Quelques outils pour penser un capitalisme plus écologique

Parce qu’il encourage la surexploitation des ressources et la surconsommation, le système capitaliste semble difficilement compatible avec l’écologie. Nous savons désormais que si les pays industrialisés ne parviennent pas à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre, la planète pourrait devenir inhabitable avant la fin du XXIe siècle ; or, notre modèle économique a une responsabilité directe dans le dérèglement climatique. Le temps est-il venu de rompre avec le capitalisme pour sauver la planète ? Pas si sûr. Car nous ne devons pas sous-estimer la capacité du système capitaliste à rebondir et à surmonter ses propres contradictions : dans le passé, le capitalisme a déjà survécu à des crises majeures qui menaçaient de l’anéantir. Les débats actuels sur l’avenir du capitalisme rappellent ceux qui ont suivi la crise de 1929 : la Grande Dépression fut une divine surprise pour les marxistes car elle préfigurait à leurs yeux l’effondrement du capitalisme industriel. Mais la crise de 1929 n’a pas tué le capitalisme : elle l’a transformé. De même, le changement climatique nous oblige à réinventer le capitalisme pour sortir de la « civilisation fossile ». Voici donc quelques outils conceptuels pour penser un capitalisme plus écologique au XXIe siècle.

Le « capitalisme naturel »

La nécessité de transformer le capitalisme pour en limiter l’impact environnemental a émergé dès les années 1970 avec les réflexions du Club de Rome et le fameux Rapport Meadows de 1972 sur les limites de la croissance. En 1987, le Rapport Brundtland de l’ONU a défini le concept de développement durable et la nécessité de concilier développement économique et préservation des ressources naturelles. Plus récemment, dans les années 1990, l’idée d’un « capitalisme naturel » a été théorisée par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony : le « capitalisme naturel » désigne un capitalisme respectueux de la planète, économe en énergies et en matières premières.

La théorie du « capitalisme naturel » part d’un constat simple : depuis les débuts de l’âge industriel, les acteurs économiques ont agi comme si les ressources naturelles étaient inépuisables. Il faut donc que les politiques macroéconomiques et la stratégie des entreprises prennent en compte le « capital naturel ». L’idée n’est pas si utopique qu’on pourrait le penser mais sa mise en œuvre suppose une transformation profonde de notre modèle économique. Dans l’ouvrage Natural Capitalism publié en 1999, Paul Hawken, Amory Lovins et Hunter Lovins proposent une stratégie en quatre volets pour mettre en place un capitalisme écologique : 1) augmenter l’efficacité énergétique ; 2) développer le biomimétisme afin d’éliminer les déchets non réutilisables ; 3) développer de nouveaux modèles fondés sur la prestation de services et la location plutôt que sur l’acquisition de biens matériels ; 4) investir massivement dans le « capital naturel », c’est-à-dire dans la sauvegarde et la restauration des écosystèmes naturels.

L’économie circulaire

La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle » ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Depuis les débuts de l’âge industriel, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait des matières premières, on produit des biens matériels, on les commercialise, on les consomme et on les jette. L’économie circulaire est un modèle alternatif fondé sur une idée très simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet.

L’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de déchets dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, le recyclage n’est plus une simple activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. En architecture, les principes de l’éco-construction s’inspirent eux aussi de l’économie circulaire. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : certaines enseignes de prêt-à-porter reprennent les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés qui fabriquent des objets à partir de textiles recyclés.

L’économie circulaire nécessite un changement profond des façons de consommer. Notre société encourage encore le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Il faut donc lutter contre l’obsolescence programmée, y compris par des moyens coercitifs : en France, par exemple, la loi de 2015 sur la transition énergétique a créé un « délit d’obsolescence programmée ». Il convient également d’allonger au maximum la durée de vie des produits en valorisant la réparation et la low tech : l’association « Repair Café » propose ainsi des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils ; ce concept né aux Pays-Bas commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, l’économie circulaire est un modèle rentable. Les entreprises ont intérêt à développer des logiques circulaires : cela permet en effet de réduire les coûts de production grâce au recyclage et au remanufacturing. Ainsi, une entreprise spécialisée dans la production de cartouches d’encre a tout intérêt à développer un service de recyclage des cartouches et des toners usagés. Si elle recycle ses cartouches, elle peut les vendre à des tarifs plus compétitifs que les cartouches neuves. L’économie circulaire permet aussi de fidéliser les clients grâce à des modèles économiques basés sur la location de produits ou sur l’abonnement. Ainsi, au lieu de vendre des ampoules, la société Philips propose de fournir aux professionnels une certaine quantité de lumière pour un coût fixe. L’entreprise demeure propriétaire des ampoules et assure leur maintenance ; elle bénéficie en retour d’un engagement des clients sur le long terme.

