Le « bac Blanquer » est-il un fiasco?

Heurts entre lycéens et policiers devant un lycée de Rennes.

Au mois de janvier, les élèves de Première ont essuyé les plâtres des nouvelles épreuves du bac, les fameuses E3C (épreuves communes de contrôle continu). Les épreuves se sont plutôt bien déroulées dans l’immense majorité des lycées. Toutefois, de nombreux incidents ont émaillé cette première session d’E3C : des couacs administratifs, des sujets non conformes aux programmes officiels, des fuites de sujet sur Internet, des établissements bloqués par des enseignants ou par des élèves, des épreuves reportées. Dans certains lycées, des policiers sont même intervenus pour lever des blocus et permettre aux élèves de passer leurs épreuves. Les syndicats enseignants, vent debout contre le « bac Blanquer », demandent l’annulation des épreuves et le retrait de la réforme.

Les incidents qui ont perturbé cette première session d’E3C témoignent de la précipitation dans laquelle a été mise en place la réforme du bac. Pour des raisons essentiellement politiques, le gouvernement a voulu que la réforme s’applique dès la rentrée 2019 dans les classes de Première : le nouveau bac ne devait surtout pas interférer sur l’élection présidentielle de 2022 ! Résultat : la réforme est entrée en application dans des conditions ubuesques. Reporter d’un an l’entrée en vigueur du nouveau bac aurait pourtant permis de limiter les dégâts et de laisser aux établissements le temps nécessaire pour s’approprier la réforme. Malheureusement, l’agenda politique a primé sur les considérations pédagogiques les plus élémentaires, et ce sont les élèves qui en paient le prix. Tout ce qu’il faut espérer, à présent, c’est que le ministre de l’Education nationale entende la détresse des enseignants et des élèves.

Les perturbations constatées lors des E3C soulèvent aussi des questionnements légitimes sur le bienfondé du contrôle continu. La réforme du bac a effectivement renforcé le poids du contrôle continu dans la note finale : les E3C représenteront 30% du total des points, et les moyennes trimestrielles 10%. De nombreux enseignants hostiles à la réforme craignent qu’avec le renforcement du contrôle continu l’examen perde sa valeur nationale et devienne une sorte de « bac local ». Je crois qu’il s’agit là d’un faux problème. Pour que le bac perde sa « valeur », encore faudrait-il qu’il en ait une. Cela fait bien longtemps que les résultats du bac ne sont plus pris en compte lors de l’affectation des élèves dans l’enseignement supérieur : sur la plateforme Parcoursup, les élèves de Terminale reçoivent leurs premières réponses dès le mois de mai, bien avant les épreuves du bac. Dans les faits, l’enseignement supérieur recrute déjà les élèves sur la base du contrôle continu ! Les notes obtenues aux épreuves du bac ne servent à rien. Et les fameuses mentions « Assez Bien », « Bien » et « Très Bien » ne sont rien d’autre que des gratifications symboliques. En réalité, tout se joue avant le bac.

Le vrai problème n’est pas tant le contrôle continu en lui-même que l’architecture des nouvelles épreuves du bac. Les E3C présentent plusieurs inconvénients majeurs : outre le fait que ces épreuves sont extrêmement lourdes à organiser pour les établissements, elles complexifient terriblement l’architecture du bac. Pire : les E3C amplifient les problèmes que le contrôle continu était censé résoudre puisqu’elles encouragent une forme de bachotage permanent : la réforme prévoit en effet que les élèves passent des E3C en milieu de Première, en fin de Première puis en milieu de Terminale. Le Rapport Mathiot, qui a très largement inspiré la réforme du lycée, préconisait un contrôle continu intégral pour les enseignements de tronc commun : autrement dit, seules les moyennes trimestrielles devaient être prises en compte pour ces enseignements. C’est Jean-Michel Blanquer qui a décidé de créer des épreuves intermédiaires pour établir un cadrage commun à tous les établissements, mais également pour limiter les risques de pressions des parents d’élèves sur les enseignants. Pourtant, lorsqu’on voit l’énorme usine à gaz que sont les E3C, on en vient à se demander si le contrôle continu intégral proposé dans le rapport Mathiot n’était pas la solution la plus simple.

Il est temps de réformer le bac

Le bac 2019 a été fortement perturbé par une « grève des notes ». Quelque 700 professeurs grévistes ont refusé de communiquer leurs notes de bac : vendredi 5 juillet, jour de publication des résultats, près de 30.000 notes manquaient ; de nombreux candidats ont donc récupéré un relevé de notes provisoire, sur lequel les notes manquantes avaient été remplacées par des moyennes annuelles.

Les professeurs grévistes combattent les réformes pilotées par Jean-Michel Blanquer, et plus particulièrement la réforme du bac qui entrera en vigueur dès la rentrée 2019 pour les élèves de Première. Ce qui fait débat dans ce nouveau bac, c’est le renforcement du contrôle continu et la réduction du nombre d’épreuves finales : le contrôle continu représentera en effet 40% de la note globale. Les épreuves finales ne concerneront que la philosophie et les deux enseignements de spécialité choisis par l’élève : les autres disciplines seront évaluées en contrôle continu au cours des années de Première et de Terminale. Les détracteurs de la réforme pensent que le baccalauréat perdra son statut de diplôme national et n’aura plus la même valeur d’un établissement à l’autre, ce qui aurait pour conséquence de creuser les inégalités entre élèves.

Je crois qu’il s’agit d’un faux problème, car le bac est un diplôme totalement démonétisé. Il a depuis longtemps perdu toute « valeur ». De fait, les résultats obtenus au bac ne sont pas pris en compte lors de l’affectation des élèves de Terminale dans l’enseignement supérieur, car les dossiers de candidature sont examinés en avril et en mai, bien avant le début des épreuves finales du baccalauréat. Les établissements d’enseignement supérieur s’appuient déjà sur le contrôle continu pour classer les dossiers de candidature. Pendant toute leur année de Terminale, les élèves préparent un examen dont les résultats ne seront jamais valorisés. Les fameuses mentions « Assez Bien », « Bien » et « Très Bien » ne servent à rien : elles ne représentent qu’une gratification symbolique pour les candidats les plus méritants. Par conséquent, le renforcement du contrôle continu ne changera pas grand-chose à la valeur du bac. Il permettra simplement de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves tout au long de leur scolarité au lycée.

