Il ne faut pas faire marche arrière sur la « taxe carburant »

Le Premier Ministre a dévoilé trois mesures pour mettre fin à la révolte des gilets jaunes : un moratoire de six mois sur la hausse de la taxe carburant, un gel des tarifs du gaz et de l’électricité pendant l’hiver et un report du nouveau contrôle technique. Il s’agit de simples mesures d’apaisement destinées à calmer la colère des gilets jaunes et à créer les conditions d’un dialogue plus serein avec les représentants du mouvement. Cette volonté d’apaisement doit être saluée, mais je doute que les mesures annoncées soient de nature à calmer les casseurs et à satisfaire les gilets jaunes les plus extrémistes : les annonces d’Edouard Philippe arrivent tardivement, deux semaines après les premières manifestations de gilets jaunes. Or, depuis le 17 novembre, le mouvement n’a cessé de se radicaliser et de se politiser.

Certains gilets jaunes réclament l’abandon pur et simple de toute augmentation de la taxe carburant : cette exigence est irrecevable. Nous ne pouvons pas faire marche arrière sur la transition énergétique : nous devons sortir du « tout pétrole », et cela passera inévitablement par des mesures impopulaires et contraignantes. La hausse de la TICPE ne sert ni à « racketter » les automobilistes ni à « financer la suppression de l’ISF », comme on l’entend trop souvent sur les réseaux sociaux et dans les discussions de café du commerce. L’objectif premier de la fiscalité écologique est de changer les comportements : en augmentant graduellement la taxation des énergies fossiles et en réduisant la taxation des énergies renouvelables, le gouvernement veut inciter les Français à réduire leur consommation de carburant et à se tourner vers des énergies plus propres. L’urgence climatique nous oblige à repenser totalement notre modèle énergétique, et la fiscalité écologique est l’un des leviers qui permettront d’atteindre cet objectif.

Il ne faut pas faire marche arrière sur la hausse de la TICPE, mais il faut rendre cette mesure acceptable aux yeux des Français. Les classes moyennes et populaires ont en effet le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique : il est injuste, par exemple, que le fuel des cargos et le kérosène des avions ne soient pas soumis aux mêmes niveaux de taxation que le diesel des automobilistes. Il faut aussi renforcer les mesures d’accompagnement : même revalorisée, la « prime à la conversion » demeure insuffisante. Mais il faut surtout que la hausse de la TICPE soit compensée par des mesures fortes en faveur du pouvoir d’achat des Français, car c’est bien là que réside le cœur du problème. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer pour les ménages modestes. Le gouvernement veut « désocialiser » les heures supplémentaires : pourquoi ne pas les défiscaliser totalement, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a déjà revalorisé la prime d’activité : pourquoi ne pas aller plus loin et supprimer intégralement les charges sur le SMIC afin d’augmenter significativement les bas salaires ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais il faut aussi qu’Emmanuel Macron abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et accepte d’entendre le malaise des classes moyennes et populaires, malaise dont les conséquences électorales pourraient être désastreuses lors du scrutin européen de 2019.

Quelles réponses apporter à la révolte des gilets jaunes?

La place de l’Etoile et les Champs-Elysées ont connu un troisième samedi de violences en marge de la manifestation des gilets jaunes. Nous avons assisté à de véritables scènes de guérilla urbaine en plein Paris : des véhicules et un immeuble ont été incendiés, des CRS ont été tabassés par des gilets jaunes et l’Arc de Triomphe a été vandalisé. Fort heureusement, le pire a pu être évité : personne n’a trouvé la mort dans les affrontements du 1er décembre. La peur de la bavure a probablement conduit la préfecture de Paris à tolérer quelques poches de violence et à « laisser faire » certains casseurs pour éviter un drame aux conséquences catastrophiques.