Le « capitalisme vert »

L’idée d’un capitalisme vert a émergé dans les années 2000. Si les théoriciens du « capitalisme naturel » mettent l’accent sur la low-tech et la sobriété énergétique, la notion de capitalisme vert est davantage centrée sur le développement des green tech : énergies renouvelables, biocarburants, voitures intelligentes, etc. Ces technologies vertes ont été développées par des entrepreneurs et des ingénieurs visionnaires. Dans son livre Les pionniers de l’or vert paru en 2009, la journaliste Dominique Nora s’est intéressée à quelques unes de ces personnalités, comme l’inventeur australien Saul Griffith, connu pour ses recherches sur l’énergie éolienne, ou le célèbre entrepreneur Elon Musk, président de Tesla et de la société SolarCity spécialisée dans les panneaux photovoltaïques.

Il n’existe pas de définition académique du capitalisme vert. Ses détracteurs n’y voient d’ailleurs qu’un simple « verdissement » du capitalisme traditionnel et non un véritable changement de paradigme. En fait, le capitalisme vert n’est pas à proprement parler un modèle économique : il doit plutôt être envisagé comme un pari sur la rentabilité future des green tech. La théorie du capitalisme vert part du postulat suivant : à terme, les technologies vertes vont devenir rentables et se développer dans un cadre concurrentiel classique ; elles seront même capables de générer de la croissance et des emplois pérennes. Pour les promoteurs du capitalisme vert, l’écologie n’est pas incompatible avec l’économie de marché ; le marché pourrait lui-même devenir un puissant moteur de la transition écologique. Avec l’épuisement des ressources fossiles et le durcissement des réglementations environnementales, les actifs financiers détenus dans les secteurs liés aux énergies fossiles vont peu à peu perdre leur valeur : ces « actifs bloqués » seront de moins en moins attractifs. De nombreux fonds de pension et autres investisseurs institutionnels ont d’ores-et-déjà délaissé le secteur des énergies fossiles pour investir dans la croissance verte, et ce mouvement est amené à prendre de l’ampleur dans les années à venir : le marché commence donc à anticiper la fin de la « bulle carbone ».

Par ailleurs, de grandes firmes se sont converties aux énergies vertes : c’est le cas notamment des géants du numérique, les fameux GAFAM. Les data centers représentent en effet une part croissante de l’énergie consommée dans le monde, et les géants du numérique se veulent exemplaires en matière d’énergies vertes. Les data centers de Google fonctionnent intégralement aux énergies renouvelables ; la moitié de ceux de Microsoft fonctionnent aux énergies renouvelables et l’entreprise a fixé un objectif de 100% pour 2023. En 2018, Facebook a annoncé que tous ses nouveaux data centers fonctionneraient eux aussi aux énergies vertes.

Le « Green New Deal »

L’idée d’un « New Deal vert » connait un succès croissant depuis quelques années. Inspiré du célèbre New Deal mis en œuvre par l’administration Roosevelt dans les années 1930 pour lutter contre la Grande Dépression, le « New Deal vert » consiste à lutter contre le réchauffement climatique par un vaste plan d’investissement dans les énergies vertes. Aux Etats-Unis, ce projet est porté par plusieurs membres du Parti Démocrate, comme la très médiatique Alexandra Ocasio-Cortez. Un projet similaire est aussi porté par la nouvelle présidente de la Commission européenne : lors de son investiture, Ursula von der Leyen a présenté son « Pacte Vert » (« Green Deal ») comme une nouvelle stratégie de croissance pour l’Europe. A terme, elle veut que 25% du budget de l’Union soit consacré à la transition écologique avec un objectif de neutralité carbone en 2050. Pour financer son « Pacte Vert », la présidente de la Commission européenne propose de mettre à contribution les fonds de cohésion européens, de remettre à plat toute la fiscalité écologique et de déduire les investissements verts du montant de la dette publique des Etats-membres.

Dans son livre The Green New Deal paru en 2019, l’économiste américain Jeremy Rifkin, théoricien de la « troisième révolution industrielle », préconise la mise en place d’un « New Deal vert » mondial qui permettrait, en 20 ans, de basculer vers une économie entièrement décarbonée. Selon Rifkin, la « civilisation fossile » va s’effondrer avant 2030, et les grandes puissances n’ont pas d’autre choix que de mettre en place rapidement un « New Deal vert » si elles veulent éviter une catastrophe économique sans précédent. L’économiste donne quelques pistes qui pourraient être les piliers de ce « New Deal vert » : supprimer toute subvention aux industries fossiles ; mettre en place une taxe carbone généralisée dont les recettes seraient en priorité redistribuées aux ménages les plus modestes ; accélérer le développement des énergies vertes par des crédits d’impôts et des subventions massives ; investir dans l’infrastructure énergétique digitale.

