La non-campagne des législatives

La campagne des législatives aura été une campagne médiocre, sans débat, sans leaders, sans programmes. Bref, une « non-campagne ». Cette situation est en partie la conséquence du calendrier électoral : les élections législatives viennent simplement confirmer le résultat de la présidentielle ; leur enjeu est donc perçu (à tort) comme secondaire. Mais il faut y voir aussi une conséquence de la décomposition du système politique français : le PS est en pleine déconfiture, Les Républicains sont inaudibles, le FN est au bord de l’implosion malgré le score très élevé de Marine Le Pen à la présidentielle et les Insoumis peinent à s’affirmer comme une force d’opposition crédible à Emmanuel Macron. Quant à La République En Marche, il s’agit d’une toute nouvelle formation politique encore mal connue, dont le succès incontestable s’explique à la fois par la popularité d’Emmanuel Macron, le discrédit des partis traditionnels et une volonté forte, chez les électeurs, de renouveler la vie politique et de faire émerger de nouvelles têtes.

Cette campagne électorale a également été parasitée par les soupçons d’emplois fictifs, d’abus de confiance et de conflits d’intérêts pesant sur plusieurs membres du nouveau gouvernement et leur entourage. Après Richard Ferrand, ce sont plusieurs personnalités du MoDem qui voient aujourd’hui leur intégrité mise en cause, notamment la ministre chargée des Affaires européennes Marielle de Sarnez. Suite aux accusations lancées par une eurodéputée du Front National et aux révélations faites par un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Bennahmias, le MoDem est aujourd’hui soupçonné d’avoir fait travailler dans ses locaux parisiens les assistants parlementaires de plusieurs eurodéputés. Le parquet financier a ouvert une enquête préliminaire, comme cela se fait systématiquement dans ce genre d’affaires. Dans un communiqué de presse daté du 8 juin, le parti de François Bayrou dément catégoriquement tout emploi fictif et joue la transparence : « Le MoDem réaffirme qu’il a respecté toutes les règles et toutes les obligations d’un employeur. Tout salarié qui a travaillé dans ses équipes ces dernières années, souvent à temps partiel, a été rémunéré par le mouvement de manière parfaitement transparente en fonction du service effectivement assumé pour notre formation politique. Ces collaborateurs à temps partiel ont pu avoir, en même temps, d’autres contrats également à temps partiel auprès de parlementaires européens. Rien n’est plus normal et plus légal qu’un tel partage d’activité. Pour mettre fin à ces rumeurs intéressées, le MoDem réitère sa proposition de consultation de tous les contrats de travail et de tous les bulletins de salaire qui ont engagé le mouvement. »

Il faut évidemment laisser la justice faire son travail et respecter le principe de présomption d’innocence : à ce jour, il est impossible de savoir si les accusations portées contre le parti de François Bayrou sont avérées. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette polémique tombe très mal pour l’exécutif, en particulier pour François Bayrou qui, en tant que ministre de la Justice, est chargé de mettre en œuvre le projet de « moralisation de la vie publique » défendu par Emmanuel Macron. Le fait que toutes ces affaires éclatent en pleine campagne des législatives ne doit rien au hasard : l’objectif est bien sûr de déstabiliser le gouvernement d’Emmanuel Macron et de discréditer son projet de moralisation de la vie publique, un projet cohérent, nécessaire et attendu par les Français. La multiplication des accusations contribue largement à l’atmosphère délétère de cette campagne électorale et tend à occulter les programmes et les débats de fond. Mais je vois tout de même quelque chose de positif dans tout cela : ces affaires nous rappellent en effet que les partisans de Macron ne sont pas au-dessus des lois et ne bénéficient d’aucun traitement de faveur. Cela pourra peut-être faire taire tous ceux qui ont prétendu, un peu rapidement, que les « médias » et le « système » roulaient pour Macron. On voit bien, aujourd’hui, que la justice n’accorde aucun traitement de faveur aux macronistes et que les grands médias relaient amplement les accusations portées contre Monsieur Ferrand et contre le MoDem.

Marielle de Sarnez.