Il faut condamner fermement toutes les violences inacceptables survenues à Paris depuis le début du mouvement des gilets jaunes. La colère des Français ne justifie en rien de tels actes, et il faut être bien naïf pour penser que les casseurs des Champs Elysées sont animés par un sentiment d’injustice sociale : les casseurs sont venus pour semer le chaos dans Paris, et non pour exprimer des revendications. Certes, il ne faut pas faire d’amalgames : les gilets jaunes ne sont pas tous des casseurs ; la plupart d’entre eux sont venus manifester pacifiquement, et certains ont même aidé à la protection des commerces et de l’Arc de Triomphe. Mais il ne faut pas, a contrario, nier les liens qui existent entre les casseurs et les gilets jaunes : les casseurs font partie du mouvement des gilets jaunes, ils en constituent la composante la plus radicale. De plus, en organisant des rassemblements non autorisés sur les Champs-Elysées, les gilets jaunes ont créé les conditions qui ont rendu possibles toutes les dérives auxquelles nous avons assisté à Paris le 1er décembre.

Il est temps que l’ordre républicain soit rétabli, mais cela ne pourra pas se faire par la répression. Le pouvoir exécutif doit apporter des réponses concrètes pour apaiser les colères. Plusieurs mesures ont déjà été annoncées par Emmanuel Macron, telles que le doublement de la prime à la conversion ou la revalorisation du bonus écologique et du chèque énergie. Le président de la République a également évoqué l’idée d’une taxe modulable sur les carburants, qui s’adapterait aux fluctuations des prix mondiaux. Ces mesures n’ont cependant pas mis un terme au mouvement des gilets jaunes, pour deux raisons. Premièrement, ces annonces apparaissent comme de simples mesures techniques, alors que les Français attendent des mesures fortes et symboliques. Deuxièmement, ces annonces sont arrivées trop tard : le prix du carburant n’a été que l’élément déclencheur de la révolte et les revendications des gilets jaunes dépassent aujourd’hui largement la question des taxes sur le carburant.

Deux revendications reviennent de façon récurrente au sein du mouvement des gilets jaunes. Il y a tout d’abord la baisse de la taxe sur les carburants. Hélas, l’urgence climatique nous interdit de faire marche arrière. Il faut impérativement sortir du « tout pétrole » et cela suppose des mesures contraignantes et impopulaires. La hausse de la taxe sur les carburants permet de financer la transition énergétique, mais elle a aussi une fonction incitative : en augmentant la fiscalité sur les énergies fossiles et en baissant la fiscalité sur les énergies renouvelables, le gouvernement veut encourager les Français et les entreprises à se tourner vers des énergies plus propres. C’est ce que l’on appelle, en économie, la « fiscalité comportementale ». L’exécutif ne doit pas renoncer à la hausse de la TICPE. Mais il doit prendre des dispositions qui la rendront plus acceptable aux yeux des Français, car les classes moyennes et populaires ont le sentiment d’être les seules à supporter le coût de la transition énergétique. Cela doit passer par le renforcement des mesures d’accompagnement car, même revalorisée, la prime à la conversion demeure insuffisante pour inciter les ménages à changer de véhicule et à se tourner vers des motorisations électriques ou hybrides. Cela doit aussi passer par une extension de la taxe carburant : il est injuste que le kérosène des avions et le fuel des cargos ne soient pas soumis à la même taxation que le gazole des automobilistes. Enfin, il faudrait que l’augmentation de la TICPE soit entièrement affectée au financement de la transition énergétique : or, d’après un récent rapport du Sénat, sur les 3,9 milliards d’euros de recettes supplémentaires attendues en 2018, seuls 184 millions seront alloués à la transition énergétique.

De nombreux gilets jaunes réclament également le rétablissement de l’ISF. Le remplacement de l’ISF par un « impôt sur la fortune immobilière » avait pour but d’inciter les grandes fortunes à investir dans l’économie : cette mesure a déjà eu des effets positifs puisque les investissements étrangers ont connu une forte croissance en 2018 ; les projets d’investissement ont aujourd’hui atteint leur plus haut niveau depuis 10 ans, ce qui montre que la France est redevenue attractive pour les investisseurs étrangers. Restaurer l’ISF tel qu’il existait avant 2017 serait une mesure purement symbolique mais inutile économiquement, voire contre-productive. En revanche, il faut améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires en accélérant et en amplifiant la baisse des prélèvements obligatoires. Le gouvernement a déjà réduit la taxe d’habitation : il faut maintenant la supprimer intégralement pour les Français les plus modestes. Le gouvernement souhaite désocialiser les heures supplémentaires : pourquoi ne pas aussi les défiscaliser, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy ? Le gouvernement a augmenté la prime d’activité pour les bas salaires : pourquoi ne pas aller plus loin et mettre en place une exonération totale de charges sur le SMIC ?