Pour Jeremy Rifkin, les infrastructures digitales constituent un enjeu majeur car elles représentent le socle de la « troisième révolution industrielle ». L’économiste considère en effet que les réseaux intelligents sont la clé de la transition énergétique. A terme, particuliers et entreprises produiront leur propre électricité d’origine solaire ou éolienne : les excédents seront revendus aux compagnies d’électricité puis redistribués dans les zones déficitaires. Un tel système de distribution nécessite un réseau digital intelligent capable de collecter, de traiter et de partager, grâce à des appareils connectés à Internet, de grandes quantités de données sur la production et la consommation d’énergie : c’est ce que Rifkin appelle « l’Internet de l’énergie ». La Chine et l’Union européenne sont déjà engagées dans la construction d’une telle infrastructure ; les Etats-Unis, en revanche, ont pris beaucoup de retard dans ce domaine à cause du gaz de schiste. Et de Donald Trump.

Jeremy Rifkin.

Conclusion

Le capitalisme de demain sera plus écologique parce que c’est son unique chance de survie. La transition écologique ne requiert pas l’abolition du capitalisme, mais son évolution. Elle nécessite aussi d’importants changements dans les mentalités et les façons de consommer, puisqu’elle implique le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage ». De tels changements ont déjà commencé : même tardifs, ils peuvent être rapides et spectaculaires, à l’instar des grandes ruptures économiques et technologiques induites par la machine à vapeur il y a 200 ans.

Le glyphosate et les 42 « salopards »

Commençons par faire notre petite profession de foi écologique. Oui, le glyphosate est une saloperie qui pollue et qui bousille la biodiversité. Oui, je déplore que l’Assemblée nationale ait refusé d’inscrire dans la loi l’interdiction de cet herbicide. Oui, dans un monde idéal débarrassé des pesticides et autres intrants chimiques, l’agriculture biologique nourrirait l’humanité. En revanche, je ne peux pas accepter que l’on jette à la vindicte populaire le nom de quarante-deux députés ou que l’on s’autorise à insulter publiquement ces mêmes députés au motif qu’ils ont voté contre l’interdiction du glyphosate.

Il n’existe à ce jour aucun consensus scientifique sur la dangerosité du glyphosate. Un débat enflammé s’est ouvert en 2015 lorsque l’OMS a décidé de classer le fameux herbicide comme « cancérogène probable » : cela signifie concrètement que l’on a constaté chez certaines populations une corrélation statistique entre la surexposition au glyphosate et l’apparition de certains cancers, même si le lien entre les deux variables ne peut pas être scientifiquement établi. La viande rouge et les boissons chaudes sont, elles aussi, considérées comme « cancérogènes probables » par l’OMS : faut-il pour autant les interdire ? Les conclusions de l’OMS ont d’ailleurs été contestées par l’EFSA (l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments), qui estime qu’une exposition normale au glyphosate par le biais de l’alimentation ne présente aucun danger avéré pour l’homme. 

Dans le cas du glyphosate comme dans celui de bien d’autres produits considérés comme « cancérogènes », la dangerosité dépend surtout du dosage : de nombreuses substances inoffensives à petite dose peuvent devenir toxiques à haute dose. Or, les traces de glyphosate que l’on trouve dans les produits alimentaires sont extrêmement faibles. Il convient aussi de rappeler que l’utilisation du glyphosate est déjà très encadrée en France : les quantités de glyphosate rencontrées dans les produits traités y sont très inférieures à ce que l’on peut trouver dans bien d’autres pays.

Pourquoi 42 « salopards » de députés ont-ils rejeté l’article interdisant le glyphosate sous trois ans ? Peut-être parce que le glyphosate est très utilisé par les agriculteurs et qu’interdire ce produit dans un délai aussi court, sans véritable alternative, serait une catastrophe pour des milliers de cultivateurs français. Peut-être les 42 « salopards » ont-ils été sensibles à l’inquiétude et à l’exaspération de tous ces agriculteurs qui sont depuis trop longtemps pointés du doigt et considérés comme des « empoisonneurs » alors qu’ils essaient juste de vivre dignement de leur travail. Peut-être les 42 « salopards » ont-ils estimé que la stratégie du couteau sous la gorge n’était pas la meilleure des solutions pour favoriser la transition vers un modèle agricole plus durable. Car la réalité est complexe, beaucoup plus complexe qu’un bras de fer manichéen entre de gentils citoyens écologistes et de méchants lobbies agrochimiques.

Hulot quitte le gouvernement

N. Hulot.

Mardi 28 août, Nicolas Hulot annonçait sur l’antenne de France Inter sa démission du gouvernement, après 14 mois de bons et loyaux services au ministère de la Transition Ecologique. J’avais placé beaucoup d’espoirs dans la nomination de Nicolas Hulot à ce ministère et je suis profondément déçu par son départ. Malheureusement, ce que Nicolas Hulot n’a pas réussi à faire, aucun autre ministre ne pourra le faire à sa place. Mais je comprends sa décision et je la respecte, car c’est la décision courageuse d’un homme qui a choisi de faire passer ses convictions avant sa carrière. Le ministre a exposé avec beaucoup de sincérité les raisons de sa démission : il était isolé, dans le gouvernement, dans la majorité mais aussi dans la société française elle-même. Il a compris que, tout seul face à de puissants groupes d’intérêts, il n’avait pas la capacité d’amorcer les transformations radicales qui sont aujourd’hui nécessaires pour faire face à l’urgence climatique.