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L’affaire Ferrand ou le piège de la moralisation

La moralisation de la vie publique est nécessaire : les citoyens l’attendent, Emmanuel Macron en a fait une promesse de campagne et François Bayrou, nommé Garde des Sceaux, est chargé de la mettre en œuvre. Il faut effectivement une plus grande transparence dans l’utilisation que nos élus font de l’argent public, de même qu’il faut des règles plus strictes pour lutter contre les conflits d’intérêts. Mais la moralisation de la vie publique est aussi un piège qui peut se refermer sur les femmes et les hommes ayant porté ce projet : c’est ce qui arrive actuellement à Richard Ferrand, député du Finistère, ministre de la Cohésion des Territoires et secrétaire général de La République En Marche, suite aux révélations faites par Le Canard Enchaîné le 24 mai.

Le premier reproche adressé à Richard Ferrand concerne les Mutuelles de Bretagne, une société dont il était directeur de 1993 à 2012. En 2011, la société cherchait à louer un local à Brest pour y ouvrir un centre de soins : l’offre qui fut retenue était celle de la Saca, la société immobilière de Sandrine Doucen, épouse de Richard Ferrand. Le local a d’ailleurs été entièrement rénové aux frais des Mutuelles de Bretagne. Grâce à cette opération, la valeur de la Saca aurait été multipliée par 3.000 en seulement six ans. Dans cette affaire, il n’est pas question d’argent public : ce qui est reproché à Monsieur Ferrand, c’est d’avoir favorisé la société de son épouse. Mais le parquet de Brest n’a pas mis en examen Richard Ferrand.

Le second reproche adressé à Monsieur Ferrand concerne l’embauche de son fils comme assistant parlementaire pendant quatre mois pour une mission sur le numérique. Certains adversaires politiques d’Emmanuel Macron comparent volontiers cette affaire à l’affaire Fillon, mais la comparaison est en réalité très discutable : le fils de Richard Ferrand a été embauché au Smic pour une mission ponctuelle de quatre mois, en remplacement d’un autre collaborateur qui avait d’importants problèmes de santé. Pénélope Fillon a touché 500.000 euros entre 1998 et 2012 pour un emploi d’assistante parlementaire présumé fictif. D’où la mise en examen des époux Fillon pour abus de biens sociaux et détournement de fonds publics. En outre, Charles et Marie, deux enfants du couple Fillon, auraient perçu 84.000 euros bruts pour des emplois d’assistants parlementaires entre 2005 et 2007, à l’époque où François Fillon était sénateur ; tous deux ont été embauchés en tant qu’avocats mais aucun des deux n’avait prêté serment au moment où le contrat de travail a été signé. L’affaire Ferrand n’est donc pas comparable à l’affaire Fillon puisque les sommes en jeu ne sont pas du tout les mêmes et que, dans le cas de Richard Ferrand, il n’est pas question d’emploi fictif.

Manifestement, Richard Ferrand n’a rien fait d’illégal. Mais a-t-il fait quelque chose d’immoral ? En ce qui concerne le local de la Saca, peut-on mettre en cause la moralité de Monsieur Ferrand s’il n’y a pas de « favoritisme » avéré dans le choix du bailleur et si la société de Sandrine Doucen a effectivement été retenue sur la base de critères objectifs ? Même si cette opération a permis un enrichissement personnel de Sandrine Doucen, peut-on condamner moralement Richard Ferrand pour cela ? Je comprends que la question se pose, mais je pense que la réponse n’a rien d’évident. En revanche, l’embauche du fils de Richard Ferrand comme assistant parlementaire soulève un problème de moralité beaucoup plus délicat puisque la loi de moralisation annoncée par le président de la République est censée interdire à tout parlementaire d’embaucher un membre de sa famille comme assistant. Même si cette pratique était parfaitement légale au moment où Richard Ferrand a embauché son fils, et même si des centaines d’autres parlementaires font de même, cette affaire met le ministre en porte-à-faux ; elle risque de discréditer le gouvernement tout entier et de fragiliser le nécessaire processus de moralisation de la vie publique engagé par l’exécutif.

Richard Ferrand doit-il démissionner ? C’est à lui seul qu’appartient la décision. A titre personnel, et sur la base des informations dont la presse dispose à ce jour, je considère que la probité de Richard Ferrand n’est pas en cause. Richard Ferrand est candidat à sa réélection dans le Finistère pour les législatives : laissons les électeurs trancher, car en matière de moralité, le jugement des urnes est sans doute le plus légitime. Et si Richard Ferrand est battu aux législatives, il quittera le gouvernement.

R. Ferrand.