Je pense qu’il y a beaucoup à faire pour apaiser le « ras-le-bol fiscal » et pour réparer, au moins partiellement, le lien qui s’est brisé entre le président de la République et les Français. Mais s’il veut vraiment trouver une sortie de crise, l’exécutif doit revoir sa feuille de route. Il ne s’agit pas de renoncer aux réformes : il s’agit de modifier l’agenda des réformes pour donner la priorité au pouvoir d’achat des Français. Il faut aussi que le président de la République abandonne sa posture « jupitérienne » arrogante et qu’il accepte d’entendre le malaise profond des classes moyennes et populaires.

Gilets jaunes: le pourrissement du mouvement

Les émeutes survenues samedi 24 novembre sur les Champs-Elysées sont absolument lamentables. Des affrontements avec les forces de l’ordre, des pavés arrachés, des commerces vandalisés, des incendies et des barricades : tout cela renvoie une image désastreuse de Paris et de notre pays à l’international, au moment même où le tourisme commence à repartir après la psychose provoquée par les attentats djihadistes.

Bien sûr, il faut éviter les amalgames : les casseurs qui ont semé la pagaille sur les Champs-Elysées ne doivent pas être confondus avec les véritables « gilets jaunes ». Ces casseurs ont enfilé un gilet jaune pour se fondre dans la masse et pour mieux saboter une manifestation qui devait, en théorie, rester pacifique. Mais les « gilets jaunes » ont une part de responsabilité dans ce chaos : en multipliant les appels à manifester, en organisant un grand rassemblement non autorisé par la préfecture sur l’avenue des Champs-Elysées, en faisant durer un mouvement qui ne cesse de se radicaliser depuis le 17 novembre, les « gilets jaunes » ont en effet créé les conditions qui ont permis les débordements de samedi.

Certains responsables politiques de l’opposition ont eux aussi une part de responsabilité dans ces événements. Ceux qui, à gauche comme à droite, ont mis de l’huile sur le feu pour des raisons purement électoralistes, en affichant publiquement leur soutien aux « gilets jaunes » et en attisant la haine du gouvernement, ont favorisé le durcissement du mouvement. Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Wauquiez cherchent à récupérer le mouvement des « gilets jaunes » d’une façon honteusement démagogique. Jean-Luc Mélenchon a lui aussi joué un rôle dans ce pathétique exercice de récupération politique lorsqu’il a évoqué une « mobilisation massive du peuple » à propos des quelque 100.000 « gilets jaunes » recensés le 24 novembre dans toute la France.

Depuis les émeutes de samedi, nous assistons au pourrissement d’un mouvement populaire spontané qui est en train de se tuer lui-même, faute d’avoir su se structurer autour de revendications cohérentes et de porte-paroles clairement identifiés. Car ce qui frappe le plus dans le mouvement des « gilets jaunes », c’est son caractère incohérent et désorganisé, comme en témoignent les revendications délirantes formulées depuis quelques jours. D’abord mobilisés contre la hausse du prix du carburant, les « gilets jaunes » réclament désormais tout et n’importe quoi : suppression de la CSG, rétablissement de l’ISF, hausse des retraites, dissolution de l’Assemblée nationale et, allons-y gaiment, démission d’Emmanuel Macron !

