Vincent Bolloré sont passés par là. Le groupe Canal + est devenu un géant mondial de l’audiovisuel, mais la chaîne cryptée a perdu l’indépendance et la liberté de ton qui avaient tant contribué à son succès dans les premières années. Le « Grand Journal », qui a remplacé l’émission « Nulle Part Ailleurs », est devenu un talk show complaisant, insipide et ennuyeux, où l’on voit défiler des chroniqueurs dénués de toute impertinence. D’ailleurs, les audiences du « Grand Journal » ont chuté après le départ de Michel Denisot en 2013. Les programmes qui perpétuent l’esprit Canal se comptent maintenant sur les doigts d’une main : le « Zapping », le « Petit Journal » de Yann Barthès, le « Groland », et les Guignols de l’Info.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de Canal. Menacés de disparition au début de l’été 2015, les « Guignols » ont été sauvés in extremis, mais les auteurs historiques ont été remplacés par des petits nouveaux, et l’émission sera désormais réservée aux abonnés : cette décision de Vincent Bolloré, président de Vivendi (la société-mère du groupe Canal +), est un coup dur pour les fans et risque d’accélérer la baisse des audiences de la chaîne. Vincent Bolloré a également fait parler de lui cet été en interdisant la diffusion d’un documentaire sur l’évasion fiscale : ce documentaire mettait en cause le Crédit Mutuel, dont le président, Michel Lucas, est un ami personnel de Vincent Bolloré. Il existe un mot pour désigner ce genre de pratiques : censure.

Bolloré fait partie de ces grands industriels français qui, à l’instar de Xavier Niel, Francis Bouygues ou Arnaud Lagardère, ont choisi d’investir dans les médias en rachetant des groupes de presse ou des chaînes de télévision. Cette stratégie n’a en soi rien de scandaleux, elle permet de développer les médias français et contribue au rayonnement de la France dans le monde. Mais les médias ne sont pas des produits comme les autres. N’oublions jamais que l’indépendance des médias et le pluralisme de la presse sont des conditions indispensables à la démocratie. Hélas, Canal + n’est plus un média indépendant et joue de moins en moins son rôle de contre-pouvoir. En menaçant de supprimer les Guignols, en lissant les émissions jugées trop irrévérencieuses et en interdisant la diffusion de programmes susceptibles de froisser quelques puissants amis, Vincent Bolloré n’est-il pas en train de « mettre au pas » la rédaction de Canal + ? Si tel est vraiment son objectif, Bolloré pourrait bien réussir son coup. Mais dans le monde de l’audiovisuel, c’est le public qui décide : les téléspectateurs ne doivent pas sous-estimer le pouvoir qu’ils ont quand ils boycottent massivement une émission. Si l’audience des programmes saccagés par Vincent Bolloré s’effondre, les derniers bastions de « l’esprit Canal » seront peut-être sauvés. Peut-être.

V. Bolloré.