Il faut dédramatiser le contrôle continu : les professeurs sont parfaitement capables d’évaluer de façon juste et objective le niveau de leurs élèves. Certaines disciplines sont déjà évaluées en contrôle continu au bac, notamment l’EPS, et cela ne semble déranger personne. Les futures épreuves de contrôle continu seront très encadrées : il s’agira d’épreuves nationales, dont les modalités et le calendrier seront identiques pour tous les élèves ; au niveau de chaque établissement, les sujets seront choisis par les professeurs dans une banque nationale de sujets, et les copies seront anonymées. En outre, le renforcement du contrôle continu permettra d’alléger le calendrier des épreuves finales. Dans sa forme actuelle, le baccalauréat entraîne des contraintes colossales pour les établissements : les épreuves du bac immobilisent énormément de salles, de matériel et de personnels, et neutralisent deux semaines de cours au mois de juin. Avec la réforme, les épreuves finales seront recentrées sur trois disciplines. 

Il est temps d’adapter le bac aux évolutions de la société et de l’école. Jusqu’aux années 1970, le bac servait à sélectionner les élèves : les bacheliers constituaient une élite. Une grande partie des élèves ne passait pas le bac, et les taux d’échec à l’examen étaient beaucoup plus élevés qu’aujourd’hui : à titre d’exemple, en 1970, la part de bacheliers dans une classe d’âge n’était que de 20%. De nos jours, la part de bacheliers dans une classe d’âge atteint 80% ; le taux de réussite au bac avoisine les 90% dans les séries générales et technologiques, et 80% dans les séries professionnelles. Mais cette démocratisation du bac est un trompe-l’œil car elle n’a été possible qu’au prix d’une baisse du niveau d’exigence à l’examen. De fait, le bac n’a plus la fonction de sélection qu’il avait autrefois : il sert désormais à valider un certain nombre de connaissances théoriques et pratiques acquises au lycée. Or, cette fonction peut être assurée en partie par le contrôle continu.

La loi Blanquer pour une école de la confiance: ni destruction, ni refondation

J.M. Blanquer.

Le projet de loi de Jean-Michel Blanquer « pour une école de la confiance » suscite un véritable déferlement de critiques et de protestations dans le monde enseignant comme dans les rangs de l’opposition. Cette loi mérite-t-elle vraiment tout le mal qu’on en dit ? Certes, la loi Blanquer est une loi fourre-tout sans véritable colonne vertébrale ; l’incohérence du texte a d’ailleurs été aggravée par l’adoption de quelques amendements fantaisistes, comme celui du député Eric Ciotti prévoyant l’installation de drapeaux français dans les salles de classe. Le contenu de la loi Blanquer est cependant très éloigné des caricatures qu’en font ses détracteurs les plus véhéments.

L’article 1 est l’un des plus controversés du projet de loi. Cet article, dont la portée est essentiellement symbolique, ne fait que rappeler le devoir d’exemplarité des enseignants : « Par leur engagement et leur exemplarité, les personnels de la communauté éducative contribuent à l’établissement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leur famille au service public de l’éducation ». Pourtant, ce fameux article a provoqué un torrent de protestations car il été perçu, à tort, comme une manœuvre d’intimidation destinée à bâillonner les enseignants. Comme le souligne très clairement l’étude d’impact du projet de loi, l’article 1 ne fait qu’inscrire dans le Code de l’Education, à des fins de clarification, un devoir d’exemplarité déjà reconnu depuis longtemps par la jurisprudence du Conseil d’Etat : cet article ne crée aucune obligation nouvelle pour les enseignants. Prétendre que Blanquer veut « faire taire les profs », c’est oublier que les enseignants sont des fonctionnaires et qu’à ce titre, ils ont un devoir de réserve. Ce devoir de réserve est lui aussi reconnu par la jurisprudence : les fonctionnaires sont supposés faire preuve de retenue dans l’expression publique de leurs opinions et doivent s’abstenir de propos injurieux ou diffamatoires susceptibles de porter atteinte à la réputation du service public. La polémique très vive suscitée par l’article 1 du projet de loi Blanquer semble donc totalement disproportionnée par rapport aux enjeux réels du texte.

La principale nouveauté introduite par la loi Blanquer est l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire à 3 ans au lieu de 6. Il s’agit d’une mesure historique puisque l’âge minimum de l’instruction obligatoire n’a jamais été abaissé en France depuis la loi Jules Ferry de 1882. Mais cette mesure ne concerne en réalité que très peu d’enfants : dans les faits, 97% des enfants de 3 ans sont déjà scolarisés. Par cette mesure, le gouvernement cherche surtout à réduire les inégalités entre les territoires : dans certaines régions, notamment les régions d’outre-mer, près de 20% des enfants ne sont pas inscrits à l’école maternelle ; par ailleurs, dans certains quartiers populaires, de nombreux enfants inscrits en maternelle vont à l’école de façon intermittente. L’extension de la scolarité obligatoire est une mesure de justice sociale qui aurait dû faire consensus mais, curieusement, elle a essuyé de vives critiques dans les rangs de l’opposition. Avec la loi Blanquer, les communes vont en effet devoir participer au financement des écoles maternelles privées sous contrat : ce n’est pas un « cadeau fait à l’école privée », comme le dénonce la gauche, mais simplement une conséquence de la loi Debré de 1959, qui permet aux établissements privés sous contrat de recevoir des financements publics dans le cadre de la scolarité obligatoire. Le Code de l’Education prévoit un « forfait communal », c’est-à-dire une participation des communes aux frais de fonctionnement des écoles privées sous contrat. Or, si la scolarité devient obligatoire dès 3 ans, ce forfait communal devra être étendu aux écoles maternelles. Mais là encore, il faut relativiser les conséquences de cette mesure car, dans les faits, même sans obligation légale, de nombreuses municipalités financent déjà les écoles maternelles privées : en 2018, les deux tiers des écoles maternelles privées catholiques bénéficiaient d’un forfait communal.