Depuis le début de ce mouvement, je suis effaré par le nombre de « fake news » qui circulent sur les réseaux sociaux dans le but d’attiser encore davantage les colères et de radicaliser le mouvement : photos truquées qui grossissent le nombre de manifestants, informations déformées, rumeurs absurdes à propos d’Emmanuel Macron, etc. Toutes ces idioties sont relayées sur Internet par des milliers de gens qui, aveuglés par leur antimacronisme primaire, semblent avoir abdiqué toute lucidité et tout esprit critique dans l’hystérie collective d’un mouvement devenu incontrôlable. L’une des rumeurs les plus délirantes qui ont circulé ces derniers jours prétend que la France « n’a plus de constitution » et que le pays est devenu une « dictature » à cause d’un mystérieux décret entré en vigueur au 1er janvier 2017 (comme si un simple décret ministériel pouvait abroger la constitution).

Le mouvement des « gilets jaunes » dépasse très largement le problème du prix du carburant : il s’est politisé et tend à devenir une sorte de front anti-Macron. Il est temps que ce mouvement surréaliste se termine et que les forces de l’ordre soient employées à des tâches vraiment utiles et importantes pour la collectivité, plutôt qu’à sécuriser des avenues et des ronds-points envahis de gilets jaunes.

Le gouvernement ne fera pas marche arrière sur la taxe carbone, et il a raison. A celles et ceux qui accusent le gouvernement de « faire payer » la transition énergétique aux classes moyennes et populaires, je rappelle simplement qu’il existe déjà de nombreuses mesures visant à accompagner la transition énergétique, et que certaines de ces mesures ont été renforcées au mois de novembre : on pourra citer, entre autres dispositifs, la « prime à la conversion » (qui a été doublée pour les ménages les plus modestes et les actifs qui parcourent plus de 60 km par jour pour aller travailler), le « bonus écologique » (qui peut atteindre 6.000 euros), la revalorisation de l’indemnité kilométrique, la création d’un « forfait covoiturage » de 200 euros par an, « l’éco-PTZ » qui propose un prêt à taux zéro pour financer les travaux d’éco-rénovation dans les logements, ou encore le « coup de pouce économie d’énergies » qui permet aux ménages d’obtenir une aide de l’Etat pouvant aller jusqu’à 1.000 euros pour le remplacement d’une chaudière à fioul par un équipement utilisant des énergies renouvelables, comme par exemple une pompe à chaleur. C’est peut-être ce genre d’informations qu’il faudrait « faire tourner » sur les réseaux sociaux, plutôt que des rumeurs grotesques et des slogans démagogiques.

Faut-il bloquer les routes le 17 novembre?

Les automobilistes sont appelés à bloquer les routes samedi 17 novembre pour protester contre la hausse des prix du carburant : ce mouvement rencontre un large soutien dans l’opinion publique et pourrait bien paralyser le pays pendant toute une journée ; une pétition réclamant la baisse du prix des carburants a d’ailleurs reçu plus de 500.000 signatures. Même si la colère des Français face à la flambée des prix à la pompe est tout à fait légitime dans un contexte de stagnation du pouvoir d’achat, on peut s’interroger sur cette mobilisation qui n’est pas sans ambiguïtés.

C’est d’abord la nature même du mouvement qui pose problème : s’agit-il d’une grande mobilisation populaire contre la vie chère ou d’un simple mouvement antifiscal ? Les mots d’ordre des organisateurs expriment surtout un ras-le-bol fiscal et ne s’articulent à aucune revendication plus globale relative au pouvoir d’achat. Ce ras-le-bol fiscal se cantonne d’ailleurs à la seule question des prix à la pompe, comme si le prix du carburant était devenu, à l’instar du prix du pain autrefois, un catalyseur des mécontentements et des révoltes populaires.

Les automobilistes qui souhaitent participer au blocage du 17 novembre pourraient bien devenir, malgré eux, les idiots utiles du lobby du transport routier. Car le mouvement du 17 novembre a été soutenu activement par les patrons du secteur routier, qui réclament depuis longtemps une baisse de la taxation des carburants et n’ont aucun intérêt à soutenir la transition vers des transports plus durables. Il n’est pas étonnant que l’auteur de l’appel au blocage du 17 novembre, Eric Drouet, soit un chauffeur routier : ce dernier a d’ailleurs déclaré que son combat portait uniquement sur le prix du carburant et qu’il n’était pas question d’élargir les revendications.

