L’antisémitisme, cancer de la France

Le terme « antisémitisme » fait depuis quelques années l’objet de polémiques ridicules. Certains considèrent que l’antisémitisme est un racisme « comme les autres » et que rien ne justifie l’existence d’un vocable spécifique pour le désigner. Evidemment, toute forme de racisme doit être combattue, et tout appel à la haine raciale doit être puni. Mais l’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il ne se nourrit d’aucun critère physique bien défini : tout le monde sait ce qu’est un Noir, un Blanc ou un Arabe, mais personne ne sait vraiment ce qu’est un « Juif ». Dans l’histoire européenne, la haine des Juifs s’est nourrie de fantasmes à la fois religieux, sociaux et raciaux, qu’il s’agisse du peuple « déicide », de la « race parasite » chez Hitler ou du financier juif apatride que dépeignait la presse antisémite européenne à la fin du XIXe siècle. L’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il a une histoire bien particulière en Europe, une histoire marquée par les pogroms et par l’Affaire Dreyfus, par les lois de Nuremberg et par la politique nazie d’extermination, par Auschwitz-Birkenau et par l’insurrection du ghetto de Varsovie. Aucune communauté, en Europe, n’a été persécutée avec le même acharnement que les Juifs. Ceux qui refusent de reconnaître le caractère singulier de l’antisémitisme par rapport aux autres formes de racisme renoncent, du même coup, à le combattre, car pour le combattre il faut d’abord le comprendre.

Nous assistons actuellement à une montée dramatique de l’antisémitisme en France. Lundi 11 janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat Islamique. Cette effroyable agression est venue s’ajouter à la longue liste des actes antisémites commis en France depuis le début des années 2000 : insultes, agressions physiques, déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux, profanation de tombes juives, mise à sac de magasins juifs en Seine-Saint-Denis. A tous ces actes il faut aussi ajouter quelques crimes d’une violence exceptionnelle, comme la séquestration inhumaine et l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, et les opérations commando de djihadistes lourdement armés tels que Mohammed Merah en 2012 et Amedy Coulibaly en 2015. De plus en plus de Juifs ne se sentent plus en sécurité en France : les synagogues et les écoles juives sont désormais sous protection militaire, certaines familles juives ont été obligées de déménager pour échapper aux insultes et aux agressions dont elles étaient victimes dans leur quartier, et près de 8.000 Juifs quittent chaque année la France pour se réfugier en Israël parce qu’ils ont le sentiment qu’ils seront plus en sécurité là-bas, malgré la guerre. La France est d’ailleurs devenue le premier pays d’émigration vers Israël, devant les Etats-Unis et la Russie.

La France est-elle « redevenue » antisémite ? Non, car elle n’avait pas cessé de l’être. L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française. Mais la poussée d’antisémitisme à laquelle nous assistons actuellement n’est pas une simple résurgence de l’antisémitisme « traditionnel ». L’antisémitisme contemporain est le résultat d’une stratification complexe : au substrat de l’antisémitisme européen d’hier est venu s’ajouter, depuis une quinzaine d’années, un antisémitisme « importé » qui trouve son origine dans une haine féroce à l’égard d’Israël et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Attisé par le discours de certains intégristes et par de nombreux sites Internet islamistes, cet antisémitisme-là se nourrit d’une vision fantasmée du conflit israélo-palestinien, interprété abusivement comme une « guerre de religions » entre Juifs et Palestiniens musulmans. Il se fonde également sur un amalgame entre l’Etat israélien et les Juifs de la diaspora : les Juifs sont alors perçus comme des « complices » d’Israël et comme des « ennemis » de l’Islam. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Dans certaines cités gangrénées par l’islamisme, la haine des Juifs est devenue un véritable code culturel et l’enseignement de la Shoah est ouvertement contesté par les élèves.