L’article 14 du projet de loi, lui aussi contesté, permet de confier des fonctions d’enseignement à des assistants d’éducation qui veulent devenir enseignants. Cette mesure, mal comprise, a été caricaturée : tandis que les syndicats dénoncent une « précarisation des enseignants », les parents d’élèves s’inquiètent à l’idée que de simples surveillants puissent faire cours à leurs enfants. En réalité, la loi ne prévoit rien de tout cela. Il s’agit simplement de recruter en CDD, avec le statut d’assistant d’éducation, des étudiants qui se destinent au professorat. Cette mesure doit permettre aux étudiants de se bâtir une première expérience professionnelle en découvrant le métier d’enseignant avant de passer les concours. Comme le prévoit le projet de loi, les responsabilités confiées à ces assistants d’éducation augmenteront de manière graduelle au fil des années : par exemple, un étudiant de L2 pourra faire du soutien scolaire, un étudiant de L3 pourra se voir confier des APC (activités pédagogiques complémentaires) en petit groupe ; un étudiant de M1 qui prépare un concours de l’enseignement pourra effectuer un remplacement devant une classe. Il s’agit donc avant tout d’une mesure de professionnalisation des futurs enseignants. Mais l’objectif est aussi d’apporter une réponse à la crise du recrutement qui frappe certaines disciplines, en suscitant des vocations et en organisant une forme de pré-recrutement des enseignants avant le passage du concours.

Un amendement de la loi Blanquer autorise les collectivités territoriales à créer des « établissements publics des savoirs fondamentaux », aussi appelées « écoles du socle », regroupant les élèves de la maternelle jusqu’à la Troisième. Il s’agit de fusionner au sein d’une même structure un collège et plusieurs écoles situés sur le même bassin de vie, à condition que les établissements et les collectivités concernés estiment souhaitable un tel rapprochement. En France, la moitié des écoles sont de petites structures comptant moins de quatre classes : les écoles du socle permettront donc à de très petites écoles d’atteindre une taille critique rendant possibles des projets pédagogiques plus ambitieux, grâce à la mutualisation des moyens. Ces nouvelles structures favoriseront également la coopération entre les enseignants du primaire et du secondaire et permettront d’alléger les tâches administratives des directeurs d’école. L’enseignement du premier cycle et l’enseignement du collège garderont leurs spécificités ; aucune fusion n’est prévue entre le corps des professeurs des écoles et celui des professeurs de collège. La fusion reste purement administrative et concerne uniquement la gestion des établissements. De toutes façons, les écoles du socle n’ont pas vocation à être généralisées : elles ne sont envisageables que dans certains contextes locaux bien spécifiques.

Le dernier point qui fait débat dans la loi Blanquer est la suppression du CNESCO (Conseil national d’évaluation du système scolaire) et son remplacement par un « Conseil d’évaluation de l’école » (CEE) qui aura pour mission de coordonner les évaluations conduites par le ministère. L’objectif est de créer un cadre national commun pour évaluer l’ensemble des établissements scolaires du pays, comme le préconisent la Cour des Comptes, l’Union européenne, l’OCDE et l’Unesco. Or, le CNESCO ne répond pas à ce besoin car il évalue les politiques éducatives, et non les établissements. Les syndicats s’inquiètent du manque d’indépendance du nouveau conseil : en effet, le CEE sera placé sous la tutelle du ministère ; en outre, il sera composé de représentants du ministère et d’experts nommés directement par le ministre, ce qui soulève des questions légitimes quant à son objectivité. En fait, Jean-Michel Blanquer s’est inspiré des pratiques en vigueur dans les autres pays développés : la plupart des pays de l’OCDE disposent d’agences d’évaluation placées sous l’autorité du gouvernement, et ce système a largement fait ses preuves à l’étranger. Le CEE pourra travailler de façon indépendante si on lui en laisse les moyens ; le problème, c’est que les conditions de travail de ce futur conseil sont encore floues. Comme le souligne Eric Charbonnier, expert en charge des questions d’éducation à l’OCDE, « c’est le fonctionnement dans le temps qui permettra de juger si ce Conseil d’évaluation de l’école produit des analyses pour améliorer le système ou si c’est juste une agence de communication pour le ministre ».

Au bout du compte, il n’y a rien de révolutionnaire dans la loi Blanquer. Cette réforme ne va pas « détruire » l’école de la République, mais elle ne va pas la « refonder » non plus. La loi Blanquer fait peur car elle bouscule certains corporatismes et certaines idées bien ancrées dans le monde enseignant mais, dans le fond, elle ne va pas changer grand-chose, et c’est bien là sa principale faiblesse.

Lycée Blanquer: comment flinguer une bonne réforme en trois leçons?

J.M. Blanquer.

La réforme du lycée pilotée par Jean-Michel Blanquer prévoit de réorganiser en profondeur la structure des enseignements : les séries L, ES et S des lycées généraux seront remplacées par un lycée « modulaire » comprenant un tronc commun et des enseignements de spécialité. Cette réforme a pour objectif d’individualiser davantage les parcours de formation et de briser la hiérarchie des filières. La réforme Blanquer prévoit aussi une refonte du baccalauréat : le poids du contrôle continu dans la note globale des candidats sera renforcé afin d’alléger le calendrier des épreuves terminales et de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant leur scolarité au lycée : des évaluations intermédiaires, sur le modèle des « partiels » de l’université, seront organisées en interne dans chaque établissement selon un calendrier fixé par le ministère ; une banque de sujets sera également définie au niveau national afin d’harmoniser les évaluations.

La réforme Blanquer partait d’une intention tout à fait louable : celle de remettre l’élève au cœur du système éducatif et de préparer plus efficacement les lycéens à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Pourtant, cette réforme provoque de vives contestations et sa mise en œuvre s’annonce déjà catastrophique. Comment flinguer une bonne réforme en trois leçons ?

Leçon numéro 1 : fixer un calendrier intenable. La réforme Blanquer est mise en place dans la précipitation : pour des raisons essentiellement politiques, l’exécutif souhaite en effet que le nouveau bac entre en vigueur dès la session 2021, avant la prochaine présidentielle. Or, pour tenir ce calendrier, il faut impérativement que la réforme soit mise en œuvre sur deux ans, alors qu’il serait préférable de le faire sur trois ans (d’abord en Seconde, puis en Première et, dans un troisième temps, en Terminale). Le calendrier absurde imposé par le gouvernement prévoit de lancer la réforme simultanément dans les classes de Seconde et de Première dès la rentrée 2019, ce qui entraînera des incohérences pédagogiques et une énorme charge de travail pour les enseignants qui auront deux, voire trois nouveaux programmes à préparer la même année. Ce calendrier empêche aussi les équipes enseignantes de s’approprier cette réforme et de mener, en amont, le travail de réflexion qui semble nécessaire pour la mettre en place de façon sereine dans les établissements.