En raison de sa dimension antifiscale et de ses relents vaguement poujadistes, le mouvement du 17 novembre séduit aussi l’extrême droite : il n’est pas anodin que des personnalités comme Marine Le Pen, Wallerand de Saint-Just, Nicolas Dupont-Aignan et Carl Lang aient pris publiquement position en faveur du blocage, dans lequel ils voient une « révolte du peuple français ». De la part de l’extrême droite, il s’agit surtout de récupérer ce mouvement et de mobiliser les électeurs contre Macron en vue des prochaines élections européennes.

On notera également la posture attentiste des grandes centrales syndicales, qui ne soutiennent pas vraiment la mobilisation du 17 novembre mais ne le condamnent pas non plus : la CGT critique le caractère « gazeux » du mouvement mais se garde bien de prendre position sur la politique fiscale du gouvernement, préférant mettre l’accent sur la question des salaires. Autre silence remarquable : celui des écologistes. Ces derniers ne peuvent décemment pas cautionner un mouvement dirigé contre la politique fiscale du gouvernement alors qu’eux-mêmes défendent depuis longtemps l’idée d’une fiscalité écologique surtaxant les énergies fossiles.

Outre la nature du mouvement, c’est aussi le moyen d’action qui pose problème : bloquer intentionnellement les routes, les péages, les stations-service n’est pas d’un grand civisme et constitue, de surcroît, un acte illégal. Beaucoup de Français n’hésitent pas à parler de « prise d’otages » quand des cheminots se mettent en grève, quand des ouvriers bloquent des raffineries ou quand des poids lourds mettent en place des barrages routiers : les mêmes Français, un peu schizophrènes, trouvent parfaitement légitime de paralyser le pays pendant toute une journée lorsqu’ils estiment être victimes d’un « matraquage fiscal ». On concèdera toutefois que ce blocage a été organisé un samedi, pour pénaliser le moins possible les travailleurs, et qu’il a été annoncé longtemps à l’avance afin de ne pas prendre les automobilistes au dépourvu : il y a donc un peu de bon sens dans cette initiative.

Toujours à propos des méthodes, que faut-il penser de la campagne de désinformation déployée sur les réseaux sociaux par certains promoteurs du blocage pour inciter les Français à y participer ? On pense par exemple à cette photographie montrant des milliers de voitures immobilisées sur une autoroute avec une légende fantaisiste évoquant la « révolte des automobilistes allemands » : dommage pour ceux qui ont cru à ce canular grossier, car la photographie en question n’a pas été prise en Allemagne mais en Chine, lors d’un spectaculaire embouteillage ; les automobilistes allemands, eux, n’ont jamais organisé de blocage pour protester contre le prix du carburant. Plus c’est gros, plus ça passe.

Tout automobiliste que je suis, je n’irai pas bloquer les routes le 17 novembre. J’ai mieux à faire. La hausse des prix à la pompe n’est pas uniquement liée à l’augmentation des taxes : les dernières augmentations résultent d’une nouvelle flambée des cours du pétrole sur le marché mondial, et le gouvernement n’y peut pas grand-chose. Il est vrai aussi que la taxation du carburant a fortement augmenté en 2018, mais cette hausse s’inscrit dans une politique plus globale et tout à fait cohérente visant à augmenter graduellement la taxation des énergies fossiles pour financer la transition énergétique. Il s’agit d’un tournant historique, et d’une nécessité écologique. Qu’on le veuille ou non, il faut sortir du tout-pétrole et basculer massivement vers des mobilités moins polluantes. Ce processus doit malheureusement passer par des mesures impopulaires et contraignantes.