De nombreux jeunes musulmans français ne connaissent le conflit israélo-palestinien qu’à travers les réseaux sociaux et les sites de propagande anti-israéliens sur Internet. Curieusement, les massacres perpétrés par le gouvernement russe contre les musulmans tchétchènes, la répression brutale qui s’abat sur les opposants politiques en Arabie Saoudite ou en Iran et les milliers de musulmans massacrés par Bachar El Assad et par Daesh en Syrie ne semblent guère provoquer dans la communauté musulmane de France une émotion aussi vive que les exactions et les bavures hyper-médiatisées de l’armée israélienne : Israël est toujours perçu comme l’ennemi suprême. Cet antisionisme virulent s’adosse très souvent à une vision « conspirationniste » du monde largement relayée sur Internet, notamment par des sites comme celui d’Egalité & Réconciliation, l’organisation du polémiste d’extrême droite Alain Soral : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle des problèmes géopolitiques sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » visant à perpétuer la domination des Juifs sur le monde et à humilier les musulmans. Le complot américano-sioniste est en fait la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le mythe du « complot judéo-maçonnique », apparu sous la Révolution Française et popularisé par les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar russe Nicolas II.

L’antisémitisme contemporain ne se traduit pas seulement par des attaques physiques ou verbales contre des membres de la communauté juive et par des théories délirantes sur un supposé « complot sioniste » mondial. Il prend parfois des formes moins radicales mais plus sournoises. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias (bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le nombre de Juifs dans les médias français). Ce constat est plutôt étrange : personne ne s’amuse à compter le nombre de Corses, d’Arméniens, de Chinois, de protestants ou de supporters du PSG dans les médias français, car cela semblerait totalement ridicule : pourquoi certains se permettent-ils de le faire avec les Juifs ? Lorsque l’écrivain Renaud Camus nous dit que les Juifs sont surreprésentés dans les médias, s’agit-il d’un simple constat objectif sans arrière-pensée ? Non, évidemment. De tels propos apparemment inoffensifs participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange, car elle renvoie l’image d’une communauté fantasmée qui, dit-on, chercherait à « dominer ». Qu’il s’agisse de BHL, d’Elisabeth Lévy, de Patrick Cohen, d’Alain Finkielkraut ou d’Arthur, les personnalités juives du monde médiatique sont ainsi renvoyées à leur « judaïté », et traitées comme les « porte-parole » d’une communauté juive dont tous les membres partageraient forcément la même vision du monde et défendraient forcément les mêmes intérêts. Compter le nombre de Juifs présents sur un plateau télé ou dans la rédaction d’un journal pour essayer de montrer que la communauté juive serait « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs, et qu’ils sont « trop » visibles dans la société.

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par le retour en force du négationnisme. Même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 5 à 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme « rampant » qui cherche à minimiser la Shoah, en contestant les chiffres avancés par les historiens, en critiquant une commémoration « excessive » de l’Holocauste, ou en légitimant certaines théories négationnistes au nom de la « liberté d’expression ». C’est précisément ce que font Alain Soral et son grand ami Dieudonné quand ils essaient de réhabiliter le négationniste Robert Faurisson. Il n’existe aucune loi qui interdise de se moquer des Juifs ou de plaisanter sur la Shoah, mais nul ne peut s’abriter derrière la liberté d’expression pour contester ou minimiser le génocide des Juifs, car le négationnisme n’est pas une simple opinion : c’est un délit puni par la loi, tout comme le racisme. Certains dénoncent une « sur-médiatisation » et un « sur-enseignement » de la Shoah, et qualifient de « pornographie mémorielle » la commémoration de l’Holocauste et les visites organisées au camp d’Auschwitz-Birkenau. Comment peut-on parler de « sur-enseignement » alors que la Shoah ne représente que deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée, c’est-à-dire moins que la démocratie athénienne ou la décolonisation ? Comment peut-on comparer à de la « pornographie » la commémoration du plus grand génocide commis au XXe siècle ? Ceux qui se prennent pour des défenseurs de la liberté d’expression sous prétexte qu’ils s’acharnent à traîner dans la boue la mémoire de la Shoah n’ont rien compris. Leurs propos nauséabonds ne contribuent nullement à renforcer la liberté d’expression, et ne font que renforcer l’antisémitisme ambiant.

La communauté juive a toujours été un « thermomètre » de la fièvre hexagonale : quand les Juifs vont mal, la France va mal. Quand les Juifs sont brimés ou insultés, c’est que la société française est profondément fracturée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la France va vraiment, vraiment très mal. L’antisémitisme est un cancer. On croyait la France définitivement guérie après la Seconde Guerre mondiale. On avait tort.

