Le « Rassemblement National », ou la fausse refondation du FN

Après son échec au second tour de la présidentielle, après le départ inattendu de Marion Maréchal-Le Pen et celui, fracassant, de Florian Philippot, Marine Le Pen rêvait d’une refondation du FN. Il n’y aura finalement qu’un changement de nom : Marine Le Pen vient d’annoncer qu’elle souhaitait rebaptiser son parti « Rassemblement National ». Elle a expliqué son choix par le fait que le mot « front » entretenait l’image d’un parti contestataire, alors que le FN avait vocation à devenir un parti de gouvernement.

Peu me chaut de savoir s’il est pertinent de troquer la marque historique fondée par Jean-Marie Le Pen contre un nouveau nom dénué d’originalité. Mais ce qui est certain, c’est que ce changement de nom doit être pris pour ce qu’il est : un simple changement de nom, qui ne cache aucune rupture, aucune refondation, aucun renouveau. En abandonnant l’appellation historique léguée par son père, Marine Le Pen poursuit son œuvre de dédiabolisation et veut faire croire qu’elle s’est émancipée de l’héritage idéologique de Jean-Marie. Mais à bien y regarder, on constate que la continuité s’impose. Les piliers du lepénisme sont toujours là, à l’instar de Bruno Gollnisch, toujours membre du bureau politique. Et avec l’échec de la stratégie Phillippot, le parti risque même de renouer avec les fondamentaux de sa catéchèse conservatrice, identitaire, sécuritaire et xénophobe. Voire pire. Car Marine Le Pen et les cadres du FN ne pouvaient pas ignorer que, sous Vichy, un mouvement d’extrême droite collaborationniste, raciste et antisémite avait porté le doux nom de « Rassemblement National Populaire ». Quelle étrange coïncidence.

Le changement de nom du FN est une mesure purement « cosmétique ». Mais il s’agit en l’occurrence d’une cosmétique de l’ennui, si l’on m’autorise à détourner malhonnêtement le titre du roman d’Amélie Nothomb. Car le véritable changement ne réside ni dans la ligne idéologique du parti, ni dans son appellation, mais plutôt dans une sorte d’affadissement : le FN est devenu un parti ennuyeux. C’en est fini des affreux dérapages et des diatribes sulfureuses qui ont fait la notoriété de Jean-Marie Le Pen : la communication du parti est désormais tellement verrouillée que les dérapages sont devenus rarissimes et font immédiatement l’objet d’une condamnation quasi unanime de la direction. Tel est sans doute le prix de la dédiabolisation.

Marine Le Pen au congrès du FN.

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

http://www.institutmontaigne.org/presidentielle-2017/wp-content/uploads/2017/01/synthese-marine-lepen.pdf

La dangereuse complaisance des candidats face à Marine Le Pen

Pendant que Monsieur Fillon attaque Monsieur Macron et Monsieur Hamon, pendant que Monsieur Hamon tacle Monsieur Macron et Monsieur Fillon, et pendant que Monsieur Macron fait tout pour se démarquer de Messieurs Fillon et Hamon, Madame Le Pen poursuit tranquillement sa campagne en surfant sur les sondages qui, pour la plupart d’entre eux, la placent en tête du premier tour. Il semble que les principaux candidats républicains préfèrent s’étriller les uns les autres plutôt que d’attaquer frontalement la candidate frontiste sur ses idées et sur son programme, alors que Madame Le Pen représente pour la France une menace beaucoup plus sérieuse que n’importe quel autre candidat.

Certes, Hamon, Fillon et Macron déclarent tous les trois que leur principal adversaire est « l’extrême droite ». Mais leurs flèches contre la candidate frontiste sont d’une étonnante mollesse : en réalité, Hamon, Fillon et Macron ont des mots plus durs les uns envers les autres qu’envers Madame Le Pen. Les candidats républicains ont déjà pris acte, sans le dire, de la présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, comme s’il s’agissait d’un scénario inévitable. Par conséquent, Hamon, Fillon et Macron se disputent la deuxième place, celle du candidat qui fera « barrière » à l’extrême droite : chacun des trois hommes a donc intérêt à ce que Marine Le Pen se qualifie pour le deuxième tour.

Ce calcul politique est pourtant très contestable, car en laissant Marine Le Pen faire campagne sereinement, les autres candidats contribuent à lui ouvrir les portes du deuxième tour alors qu’il est encore possible de lui faire barrage dès le premier tour. En outre, même si les sondages donnent Marine Le Pen battue au second tour quel que soit son adversaire, nous ne devons pas considérer sa défaite comme acquise : nous ignorons ce qui peut arriver d’ici le mois de mai, nous ignorons comment vont évoluer les intentions de vote, nous ignorons quels seront les aléas de la campagne. Laisser Marine Le Pen accéder au second tour, c’est lui donner la possibilité de remporter la présidentielle. La France de 2017 n’est plus celle de 2002, et Marine Le Pen n’est pas Jean-Marie Le Pen : si une victoire de Jean-Marie Le Pen semblait hautement improbable en 2002, on ne peut pas en dire autant de sa fille en 2017. En renonçant à battre la candidate frontiste dès le premier tour, les candidats républicains font un pari dangereux pour la France.

