Pourquoi les centristes aiment-ils Juppé ?

De nombreux sondages ont confirmé la grande popularité d’Alain Juppé au sein de l’électorat centriste. Plusieurs leaders du centre ont d’ailleurs exprimé sans ambiguïté leur sympathie pour le maire de Bordeaux ; François Bayrou a même déclaré qu’il était prêt à soutenir Juppé dès le premier tour de la présidentielle en 2017. Pourtant, Juppé n’est pas centriste, et il n’a pas manqué de le rappeler. Comment expliquer cet engouement des centristes pour le candidat Juppé ?

Tout d’abord, Juppé incarne l’aile modérée du parti Les Républicains : ses valeurs libérales et humanistes sont en phase avec les valeurs centristes, et la plupart des idées qu’il défend sont assez proches de celles du centre. Comme les centristes, Alain Juppé refuse toute compromission avec l’extrême droite : lors des scrutins de 2014 et 2015, il a appelé les électeurs à faire barrage au Front National au deuxième tour et s’est opposé à la ligne sarkozyste du « ni PS ni FN ». Comme les centristes, Juppé est très attaché à la lutte contre les déficits publics et souhaite réduire le train de vie de l’Etat tout en « sanctuarisant » le budget de l’éducation, de la justice et de la sécurité, qui sont des missions régaliennes par excellence. Comme les centristes, Juppé est partisan d’un libéralisme économique tempéré, défend la liberté d’entreprendre, souhaite assouplir le Code du Travail et réduire les charges sur les entreprises, prône la modération fiscale et veut alléger les impôts sur les classes moyennes. Il souhaite maîtriser les flux migratoires et défend l’instauration de quotas d’immigration européens, mais veut aussi renforcer les politiques de co-développement en direction des principaux pays d’émigration.

La personnalité d’Alain Juppé est plus rassurante et moins « clivante » que celle de Nicolas Sarkozy. Juppé n’est guère adepte des propositions « coups de poing » et des discours démagogiques : il fait preuve d’une retenue et d’un pragmatisme auxquels les centristes sont particulièrement sensibles. Juppé incarne aussi un certain courage politique. Lors de son passage à Matignon dans les années 90, il a voulu mettre en place des réformes qui étaient impopulaires mais nécessaires, comme la réforme des retraites et celle de l’assurance maladie : le « plan Juppé » de 1995, qui visait à réduire le déficit de la Sécurité sociale, a d’ailleurs provoqué un vaste mouvement de grève qui a paralysé le pays. Face au mécontentement populaire, le gouvernement avait alors fait marche arrière. Vingt ans plus tard, les Français ont compris que les réformes de Juppé allaient dans le bon sens.

Mais Juppé n’est pas centriste : c’est un homme de droite qui se réclame du gaullisme. Et sur certaines questions essentielles, Alain Juppé se démarque nettement des centristes. Bon nombre de centristes souhaitent refonder les institutions et renforcer les pouvoirs du Parlement ; Bayrou va même jusqu’à parler d’une « Sixième République ». Alain Juppé, en bon gaulliste, est très attaché à la Cinquième République. Les centristes sont favorables à l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale ; Juppé, au contraire, pense que la proportionnelle empêcherait d’obtenir des majorités stables. Juppé est favorable à l’Europe mais ne défend pas l’idée d’une Europe fédérale et privilégie le renforcement des coopérations entre les Etats membres, alors que les centristes sont fédéralistes. Enfin, certains centristes plaident pour la formation d’un « axe central », c’est-à-dire d’une large coalition réformiste allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. Juppé, quant à lui, récuse toute alliance avec la gauche et reste favorable à une alliance classique de la droite et du centre.

Si Alain Juppé séduit l’électorat centriste, c’est surtout parce qu’il apparaît aujourd’hui comme le seul candidat capable de battre la gauche et Marine Le Pen en 2017. Juppé cherche en effet à se présenter comme le candidat du rassemblement, et à se démarquer de son principal rival Nicolas Sarkozy en tenant un discours consensuel et fédérateur. Il y a évidemment une grande part de stratégie politicienne dans tout cela : Juppé prépare 2017 en jouant le rôle très « gaullien » de l’homme providentiel qui va rassembler les Français et redresser le pays. Alain Juppé est sans doute le plus « centro-compatible » des présidentiables de droite, mais la Juppémania qui s’est emparée des centristes ne doit pas enterrer le scénario d’une candidature centriste autonome en 2017, car les centristes sont tout de même les mieux placés pour défendre les idées et les valeurs du centre.