Le vrai problème, ce n’est pas le prix du carburant, c’est le carburant lui-même. Et le vrai scandale, c’est le manque d’alternatives. Dans les grandes villes, l’offre de transports en commun ne répond pas toujours aux besoins des habitants. Dans les villes moyennes et les zones rurales, beaucoup de Français ne peuvent pas se passer de leur voiture au quotidien ; or, le montant des « primes à la conversion » est trop faible pour inciter les ménages à se tourner vers une motorisation électrique ou hybride. C’est sur ces questions-là que devraient porter les revendications, et non sur les prix à la pompe. Face à l’urgence climatique, la mobilisation du 17 novembre a quelque chose d’anachronique : la baisse du prix du carburant est une revendication non seulement démagogique, mais contraire au sens même de l’histoire.

L’écologie, angle mort du macronisme?

N. Hulot et E. Macron (source: rtl.fr).

La première année du quinquennat d’Emmanuel Macron a manqué d’écologie, indiscutablement. Malgré la nomination de Nicolas Hulot au ministère de la Transition Ecologique et Solidaire, force est de constater qu’en matière environnementale, le bilan du gouvernement est assez indigent.

Certes, il faut saluer quelques avancées. Le gouvernement a définitivement enterré le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, qui était une aberration écologique. L’objectif de 50% de produits bio dans les cantines a été inscrit dans la loi. Nicolas Hulot a lancé en septembre 2017 son « Plan climat » prévoyant, entre autres, une « prime à la reconversion des véhicules », une hausse de la taxe carbone et une convergence des fiscalités sur le diesel et sur l’essence. Le ministre a également fait voter une loi interdisant toute nouvelle exploration d’hydrocarbures. A l’échelle européenne, la France a obtenu l’interdiction des néonicotinoïdes, ces pesticides jugés responsables de l’effondrement du nombre d’abeilles.

Toutes ces mesures vont dans le bon sens mais ne sont pas à la hauteur des enjeux, qu’il s’agisse de la question climatique, de la pollution ou de la biodiversité. Pire : certaines décisions votées sous ce quinquennat vont à contre-courant des impératifs écologiques actuels. Ainsi, en mai 2018, sous la pression du ministre de l’Agriculture, de la FNSEA et du lobby agro-industriel, les députés de la majorité ont renoncé à inscrire dans la « loi Agriculture et alimentation » l’interdiction du glyphosate pour 2021, malgré la promesse faite par Emmanuel Macron. Les députés ont également rejeté les amendements qui visaient à lutter contre la maltraitance des animaux d’élevage. La « nouvelle France agricole » de Macron attendra… Pendant ce temps-là, au Sénat, lors du débat sur la loi relative au développement des territoires littoraux, on a voté un amendement qui assouplissait la loi Littoral de 1986 en autorisant le comblement des « dents creuses », ces parcelles non bâties situées entre deux terrains construits d’un même hameau. De toutes évidences, la majorité actuelle n’a pas fait de l’environnement une priorité. La formule de Macron « Make our planet great again » pourrait bien ne rester qu’un joli slogan.

Nicolas Hulot n’a pas renoncé à ses ambitions, mais ses marges de manœuvre sont très limitées. Hulot est tributaire des choix budgétaires du gouvernement : or, une politique d’austérité budgétaire est difficile à concilier avec une politique environnementale exigeante. Hulot doit aussi faire des arbitrages complexes entre différents acteurs aux intérêts contradictoires : ONG, organisations écologistes, agriculteurs, industriels, associations d’automobilistes, syndicats, élus locaux soucieux de maintenir l’emploi sur leur territoire, etc. Le report à 2035 de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique français a été vivement reproché à Nicolas Hulot, mais il ne s’agit pas d’un renoncement : le ministre a simplement pris acte du fait que, dans les conditions actuelles, l’objectif ne pourrait jamais être atteint compte tenu du rythme auquel se développent les énergies renouvelables en France. Hulot sait qu’il ne peut pas tout faire, et qu’il ne peut pas imposer son calendrier à tout le monde. Il sait que les vrais changements prennent du temps, car ces changements-là résident dans les consciences. Je ne souhaite pas que Nicolas Hulot quitte le gouvernement. Cet homme est profondément, viscéralement écologiste : ce qu’il n’a pas réussi à faire au gouvernement, aucun autre ministre ne le fera à sa place.