Marine Le Pen (source: L’Express).

La préférence nationale, pierre angulaire du programme du FN

La « préférence nationale » (également appelée « priorité citoyenne ») consiste à réserver prioritairement aux citoyens français l’accès au marché du travail, à l’éducation et à certains avantages tels que les logements sociaux. Cette idée occupe une place centrale dans le programme du Front National, et Marine Le Pen souhaite l’inscrire dans la Constitution.

La préférence nationale pose le problème de l’égalité des droits entre citoyens français et résidents étrangers. Il faut tout d’abord rappeler que l’égalité totale des droits entre nationaux et résidents étrangers n’existe pas. En France, certains droits sont réservés aux détenteurs de la nationalité française, comme le droit de vote et le droit d’éligibilité. En outre, certains types d’emploi sont fermés aux étrangers. Les « emplois de souveraineté », c’est-à-dire les professions qui participent de manière directe à l’exercice des prérogatives de la puissance publique, sont depuis longtemps réservés aux citoyens français, notamment dans l’armée, la fonction publique et la magistrature. Il est tout à fait normal que les citoyens d’un Etat jouissent de droits plus étendus que les résidents étrangers : si la loi française ne réservait pas certaines prérogatives aux citoyens français, alors l’idée même de nation serait vidée de toute signification. Ce qui doit être dénoncé, en revanche, c’est le fait d’utiliser le principe de la « préférence nationale » pour mettre les étrangers au ban de la société française et pour les priver des droits économiques et sociaux les plus élémentaires. La « préférence nationale » telle qu’elle est proposée par le Front National est injuste et discriminatoire : si elle était appliquée, elle priverait les résidents étrangers de tout ce qui est nécessaire à leur intégration. Les étrangers qui résident et travaillent légalement en France paient des impôts et versent des cotisations sociales au même titre que les citoyens français, ils ont donc droit aux mêmes prestations. 

Mais la politique de « préférence nationale » préconisée par le FN n’est pas seulement injuste : elle est également inutile. Cette politique ne résoudrait pas la crise du logement, elle ne ferait pas baisser le chômage et n’améliorerait en aucune façon le quotidien des Français. La préférence nationale repose en fait sur des postulats erronés que le Front National présente comme des vérités parfaitement établies. Premièrement, le FN et une grande partie de ses électeurs considèrent que les étrangers « prennent » le travail des Français, et qu’il suffit d’écarter les étrangers du marché du travail pour faire baisser mécaniquement le taux de chômage des nationaux. Ce postulat mensonger participe d’un vieux fantasme xénophobe en total décalage avec la réalité. Il faut en effet rappeler que plusieurs secteurs d’activité ont besoin de la main d’œuvre immigrée car ils peinent à recruter parmi les nationaux : c’est notamment le cas du BTP, du textile et de la sécurité. Sans immigration légale, de nombreux patrons de ces différents secteurs devraient mettre la clé sous la porte. En revanche, dans les professions qui ne sont pas « sous tension », il est déjà très difficile d’embaucher un étranger non communautaire, et les employeurs qui en font la demande essuient généralement un refus de l’administration. Il est donc faux de dire que les étrangers « prennent » le travail des Français. 

Deuxième postulat erroné : le FN prétend que l’Etat en fait « plus » pour les étrangers que pour les citoyens français. Le parti de Marine Le Pen dénonce en effet une « préférence étrangère », c’est-à-dire une discrimination positive en faveur des résidents étrangers : d’après le FN, les étrangers auraient plus facilement accès que les Français aux logements sociaux, aux aides sociales et aux soins médicaux. Il s’agit, là aussi, d’un fantasme puisque les étrangers ne bénéficient d’aucun avantage particulier par rapport aux Français. Au contraire, tous les indicateurs montrent que les étrangers non communautaires cumulent les handicaps économiques et sociaux : ils ont un niveau d’étude inférieur à celui des Français, ils sont plus touchés par le chômage, ils occupent les emplois les moins qualifiés et les logements les plus précaires dans les quartiers les plus défavorisés. Sans parler des discriminations à l’embauche dont ils sont victimes. En matière de logement, il n’existe aucune « préférence étrangère ». Seuls les demandeurs d’asile ont droit à un hébergement d’urgence le temps que leur dossier soit examiné. Cette mesure est d’ailleurs une obligation inscrite dans la Convention de Genève sur les réfugiés.

En résumé, la « préférence nationale » préconisée par le FN n’a aucune justification sociale ou économique. Elle est injuste et dangereuse dans la mesure où son application rendrait encore plus difficile l’intégration des étrangers. Il s’agit d’une mesure purement idéologique dont l’objectif est de mettre les étrangers au ban de la société. Hélas, le débat sur l’immigration est trop souvent parasité par ce genre de fantasmes xénophobes et par des slogans démagogiques en décalage total avec la réalité. La préférence nationale, solution simpliste et radicale à des problèmes complexes, illustre bien la façon dont le Front National instrumentalise le thème de l’immigration pour flatter les instincts les plus vils du corps électoral : la peur de l’autre, la haine et le repli sur soi.

Marine Le Pen.

Marine Le Pen.

Les populismes sont-ils dangereux?