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3 réflexions sur “L’antisémitisme, cancer de la France

  1. Merci pour ce superbe billet qui fait un point sur l’antisémitisme actuel en France. Il serait certainement intéressant de développer également les causes de ce fléau, dont certaines remontent probablement à la haute antiquité.

  2. Bien que la cause que vous défendiez soit très honorable, le respect et l’égalité de tous, j’ai bien l’impression que malgré vous, vous ne fassiez le jeu de certains médias et de certaines visions de l’homme qui se situent aux antipodes de votre enjeu.

    Je m’explique :

    – Le fait que certaines personnes, pas très au faits sur la géopolitique mondiale, réduisent Israël au grand méchant loup est certes un problème qui amène de l’eau au moulin à un antisémitisme qui existe effectivement. Par une sorte de défaut de connaissance historique, mais surtout d’inclusion dans un système explicatif du monde, il y a un nb de personnes qui n’entretiennent pas de rapport subtil aux causes historiques. Mais c’est par une sorte de manque de confrontation des mondes sociaux les uns aux autres, par un manque d’expérience que le monde de l’éducation, de la recherche et pour le dire vite le monde intellectuel ne se recoupe plus (ou tout simplement pas) avec certaines appréhensions du réel d’un grand nombre de personnes. Ces appréhensions « du vulgaire » sont sûrement erronées du point de vue de la connaissance historique mais ont néanmoins un statut qu’il s’agit d’élucider et dont l’élucidation permettrait peut-être de réellement d’endiguer un « cancer » dont vous parlez.

    – Car quand vous écrivez que « l’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il ne se nourrit d’aucun critère physique bien défini : tout le monde sait ce qu’est un Noir, un Blanc ou un Arabe*, mais personne ne sait vraiment ce qu’est un « Juif » » c’est vraiment un point de vue occidentalo-centré à un degré assez gênant. Bien évidemment qu’il y a une spécificité de la Shoah, mais il y a une spécificité de la traite négrière, tout comme il y a une spécificité du génocide des Indiens d’Amérique. Ecrire la phrase que vous écrivez est aussi dangereux que d’affirmer qu’il n’y a pas de spécificité de la Shoah. Car ce qu’il y a entre vos lignes ce n’est pas l’idée d’une spécificité mais celle d’une exceptionnalité. Les deux écueils semblent symétriquement en rapport : sous estimer la Shoah relève d’un manque de connaissance historique; sous estimer d’autres génocides relève d’un problème de savoir qui parle de quoi. Effectivement, les historiens occidentaux sont dans leur plein droit et même leur devoir de rendre compte de leur propre histoire; ce n’est en revanche pas leur rôle de placer leur histoire comme l’Histoire. Les occidentaux, je veux dire l’Europe, n’est pas le centre du monde et cela relève d’un manque d’expérience des autres histoires que de ne pas les prendre en compte. On ne peut pas reprocher cela aux historiens qui travaillent sur l’Europe de ne pas connaître l’histoire de l’Amérique, mais que « notre » histoire ne laisse pas la place aux autres expériences traumatiques vécues engendrent non seulement des pbs quant à l’histoire de l’humanité en son entier, mais aussi les conséquences de ce que cela fait dans les reconnaissances de différentes identités à l’échelle des groupes, des Etats et des individus dans le domaine social.