Leçon numéro 2 : entretenir le flou sur les modalités de mise en œuvre. En décembre 2018, bon nombre d’incertitudes subsistent encore sur des points pourtant essentiels de la réforme. Ainsi, on ignore comment sera fixée la carte des enseignements de spécialité dans chaque établissement : sera-t-elle imposée par le rectorat ou négociée entre le rectorat et les établissements ? De même, on ignore encore selon quelles modalités les élèves choisiront leurs enseignements de spécialité : pourront-ils choisir librement ? Le conseil de classe donnera-t-il un avis en fin de Seconde ? Le choix des trois spécialités sera-t-il totalement libre ou y aura-t-il des « triplettes » de spécialités prédéfinies au niveau national ? Ces zones d’ombre sont angoissantes pour les élèves. Les enseignants, eux aussi dans le flou, peinent à répondre aux inquiétudes exprimées par les familles. Voilà donc comment la réforme Blanquer, qui devait aider les élèves à mieux vivre leur scolarité au lycée, se transforme en un monstre technocratique abscons et anxiogène.

Leçon numéro 3 : supprimer des postes. Le budget 2019 prévoit la suppression de 2.650 postes dans l’enseignement secondaire. Bien que les suppressions de postes annoncées ne soient pas directement imputables à la réforme du lycée, et bien que les 2.650 postes en question ne représentent qu’une part infime de l’ensemble des personnels enseignants du second degré (cela équivaut en moyenne à 0,4 poste par établissement), cette annonce eut un effet catastrophique sur l’opinion publique et sur le moral des enseignants. Les suppressions de postes ont été perçues comme une conséquence de la réforme du lycée. Elles risquent, en outre, de compliquer la mise en œuvre de cette réforme dans certains établissements difficiles où le nombre d’élèves par classe pourrait encore augmenter.

La réforme de Jean-Michel Blanquer a souvent été présentée comme une réforme technocratique imposée « par en haut ». C’est oublier que cette réforme est le fruit d’une grande concertation nationale menée auprès des instances représentatives des élèves, et que le principe du « lycée modulaire » était une demande exprimée par les élèves eux-mêmes dans le cadre des Conseils de Vie Lycéenne. Mais les conditions désastreuses dans lesquelles on met en place actuellement cette réforme sont en train de gâcher tout ce travail de réflexion et d’aggraver la défiance des Français envers l’école de la République. A ce stade, un report de la réforme ne serait-il pas souhaitable pour apaiser les angoisses et pour laisser « respirer » les établissements ?

Pourquoi les enseignants font-ils grève?

J.M. Blanquer.

C’est la première fois, depuis 2011, que l’ensemble des syndicats de l’Education Nationale lance un appel à la grève. Mais en dépit des apparences, le front syndical n’est pas vraiment uni face à la politique de Jean-Michel Blanquer, car les mots d’ordre diffèrent d’une organisation syndicale à l’autre.

Tous les syndicats protestent contre les suppressions de poste annoncées dans le budget 2019 de l’Education nationale. Le gouvernement envisage effectivement de supprimer 2.650 postes dans les collèges et lycées publics. D’un point de vue strictement comptable, il faut relativiser ce chiffre : nous sommes loin des « purges » effectuées dans les effectifs de l’Education nationale sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’Education nationale emploie près de 800.000 professeurs : les 2.650 postes supprimés ne représentent que 0,3% de l’ensemble des personnels enseignants. Sachant que la France compte 5.200 collèges publics et 2.600 lycées publics, les suppressions de poste représentent donc, en moyenne, moins de 0,4 poste par établissement. Il faut aussi comparer les 2.650 postes supprimés dans le secondaire aux 1.800 créations de postes annoncées dans l’enseignement primaire en vertu de la « priorité au primaire » défendue par le ministre de l’Education nationale.

Le problème, c’est que l’annonce des suppressions de postes survient dans un contexte déjà difficile marqué par une hausse du nombre d’élèves au collège et au lycée (on attend 40.000 élèves supplémentaires en 2019), par la mise en place d’une réforme du lycée fortement contestée, et par une exaspération du monde enseignant face aux violences scolaires. Dans ces conditions, les suppressions de postes au collège et au lycée ne sont évidemment pas une bonne nouvelle pour les enseignants : moins de postes, cela veut dire des classes potentiellement plus chargées, donc des conditions de travail plus difficiles. La récente affaire du braquage de Créteil et le fameux #PasDeVague expliquent sans doute, en partie, pourquoi la grève enseignante rencontre un écho favorable dans l’opinion publique.

Mais les revendications de certains syndicats dépassent la seule question des suppressions de postes. La CGT, le SNES-FSU et Sud-Education, trois syndicats fortement politisés, ont aussi appelé à la grève contre la réforme du lycée qui doit entrer en application dès la rentrée 2019. Or, les syndicats réformistes comme l’UNSA ou le SGEN-CFDT ne sont pas fondamentalement opposés à la réforme du lycée. Le seul mot d’ordre commun à l’ensemble des organisations syndicales concerne les suppressions de postes. On aurait donc tort d’amalgamer les différentes revendications et de considérer que, parmi les rangs des grévistes, tout le monde est opposé à la réforme de Jean-Michel Blanquer. La situation est d’autant plus confuse que certains syndicats réclament l’abandon pur et simple de la réforme du lycée alors que d’autres demandent un report à la rentrée 2020. Et pour ajouter à la confusion, les syndicats contestataires ont élargi les revendications à d’autres questions telles que le statut de la fonction publique, statut qu’ils estiment remis en cause par les projets du gouvernement.

Je crois que la grève du 12 novembre doit être lue avant tout comme l’expression d’un malaise : celui d’une profession en mal de reconnaissance, dont les conditions de travail n’ont cessé de se dégrader au cours des dernières décennies. Et le soutien d’une large partie de l’opinion publique à la grève des enseignants est, de ce point de vue, plutôt rassurante, car elle montre que la société française est solidaire de ses professeurs et sensible aux difficultés de leur métier : cela n’était pas une évidence il y a quelques années.

« Pas de vague »: le malaise enseignant et les premières réponses du ministre

J.M. Blanquer.

Le 18 octobre, un élève braquait sa professeure avec un pistolet à billes dans une salle de classe du lycée Edouard Branly de Créteil. La scène, filmée par un autre élève puis diffusée sur les réseaux sociaux, a provoqué une vague de colère dans le monde enseignant : grâce au fameux #PasDeVague, de milliers d’enseignants ont pris la parole sur Twitter pour dénoncer les agressions et les incivilités dont ils ont été victimes dans leur établissement, mais aussi pour dénoncer la passivité de leur hiérarchie face aux violences scolaires.