De Marine Le Pen à Viktor Orban, de Syriza à Ukip, de Podemos à Pegida, on assiste depuis quelques années à une percée des mouvements dits « populistes » en Europe. Certains populismes sont aux portes du pouvoir, comme le Front National en France, mais d’autres l’ont déjà conquis, comme l’Union Civique Hongroise de Viktor Orban ou le parti Syriza en Grèce. Le phénomène touche également les Etats-Unis, avec la victoire inattendue de Donald Trump à la présidentielle. Mais qu’est-ce donc que le populisme ? Ce terme désigne-t-il un phénomène politique bien réel ou n’est-il qu’un épouvantail fabriqué par des élites « bien-pensantes » pour discréditer les mouvements jugés trop contestataires ?

Le populisme est une notion aux contours assez flous car il ne correspond pas à une doctrine politique particulière ; il s’agit plutôt d’une posture qui consiste à instrumentaliser politiquement la colère du « peuple ». Le populisme transcende les clivages politiques traditionnels : il existe en effet des populismes de gauche et d’extrême gauche, qui mettent plutôt l’accent sur le rejet du capitalisme, du patronat et des « possédants », tout comme il existe des populismes de droite et d’extrême droite, qui mettent en avant l’exaltation de la communauté nationale (on parle alors de « national-populisme »). Certains leaders appartenant à des familles politiques traditionnellement modérées peuvent aussi adopter un discours aux accents populistes, à l’instar de François Hollande lorsqu’il déclare, en 2012, que son adversaire est « le monde de la finance », ou de Nicolas Sarkozy lorsqu’il emprunte la rhétorique identitaire de l’extrême droite pour appâter les électeurs du Front National.

Malgré la grande hétérogénéité des mouvements populistes, on peut identifier au moins trois éléments communs à l’ensemble des populismes européens. Premièrement : une rhétorique « antisystème ». Les populistes prétendent en effet défendre le « peuple » contre des élites fantasmées, nécessairement incompétentes et corrompues. Deuxième caractéristique : l’instrumentalisation de toutes les colères. Selon l’historien Bertrand Joly, le populisme consiste en effet à fédérer les mécontents et les déçus du « système » en promettant tout, à tout le monde. De nos jours, le FN cherche par exemple à séduire les petits patrons, les agriculteurs, les ouvriers, les salariés précaires et tous les « laissés pour compte » de la mondialisation en multipliant les promesses électorales parfois contradictoires. Troisième caractéristique : les populistes proposent des solutions simplistes à des problèmes complexes. Pour cela, ils désignent d’abord des boucs-émissaires : « Bruxelles », l’euro, le grand patronat, « la finance », les immigrés, l’islam, etc. Cette stratégie de l’anathème permet de justifier des solutions simplistes qui revêtent l’apparence du bon sens mais qui sont, en fait, irréalistes : sortie de l’Union européenne, retour au protectionnisme, « immigration zéro », augmentation massive des impôts sur les profits des grandes entreprises, interdiction des « licenciements boursiers », etc.

La montée du populisme au sein de l’Union européenne est en grande partie liée à la crise financière de 2008 et à la « crise des migrants » ; elle s’explique aussi par le discrédit des partis traditionnels, dont l’image a été souillée par d’innombrables scandales politico-financiers. Elle s’explique, enfin, par l’arrogance d’une technocratie européenne déconnectée du quotidien des citoyens. La percée des partis populistes exprime incontestablement un rejet des élites et des partis traditionnels : on peut donc dire que les populismes sont des mouvements contestataires. Mais ce ne sont pas des mouvements révolutionnaires. Au contraire, ces mouvements sont plutôt conservateurs : le philosophe Vincent Coussedière définit en effet le populisme comme un conservatisme pouvant être identitaire ou socio-économique. Les populistes de gauche veulent conserver les acquis sociaux et refusent toute libéralisation de l’économie, tandis que les populistes de droite veulent conserver des valeurs traditionnelles et une « identité » qui serait menacée. En ce sens, les populismes apparaissent aujourd’hui comme une alternative aux partis de gouvernement classiques de centre-gauche et de centre-droit, qui sont plutôt libéraux et qui défendent la construction européenne et l’idée d’une société et d’une économie ouvertes. L’émergence des populismes brouille les repères politiques et fait apparaître de nouveaux clivages : aujourd’hui, l’opposition gauche/droite n’est peut-être pas la grille de lecture la plus pertinente pour comprendre ce qui se joue sur la scène politique européenne.

Les populismes sont-ils dangereux ? A priori, les mouvements populistes ne contestent pas ouvertement les institutions démocratiques et ne cherchent pas à prendre le pouvoir par la violence. Mais ces mouvements n’en sont pas moins dangereux pour la démocratie. Leur discours repose avant tout sur l’émotionnel et fait souvent appel aux instincts les plus vils des électeurs : le ressentiment, la haine, la peur. La montée des populismes fait basculer le débat public dans l’irrationnel et participe d’une certaine « dés-intellectualisation » du politique. En outre, les promesses démagogiques des populistes se révèlent souvent inapplicables dès qu’elles se heurtent au mur de la réalité : une fois au pouvoir, les leaders populistes trahissent leurs électeurs et abandonnent une partie de leur programme, comme l’a fait Tsipras en Grèce. Les électeurs déçus n’ont alors plus d’autres choix que de se détourner complètement de la politique ou de porter leurs suffrages sur d’autres partis encore plus extrémistes.