Pour autant, l’action de Nicolas Hulot dans le gouvernement n’a pas été inutile, bien au contraire. Le gouvernement a définitivement enterré le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, qui était une aberration écologique. L’objectif de 50% de produits bio dans les cantines a été inscrit dans la loi. Nicolas Hulot a lancé en septembre 2017 son « Plan climat » prévoyant, entre autres, une « prime à la reconversion des véhicules », une hausse de la taxe carbone et une convergence des fiscalités sur le diesel et sur l’essence. Le ministre a également fait voter une loi interdisant toute nouvelle exploration d’hydrocarbures. A l’échelle européenne, la France a obtenu l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides responsables de l’effondrement du nombre d’abeilles. Toutes ces mesures vont dans le bon sens mais, comme l’a reconnu lui-même Nicolas Hulot, elles ne sont pas à la hauteur des enjeux. Ce ne sont que des « petits pas », pour reprendre la formule du ministre.

Nicolas Hulot voulait que sa démission ne fasse l’objet d’aucune récupération politique mais, bien évidemment, l’opposition n’a pas manqué d’instrumentaliser l’événement pour attaquer le gouvernement et le président de la République : ceux qui voient dans la démission de Nicolas Hulot le symptôme d’une « déliquescence » de la macronie sont les mêmes qui ceux qui voyaient une « crise politique majeure » dans l’affaire Benalla. Il n’en est rien : le départ de Hulot est évidemment un coup dur pour l’exécutif, mais il ne permet aucun pronostic sur l’avenir de Macron et de son gouvernement. Pour ma part, je pense que le départ de Hulot illustre surtout l’échec de tout un système politique noyauté depuis longtemps par les lobbys. Ce lobbying intense n’est pas nouveau, il n’est pas spécifique au macronisme, il existait déjà sous les majorités précédentes, de façon moins visible mais avec la même force de frappe. Cela montre d’ailleurs les limites du renouveau incarné par la majorité sortie des urnes en 2017 : le renouvellement des hommes n’a pas permis un véritable changement des pratiques.

La démission de Nicolas Hulot questionne aussi l’utilité d’un ministère dédié à l’écologie, car l’existence d’un tel ministère tend à isoler l’écologie des autres champs de l’action politique. Or, l’écologie n’est pas un simple champ de l’action politique : elle doit être la base même de l’action politique. Elle est transversale par définition puisqu’elle concerne autant l’industrie que l’agriculture, l’énergie, les transports, la politique de la ville, la santé ou l’éducation. Les institutions de la Cinquième République sont telles que, pour mettre en œuvre une véritable transition écologique, il faudrait un écologiste à l’Elysée. Et à Matignon, cela va sans dire.

L’écologie, angle mort du macronisme?

N. Hulot et E. Macron (source: rtl.fr).

La première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’écologie, indiscutablement. Malgré la nomination de Nicolas Hulot au ministère de la Transition Ecologique et Solidaire, force est de constater qu’en matière environnementale, le bilan du gouvernement est assez indigent.

Certes, il faut saluer quelques avancées. Le gouvernement a définitivement enterré le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, qui était une aberration écologique. L’objectif de 50% de produits bio dans les cantines a été inscrit dans la loi. Nicolas Hulot a lancé en septembre 2017 son « Plan climat » prévoyant, entre autres, une « prime à la reconversion des véhicules », une hausse de la taxe carbone et une convergence des fiscalités sur le diesel et sur l’essence. Le ministre a également fait voter une loi interdisant toute nouvelle exploration d’hydrocarbures. A l’échelle européenne, la France a obtenu l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides jugés responsables de l’effondrement du nombre d’abeilles.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens mais ne sont pas à la hauteur des enjeux, qu’il s’agisse de la question climatique, de la pollution ou de la biodiversité. Pire : certaines décisions votées sous ce quinquennat vont à contre-courant des impératifs écologiques actuels. Ainsi, en mai 2018, sous la pression du ministre de l’Agriculture, de la FNSEA et du lobby agro-industriel, les députés de la majorité ont renoncé à inscrire dans la « loi Agriculture et alimentation » l’interdiction du glyphosate pour 2021, malgré la promesse faite par Emmanuel Macron. Les députés ont également rejeté les amendements qui visaient à lutter contre la maltraitance des animaux d’élevage. La « nouvelle France agricole » de Macron attendra… Pendant ce temps-là, au Sénat, lors du débat sur la loi relative au développement des territoires littoraux, on a voté un amendement qui assouplissait la loi Littoral de 1986 en autorisant le comblement des « dents creuses », ces parcelles non bâties situées entre deux terrains construits d’un même hameau. De toutes évidences, la majorité actuelle n’a pas fait de l’environnement une priorité. La formule de Macron « Make our planet great again » pourrait bien ne rester qu’un joli slogan.