Les enseignants ont depuis longtemps le sentiment de ne pas être soutenus par leur hiérarchie quand ils sont confrontés à des élèves qui les insultent, les agressent ou les menacent. Ce problème n’est pas nouveau et résulte, à mes yeux, d’un double processus. Premièrement, une culture de l’omerta s’est peu à peu installée au sein du ministère de l’Education nationale. Pas de vague : telle était la règle. Les statistiques relatives aux violences scolaires sont longtemps restées secrètes ; les recteurs d’académie ont tendance à étouffer ou à minorer les faits de violence afin de ne pas « stigmatiser » certains établissements ; les chefs d’établissement sont incités à limiter le nombre de conseils de discipline, ce qui, de facto, conduit à ne pas sanctionner les élèves comme il faudrait le faire. Même lorsqu’un conseil de discipline est réuni, les sanctions ne sont pas toujours très dissuasives : quand les élèves savent qu’en insultant un professeur ils risquent, au pire, quatre ou cinq jours d’exclusion, ils n’ont effectivement pas grand souci à se faire. Un sentiment d’impunité a donc fini par s’installer durablement dans les établissements difficiles.

Mais la détresse actuelle des enseignants face aux violences scolaires vient aussi d’un certain angélisme éducatif qui a longtemps régné au sein des inspections académiques et des IUFM (Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, remplacés en 2013 par les Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education). Pendant des années, les jeunes professeurs n’ont pas été formés à la gestion de classe : on considérait cela comme superflu, car l’autorité du professeur devait découler de sa pédagogie. Un « bon » professeur n’était pas censé avoir de problèmes de discipline. Dans les IUFM, la seule violence dont les jeunes professeurs stagiaires entendaient parler n’était pas la violence des élèves, mais la « violence institutionnelle » exercée sur les élèves. Cette approche eut pour effet de culpabiliser les professeurs en difficulté. Beaucoup d’enseignants préféraient donc cacher leurs difficultés, de peur d’être désavoués par leur hiérarchie ou discrédités aux yeux de leurs pairs.

En attendant la présentation d’un « Plan d’action contre les violences scolaires » mi-décembre, Jean-Michel Blanquer a déjà annoncé plusieurs mesures d’urgence. La création d’un « registre des incidents » où devront être consignés tous les incidents signalés par les professeurs va dans le bon sens et témoigne d’une volonté de rompre avec la règle du silence ; reste à savoir quelle sera l’utilité de ce registre pour les autorités rectorales, au-delà d’une simple source de données statistiques. Les conseils de discipline seront simplifiés : la lourdeur de la procédure pouvait en effet dissuader les chefs d’établissement. Le ministre souhaite aussi encourager les « sanctions de responsabilisation », telles que les travaux d’intérêt général : ces sanctions existent déjà dans les règlements intérieurs mais sont très peu utilisées ; on ignore toutefois de quelle façon le ministre entend développer ce type de sanctions. Jean-Michel Blanquer a également annoncé de nouvelles structures d’accueil pour les « poly-exclus » et l’instauration d’une « période probatoire » d’un mois maximum après toute exclusion temporaire ou définitive. La proposition la plus contestée concerne la présence, à temps plein, d’un policier ou d’un gendarme dans les établissements sensibles, sur demande de la direction : cette expérience, déjà menée sous Nicolas Sarkozy avec les « policiers référents », n’avait pas été généralisée en raison de ses résultats peu convaincants et du manque de personnel disponible au sein des forces de l’ordre. On peut effectivement douter de la pertinence d’une telle initiative : les chefs d’établissement travaillent déjà en étroite collaboration avec les forces de l’ordre, et la présence permanente d’un agent dans les murs des établissements ne changera pas grand-chose. De toutes façons, les élèves qui craignent la police ne sont, en général, pas ceux qui posent le plus de problèmes.

Les mesures annoncées par Jean-Michel Blanquer envoient un signal de fermeté qui, dans les circonstances actuelles, est plutôt le bienvenu. Mais je doute qu’elles soient de nature à améliorer le climat scolaire dans les établissements les plus difficiles. On a perdu beaucoup trop de temps, on a laissé s’installer un climat de violence et d’incivilité dans les « territoires perdus de la République », on a laissé l’autorité des enseignants se déliter peu à peu face à des élèves de plus en plus durs. Nous serions bien naïfs de penser que les choses vont bouger en quelques semaines, car le problème dépasse très largement le cadre de l’école. Les violences scolaires ne sont pas des violences endogènes, spécifiques au milieu scolaire : de manière générale, la violence des jeunes augmente, et cette violence présente dans la société tend à s’exporter dans les établissements scolaires. Les professeurs ne sont pas des « cibles », mais ils sont en première ligne et doivent gérer, seuls et avec des moyens dérisoires, des élèves qui n’ont aucun repère.

Pour que les choses bougent vraiment, il faut aller plus loin. Il faut augmenter le nombre d’adultes dans les établissements les plus difficiles, en embauchant des assistants d’éducations dûment formés. Il faut généraliser le « co-enseignement » dans les collèges REP et REP+, c’est-à-dire les cours animés conjointement par deux professeurs. Il faut aussi repenser la procédure de mutation des personnels enseignants. Le système actuel, qui privilégie l’ancienneté, conduit à parachuter de jeunes professeurs sans expérience dans les collèges et les lycées difficiles : dès qu’ils ont accumulé un peu de points d’ancienneté, ces jeunes professeurs changent d’établissement et sont remplacés par des professeurs débutants. Il faut rendre les établissements de l’éducation prioritaire beaucoup attractifs et y envoyer des professeurs expérimentés et motivés : cela doit passer par une formation ad hoc, une revalorisation significative des primes et une augmentation de la décharge horaire. Mais je crois qu’il faut surtout regarder la réalité en face et admettre que, dans les grandes agglomérations, certains établissements sont devenus de véritables ghettos éducatifs où la situation est aujourd’hui explosive : pourquoi ne pas en tirer les conclusions qui s’imposent en fermant ces établissements et en dispersant les élèves dans d’autres établissements voisins, quitte à construire de nouveaux collèges et de nouveaux lycées là où les besoins sont les plus criants ? Malheureusement, une politique aussi ambitieuse exige des moyens considérables, difficilement compatibles avec les contraintes budgétaires actuelles.

Il faut lutter contre le fléau des portables à l’école

Le Code de l’Education interdisait déjà l’usage des téléphones portables dans les salles de classe : l’Assemblée nationale vient de voter une proposition de loi LREM interdisant totalement l’utilisation des portables par les élèves dans l’enceinte des écoles et des collèges.