Les populismes sont également dangereux pour l’Europe, que beaucoup d’entre eux souhaitent déconstruire : les dysfonctionnements actuels de l’Union européenne leur servent de prétexte pour dénigrer le bienfondé du projet européen lui-même. Or, la désintégration de l’Europe serait une catastrophe économique et une terrible régression pour tous les peuples européens. Les nations européennes sont aujourd’hui interdépendantes économiquement ; l’intégration européenne a été pendant 60 ans un formidable facteur d’enrichissement et de développement pour tous les Etats membres. Faire croire au peuple que 28 nations européennes séparées seront plus fortes que lorsqu’elles étaient rassemblées, faire croire que le repli sur soi et la fermeture des frontières sont des gages de paix et de prospérité, faire croire que la sortie de l’euro permettra de renouer avec la croissance et avec l’emploi, ce n’est pas défendre les intérêts du « peuple », c’est mentir aux citoyens.

Marine Le Pen (source: L'Express).

Marine Le Pen (source: L’Express).

Pourquoi le programme économique du FN est absurde et suicidaire

A l’époque de Jean-Marie Le Pen, le Front National s’intéressait peu à l’économie car l’immigration et l’insécurité constituaient son principal fonds de commerce. Jean-Marie Le Pen n’a jamais eu de véritable programme économique ; dans les années 80, il a repris à son compte certaines thèses ultralibérales du président américain Ronald Reagan : le programme de Le Pen en matière économique se résumait alors à des baisses d’impôts massives et à des imprécations récurrentes contre les syndicats, le « fiscalisme » et « l’Etat prédateur ». Puis, dans les années 90, Jean-Marie Le Pen est devenu un adversaire acharné du Traité de Maastricht et du marché unique européen : partisan d’une libéralisation de l’économie française, il critiquait violemment la libéralisation du marché européen. Après son arrivée à la tête du FN, Marine Le Pen a voulu doter son parti d’un programme économique plus consistant, afin de montrer que le FN était désormais prêt à gouverner le pays. Abandonnant la doxa libérale de son père, Marine Le Pen s’est entourée de quelques technocrates pour bâtir un programme économique à l’orientation résolument dirigiste et protectionniste : ce programme, qui a pour mot d’ordre le « patriotisme économique », s’articule autour de quelques mesures phares telles que le retour au franc.

Le minimum que l’on puisse exiger d’un programme économique, c’est qu’il soit cohérent, surtout s’il est porté par un parti qui prétend à l’exercice du pouvoir. Le programme économique du FN est-il cohérent ? Non. Soucieux de plaire aux consommateurs et aux producteurs, le parti de Marine Le Pen promet aux uns des baisses de prix, et aux autres des prix minimum garantis. Soucieux de plaire aux petits patrons comme aux ouvriers, le FN veut à la fois plus d’Etat, et moins d’Etat. Il promet ainsi de « libérer les entreprises des lourdeurs administratives et des contrôles tatillons », tout en multipliant les contraintes et les obligations nouvelles qui nécessiteront des contrôles supplémentaires et qui perturberont fortement la stratégie des entreprises : le FN veut en effet instaurer un contrôle des prix et obliger les entreprises à embaucher prioritairement « des séniors et des jeunes issus des filières professionnelles » ; il veut aussi appliquer aux entreprises le principe de la préférence nationale : « les entreprises se verront inciter à prioriser l’emploi, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française ».

Si le programme économique du FN pêchait seulement par son incohérence, il n’y aurait pas de quoi s’inquiéter. Le vrai problème, c’est qu’il s’agit d’un programme suicidaire. Le parti préconise un « protectionnisme intelligent » reposant sur une hausse des droits de douane et sur des quotas d’importation à l’encontre des pays qui concurrencent la France de façon déloyale, notamment la Chine et « certains pays d’Europe de l’Est ». Il faut tout d’abord souligner que ces mesures sont inapplicables, puisque la politique commerciale est une compétence exclusivement communautaire : pour instaurer unilatéralement des mesures protectionnistes, la France doit donc sortir de l’Union européenne. En outre, de telles mesures pénaliseraient considérablement les entreprises françaises qui s’approvisionnent à l’étranger, en alourdissant leurs coûts de production et en les obligeant à revoir complètement leurs filières d’approvisionnement. Cette politique entraînerait aussi, de la part des pays lésés, des mesures de rétorsion qui pénaliseraient nos exportations et fermeraient de nombreux débouchés aux entreprises françaises. La Chine est devenue un partenaire commercial et industriel incontournable pour la France : elle offre un débouché majeur aux industries françaises du luxe et de l’agroalimentaire, elle représente 25% des parts de marché d’Airbus et accueille près de 1.600 entreprises françaises sur son territoire. Si la France décidait toute seule de s’engager dans une guerre commerciale contre la Chine, nous aurions beaucoup à y perdre.