Les centristes doivent-ils participer à la primaire de la droite?

La question embarrasse profondément les centristes : faut-il ou non participer à la primaire de LR ? Hervé Morin, président du Nouveau Centre, plaide pour une candidature unique de la droite et du centre à la présidentielle de 2017 et souhaite que l’UDI participe à la primaire de la droite. Le président de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, a une position plus ambigüe : il n’exclut pas une éventuelle participation à la primaire de la droite, mais n’exclut pas non plus la possibilité d’une candidature autonome du centre en 2017. François Bayrou, quant à lui, n’envisage pas de participer à la primaire de la droite : le président du MoDem est hostile au principe même de la primaire, qui donnerait selon lui une place trop importante aux partis politiques dans l’élection présidentielle. Défendant une conception très « gaullienne » de la magistrature suprême, François Bayrou considère que l’élection présidentielle est avant tout la rencontre d’un homme avec le peuple : le candidat doit donc s’affranchir des appareils politiques afin de rassembler un électorat plus large que celui du parti auquel il appartient. François Bayrou a d’ores-et-déjà déclaré qu’il soutiendrait Alain Juppé si ce dernier remportait la primaire de la droite ; en revanche, si c’est Nicolas Sarkozy qui remporte la primaire, le président du MoDem ne le soutiendra pas et pourrait être lui-même candidat en 2017.

Que les choses soient claires : les centristes n’ont aucune chance de remporter la primaire de la droite. S’ils y participent, ce ne sera que pour y faire de la figuration. Mais s’ils veulent jouer un rôle significatif dans la prochaine élection présidentielle, ils ne doivent pas participer à cette primaire. Une candidature autonome du centre permettrait aux centristes de faire entendre leur voix, de défendre leurs idées et de marquer leur différence avec la droite. A l’inverse, une candidature unique de la droite et du centre en 2017 impliquerait l’absence de candidat centriste au premier tour de la présidentielle et maintiendrait le centre dans une situation de dépendance à l’égard de la droite : dans ces conditions, les centristes pourraient difficilement faire entendre leur voix dans la campagne électorale en 2017. Malheureusement, aucun leader centriste n’a proposé d’organiser une « primaire centriste ». Les centristes ont encore perdu une occasion de se rassembler.

Certes, une candidature centriste en 2017 aurait aussi des inconvénients non négligeables : avec un Front National plus puissant que jamais, une candidature centriste autonome risquerait de provoquer une sorte de « 21 avril » inversé, c’est-à-dire une défaite de la droite républicaine dès le premier tour. Mais le « chantage au vote utile » ne doit pas décourager les centristes de participer à la prochaine présidentielle. Le risque de voir Marine Le Pen au second tour ne doit pas servir de prétexte au parti de Nicolas Sarkozy pour verrouiller l’élection et empêcher une candidature centriste indépendante. Au regard de la situation actuelle, la position de François Bayrou est sans doute la plus raisonnable : Alain Juppé est le seul candidat de droite « compatible » avec le centre, et plusieurs sondages ont montré qu’il jouissait d’une grande popularité au sein de l’électorat centriste. Si Juppé remporte la primaire de LR, un ralliement des centristes dès le premier tour est donc envisageable. En revanche, si Nicolas Sarkozy remporte la primaire, ses chances de victoire seront de toutes façons limitées car il est très impopulaire : la présence d’un candidat centriste à l’élection serait alors souhaitable. Or, il ne fait aucun doute que François Bayrou est à ce jour le seul centriste présidentiable : sa popularité est nettement supérieure à celle d’Hervé Morin ou de Jean-Christophe Lagarde. Le seul centriste qui aurait pu lui voler la vedette est Jean-Louis Borloo, mais ce dernier s’est retiré de la vie politique.