Je suis favorable à cette mesure même si, en réalité, elle ne fait qu’inscrire dans la loi une interdiction que bon nombre d’établissements avaient déjà intégrée dans leur règlement intérieur. Depuis 10 ans, les portables ont envahi les établissements scolaires et sont devenus un vrai fléau pour l’Education nationale. Je ne parle pas seulement des téléphones qui vibrent en plein cours ou des élèves qui fraudent pendant les contrôles. Les smartphones sont désormais omniprésents : nos collèges sont peuplés de hordes d’élèves qui avancent à l’aveugle dans les couloirs en faisant des selfies, en tapant des textos ou en consultant leur compte « Snapchat ». Depuis quelques années, le nombre d’incidents liés aux téléphones portables a explosé dans les établissements scolaires : il y a les vols, bien sûr, mais aussi les problèmes de cyber-harcèlement, la consultation de sites pornographiques, les élèves et les professeurs photographiés ou enregistrés à leur issue. Tout cela prend des proportions effrayantes et il faut y mettre un coup d’arrêt.

Le problème, ce n’est pas la loi mais son application. Il est techniquement et humainement impossible de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école car il faudrait, pour cela, mettre un surveillant derrière chaque élève. Les personnels éducatifs n’ont pas les moyens de faire appliquer l’interdiction du portable à l’école. Ils ne peuvent pas confisquer les portables car cela constitue une atteinte à la propriété ; en outre, c’est la responsabilité de l’établissement qui est engagée en cas de perte, de vol ou de dégradation d’un téléphone confisqué : quand le téléphone en question coûte 600 euros, les parents sont généralement assez procéduriers. Dans bon nombre d’établissements, le règlement intérieur n’est tout simplement pas appliqué : on tolère que les élèves utilisent leur téléphone dans les couloirs même si le règlement l’interdit explicitement. Ce qui, du même coup, discrédite à la fois le règlement et l’institution aux yeux des élèves.

L’installation de brouilleurs d’ondes est souvent évoquée mais cette mesure ne résoudrait qu’une partie du problème : les brouilleurs n’empêchent pas les élèves d’utiliser les appareils photo de leurs mobiles. De plus, le principe de précaution rend cette solution inenvisageable car on ne connaît pas précisément les effets d’une exposition quotidienne aux ondes émises par ce type d’appareils. Quant à la fameuse « boîte à téléphones » dans laquelle certains voudraient obliger les élèves à déposer leur portable au début de chaque cours, il s’agit d’une fausse bonne idée car son application serait extrêmement chronophage et n’empêcherait nullement les élèves de dissimuler un deuxième portable dans leur sac ou leur poche.

On peut donc aisément comprendre que l’interdiction du portable ne suffira pas à régler tous les problèmes liés à l’irruption de ces appareils dans la vie des enfants et des adolescents. L’interdiction du portable doit être accompagnée d’un volet préventif et éducatif : il faut évidemment renforcer l’éducation au numérique et sensibiliser les élèves aux dangers d’une utilisation excessive et malveillante des nouvelles technologies. Les parents, qui ont une responsabilité directe et qui font, eux aussi, partie de la communauté éducative, doivent devenir des partenaires de l’école dans sa lutte contre l’utilisation abusive des portables. En ce qui concerne cet amendement bouffon et démagogique soutenu par quelques députés de la majorité pour étendre aux enseignants l’interdiction du portable dans les écoles au nom de « l’exemplarité », je me réjouis qu’il ait été rejeté par le ministre de l’Education Nationale et abandonné par la majorité, parce que les enseignants ont besoin d’être facilement joignables sur leur lieu de travail. Et parce qu’il dangereux de vouloir assigner les mêmes obligations à des élèves mineurs et à des adultes chargés de leur éducation.

Réforme Blanquer: à quoi ressemblera le nouveau bac?

J.M. Blanquer (source: jdd).

C’est avec un certain soulagement que j’accueille la réforme du lycée présentée par Jean-Michel Blanquer ce 14 février : le ministre a opéré des arbitrages raisonnables et a su prendre ses distances avec les propositions les plus discutables du rapport Mathiot.

Dans un précédent billet publié le 6 février et consacré au rapport Mathiot, le Centriloque avait pris position en faveur d’un allègement du bac et d’un renforcement du contrôle continu : sans surprise, Jean-Michel Blanquer a retenu cette piste qui était au cœur du rapport Mathiot et qui faisait partie du programme présidentiel d’Emmanuel Macron. Le nouveau bac entrera en vigueur en 2021 et comportera quatre épreuves écrites finales : le français en Première puis, en Terminale, la philosophie et deux spécialités choisies par l’élève. A ces quatre épreuves écrites viendra s’ajouter un « grand oral » ou « oral de maturité » portant sur un projet interdisciplinaire préparé par l’élève dès la classe de Première : l’objectif de cet oral est de renforcer les compétences d’expression orale, devenues indispensables dans l’enseignement supérieur comme dans le monde du travail. Toutes les autres disciplines seront évaluées en contrôle continu.

Cette réforme du bac va dans le bon sens. Il faut effectivement alléger le bac : chaque année, cet examen coûte entre 50 et 100 millions d’euros à l’Etat, il entraîne des contraintes colossales pour les établissements et neutralise trois semaines de cours en fin d’année. L’allègement du bac permettra non seulement de réduire le coût de l’examen mais aussi de « reconquérir » le mois de juin. Le bac n’a plus pour fonction de sélectionner les élèves comme autrefois : de nos jours, outre sa dimension symbolique, l’examen du bac sert surtout à valider un certain nombre de compétences acquises durant les années de lycée. Le contrôle continu permet justement d’évaluer ces compétences : il prend en compte le travail fourni par l’élève sur le long terme et atténue l’impact d’une éventuelle contre-performance lors d’une épreuve finale. Les adversaires du contrôle continu craignent que le bac perde son caractère national et que les inégalités entre établissements se creusent, mais je pense que de telles craintes ne sont pas vraiment justifiées. Le ministre a donné plusieurs garanties visant à préserver le caractère national de l’examen : les épreuves finales resteront prépondérantes puisqu’elles compteront pour 60% de la note globale, comme le préconisait le rapport Mathiot. En outre, le contrôle continu sera très encadré : il prendra la forme d’évaluations intermédiaires ponctuelles, organisées en interne mais selon des règles communes à tous les établissements.