Nicolas Hulot n’a pas renoncé à ses ambitions, mais ses marges de manœuvre sont très limitées. Hulot est tributaire des choix budgétaires du gouvernement : or, une politique d’austérité budgétaire est difficile à concilier avec une politique environnementale exigeante. Hulot doit aussi faire des arbitrages complexes entre différents acteurs aux intérêts contradictoires : ONG, organisations écologistes, agriculteurs, industriels, associations d’automobilistes, syndicats, élus locaux soucieux de maintenir l’emploi sur leur territoire, etc. Le report à 2035 de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique français a été vivement reproché à Nicolas Hulot, mais il ne s’agit pas d’un renoncement : le ministre a simplement pris acte du fait que, dans les conditions actuelles, l’objectif ne pourrait jamais être atteint compte tenu du rythme auquel se développent les énergies renouvelables en France. Hulot sait qu’il ne peut pas tout faire, et qu’il ne peut pas imposer son calendrier à tout le monde. Il sait que les vrais changements prennent du temps, car ces changements-là résident dans les consciences. Je ne souhaite pas que Nicolas Hulot quitte le gouvernement. Cet homme est profondément, viscéralement écologiste : ce qu’il n’a pas réussi à faire au gouvernement, aucun autre ministre ne le fera à sa place.

L’écologie n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Une obligation morale vis-à-vis des générations futures. Je suis persuadé qu’une écologie pragmatique et ambitieuse est possible, une écologie capable de transformer en profondeur notre modèle économique par des mesures réalistes et concrètes. Pour cela, il faut sortir du « tout pétrole » en encourageant de façon beaucoup plus massive le développement des motorisations électriques et hybrides. Il faut un grand plan national de transition agricole en faveur de l’agriculture biologique, de l’agriculture raisonnée et de la permaculture, pour sortir graduellement du modèle productiviste qui ruine les sols, maltraite les bêtes et empoisonne les consommateurs. Il faut « déplastiquer » notre économie en réduisant drastiquement la production de plastiques, en rendant obligatoire le tri des déchets plastiques recyclables sur l’ensemble du territoire et en interdisant de façon immédiate et irréversible la distribution de sacs plastiques dans notre pays. Il faut un effort sans précédent en direction des mobilités douces dans les grandes villes par des investissements massifs dans les réseaux urbains visant, à terme, la quasi gratuité des transports en commun pour les résidents.

Petite leçon d’apiculture et d’arithmétique européenne

Vendredi 27 avril, les Etats membres de l’Union européenne ont voté une proposition de la Commission interdisant l’usage de trois néonicotinoïdes, des pesticides employés massivement dans l’agriculture et considérés comme responsables de l’effondrement dramatique du nombre d’abeilles en Europe durant les dernières années. Cette mesure s’applique à toutes les cultures en plein air : les cultures sous serre pourront y déroger à condition que les plantes et les semences ne quittent pas leur abri fermé.

La nocivité des néonicotinoïdes est connue depuis des années : en 2013, l’Autorité Européenne pour la Sécurité Alimentaire avait déjà recommandé leur interdiction. Ces substances altèrent le système nerveux et l’appareil reproductif des abeilles ; à forte dose, elles deviennent mortelles pour les abeilles et les bourdons. La décision d’interdire les néonicotinoïdes constitue une avancée majeure puisque l’importance de la santé des abeilles est enfin reconnue par l’Union européenne. Ce vote répond aux attentes des apiculteurs, des scientifiques, des écologistes et de la société civile en général, qui s’émeut de plus en plus de la disparition des abeilles domestiques.

Cet événement est aussi l’occasion d’un petit rappel sur la façon dont l’Union européenne prend ses décisions. Le Conseil de l’Union statue à la majorité qualifiée. D’après le Traité de Lisbonne, pour qu’une proposition de la Commission européenne soit adoptée, elle doit être votée par au moins 55% des Etats membres (soit 16 sur 28) représentant au moins 65% de la population totale de l’UE : cela s’appelle la « double majorité ». Mais dans la pratique, la double majorité n’est pas toujours nécessaire car si la minorité de blocage n’est pas atteinte, la majorité qualifiée est considérée comme acquise. Depuis 2017, la minorité de blocage doit représenter au moins 55% de la population ou 55% des Etats-membres.