Non content de plomber les entreprises françaises les plus compétitives en fermant nos frontières, le FN multiplie les imprécations contre les firmes du CAC 40 et promet de surtaxer les grands groupes. Marine Le Pen veut en effet augmenter l’impôt sur les sociétés et mettre en place un prélèvement de 15% sur les bénéfices des grands groupes, afin de soutenir les PME-PMI par le biais d’un fonds spécial dédié à la réindustrialisation de la France : rien de tel pour encourager la fuite des capitaux ! Le FN oppose de façon caricaturale les grandes firmes aux PME, oubliant au passage que les PME sont étroitement liées aux firmes, et que les grands groupes contribuent à faire vivre tout un réseau de fournisseurs et de sous-traitants.

Le FN souhaite aussi abandonner les accords de Schengen et rétablir des contrôles permanents sur l’ensemble des frontières terrestres de la France : cette mesure pénaliserait évidemment les transporteurs, les touristes et les quelque 350.000 travailleurs transfrontaliers qui résident en France. Dans une étude publiée en février 2016, l’agence France Stratégie estime qu’un rétablissement des contrôles aux frontières coûterait à la France entre 1 et 2 milliards d’euros par an à court terme, un chiffre qui prend en compte uniquement le recul de la fréquentation touristique et le ralentissement des flux de marchandises : il faudrait y ajouter les coûts liés à la remise en service des postes-frontières ainsi que les conséquences à long terme sur les échanges, la croissance et l’investissement.

Le programme économique du FN est un véritable catalogue de mesures inflationnistes. La hausse des droits de douane se traduirait inévitablement par des hausses de prix : si la France décidait de surtaxer tous les produits chinois, comme souhaite le faire Marine Le Pen, cela gonflerait le prix des vêtements, des jouets, des ordinateurs et des téléphones portables qui sont fabriqués en Chine et que nous importons par millions chaque année. C’est donc, au bout du compte, le consommateur français qui paierait la facture du « protectionnisme intelligent » de Marine Le Pen. Le Front National veut également sortir de l’euro, revenir au franc et mener une politique de « dévaluation compétitive » pour doper les exportations de la France : Marine Le Pen propose ainsi de dévaluer le franc de 20%. Il est vrai qu’une dévaluation monétaire pourrait temporairement stimuler nos exportations, mais les effets positifs escomptés à court terme seraient vite annulés par les dévaluations que nos partenaires commerciaux ne manqueraient pas de mettre en application à leur tour. Et pour les ménages français, la facture sera salée : une dévaluation de 20% du franc va renchérir de 20% le prix de tous les produits que nous importons, notamment le pétrole et le gaz. Elle provoquerait une érosion de l’épargne des Français ainsi qu’un alourdissement insupportable de la dette publique.

Le FN veut également autoriser la Banque de France à créer de la monnaie, c’est-à-dire à financer directement le Trésor Public à des taux d’intérêt quasi nuls : c’est ce que l’on appelait autrefois la « planche à billets ». Or, le recours à la « planche à billets » pour financer la dette de l’Etat risque d’entraîner un dérapage inflationniste quasi impossible à maîtriser, qui viendrait amplifier les hausses de prix dues à l’augmentation des droits de douane et à la dévaluation du franc. Cette accumulation de mesures inflationnistes aurait des conséquences catastrophiques sur le pouvoir d’achat des Français : une fois de plus, ce sont les consommateurs français qui vont payer la facture. Mais la « planche à billets » a d’autres inconvénients majeurs : quand la croissance est dopée artificiellement par la création monétaire, les risques de récession deviennent très élevés dès que l’Etat réduit la quantité de liquidités injectées dans l’économie : on dit alors que l’économie fonctionne « sous perfusion ». Mais surtout, la « planche à billets » encourage la spéculation et favorise, par conséquent, l’apparition de nouvelles bulles spéculatives et de nouvelles crises.

Finalement, on en vient presque à regretter les vociférations de Jean-Marie Le Pen et la belle époque où le Front National n’avait pas de programme économique : en ce temps-là, le FN assumait son rôle de parti contestataire et n’avait aucune prétention à gouverner. Le programme économique bricolé par Marine Le Pen et la nouvelle garde du FN est catastrophique. Ce que nous propose le FN, c’est un catalogue de mesures suicidaires dont l’application saperait la croissance et plomberait le pouvoir d’achat des Français. Ce programme repose en fait sur un déni des réalités économiques : le FN se comporte comme si la France pouvait envoyer paître ses partenaires commerciaux, rétablir unilatéralement des mesures protectionnistes et s’engager dans une guerre monétaire sans en subir les conséquences. Comme l’écrit Maël de Calan dans son livre intitulé La vérité sur le programme du Front national, le programme économique du FN est un « programme de capitulation » : le parti de Marine Le Pen considère que la France n’est pas compétitive, qu’elle est incapable de s’insérer dans la mondialisation et qu’elle doit par conséquent dresser des barrières pour se protéger de la concurrence des autres pays. Curieuse vision de la France pour un parti qui se dit « patriote ». Mais le plus navrant, c’est que le programme économique du Front National ne propose aucune réponse concrète aux défis économiques majeurs du XXIe siècle : compétitivité, innovation, révolution numérique, transition énergétique, régulation des marchés financiers, lutte contre les paradis fiscaux, etc. Le programme économique du FN est une dangereuse imposture qu’il faut dénoncer sans ambiguïtés pour éviter le naufrage.