F. Bayrou.

L’axe Juppé-Bayrou: réalités et limites

A. Juppé et F. Bayrou à Pau.

Le rapprochement de François Bayrou et d’Alain Juppé n’est un secret pour personne, surtout depuis que le maire de Pau s’est dit prêt à soutenir la candidature de son homologue bordelais à la présidentielle de 2017. Le centriste Bayrou et le gaulliste Juppé se connaissent bien, et depuis longtemps. Bayrou a d’ailleurs été Ministre de l’Education Nationale dans le gouvernement Juppé de 1995 à 1997. Les deux hommes sont amis. Et ils se ressemblent, non pas physiquement mais intellectuellement. Ce sont deux agrégés de lettres classiques partageant le même goût pour la littérature et l’histoire. Le modèle de Juppé, c’est Montesquieu, son compatriote bordelais, le moderne, l’homme des Lumières. Le modèle de Bayrou, c’est Henri IV, son compatriote béarnais, le rassembleur, le pragmatique.

Si Bayrou soutient Juppé, c’est d’abord par amitié. C’est également par loyauté, car Juppé l’a soutenu à Pau lors des municipales de mars 2014. Mais c’est aussi parce que, sur le fond, les deux hommes partagent les mêmes valeurs, humanistes, républicaines et libérales (au sens politique du terme). Alain Juppé incarne le courant modéré, humaniste et européen de l’UMP ; en ce sens, il est politiquement proche du centre, et séduit d’ailleurs largement l’électorat centriste. C’est une personnalité plus rassurante et moins « clivante » que Nicolas Sarkozy. Sur de nombreux sujets, les idées de Bayrou et celles de Juppé sont convergentes. Les deux hommes plaident pour une réduction du nombre de parlementaires et défendent le non-cumul des mandats. Ils souhaitent libérer le marché de l’emploi en simplifiant le Code du Travail. Ils prônent la modération fiscale, en particulier l’allègement de la fiscalité sur les classes moyennes. Ils sont pour l’assouplissement des 35 heures, la réduction des dépenses publiques, le retour à l’équilibre budgétaire. Ils défendent l’instauration de quotas d’immigration européens et veulent améliorer la lutte contre l’immigration illégale en renforçant les moyens de l’agence Frontex et en favorisant la création d’un corps de Garde-côtes européens, à condition que ces mesures s’accompagnent d’une politique ambitieuse de co-développement en direction des principaux pays d’émigration.

Cependant, Bayrou et Juppé divergent sur plusieurs questions importantes. Sur les retraites, par exemple : Alain Juppé veut un recul progressif à 65 ans de l’âge légal de départ à la retraite ; Bayrou défend un régime unique de retraite par points prenant en compte la pénibilité et la maternité, et permettant d’individualiser l’âge de départ à la retraite. Autre divergence : la TVA sociale, qui consiste à baisser les cotisations sociales et à compenser cette baisse par une augmentation de la TVA, afin d’améliorer la compétitivité des entreprises françaises. Juppé est favorable à cette idée, qu’il préfère qualifier de « TVA compétitivité » ; Bayrou, en revanche, a pris position contre la TVA sociale qui, selon lui, risquerait de « paupériser » une partie de la population. En ce qui concerne les institutions, Bayrou veut les refonder, et n’exclut pas l’idée d’une « Sixième République » renforçant les pouvoirs du Parlement. Alain Juppé, en bon gaulliste, est plus attaché à la Cinquième République. François Bayrou défend l’introduction d’une dose de proportionnelle aux législatives afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée ; Juppé est plus réservé, car il pense qu’un scrutin proportionnel empêcherait d’obtenir des majorités stables. Bayrou est un fédéraliste ; Juppé est certes favorable à l’Europe mais ne défend pas l’idée d’une Europe fédérale et privilégie le renforcement des coopérations entre Etats membres. Enfin, Bayrou plaide pour la formation d’un gouvernement « d’union nationale » allant de la gauche sociale-démocrate au centre-droit ; Juppé récuse toute alliance avec la gauche et préconise une alliance classique de la droite et du centre.

Reste encore une question épineuse. Quid en cas de victoire de Nicolas Sarkozy à la primaire de l’UMP? Si Nicolas Sarkozy est désigné comme candidat de la droite à la prochaine présidentielle, il ne fait aucun doute qu’Alain Juppé se rangera derrière lui, car les deux hommes appartiennent à la même famille politique. En revanche, François Bayrou, qui s’est opposé à Nicolas Sarkozy en 2007 et en 2012, ne soutiendra probablement pas l’ancien président dans sa troisième course à l’Elysée. Bayrou a déjà désigné son champion pour 2017 : ce sera Juppé. Une victoire de Nicolas Sarkozy à la primaire de l’UMP serait sans doute le pire scénario pour le président du Modem.