Seuls 15 Etats membres ont voté l’interdiction des néonicotinoïdes, dont la France (qui était pionnière sur le sujet puisqu’elle avait interdit ces pesticides sur son territoire dès 2016) ; 9 Etats se sont abstenus et 4 seulement ont voté contre le texte (le Danemark, la Hongrie, la Roumanie et la République Tchèque). La minorité de blocage n’a pas été atteinte et le texte a pu passer. L’Espagne et l’Italie, qui ont rejoint au dernier moment le camp des anti-néonicotinoïdes, ont joué un rôle clé dans l’issue du scrutin. Le Royaume-Uni fait lui aussi partie des Etats qui ont voté en faveur du texte.

Tout cela nous montre une chose essentielle que l’on a parfois tendance à oublier : l’Union européenne est entre les mains des Etats membres. Contrairement à ce qu’affirment les europhobes de tous bords, il n’existe pas de « super-Etat » européen qui, depuis Bruxelles, imposerait ses diktats aux Etats membres. L’Union européenne est le résultat des choix faits par ses Etats membres ; ses décisions reflètent avant tout les rapports de force entre gouvernements. La décision historique d’interdire les néonicotinoïdes montre aussi que les Etats européens sont capables de résister aux lobbys industriels quand ils le veulent vraiment.

Nicolas Hulot a-t-il cédé face au lobby du nucléaire?

Nicolas Hulot (source: tempsreel.nouvelobs.com)

Après avoir annoncé un report de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique, Nicolas Hulot a essuyé les critiques acerbes de la gauche, tout particulièrement des écologistes, qui l’accusent d’avoir cédé au lobby du nucléaire. La réalité, toutefois, est plus complexe.

Tout d’abord, il faut bien préciser que le ministre n’a pas renoncé à réduire notre dépendance au nucléaire : il a simplement reporté de 2025 à 2035 l’objectif inscrit dans la loi de 2015 sur la transition énergétique. Par ailleurs, il est facile d’incriminer le « lobby du nucléaire » et de vilipender les renoncements du ministre. Mais il faut examiner les choses avec un minimum de réalisme : l’objectif de réduire à 50% la part de l’énergie nucléaire en 2025 était extrêmement ambitieux. Or, d’après les données disponibles à ce jour, et en dépit des efforts consentis par les pouvoirs publics pour soutenir le secteur des énergies renouvelables, il apparaît que l’éolien et l’énergie solaire ne se développent pas assez rapidement pour que l’objectif puisse être atteint en 2025. Et si la production d’énergie éolienne et solaire ne parvient pas à compenser la réduction progressive du parc nucléaire français, il n’y aura pas d’autres solutions que d’augmenter la production des centrales thermiques qui, on le sait, rejettent de grandes quantités de carbone dans l’atmosphère. Un tel scénario serait difficilement compatible avec les engagements pris par la France lors de la COP 21.

J’ignore ce qui s’est réellement joué dans les antichambres du ministère, je sais que l’industrie nucléaire a de puissants promoteurs en France, y compris dans le milieu politique, mais je fais suffisamment confiance à Nicolas Hulot pour penser qu’il n’est pas un pion du « lobby nucléaire » et qu’il a opté pour le scénario le plus réaliste et le plus acceptable. Evidemment, on peut déplorer la décision du ministre, car la transition énergétique est absolument nécessaire. Mais je crois que Nicolas Hulot a fait preuve de lucidité et d’honnêteté. On voit d’ailleurs ici toute la différence entre deux visions de l’écologie : d’un côté, l’écologie dogmatique d’Europe-Ecologie-Les Verts ; de l’autre, l’écologie pragmatique et prudente que Nicolas Hulot cherche à mettre en œuvre.

Ecologie et centrisme: les rendez-vous manqués

Ecologie et centrisme sont étroitement liés. Les centristes se définissent comme des humanistes : or, l’écologie politique est un humanisme car elle considère l’environnement comme un bien commun de l’humanité. De plus, l’écologie est fondée, comme le centrisme, sur le principe de responsabilisation des individus : chacun doit, au quotidien et selon ses capacités, prendre part aux efforts que requièrent la protection de l’environnement et la préservation des ressources de la planète. Les centristes sont attachés au principe de « saine gestion » et prônent la lutte contre les déficits budgétaires : or, ce principe de « saine gestion » s’applique aussi à l’environnement. Nous avons le devoir de léguer aux générations futures une dette publique supportable, mais également une planète habitable. Enfin, l’écologie est transpartisane, car les enjeux environnementaux dépassent les clivages politiques traditionnels (même si les écologistes se situent majoritairement à gauche de l’échiquier politique). L’écologie devrait donc logiquement occuper une place de première importance dans le discours et le programme des partis centristes. Pourtant, ce n’est pas le cas.