Marine Le Pen.

Vers un « tripartisme » à la française ?

On appelle « tripartisme » une situation dans laquelle trois partis dominent la vie politique d’un pays. Le parti de Marine Le Pen, arrivé en tête au premier tour des régionales de décembre 2015, est devenu un acteur incontournable du jeu politique et remet en cause la suprématie du PS et de l’ex-UMP (rebaptisée Les Républicains). Peut-on parler aujourd’hui d’un « tripartisme » à la française ?

Il est vrai que le paysage politique français semble désormais s’organiser autour de trois grandes forces politiques : le PS, Les Républicains et le Front National. En réalité, il ne faudrait pas parler de « tripartisme » mais plutôt de « tripartition » ou de « tripolarisation », car ce ne sont pas trois partis mais trois blocs qui sont en concurrence : un bloc de centre-gauche composé du PS et de ses alliés, un bloc de centre-droit composé du parti Les Républicains et de ses alliés centristes, et un bloc d’extrême droite composé du FN et du « Rassemblement Bleu Marine », une organisation politique étroitement liée au FN mais distincte de ce dernier. La gauche radicale se retrouve marginalisée, et les petits partis indépendants obtiennent des scores dérisoires qui ne leur permettent pas de jouer un rôle politique significatif. 

Il faut cependant relativiser ce schéma tripartite, car l’isolement du FN et son incapacité à conquérir des exécutifs régionaux en décembre 2015 nous montrent que ce parti n’est pas encore considéré comme un parti « normal » et qu’il continue de susciter beaucoup de crainte. Par ailleurs, nous voyons bien que les deux principaux partis de gouvernement, le PS et LR, sont profondément fracturés idéologiquement : l’aile gauche du Parti Socialiste conteste la politique « social-libérale » du gouvernement Valls, et la stratégie du « ni PS ni FN » défendue par Nicolas Sarkozy a exacerbé les divisions internes de LR, entre une aile « modérée » qui souhaite faire barrage au Front National et une aile « dure » qui rejette le principe d’un front anti-FN. Emmanuel Rivière, directeur du pôle politique de l’institut TNS Sofres, parle de « tripartisme bancal » pour désigner cette situation politique.

A ce tripartisme bancal, Emmanuel Rivière oppose une autre forme de tripartisme qui correspondrait davantage aux clivages politiques actuels et qui exprimerait des choix clairs pour les électeurs : une gauche antilibérale proposant un véritable changement de système économique, un centre libéral, réformiste et pro-européen (qui correspondrait peu ou prou à ce fameux « axe central » dont parle François Bayrou), et enfin, une droite souverainiste, conservatrice et ethnocentriste. Mais un tel système supposerait l’éclatement du PS et de LR. En effet, le pôle de gauche dont parle Emmanuel Rivière correspond à l’aile gauche du PS, à l’aile gauche des Verts et au Front de Gauche ; le pôle central réunirait les modérés de LR, les centristes de l’UDI et du MoDem, les sociaux-démocrates et les « sociaux-libéraux » du PS et les écologistes réformistes. Quant à la droite conservatrice et souverainiste, elle réunirait l’aile droite de LR et le Front National ainsi que d’autres petits partis souverainistes de droite.

Dans L’Etat de l’opinion 2016 (publié aux éditions du Seuil par l’institut TNS Sofres), Emmanuel Rivière écrit : « Le tripartisme (…) issu des urnes du mois de décembre n’est satisfaisant pour personne. Il ressemble plus à une étape vers une nécessaire recomposition qu’à l’avènement d’un système durable. Reste à savoir combien de temps le conservatisme des appareils parviendra à maintenir le statu quo, au risque d’accentuer le divorce avec des électeurs qui ne s’y retrouvent décidément plus dans la manière dont s’organise l’offre politique ». Hélas, les appareils politiques ont déjà plus d’une fois montré leur extraordinaire capacité de résistance au changement : en France, les recompositions politiques se font souvent dans la douleur, à l’issue de crises majeures et traumatisantes.

Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen.

L’avènement du tripartisme?

Aucune région ne sera dirigée par le parti de Marine Le Pen, et c’est une excellente nouvelle. Mais le FN est désormais un acteur incontournable du jeu politique. Déjà bien implanté dans les conseils municipaux et départementaux, il vient de réaliser une percée historique aux régionales. Il s’est en effet maintenu au second tour dans toutes les régions de France métropolitaine à l’exception de la Corse. Même s’il n’a remporté la victoire dans aucune d’elles, il a obtenu plus de 350 sièges dans les conseils régionaux. Les élections régionales de 2015 ont-elles confirmé l’avènement du « tripartisme » en France ?

