La présidentielle est-elle une machine à broyer le centre?

La présidentielle est indéniablement la reine des élections sous la Cinquième République, mais les centristes ont longtemps nourri à son égard une certaine méfiance. De Gaulle définissait l’élection présidentielle comme la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Or, les centristes sont très attachés aux corps intermédiaires et au parlementarisme. Quand De Gaulle a instauré l’élection du président au suffrage universel direct en 1962, bon nombre de centristes ont accueilli avec inquiétude cette révision constitutionnelle dont la conséquence prévisible serait une personnalisation accrue du pouvoir.

Pourtant, la présidentielle au suffrage universel direct n’a pas toujours été défavorable aux candidats centristes. En 1965, le démocrate-chrétien Jean Lecanuet rassembla 15% des suffrages au premier tour, un score plus qu’honorable pour cet « outsider » qui osa défier De Gaulle. En 1969, le sénateur centriste Alain Poher mit en ballotage le candidat gaulliste Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing remporta la présidentielle de 1974 malgré le soutien très timoré que lui apportèrent les gaullistes au second tour. Même si Giscard ne s’est jamais réclamé du centre, il considérait que la France devait être « gouvernée au centre ». Son programme réformiste, libéral et européen était largement en phase avec les idées centristes, et les partis centristes de l’époque se sont ralliés à lui spontanément dès le premier tour.

Mais depuis la défaite de Valéry Giscard d’Estaing en 1981, aucun candidat centriste n’a réussi à se qualifier pour le second tour d’une présidentielle : Raymond Barre a été battu au premier tour en 1988, tout comme François Bayrou en 2002, en 2007 et en 2012. Sans parler de la présidentielle de 1995, à laquelle aucun candidat centriste n’a concouru. Il faut dire que la présidentielle n’avantage guère les centristes car elle contribue dans une large mesure à la bipolarisation de la vie politique française : le deuxième tour oppose généralement un candidat de gauche à un candidat de droite, ce qui oblige les centristes à choisir leur camp. Par ailleurs, la montée en puissance du Front National entraîne un réflexe de « vote utile » au premier tour, ce qui pénalise les candidats issus des petites formations politiques.

Il y eut pourtant un « moment Bayrou » à l’élection présidentielle de 2007. Le candidat centriste réalisa une percée inattendue au premier tour : avec 18% des suffrages exprimés, Bayrou arriva en troisième position et fit trembler de peur les deux favoris, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Mais Bayrou ne donna aucune consigne de vote à ses électeurs pour le second tour : une partie d’entre eux vota Royal, une autre partie vota Sarkozy, et le reste vota blanc. Isolé politiquement, Bayrou ne tira donc aucun bénéfice de son score exceptionnel du premier tour. Persuadé qu’il devait conquérir l’Elysée pour réorganiser le champ politique autour d’un centre puissant et rénové, Bayrou se présenta de nouveau à la présidentielle en 2012 mais n’atteignit même pas la barre des 10% au premier tour. Pire : son soutien à François Hollande au second tour provoqua l’exaspération de nombreux centristes et aggrava son isolement.

Hélas, la présidentielle de 2017 plonge déjà les centristes dans un embarras considérable. A l’UDI, c’est la cacophonie : certains veulent une candidature autonome du centre à la présidentielle et refusent que l’UDI participe à la primaire de la droite ; certains souhaitent que l’UDI soit représentée par un candidat unique à la primaire ; d’autres, comme Hervé Morin, refusent le principe d’une candidature unique et veulent que chacune des composantes de l’UDI puisse présenter un candidat lors de la primaire. L’eurodéputé Jean Arthuis a annoncé en février 2016 que son micro-parti, l’Alliance Centriste, présenterait un candidat lors de la primaire. A l’issue d’un congrès de l’UDI à Versailles en mars 2016, les adhérents ont voté à 67% contre une participation à la primaire de la droite, mais le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde a déclaré qu’un nouveau vote aurait lieu dans l’hypothèse où un accord serait conclu avec Les Républicains…

Du côté du MoDem, ce n’est guère mieux. François Bayrou ne veut pas participer à la primaire de la droite mais il n’est pas sûr d’être candidat en 2017 : il a déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé dès le premier tour si le maire de Bordeaux était désigné comme candidat ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire à droite, Bayrou ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat. De façon totalement inattendue, le député des Pyrénées-Atlantiques Jean Lassalle a déclaré en mars 2016 qu’il serait candidat à la prochaine présidentielle : le dernier député « bayrouiste » s’est mis en congé du MoDem et a pris ses distances avec François Bayrou, dont il désapprouve les « calculs politiques » pour 2017. Ce député atypique au fort accent pyrénéen est surtout connu pour la grève de la faim qu’il avait entreprise en 2006 afin d’empêcher la délocalisation d’une usine implantée sur sa commune, et pour la grande marche qu’il avait effectuée en 2013 à travers tout le pays. Jean Lassalle ne croit pas en Juppé, qu’il qualifie de « mort-vivant de la politique ». Lorsque les journalistes l’interrogent sur sa « rupture » avec Bayrou, Lassalle dédramatise et déclare avec humour : « Rien n’empêchera François Bayrou de me rejoindre au mois de décembre quand il en aura fini avec Alain Juppé ».