L’écologie n’est pas une utopie, c’est une nécessité. Une obligation morale vis-à-vis des générations futures. Je suis persuadé qu’une écologie pragmatique et ambitieuse est possible, une écologie capable de transformer en profondeur notre modèle économique par des mesures réalistes et concrètes. Pour cela, il faut sortir du « tout pétrole » en encourageant de façon beaucoup plus massive le développement des motorisations électriques et hybrides. Il faut un grand plan national de transition agricole en faveur de l’agriculture biologique, de l’agriculture raisonnée et de la permaculture, pour sortir graduellement du modèle productiviste qui ruine les sols, maltraite les bêtes et empoisonne les consommateurs. Il faut « déplastiquer » notre économie en réduisant drastiquement la production de plastiques, en rendant obligatoire le tri des déchets plastiques recyclables sur l’ensemble du territoire et en interdisant de façon immédiate et irréversible la distribution de sacs plastiques dans notre pays. Il faut un effort sans précédent en direction des mobilités douces dans les grandes villes par des investissements massifs dans les réseaux urbains visant, à terme, la quasi gratuité des transports en commun pour les résidents.

Nicolas Hulot a-t-il cédé face au lobby du nucléaire?

Nicolas Hulot (source: tempsreel.nouvelobs.com)

Après avoir annoncé un report de l’objectif de réduire à 50% la part du nucléaire dans le mix énergétique, Nicolas Hulot a essuyé les critiques acerbes de la gauche, tout particulièrement des écologistes, qui l’accusent d’avoir cédé au lobby du nucléaire. La réalité, toutefois, est plus complexe.

Tout d’abord, il faut bien préciser que le ministre n’a pas renoncé à réduire notre dépendance au nucléaire : il a simplement reporté de 2025 à 2035 l’objectif inscrit dans la loi de 2015 sur la transition énergétique. Par ailleurs, il est facile d’incriminer le « lobby du nucléaire » et de vilipender les renoncements du ministre. Mais il faut examiner les choses avec un minimum de réalisme : l’objectif de réduire à 50% la part de l’énergie nucléaire en 2025 était extrêmement ambitieux. Or, d’après les données disponibles à ce jour, et en dépit des efforts consentis par les pouvoirs publics pour soutenir le secteur des énergies renouvelables, il apparaît que l’éolien et l’énergie solaire ne se développent pas assez rapidement pour que l’objectif puisse être atteint en 2025. Et si la production d’énergie éolienne et solaire ne parvient pas à compenser la réduction progressive du parc nucléaire français, il n’y aura pas d’autres solutions que d’augmenter la production des centrales thermiques qui, on le sait, rejettent de grandes quantités de carbone dans l’atmosphère. Un tel scénario serait difficilement compatible avec les engagements pris par la France lors de la COP 21.

J’ignore ce qui s’est réellement joué dans les antichambres du ministère, je sais que l’industrie nucléaire a de puissants promoteurs en France, y compris dans le milieu politique, mais je fais suffisamment confiance à Nicolas Hulot pour penser qu’il n’est pas un pion du « lobby nucléaire » et qu’il a opté pour le scénario le plus réaliste et le plus acceptable. Evidemment, on peut déplorer la décision du ministre, car la transition énergétique est absolument nécessaire. Mais je crois que Nicolas Hulot a fait preuve de lucidité et d’honnêteté. On voit d’ailleurs ici toute la différence entre deux visions de l’écologie : d’un côté, l’écologie dogmatique d’Europe-Ecologie-Les Verts ; de l’autre, l’écologie pragmatique et prudente que Nicolas Hulot cherche à mettre en œuvre.