Dans son billet du 6 février, le Centriloque avait aussi exprimé des inquiétudes à propos de la semestrialisation proposée dans le rapport Mathiot, car celle-ci risquait de complexifier les parcours scolaires et impliquait de lourdes contraintes pour les établissements dans la mesure où elle rendait nécessaire une refonte des emplois du temps au milieu de l’année. Jean-Michel Blanquer a eu la sagesse d’écarter cette proposition qui aurait, à coup sûr, généré plus de problèmes que d’améliorations. Par ailleurs, le Centriloque avait émis des réserves quant à la suppression des séries L, ES et S, non en raison d’un attachement dogmatique à ces trois filières mais parce que le « lycée modulaire » proposé par le rapport Mathiot ne prévoyait qu’un tronc commun au rabais pour la classe de Terminale ; or, la disparition des filières n’est acceptable que si, en contrepartie, un enseignement général exigeant est proposé en tronc commun. Le ministre a choisi de supprimer les filières L, ES et S pour individualiser davantage les parcours et « casser » la hiérarchie des filières, mais semble avoir entendu les doléances exprimées par les associations de professeurs et de parents d’élèves concernant la nécessité de maintenir un socle commun solide : le tronc commun comptera une quinzaine d’heures d’enseignement par semaine, réparties entre l’histoire-géographie, les deux langues vivantes, l’EPS, le français (en Première), la philosophie (en Terminale) et une nouvelle discipline appelée « Humanités scientifiques et numériques » dont l’objectif est de garantir l’acquisition d’une culture scientifique commune. A ces enseignements de tronc commun viendront s’ajouter des enseignements de spécialité : les élèves choisiront trois spécialités en Première et deux en Terminale, avec la possibilité de changer de spécialités entre la Première et la Terminale. Les établissements proposeront des « couples de spécialités » définis au niveau national, comme par exemple mathématiques/SVT ou histoire-géographie/SES. Les options facultatives seront maintenues et de nouvelles options feront leur apparition, comme les « mathématiques expertes ».

La réforme proposée par Jean-Michel Blanquer est donc moins ambitieuse que celle proposée par le rapport Mathiot, mais elle est beaucoup plus pragmatique : le ministre a voulu moderniser le bac sans bouleverser complètement l’organisation des lycées. L’objectif est de bâtir un lycée plus souple, qui offre des parcours plus individualisés tout en garantissant à tous les élèves de la filière générale un tronc commun relativement solide et équilibré. Le nouveau bac sera moins lourd, moins coûteux et mieux connecté à l’enseignement supérieur. Pour toutes ces raisons, le Centriloque soutient la réforme de M. Blanquer.

Macron, Blanquer: quelle politique éducative?

J.M. Blanquer (source: Europe 1).

Jusqu’à présent, la politique éducative de Jean-Michel Blanquer a surtout consisté à détricoter ce qu’avait fait la précédente majorité. Ainsi, dès le mois de juin, le gouvernement a décidé d’abroger la réforme des rythmes scolaires et de laisser aux communes la possibilité de revenir à la semaine de quatre jours dans les écoles. La réforme Peillon allait plutôt dans le bon sens mais avait été mise en œuvre de façon trop rigide et trop uniforme : des milliers de petites communes avaient en effet du mal à proposer des activités périscolaires de qualité chaque après-midi de la semaine. On peut cependant regretter que le nouveau ministre de l’Education nationale accorde aussi peu d’importance à la question, pourtant cruciale, des rythmes scolaires. Nous savons depuis longtemps qu’en France les journées d’école sont trop chargées : toutes les études montrent que les enfants sont beaucoup moins attentifs et moins disponibles intellectuellement l’après-midi que le matin. Une véritable réforme des rythmes scolaires, utile et ambitieuse, consisterait à supprimer les leçons de l’après-midi pour que les élèves se consacrent à des activités physiques ou manuelles. Mais pour cela, il serait indispensable de réduire significativement la durée des congés d’été. Notre calendrier scolaire est hérité d’une époque où la France était majoritairement paysanne et où les enfants devaient être libérés pendant deux mois l’été pour les travaux agricoles : d’un point de vue strictement éducatif, plus rien ne justifie aujourd’hui que l’école soit interrompue huit semaines consécutives en été !

La réforme du collège mise en place par Najat Vallaud-Belkacem a, elle aussi, été détricotée. Le nouveau ministre a en effet décidé de rétablir l’option langues anciennes et les classes bi-langues au collège : ces enseignements, jugés trop « élitistes » par l’ancienne ministre de l’Education Nationale, avaient été supprimés en 2015. Au lieu de permettre à des élèves méritants issus de tous milieux sociaux d’accéder à des enseignements d’excellence, la réforme du collège imposait le démantèlement pur et simple de ces enseignements. Ce faisant, la réforme de Najat Vallaud-Belkacem aggravait les inégalités qu’elle devait corriger car, en supprimant ces enseignements d’excellence, elle privilégiait les élèves issus de familles favorisées qui ont plus facilement accès à la culture classique, aux séjours linguistiques et aux cours particuliers en langue étrangère. Mais le plus scandaleux, dans cette réforme, c’est qu’elle a porté un nouveau coup d’une grande violence à la culture humaniste et littéraire. Or, l’école de la République se doit de transmettre aux élèves cette culture humaniste dont le latin et le grec sont les fondements. Comme le résume fort bien l’historien Johann Chapoutot dans une chronique du journal Libération, « les humanités sont la voie d’accès à notre humanité, tout simplement ». Pour toutes ces raisons, j’accueille donc avec un grand soulagement la décision de Jean-Michel Blanquer.

Je suis plus réservé sur la réhabilitation du redoublement. Les redoublements n’étaient certes pas interdits mais un décret signé en 2014 les rendait quasi impossibles. A vrai dire, sur la question du redoublement, il n’y a pas de « bonne » solution. Faire redoubler un élève est une décision lourde de conséquences et un pari souvent risqué : dans certains cas, le redoublement peut être salutaire et permettre à l’élève de combler ses lacunes, mais la plupart du temps le redoublement ne sert à rien, si ce n’est à surcharger les classes et à maintenir plus longtemps dans le système éducatif des élèves qui peinent à y trouver leur place. En pratique, le redoublement n’est jamais une solution satisfaisante pour les élèves ni pour l’institution. Le débat sur les bienfaits du redoublement est un peu l’arbre qui cache la forêt dans la mesure où il occulte souvent les vrais problèmes, à savoir l’orientation et l’accompagnement des élèves en difficulté. Loin du pragmatisme revendiqué par Macron et son gouvernement, la réhabilitation du redoublement apparaît surtout comme un signal envoyé à l’électorat conservateur qui n’a pas digéré la politique éducative menée sous le quinquennat de François Hollande.