Bref, à l’approche de la prochaine présidentielle, le centre apparaît comme profondément fracturé. A aucun moment les leaders centristes n’ont envisagé d’organiser une « primaire du centre », à laquelle auraient pu concourir Bayrou, Lagarde ou Morin. Tout se passe comme si les leaders centristes n’y croyaient plus. Tout se passe comme s’ils s’étaient résignés à n’être que des spectateurs de la présidentielle, attendant patiemment que la droite leur tende la main. Les centristes ne se pensent plus vraiment comme une force politique autonome. Dans leur tête, ils ont déjà perdu la bataille. Cela est regrettable.

Jean Lassalle et François Bayrou.

Les centristes doivent-ils participer à la primaire de la droite?

La question embarrasse profondément les centristes : faut-il ou non participer à la primaire de LR ? Hervé Morin, président du Nouveau Centre, plaide pour une candidature unique de la droite et du centre à la présidentielle de 2017 et souhaite que l’UDI participe à la primaire de la droite. Le président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, a une position plus ambigüe : il n’exclut pas une éventuelle participation à la primaire de la droite, mais n’exclut pas non plus la possibilité d’une candidature autonome du centre en 2017. François Bayrou, quant à lui, n’envisage pas de participer à la primaire de la droite : le président du MoDem est hostile au principe même de la primaire, qui donnerait selon lui une place trop importante aux partis politiques dans l’élection présidentielle. Défendant une conception très « gaullienne » de la magistrature suprême, François Bayrou considère que l’élection présidentielle est avant tout la rencontre d’un homme avec le peuple : le candidat doit donc s’affranchir des appareils politiques afin de rassembler un électorat plus large que celui du parti auquel il appartient. François Bayrou a d’ores-et-déjà déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé si ce dernier remportait la primaire de la droite ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire, le président du MoDem ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat en 2017.

Que les choses soient claires : les centristes n’ont aucune chance de remporter la primaire de la droite. S’ils y participent, ce ne sera que pour y faire de la figuration. Mais s’ils veulent jouer un rôle significatif dans la prochaine élection présidentielle, ils ne doivent pas participer à cette primaire. Une candidature autonome du centre permettrait aux centristes de faire entendre leur voix, de défendre leurs idées et de marquer leur différence avec la droite. A l’inverse, une candidature unique de la droite et du centre en 2017 impliquerait l’absence de candidat centriste au premier tour de la présidentielle et maintiendrait le centre dans une situation de dépendance à l’égard de la droite : dans ces conditions, les centristes pourraient difficilement faire entendre leur voix dans la campagne électorale en 2017. Malheureusement, aucun leader centriste n’a proposé d’organiser une « primaire centriste ». Les centristes ont encore perdu une occasion de se rassembler.

Certes, une candidature centriste en 2017 aurait aussi des inconvénients non négligeables : avec un Front National plus puissant que jamais, une candidature centriste autonome risquerait de provoquer une sorte de « 21 avril » inversé, c’est-à-dire une défaite de la droite républicaine dès le premier tour. Mais le « chantage au vote utile » ne doit pas décourager les centristes de participer à la prochaine présidentielle. Le risque de voir Marine Le Pen au second tour ne doit pas servir de prétexte au parti de Nicolas Sarkozy pour verrouiller l’élection et empêcher une candidature centriste indépendante. Au regard de la situation actuelle, la position de François Bayrou est sans doute la plus raisonnable : Alain Juppé est le seul candidat de droite « compatible » avec le centre, et plusieurs sondages ont montré qu’il jouissait d’une grande popularité au sein de l’électorat centriste. Si Juppé remporte la primaire de LR, un ralliement des centristes dès le premier tour est donc envisageable. En revanche, si Nicolas Sarkozy remporte la primaire, ses chances de victoire seront de toutes façons limitées car il est très impopulaire : la présence d’un candidat centriste à l’élection serait alors souhaitable. Or, il ne fait aucun doute que François Bayrou est à ce jour le seul centriste présidentiable : sa popularité est nettement supérieure à celle d’Hervé Morin ou de Jean-Christophe Lagarde. Le seul centriste qui aurait pu lui voler la vedette est Jean-Louis Borloo, mais ce dernier s’est retiré de la vie politique.