L’Europe de l’énergie reste à faire

C’est l’un des paradoxes de la construction européenne : l’énergie était au fondement du projet européen après la Seconde Guerre mondiale, mais aujourd’hui, il n’existe pas de politique énergétique européenne digne de ce nom. La CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), créée en 1951 à l’initiative de Robert Schuman et Jean Monnet, avait pour but de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier. A cette époque, le charbon était encore la principale source d’énergie en Europe de l’Ouest. Ce projet devait empêcher un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne, tout en favorisant le redressement industriel des deux pays. En 1957 naquit la CEEA (Communauté européenne de l’énergie atomique) ou « Euratom », qui devait coordonner les programmes de recherche des Etats européens sur l’énergie nucléaire. Dans un contexte marqué par une dépendance pétrolière croissante, l’Euratom avait pour but de développer le nucléaire civil et de réduire la dépendance énergétique des Etats d’Europe de l’Ouest. Mais l’Euratom s’est rapidement montré incapable d’encourager une véritable coopération énergétique entre Etats européens, car la politique énergétique demeurait une prérogative nationale : la France et l’Allemagne s’engagèrent dans une véritable course au nucléaire, en multipliant la construction de centrales sans aucune mutualisation des ressources et des savoir-faire. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont encore exacerbé les égoïsmes énergétiques et la course au nucléaire. Les élargissements successifs de l’Union européenne ont eux aussi retardé l’émergence d’une véritable politique énergétique européenne, en raison des divergences entre Etats membres.

Centrale nucléaire de Tricastin.

Aujourd’hui, un grand marché européen du gaz et de l’électricité a été mis en place, mais les compétences de l’Union européenne restent très limitées dans le domaine énergétique. En effet, les politiques énergétiques sont toujours menées dans un cadre national, sans véritable concertation, ce qui multiplie les incohérences. Ainsi, l’exploitation du gaz de schiste est interdite en France pour des raisons environnementales, mais elle est autorisée dans d’autres Etats membres, comme le Royaume-Uni et la Pologne. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, l’Allemagne a décidé unilatéralement de fermer toutes ses centrales nucléaires d’ici 2022, mais elle doit augmenter ses importations d’électricité (or cette électricité est en grande partie d’origine nucléaire) et envisage de relancer sa production de charbon (malgré les émissions colossales de gaz à effet de serre que cela va entraîner). Pire : les égoïsmes nationaux sont aujourd’hui un obstacle au développement des énergies renouvelables en Europe, comme le montre l’affaire des panneaux photovoltaïques chinois. Rappelons que la Chine contrôle aujourd’hui 80% du marché mondial des panneaux photovoltaïques, grâce à des prix de vente extrêmement bas. En 2013, la Commission européenne menaça de surtaxer les importations de panneaux « made in China » pour protéger les producteurs européens contre le dumping chinois, mais la majorité des Etats membres (Allemagne en tête) ont protesté contre ces mesures par peur d’une guerre commerciale avec la Chine. Finalement, sous la pression des Etats-membres, la Commission européenne s’est contentée d’une taxation symbolique, quitte à étouffer de jeunes PME qui essaient de développer les énergies renouvelables sur le territoire européen.

L’Union européenne représente près de 20% de la consommation énergétique mondiale : le secteur des transports absorbe à lui seul 1/3 de la consommation européenne. Les ressources de l’Europe en charbon et en hydrocarbures sont en train de s’épuiser. L’UE importe plus de 50% de l’énergie qu’elle consomme, et ce taux pourrait dépasser 70% d’ici 2020. L’Europe est donc dépendante de fournisseurs extérieurs, notamment la Russie (notre principal fournisseur de gaz) et les pays de l’OPEP, ce qui nous rend extrêmement vulnérables en cas de crise géopolitique au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est. Il est urgent que l’Union européenne se dote d’une politique énergétique ambitieuse et cohérente, afin de réduire notre dépendance, d’assurer la sécurité de nos approvisionnements, de garantir à tous les consommateurs européens des prix acceptables, et de lutter contre la pollution et le changement climatique en accélérant la transition des Etats membres vers des énergies plus durables. Comme l’écrit le sénateur centriste Jean Arthuis, « face aux défis actuels, l’UE doit être investie de pouvoirs suffisamment larges pour instituer une mutualisation des ressources énergétiques et sortir des visions à court terme et des pratiques totalement incohérentes. (…) Comme l’agriculture, l’énergie répond à un impératif d’indépendance et de sécurité collective. » (J. Arthuis, L’Europe, dernière chance pour la France, Calmann-Lévy, 2014).