Plusieurs centristes ont déjà cherché à promouvoir une écologie humaniste, réaliste et pragmatique. Lors de la campagne présidentielle de 2007, François Bayrou a mis l’accent sur les thématiques environnementales et sur les « obligations morales » des générations actuelles envers les générations futures. Lorsqu’il a créé le MoDem après la présidentielle de 2007, Bayrou avait l’ambition de fonder un grand parti centriste, écologiste et pro-européen. A ses débuts, le MoDem a d’ailleurs attiré quelques personnalités écologistes comme Corinne Lepage (fondatrice de Cap 21) et les anciens « Verts » Jean-Luc Bennahmias et Yann Wehrling. Hélas, Corinne Lepage et Jean-Luc Bennahmias ont tous deux quitté le MoDem parce qu’ils désapprouvaient la stratégie électorale de Bayrou. Aujourd’hui, malgré un discours fortement axé sur le développement durable et la « croissance verte », le parti de François Bayrou peine à s’imposer comme une force de proposition crédible en matière d’écologie.

Jean-Louis Borloo a tenté, lui aussi, de fonder un grand parti centriste et écologiste. Cet ancien membre de Génération Ecologie est connu pour ses convictions écologistes et pour son engagement dans la lutte contre le réchauffement climatique. En 2011, alors qu’il était Ministre de l’Environnement dans le gouvernement Fillon, il a créé l’ARES (Alliance Républicaine, Ecologiste et Sociale), une confédération regroupant plusieurs petits partis centristes de la majorité. Mais l’expérience a tourné court car l’ARES est restée un simple « satellite » de l’UMP. A l’issue des élections législatives de 2012, Borloo a remis sur les rails son projet de confédération écolo-centriste en créant l’UDI, un parti de centre-droit qui se dit partisan d’une «  écologie responsable et porteuse d’emplois durables ». Mais depuis que Jean-Louis Borloo s’est retiré de la vie politique en 2014, il faut bien avouer que l’écologie n’a plus vraiment de porte-parole crédible au sein de cette formation politique.

Plusieurs écologistes de centre-gauche ont eux aussi essayé de créer un parti écologiste modéré. En 2014, Jean-Luc Bennahmias quitta le MoDem et créa le « Front Démocrate », un micro-parti écologiste de centre-gauche allié au PS. Plus récemment, à la rentrée 2015, le député François de Rugy et le sénateur Jean-Vincent Placé, démissionnaires du parti Europe-Ecologie-Les Verts dont ils contestaient la dérive gauchiste, décidèrent de fonder un nouveau mouvement baptisé « Ecologistes ! ». Au même moment, les deux hommes annoncèrent la création de l’UDE (Union des Démocrates et Ecologistes), une fédération réunissant différents partis écologistes modérés, notamment « Ecologistes ! », le Front Démocrate de Jean-Luc Bennahmias et Génération Ecologie. François de Rugy définit l’UDE comme une nouvelle force « écologiste, réformiste, de centre-gauche », capable de soutenir l’action gouvernementale et de mettre en œuvre une écologie pragmatique refusant tout dogmatisme.

UDI ? UDE ? La ressemblance n’a rien d’une coïncidence. Même si les écologistes de l’UDE sont favorables à une alliance avec le PS, ils n’excluent pas pour autant un éventuel rapprochement avec l’UDI, ainsi qu’avec le MoDem. Après tout, des écologistes ayant une « sensibilité centriste » peuvent s’entendre avec des centristes ayant une « sensibilité écologiste ». L’UDE pourrait alors jouer le rôle de passerelle entre le centre-gauche et le centre-droit, favorisant ainsi l’émergence de ce fameux « axe central » que de nombreux centristes appellent de leurs vœux. A moins que l’UDE ne soit qu’un simple cartel électoral permettant à une poignée d’élus écologistes d’entrer au gouvernement lors d’un prochain remaniement et de conserver leur siège en 2017…

F. de Rugy et J.V. Placé.

Economie circulaire: plaidoyer pour un « capitalisme vert »

Depuis les débuts de la révolution industrielle, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait les matières premières, on produit des biens matériels, on les vend, on les consomme et on les jette. Ce modèle a permis d’améliorer de façon spectaculaire les conditions de vie de milliards d’individus, mais il a aujourd’hui atteint ses limites : le rythme auquel nous prélevons les matières premières dont nous avons besoin a déjà largement dépassé la capacité de la planète à les renouveler. Jusqu’à présent, les politiques de développement durable n’ont pas remis en cause les bases mêmes de notre système productif suicidaire. Cependant, l’augmentation du prix des énergies, la raréfaction de certaines matières premières et les problèmes posés par le stockage des déchets ont amené un nombre croissant de citoyens et d’entreprises à développer de nouveaux modèles économiques plus circulaires.