On appelle « tripartisme » une situation dans laquelle trois partis dominent la vie politique d’un pays. A l’origine, le terme « tripartisme » a été employé en France pour désigner l’hégémonie de trois partis en 1946-47, au début de la Quatrième République : il s’agissait du Parti Communiste, de la SFIO et du MRP, des partis majoritairement composés de résistants. A l’époque, ces trois partis n’étaient pas des concurrents mais des alliés : ils formaient à l’Assemblée Nationale une large coalition qui vola en éclats dès 1947 avec le retrait des communistes. De nos jours, certains commentateurs parlent à nouveau de « tripartisme ». En effet, le paysage politique hexagonal semble désormais s’organiser autour de trois forces politiques principales : le PS, l’ex-UMP rebaptisée Les Républicains, et le Front National.

Contrairement au tripartisme de 1946-47, le « tripartisme » actuel ne correspond pas à une situation conjoncturelle dans laquelle trois partis codirigent le pays, mais à une recomposition durable du champ politique autour de trois pôles concurrents. D’ailleurs, il ne faudrait pas parler de « tripartisme » mais plutôt de « tripartition » ou « tripolarisation », car ce ne sont pas trois partis mais trois blocs qui s’affrontent : un bloc de centre-gauche composé du PS et de ses alliés radicaux de gauche, un bloc de centre-droit composé du parti Les Républicains et de ses alliés centristes de l’UDI et du MoDem, et un bloc d’extrême droite composé du FN et du « Rassemblement Bleu Marine », une organisation politique étroitement liée au FN mais distincte de ce dernier. La gauche radicale est marginalisée, et les petits partis indépendants obtiennent des scores totalement dérisoires qui ne leur permettent pas de jouer un quelconque rôle politique. Il faut cependant relativiser ce schéma tripartite, car l’échec du Front National au second tour des élections régionales montre que ce parti n’est pas encore considéré comme un parti « normal » et qu’il continue de susciter de la crainte.

La tripolarisation de la vie politique française n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes car elle maintient le centre dans une certaine dépendance à l’égard de la droite républicaine. Les centristes, pris au piège de leur alliance avec Les Républicains, n’osent plus s’affirmer comme une force politique autonome de peur de favoriser la victoire du Front National. De plus, cette situation constitue un obstacle majeur à l’émergence du fameux « axe central » que Bayrou et de nombreux centristes appellent de leurs vœux, et qui rassemblerait au sein d’une même coalition les sociaux-démocrates du PS, les radicaux de gauche, les écologistes réformistes, les centristes et la droite modérée. Cet « axe central » serait pourtant le meilleur rempart contre l’extrême droite, et le premier pas vers un changement profond des pratiques politiques.

Non, le « front républicain » n’est pas ringard

Les listes frontistes sont celles qui ont rassemblé le plus de suffrages au premier tour des régionales dimanche 6 décembre, et le FN est arrivé en tête dans six régions : la liste conduite par Marine Le Pen en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et celle de Marion Maréchal-Le Pen en PACA ont obtenu plus de 40% des suffrages. C’est un choc, certes, mais un choc prévisible et annoncé. L’abstention est en légère baisse par rapport aux régionales de 2010 mais reste massive : 49,9% des électeurs ne sont pas allés voter. L’abstention est le meilleur allié du Front National, et il est impératif que les partis républicains réussissent à mobiliser les abstentionnistes au second tour.

Il convient de saluer la décision des responsables socialistes qui ont appelé à voter pour la droite et le centre en PACA et dans le Nord afin de faire barrage au Front National. Il faut également saluer le choix courageux de Pierre de Saintaignon, tête de liste PS dans le Nord, et de Christophe Castaner, tête de liste PS en PACA, qui ont renoncé à participer au second tour pour ne pas favoriser la victoire du FN. François Bayou, président du MoDem, et Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI, ont eux aussi affirmé leur volonté de faire barrage au FN et ont appelé au retrait des listes de gauche et de droite arrivées en troisième position dans les régions à triangulaire. En revanche, le bureau politique de LR a opté pour la ligne dangereuse du « ni ni », c’est-à-dire « ni PS ni FN », comme si une victoire de la gauche était aussi grave qu’une victoire de l’extrême droite.

Non, la stratégie du « front républicain » face au Front National n’est pas ringarde. Les partis républicains doivent combattre l’extrême droite, et ils doivent tout faire pour éviter que les exécutifs régionaux ne tombent entre les mains d’un parti populiste et xénophobe qui n’a aucun programme cohérent et qui ne voit dans ce scrutin régional qu’un marchepied vers la présidentielle et les législatives de 2017. Certes, le « front républicain » tend à valider le discours du FN dénonçant les « connivences » entre la gauche et la droite. Et alors ? Les partis de gouvernement doivent assumer leurs points communs devant les électeurs : le PS, LR, le MoDem, l’UDI, les Radicaux de Gauche sont des partis républicains et pro-européens qui partagent le même socle de valeurs libérales. Ce qui les oppose est moins important, au regard de la situation actuelle, que ce qui les rapproche.

F. Bayrou.

Le « pari » du FN: le vote FN analysé par le démographe Hervé Le Bras

Dans son dernier livre intitulé Le pari du FN, le démographe et historien Hervé Le Bras cherche à répondre à deux questions simples : qui vote FN et pourquoi ? En examinant des dizaines de cartes à différentes échelles et en croisant de multiples indicateurs, l’auteur analyse avec une remarquable précision la géographie du vote frontiste. Ce faisant, Hervé Le Bras bouscule certaines idées reçues et dépasse l’opposition habituelle entre « vote d’adhésion » et « vote de protestation ».