Faut-il un candidat unique pour la droite et le centre en 2017?

Peu à peu, l’idée d’une candidature unique de la droite et du centre à la présidentielle de 2017 fait son chemin. L’UDI et le Modem n’excluent pas cette éventualité : François Bayrou lui-même, obnubilé depuis longtemps par la présidentielle, a récemment déclaré qu’il était prêt à renoncer au scrutin de 2017 pour soutenir un candidat de rassemblement.

N’oublions pas que le Front National est arrivé en tête aux dernières européennes. Un récent sondage Ifop réalisé pour le Figaro a montré que, si la présidentielle avait lieu aujourd’hui, Marine Le Pen arriverait en tête du premier tour avec 28% des intentions de vote. Pire : d’après la même enquête, Marine Le Pen remporterait l’élection face à François Hollande au second tour. Bien qu’il faille prendre avec des pincettes ce genre de sondages, et même si trois ans nous séparent encore de la prochaine présidentielle, ces résultats font froid dans le dos, car ils nous donnent à voir pour la première fois le scénario crédible d’une victoire du FN à la présidentielle. Avec un FN aussi puissant, il est clair qu’une dispersion des suffrages au premier tour de la présidentielle risquerait de propulser Marine Le Pen aux portes de l’Elysée. Si les centristes et l’UMP veulent éviter un tel désastre, ils doivent jouer la carte du rassemblement et soutenir un candidat unique dès le premier tour.

Toutefois, cette alliance ne pourra pas se faire à n’importe quel prix. Il faudra que le candidat unique soit « centro-compatible » (j’emploie ce qualificatif inélégant faute de mieux…). Il est clair que Nicolas Sarkozy ne pourra pas être ce candidat de rassemblement, et qu’une partie des centristes refusera de le soutenir. En effet, Nicolas Sarkozy a défendu, en 2007 comme en 2012, un programme qui opposait les Français entre eux, au lieu de les rassembler. Il a voulu recycler les idées du FN au lieu de les combattre. Il a promis aux Français de relancer l’emploi, de « nettoyer » les cités et de maîtriser les dépenses publiques, mais il n’a tenu aucune de ces promesses, et s’est abrité derrière la crise de 2008 pour justifier ses échecs. Il a mené une politique favorisant les grandes fortunes et les hauts revenus sans mettre en place la grande réforme fiscale dont le pays avait besoin. Il a mené une politique éducative désastreuse, en charcutant les programmes, en spécialisant à outrance les élèves de lycée général, en compressant les effectifs enseignants de façon brutale et mécanique sans se soucier des conséquences sur le terrain, et en dynamitant la formation des nouveaux enseignants. Pour toutes ces raisons, Nicolas Sarkozy ne peut pas représenter les valeurs humanistes du centre à la présidentielle.

Parmi tous les présidentiables de l’UMP, le seul qui soit « centro-compatible » et qui puisse fédérer la droite et le centre, c’est Alain Juppé. Très apprécié des centristes, proche de François Bayrou, fort de son expérience à Matignon, à la mairie de Bordeaux et au Ministère des Affaires Etrangères, Alain Juppé jouit aujourd’hui d’une légitimité incontestable, et d’une grande popularité. C’est un homme de droite qui aime à se définir comme « gaulliste », c’est aussi un humaniste, un pragmatique et un modéré, qui saura de toute évidence défendre les valeurs du centre.

Mais le principe d’une candidature unique de la droite et du centre en 2017 pose encore une autre question : quelle méthode choisir ? Le bon sens voudrait que le candidat unique soit désigné à l’issue d’une primaire commune, dans laquelle des centristes pourraient concourir face aux candidats de l’UMP. On pourrait même envisager une « primaire ouverte », comme l’a fait le PS en 2012 : ainsi, la participation serait ouverte à tous les sympathisants de la droite et du centre, et non uniquement aux encartés. Si le vainqueur est « centro-compatible », alors tout ira bien. Mais que se passera-t-il si le candidat qui remporte la primaire n’est pas en phase avec les valeurs et les projets du centre ? Les centristes seraient alors obligés de faire un choix quasi cornélien : soutenir un candidat dont ils ne veulent pas, ou rompre leur alliance avec l’UMP et s’engager seuls dans la bataille, au risque de faire gagner Marine Le Pen.