Qu’est-ce que l’économie circulaire ? Un modèle fondé sur une idée toute simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet. En fait, l’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de « déchets » dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle », ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Il s’agit d’un ensemble de principes d’éco-construction visant à mettre en place un nouveau modèle industriel, dans lequel tous les matériaux seraient retournés à la nature sous forme de nutriments biologiques non toxiques, ou réintroduits dans l’industrie sous forme de nutriments techniques pouvant être indéfiniment recyclés. Une certification internationale « C2C » a d’ailleurs vu le jour en 2002.

Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, rien n’est détruit, rien ne se perd. Le recyclage n’est plus une activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : ainsi, le groupe H&M reprend les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés fabriquant des sièges de voiture. Dans l’urbanisme et l’architecture, les principes de l’éco-construction se diffusent peu à peu : en France, par exemple, le label HQE (Haute Qualité Environnementale) encourage l’utilisation de matériaux isolants recyclés et recyclables.

Mais l’économie circulaire est plus qu’une simple généralisation du recyclage, car avant de recycler tel ou tel composant, il convient d’allonger au maximum la durée de vie des produits, par le biais de la réparation. Ainsi, le tout premier smartphone équitable, appelé « Fairphone », a été conçu pour être facilement réparable, et les pièces de rechange peuvent être commandées auprès du fabricant. L’association « Repair Café » propose des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils. Ce concept, né aux Pays-Bas, commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord. Le but des « Repair Cafés » n’est pas de concurrencer les réparateurs professionnels, mais de sensibiliser les citoyens au fait que de nombreux objets sont jetés alors qu’ils sont encore réparables.

Pour fonctionner, le modèle de l’économie circulaire nécessite un changement profond des mentalités, des modes de vie et des façons de consommer. Or, notre société encourage le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Une loi votée par le Sénat en février 2015 a créé le délit « d’obsolescence programmée »: c’est un bon début. L’économie circulaire implique aussi le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage », comme l’explique le député écologiste François-Michel Lambert, président de l’Institut de l’Economie Circulaire. Il s’agit notamment de privilégier la location et le partage plutôt que la possession : on pense par exemple au co-voiturage, ou aux bornes de vélos et d’automobiles électriques en libre service dans certaines grandes villes. Il s’agit aussi de privilégier l’achat de services plutôt que la consommation de biens. Par exemple, à l’aéroport d’Amsterdam, Philips est chargé d’assurer l’éclairage mais reste propriétaire des lampes et des ampoules : l’entreprise installe donc des ampoules de haute qualité très économes en énergie, qu’elle peut ensuite recycler.

Le modèle de l’économie circulaire intéresse de plus en plus les entreprises car il permet de réduire les coûts de production : ce modèle nous amène donc à repenser les relations entre écologie et capitalisme. Le discours écologiste a longtemps été un discours de rejet du système capitaliste, système perçu comme intrinsèquement productiviste et consumériste. Or, c’est précisément dans l’économie circulaire que réside l’avenir du capitalisme. On retrouve ici l’idée d’un « capitalisme naturel », théorisée à la fin des années 1990 par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony. Qu’on se le dise : l’économie circulaire est un modèle rentable, créateur de croissance et d’emplois non délocalisables. Certains économistes comme Jeremy Rifkin y voient même l’un des moteurs d’une « troisième révolution industrielle » qui favorisera la réindustrialisation des pays développés en crise.

Reste à savoir quel doit être le rôle des responsables politiques dans cette transformation : comment inciter les entreprises et les citoyens à mettre en œuvre les principes de l’économie circulaire ? Comment favoriser la coopération entre les différents acteurs économiques d’un même territoire, afin de faire émerger des synergies nouvelles fondées sur la réutilisation et le recyclage ? Comment créer des structures permettant la mise en relation de ces différents acteurs ? Tout comme la transition énergétique, la conversion à l’économie circulaire sera l’un des défis majeurs du XXIe siècle. Malheureusement, les politiques menées aujourd’hui en Europe ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. En France, l’Institut de l’Economie Circulaire agit comme une sorte de plate-forme collaborative et comme un laboratoire d’idées, mais ses moyens et sa visibilité restent limités. Quant à l’Union européenne, elle pourrait jouer un rôle majeur dans la conversion à l’économie circulaire ; malheureusement, la Commission européenne a retiré de son programme de travail le paquet « économie circulaire », qui prévoyait notamment d’augmenter les objectifs de recyclage fixés aux Etats-membres. Pourquoi la Commission Juncker a-t-elle fait marche arrière ? Officiellement, pour donner la « priorité à l’emploi ». Un choix politique absurde, qui va priver l’Europe d’un gigantesque vivier d’emplois verts.

Les partis politiques doivent eux aussi prendre part à l’immense effort de réflexion et de pédagogie qu’exige la transition vers un capitalisme plus écologique. Les centristes, qui se disent partisans d’une écologie pragmatique, ancrée dans les territoires et compatible avec l’économie de marché, devraient être à la pointe du débat sur l’économie circulaire et placer ce thème au cœur de leur programme : vont-ils bientôt se réveiller ?