D’après l’auteur, l’électorat du FN est aujourd’hui majoritairement constitué de Français qui habitent les villes moyennes, les zones périurbaines et les communes rurales en crise, et qui ont le sentiment (souvent justifié) que leur situation sociale est bloquée. Dans cette partie de l’électorat, le vote FN n’est pas un simple « vote protestataire », mais plutôt une sorte de « pari », comme dans les jeux de hasard. Pour Hervé Le Bras, voter Front National est comme acheter un ticket de Loto : la probabilité de perdre est supérieure à celle de gagner, mais les gens veulent quand même tenter leur chance car l’espoir de gain l’emporte sur la peur de perdre la mise initiale. De même, les électeurs du FN savent que ce parti a peu de chances d’arriver au pouvoir et de tenir ses promesses, mais ils n’attendent plus rien des partis de gouvernement traditionnels, et le FN représente leur seul espoir de changement. « D’un côté, la légère amélioration que promettent les partis de gouvernement dont la victoire est probable ; de l’autre, un changement radical de situation au cas où le FN gagnerait et réussirait à gouverner, ce qui est hautement improbable », écrit Hervé Le Bras.

L’analyse des cartes montre que les régions ayant les taux de chômage les plus élevés et les plus fortes inégalités de revenus correspondent à celles où le Front National réalise ses meilleurs résultats. Mais l’auteur explique aussi que, contrairement à une idée répandue, ce ne sont pas les populations les plus fragiles qui votent le plus en faveur du FN. Le vote frontiste n’est pas celui des chômeurs, des pauvres et des exclus : il provient plutôt des catégories sociales situées juste au-dessus, c’est-à-dire celles qui craignent de basculer dans la précarité. Or, cette peur du déclassement est exacerbée chez les personnes qui, dans leur entourage, connaissent quelqu’un qui a déjà basculé dans la précarité, notamment après un licenciement ou un divorce.

L’auteur interroge également les corrélations entre le vote FN et la présence de populations étrangères. Hervé Le Bras montre qu’à l’échelle nationale, si l’on excepte le cas particulier de l’Île-de-France, les régions qui ont la plus forte proportion d’étrangers correspondent à celles qui votent le plus en faveur du FN. Mais il montre également que cette logique s’inverse à l’échelle locale : les communes les plus favorables au FN correspondent à celles dont les habitants sont le moins en contact avec des populations étrangères. Le sentiment « d’invasion » se rencontre donc surtout chez les Français qui vivent suffisamment près des immigrés pour se sentir concernés par la question de l’immigration, mais pas assez près d’eux pour nouer des liens avec ces populations et pour s’habituer à leur présence. Au contraire, les Français qui côtoient des immigrés quotidiennement dans leur ville ou leur quartier sont habitués à leur présence et, par conséquent, moins réceptifs aux discours anxiogènes sur l’immigration : « Plus on est voisin des immigrés, plus on voit qu’ils nous ressemblent (…). La proximité diminue ou fait disparaître le sentiment d’étrangeté ou l’inquiétude nés de la différence d’origine. » La peur de l’immigration se cristallise donc sur une vision souvent abstraite et fantasmée de l’immigré.

Dans Le pari du FN, Hervé Le Bras s’efforce de proposer une théorie globale du vote FN tout en prenant en compte les spécificités de chaque région. L’auteur constate qu’à l’échelle nationale, la carte du vote FN est restée relativement stable depuis le milieu des années 80 : les régions dans lesquelles le vote frontiste est le plus important sont celles du nord, du nord-est et du sud-est. Au contraire, le vote FN demeure structurellement faible dans le grand ouest. Sans tomber dans le déterminisme géographique, Hervé Le Bras montre que les régions les plus favorables au FN coïncident avec les « pays de champs ouverts », par opposition aux « pays de bocage ». D’après l’auteur, cette concordance pourrait être liée aux mutations économiques et sociales qu’ont connues ces deux types de régions durant les dernières décennies : dans les « pays ouverts », qui se caractérisent par un habitat concentré, les populations ont assisté à la dissolution des relations de voisinage et de solidarité qui étaient liées à leur mode de vie traditionnel ; à ce problème est venu s’ajouter le choc de la désindustrialisation au nord et au nord-est. Les « pays de bocage », caractérisés par un habitat dispersé, ont en revanche connu un processus d’ouverture et de désenclavement lié aux remembrements, à l’urbanisation et à l’insertion dans la mondialisation. Les bouleversements économiques et sociaux des dernières décennies ont donc été vécus de façon beaucoup plus négative par les populations des « pays ouverts » que par celles des « pays de bocage ».

On pourrait reprocher à l’auteur de rompre, par moments, avec sa neutralité de scientifique et de laisser transparaître certains partis pris, notamment lorsqu’il critique la stratégie de captation des voix du FN utilisée par Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Mais cela ne remet pas en cause la précision ni l’acuité de cet ouvrage éclairant dont je recommande vivement la lecture.

Référence : Hervé Le Bras, Le pari du FN, Paris, éditions Autrement, 2015 (17,50 euros).

Hervé Le Bras (source: Les Echos).