La première grande réforme mise en œuvre par le nouveau ministre de l’Education nationale fut le dédoublement des classes de CP dans les écoles classées en REP et REP+, mesure phare du programme d’Emmanuel Macron. Je ne peux que saluer cette réforme qui va évidemment dans le bon sens. Cette mesure se fonde sur trois constats simples mais d’une extrême importance. Premièrement, la réduction des effectifs permet aux enseignants d’assurer un suivi plus individualisé et de mieux encadrer les élèves en difficulté. Deuxièmement, il faut concentrer les moyens sur l’école primaire (en particulier le CP) car c’est là que se creusent les inégalités. Troisièmement, il convient de concentrer les moyens sur les écoles accueillant les publics les plus défavorisés car c’est là que les besoins sont les plus importants ; cela permet aussi d’éviter un saupoudrage inefficace et coûteux. Sur le papier, donc, le gouvernement a tout bon. Le problème, c’est que cette réforme a été menée à moyens constants dans un cadre budgétaire particulièrement contraint : il a donc fallu « déshabiller Pierre pour habiller Paul ». Autrement dit, le dédoublement des classes de CP en REP et REP+ a souvent conduit à surcharger d’autres classes et à fermer des postes dans d’autres écoles, ce dont nul ne peut se satisfaire.

Jean-Michel Blanquer est également favorable au retour des études dirigées après les cours, d’abord au collège puis, à terme, dans les écoles primaires : le dispositif « Devoirs faits », mis en place dès le mois de novembre dans 7.000 collèges, est une aide aux devoirs destinée aux élèves en difficulté ou à ceux qui ne parviennent pas à travailler dans de bonnes conditions chez eux. Le principe est tout à fait louable car la lutte contre les inégalités passe nécessairement par un accompagnement renforcé des élèves les plus fragiles. Les devoirs sont indispensables tant pour l’apprentissage que pour les exercices mais accentuent les inégalités entre élèves dans la mesure où certains ne peuvent pas travailler sereinement à la maison ni se faire aider par leurs parents. L’accompagnement des collégiens est assuré par des enseignants volontaires payés en heures supplémentaires mais également par des jeunes effectuant un service civique. L’inconvénient majeur de ce dispositif est son coût, estimé à 220 millions pour l’année 2018, le prix à payer pour favoriser la réussite des élèves et lutter contre les inégalités scolaires.

La prochaine réforme éducative majeure qui attend le gouvernement est celle du bac. Emmanuel Macron souhaite réduire le coût de l’examen en allégeant le calendrier des épreuves et en augmentant la part de contrôle continu. Cette réforme du bac me semble souhaitable car il faut alléger le coût du bac et resserrer le calendrier des épreuves. Le baccalauréat coûte chaque année à l’Etat près de 100 millions d’euros. De plus, l’organisation de cet examen entraîne des contraintes colossales pour les établissements puisque les épreuves immobilisent énormément de salles et de personnels, et neutralisent trois semaines de cours à la fin de l’année. Les contraintes sont aussi d’ordre pédagogique : l’année de Terminale est une véritable course contre la montre consacrée au bachotage et aux cours magistraux plutôt qu’à l’expérimentation de pratiques pédagogiques plus stimulantes. Le contrôle continu n’a rien d’aberrant : il permet de mieux prendre en considération le travail fourni par les élèves pendant l’année. D’ailleurs, certaines disciplines sont déjà évaluées en contrôle continu au bac, notamment l’EPS. Mais il est essentiel de maintenir des épreuves terminales afin que le diplôme du baccalauréat conserve son caractère national.

L’autre chantier important qui attend le ministre de l’Education Nationale est celui de l’autonomie des établissements, sujet ô combien sensible au sein du monde enseignant tant il nourrit d’inquiétudes et de malentendus. Car l’autonomie des établissements peut désigner des choses bien différentes : autonomie financière, autonomie pédagogique, ou encore autonomie dans le recrutement des professeurs. L’autonomie que souhaite expérimenter Jean-Michel Blanquer est d’ordre pédagogique : il s’agit de laisser aux établissements plus de liberté dans l’organisation des enseignements pour encourager l’innovation pédagogique. Dans le secondaire, l’idée serait par exemple de fixer au niveau national un volume horaire garanti en français et en mathématiques mais de laisser les équipes pédagogiques fixer elles-mêmes la dotation horaire pour les autres enseignements dans le cadre du projet d’établissement. Cela permettrait à chaque établissement de mieux s’adapter aux spécificités de son public et de son environnement socio-culturel. Si l’autonomie des établissements suscite beaucoup d’inquiétudes, c’est parce qu’elle aggraverait, selon ses détracteurs, les inégalités entre établissements. Mais les inégalités sont déjà colossales entre les établissements privilégiés de centre-ville et les établissements situés dans des banlieues sensibles ou des zones rurales déshéritées. Le système éducatif français repose sur une égalité fictive : prétendre que l’on peut corriger les inégalités en imposant à tous les établissements les mêmes contenus, les mêmes objectifs et les mêmes volumes horaires par discipline est illusoire. L’égalité des chances doit passer par une gestion plus souple et moins centralisée des établissements, et non par un égalitarisme trompeur qui, en fin de compte, favorise toujours les mêmes établissements.

En définitive, je crois que la politique éducative préconisée par Emmanuel Macron et mise en musique par Jean-Michel Blanquer va globalement dans le bon sens car elle est assez pragmatique et s’appuie sur les résultats de la recherche récente en économie et en sciences sociales. Cela étant dit, il me semble qu’un problème majeur n’a pas été considéré comme une priorité par l’exécutif, à savoir la revalorisation du métier d’enseignant. Car l’Education Nationale fait actuellement face à une crise du recrutement dont les effets sont particulièrement préoccupants sur le terrain : nombreux postes vacants, professeurs non remplacés en cas d’absence prolongée, baisse du niveau d’exigence aux concours de recrutement des personnels enseignants, multiplication des contractuels pour pallier le manque de professeurs titulaires, sans oublier la crise des vocations qui frappe un nombre sans cesse croissant de professeurs et les pousse à changer de métier en cours de carrière. Il est urgent de redonner de l’attractivité au métier d’enseignant, mais cela n’implique pas seulement une revalorisation des traitements : cela doit aussi passer par une amélioration concrète des conditions de travail des professeurs affectés dans les établissements difficiles et par une refonte globale de la gestion des personnels, notamment via des carrières plus attractives et un système d’affectation plus cohérent.