F. Bayrou.

Faut-il un candidat unique pour la droite et le centre en 2017?

Peu à peu, l’idée d’une candidature unique de la droite et du centre à la présidentielle de 2017 fait son chemin. L’UDI et le Modem n’excluent pas cette éventualité : François Bayrou lui-même, obnubilé depuis longtemps par la présidentielle, a récemment déclaré qu’il était prêt à renoncer au scrutin de 2017 pour soutenir un candidat de rassemblement.

N’oublions pas que le Front National est arrivé en tête aux dernières européennes. Un récent sondage Ifop réalisé pour le Figaro a montré que, si la présidentielle avait lieu aujourd’hui, Marine Le Pen arriverait en tête du premier tour avec 28% des intentions de vote. Pire : d’après la même enquête, Marine Le Pen remporterait l’élection face à François Hollande au second tour. Bien qu’il faille prendre avec des pincettes ce genre de sondages, et même si trois ans nous séparent encore de la prochaine présidentielle, ces résultats font froid dans le dos, car ils nous donnent à voir pour la première fois le scénario crédible d’une victoire du FN à la présidentielle. Avec un FN aussi puissant, il est clair qu’une dispersion des suffrages au premier tour de la présidentielle risquerait de propulser Marine Le Pen aux portes de l’Elysée. Si les centristes et l’UMP veulent éviter un tel désastre, ils doivent jouer la carte du rassemblement et soutenir un candidat unique dès le premier tour.

Toutefois, cette alliance ne pourra pas se faire à n’importe quel prix. Il faudra que le candidat unique soit « centro-compatible » (j’emploie ce qualificatif inélégant faute de mieux…). Il est clair que Nicolas Sarkozy ne pourra pas être ce candidat de rassemblement, et qu’une partie des centristes refusera de le soutenir. En effet, Nicolas Sarkozy a défendu, en 2007 comme en 2012, un programme qui opposait les Français entre eux, au lieu de les rassembler. Il a voulu recycler les idées du FN au lieu de les combattre. Il a promis aux Français de relancer l’emploi, de « nettoyer » les cités et de maîtriser les dépenses publiques, mais il n’a tenu aucune de ces promesses, et s’est abrité derrière la crise de 2008 pour justifier ses échecs. Il a mené une politique favorisant les grandes fortunes et les hauts revenus sans mettre en place la grande réforme fiscale dont le pays avait besoin. Il a mené une politique éducative désastreuse, en charcutant les programmes, en spécialisant à outrance les élèves de lycée général, en compressant les effectifs enseignants de façon brutale et mécanique sans se soucier des conséquences sur le terrain, et en dynamitant la formation des nouveaux enseignants. Pour toutes ces raisons, Nicolas Sarkozy ne peut pas représenter les valeurs humanistes du centre à la présidentielle.

Parmi tous les présidentiables de l’UMP, le seul qui soit « centro-compatible » et qui puisse fédérer la droite et le centre, c’est Alain Juppé. Très apprécié des centristes, proche de François Bayrou, fort de son expérience à Matignon, à la mairie de Bordeaux et au Ministère des Affaires Etrangères, Alain Juppé jouit aujourd’hui d’une légitimité incontestable, et d’une grande popularité. C’est un homme de droite qui aime à se définir comme « gaulliste », c’est aussi un humaniste, un pragmatique et un modéré, qui saura de toute évidence défendre les valeurs du centre.

Mais le principe d’une candidature unique de la droite et du centre en 2017 pose encore une autre question : quelle méthode choisir ? Le bon sens voudrait que le candidat unique soit désigné à l’issue d’une primaire commune, dans laquelle des centristes pourraient concourir face aux candidats de l’UMP. On pourrait même envisager une « primaire ouverte », comme l’a fait le PS en 2012 : ainsi, la participation serait ouverte à tous les sympathisants de la droite et du centre, et non uniquement aux encartés. Si le vainqueur est « centro-compatible », alors tout ira bien. Mais que se passera-t-il si le candidat qui remporte la primaire n’est pas en phase avec les valeurs et les projets du centre ? Les centristes seraient alors obligés de faire un choix quasi cornélien : soutenir un candidat dont ils ne veulent pas, ou rompre leur alliance avec l’UMP et s’engager seuls dans la bataille, au risque de faire gagner Marine Le Pen.