Programme du FN aux régionales en Île-de-France: imposture et démagogie

Tête de liste Front National dans la région Île-de-France, Wallerand de Saint Just a publié sur son site de campagne un programme détaillé de 80 pages dans lequel on retrouve tous les lieux communs du discours frontiste sur l’immigration, le « patriotisme économique », la « tolérance zéro » contre les délinquants ou encore la « préférence nationale ». Une grande partie de ce programme (environ la moitié des pages) est consacrée à la critique des précédentes majorités régionales et à la dénonciation des connivences entre élus de gauche et de droite.

Le programme de Wallerand de Saint Just met surtout l’accent sur le soutien à l’activité économique, mais certaines des mesures proposées sont purement et simplement inapplicables. Le FN veut par exemple « imposer l’utilisation de circuits courts dans la restauration collective et les écoles de la région ». Cette proposition est inapplicable pour deux raisons. Tout d’abord, le Conseil Régional n’a aucun pouvoir sur les collèges et les écoles : il gère uniquement les lycées. Deuxièmement, les collectivités ne peuvent pas choisir leurs fournisseurs en se basant sur des critères géographiques, car une telle procédure serait discriminatoire : les marchés publics attribués à des entreprises au motif qu’il s’agit d’entreprises locales encourent systématiquement une annulation par le tribunal administratif. En matière de formation professionnelle, les propositions du FN sont inapplicables car elles ne relèvent pas de compétences régionales : le FN veut par exemple permettre aux jeunes d’entrer en apprentissage dès 14 ans, ce qui suppose de modifier la loi. En ce qui concerne le soutien à l’emploi, le FN propose la mise en place d’un « statut juridique dérogatoire favorisant l’embauche des compétences nécessaires aux start-up, TPE, PME-PMI » : ce « statut dérogatoire » passerait notamment par la création d’un « salaire minimum complété par un intéressement consistant en l’attribution d’actions gratuites ». Tout ce charabia signifie concrètement que le FN veut mettre en place une sorte de SMIC régional complété par un portefeuille d’actions offert au salarié. Cette mesure serait inapplicable, puisqu’elle remettrait en cause l’unité du droit du travail sur le territoire français.

Le programme du FN en Île-de-France passe totalement à côté de plusieurs enjeux essentiels de la politique régionale : compétitivité, transports, éducation, logement, rénovation des quartiers urbains dégradés. En matière de transports, le programme du FN est d’une pauvreté consternante et ne propose qu’une modernisation des réseaux existants et une « accélération » des projets qui ont déjà été validés. En matière de logement, le FN dénonce la construction massive de logements sociaux, accusée de favoriser l’installation de populations immigrées : il veut supprimer toutes les aides régionales à la construction de logements sociaux et mettre en application le principe de la « préférence nationale » en introduisant des critères de nationalité dans l’attribution de ces logements. Par ailleurs, la critique du « Grand Paris » représente un chapitre entier de six pages dans le programme du FN, mais le parti ne fait aucune contre-proposition en matière d’aménagement régional et se contente, à la fin du chapitre, de réclamer un nouveau SDRIF (Schéma directeur de la Région Île-de-France) axé sur les transports et sur la sécurité. L’éducation est la grande absente du programme frontiste : aucune rubrique ne lui est consacrée. En ce qui concerne la culture, le FN entend supprimer le FRAC (Fonds régional d’art contemporain) et réduire drastiquement les subventions versées aux différents organismes culturels soutenus par la région ; il souhaite également recentrer la politique culturelle sur la mise en valeur du patrimoine régional au détriment de l’ouverture sur les cultures et les artistes étrangers.

La sécurité, en revanche, constitue l’un des axes majeurs du programme et bénéficie de moyens pharamineux. On peut lire dans le préambule du programme : « Nous instaurerons un vaste plan de sécurisation des personnes et des biens et nous appliquerons le principe de la tolérance zéro quels que soient la nature ou l’importance des délits ». On peut toutefois se demander comment les élus régionaux feront appliquer le principe de la « tolérance zéro », étant donné que les régions n’ont aucune compétence en matière judiciaire. Par ailleurs, en feuilletant le programme, on s’aperçoit que le « vaste plan de sécurisation des biens et des personnes » évoqué dans le préambule consiste simplement à renforcer la surveillance des transports en commun et à généraliser la vidéosurveillance et les portiques de sécurité à l’entrée des lycées. Si les candidats du FN s’intéressaient d’un peu plus près à la situation des lycées franciliens, ils se rendraient vite compte que ces établissements ont moins besoin de caméras de surveillance que de matériel pédagogique et de locaux décents… Le FN propose également de réorienter vers la sécurité le budget dédié aux associations, ce qui implique la suppression pure et simple de l’ensemble des subventions régionales versées aux associations (environ 40 millions d’euros par an, soit moins de 1% du budget régional).

En outre, on constate que le programme du FN en Île-de-France comporte un certain nombre d’incohérences flagrantes. Le FN veut par exemple réduire massivement la fiscalité sur les entreprises et les classes moyennes tout en prônant une intervention accrue de la région dans l’économie par le biais d’investissements publics. Il dénonce également la multiplication des structures administratives tout en proposant la création de nouvelles entités bureaucratiques. Ainsi, on peut lire que dans la région Île-de-France, « tous les organismes, les procédures et les dispositifs existent ; il n’y a donc rien à inventer qui ajouterait à la confusion et aux mille-feuilles administratifs » ; mais quelques pages plus loin, on découvre avec étonnement que le FN veut créer une « Banque Publique Régionale d’Investissement » (BPRI), un « Organisme de Redéploiement Economique et de Sauvegarde de l’Emploi » (ORESE), ou encore une « Agence Régionale d’Accréditation des Structures de Formation ». Par ailleurs, le FN dénonce le « train de vie honteux » de la région mais n’envisage pas de diminuer les indemnités des conseillers régionaux. Il veut lutter contre les gaspillages et réduire le déficit budgétaire de la région mais, dans le domaine sécuritaire, il n’hésite pas à proposer des dispositifs extrêmement coûteux mobilisant des personnels pléthoriques : ainsi, pour améliorer la sécurité dans les transports en commun, le FN souhaite créer un « centre de supervision régionale » chargé de visionner en permanence les images de vidéosurveillance de l’ensemble du réseau francilien, et « placer au moins deux agents de sûreté en permanence dans chacune des 381 gares métro et RER ». Le coût exorbitant de ces différentes mesures ne fait l’objet d’aucune estimation.

On trouve aussi dans le programme du FN des affirmations démagogiques sur la laïcité : « les manquements au respect de la laïcité dans les lycées, les transports publics et les bâtiments publics régionaux seront systématiquement relevés et sanctionnés ». De quels « manquements » est-il question précisément ? Comment et par qui seront-ils sanctionnés ? Le programme ne le dit pas. Il convient d’ailleurs de rappeler que, dans notre pays, les lois sur la laïcité ne s’appliquent pas aux usagers des transports en commun. On rappellera aussi, à toutes fins utiles, que dans les lycées toute sanction disciplinaire est décidée par l’établissement (et non par le Conseil Régional), conformément aux règles énoncées dans le Code de l’Éducation.

Il est vrai que l’Île-de-France n’est pas une région gagnable pour le FN : dans les sondages, la liste emmenée par Wallerand de Saint Just reste loin derrière la liste de Valérie Pécresse et celle de Claude Bartolone. Le programme du FN en Île-de-France reflète cependant assez bien la stratégie globale du parti pour les régionales. Dans chaque région, le FN critique avec virulence les précédentes majorités régionales et dénonce les « connivences » entre le PS et l’UMP : on retrouve le fameux thème de « l’Etat UMPS », décliné ici à l’échelon régional. Dans chaque région, le FN met en avant le thème de l’insécurité et prône la « tolérance zéro » face aux délinquants, bien que les régions n’aient aucune compétence judiciaire. On remarque aussi que le FN est favorable à une recentralisation de certaines compétences : le parti préconise par exemple une reprise en main de la politique du logement par l’Etat. Cette volonté de recentralisation peut sembler paradoxale dans le contexte d’une élection régionale. On comprend donc que les élections régionales sont conçues par le FN comme un tremplin vers la présidentielle et les législatives de 2017. Cela explique pourquoi le parti de Marine Le Pen fait campagne sur de nombreux thèmes qui n’ont rien à voir avec les compétences des régions : critique de l’Union européenne et de l’OMC, critique du libre-échange et apologie du protectionnisme, lutte contre l’immigration, etc. Le programme du FN pour les régionales consiste en fait à transposer dans chaque région les principes défendus par le parti au niveau national, sans vraiment se préoccuper de la mise en application concrète de ces principes à l’échelle régionale.

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