    – On ne peut pas réfléchir en termes « purs », nous savons qu’il y a des influences sociales, économiques, politiques à l’ensemble de nos constructions intellectuelles. L’observateur n’observe pas de nulle part, bien que ce qu’il observe soit bien distinct d’une certaine manière de ce qu’il peut en tirer du point de vue où il est situé. Ces grandes problématiques de la philo de l’histoire devraient nous servir : parle-t-on dans les médias du racisme inconscient et en un sens aussi profond que celui de l’antisémitisme, qui est celui envers les Noirs ? Je veux dire véritablement. Dans quelle mesure sommes nous affranchis des folklores et des images qui ont construit la manière dont nous appréhendons notre quotidien, images forgées au même moment où nous avons forgés nos concepts de liberté, d’humanité etc … Ne pas voir le côté sombre des Lumières c’est ne pas vouloir sincèrement améliorer l’humanisme qui en résulte, et penser que le débat se joue en terrain neutre c’est fermer sciemment les yeux sur le fait que, sans que le monde soit un vaste complot, il existe de fait des rapports de domination, des enjeux politiques, économiques et sociaux et de gros héritages historiques sédimentés. En ce sens, il n ‘est pas complètement vain de s’interroger sur l’identité de ceux qui ont leurs places de choix dans les grands médias (pas nécessairement leurs confessions religieuses), ni de croiser certaines variables. D’ailleurs c’est fou comme dans d’autres sens cela ne dérange pas : les Noirs occupent en proportions les métiers les moins valorisés en France. Cette généralité ne dérange pas, car on sait que c’est vrai, ne pas vouloir le reconnaître c’est comme ne pas vouloir reconnaître que les hommes sont en moyenne mieux payés que les femmes. Et si l’on croise les statistiques, c’est que d’un point de vue historique et d’un point de vue économique on peut expliquer que les personnes noires, partant généralement de positions défavorisées, y restent par une certaine reproduction sociale. Croiser les variables permet de donner des explications et de rompre avec une essentialisation des identités, et même de voir dans quelle mesure les choses changent ou pourraient changer. Or, précisément, ne pas vouloir reconnaître qu’en proportion il y a beaucoup de personnes de confession juive dans les médias, tout comme dans le secteur du tourisme français (notamment la culture) il y a une population d’origine indienne importante; c’est en fait partager sans s’en rendre compte une argumentation qui, sous couvert d’universalisme abstrait, permet en fait de se placer hors de la société, comme un point de vue surplombant la totalité et dont la légitimité n’est pas à remettre en question (et de faire la morale systématiquement).

    – Votre texte à un style particulier. Un style qui sonne démesurément « politiquement correct ». A vous lire on à l’impression d’être à la fois sur TF1, France2, France3 et France Culture (aux horaires des informations). Emphatique, vous posez des formules qui sont devenues des rengaines et qui n’expliquent rien. Alors on peut reprocher à bon droit à ceux qu’on suppose antisémite de revoir leur jugement, mais cela à condition d’être soi-même bien sûr de ce que l’on défend. C’est bien dommage de penser que la communauté juive soit le « thermomètre » de la France : c’est affirmer soit même que seul cet étalon prévaut. Alors je suis absolument d’accord avec votre conclusion, que la France va très mal, mais je ne pense pas que ce soit l’antisémitisme qui la ronge. L’islamophobie à de très beaux jours devant elle aussi vous savez. Mais si on rompait avec l’esthétique des discours médiatiques qui réifient nos identités**, éternellement, autant « Le Juif », que « Le Noir » et « La Femme », (alors bien sûr on va nous présenter des sous-types, plus ou moins bien calibrés mais les formats même de l’information, sponsorisée, qui est un moyen lucratif de plus en plus, se le rappeler ce n’est pas être un communiste refoulé, c’est prendre actes de certains faits, ne sont pas là pour s’interroger) pour aller à la rencontre de personnes, concrètement, qui font mentir ces dichotomies et en faire un article qui puisse montre les voies possibles d’alliances d’identités complètement inattendues, peut-être difficiles à vivre mais qui nous questionnent et qui sont des pistes de cohésions non pas sous l’injonction de s’enfermer dans le passé mais prendre acte de ce passé pour aller de l’avant, ce serait, je pense, beaucoup plus utile.

    * Je tiens aussi à souligner que cette phrase ne peut être qu’écrite par une personne pour qui les identités va de soi (et qui donc ne s’est jamais vraiment posé le problème personnellement, de l’intérieur), car en tant que métisse française-marocaine, « tout le monde » ne sait pas de quelle identité je relève, ni moi-même. Et cet apparent truisme cache en fait énormément de problèmes : nos identités n’ont (mal)heureusement rien d’évident, et penser le contraire c’est essentialiser des constructions culturelles dont vous comprenez bien les conséquences problématiques …

    ** Et qui dans une certaine mesure perpétuent eux-mêmes et eux seuls ces problèmes. Je dois vous dire à quel point « les gens » vivent ensemble, mélangés et ne se posent parfois même pas les questions que seuls les intellectuels se posent! Le comble! Le désarroi pour l’étudiante de philo que je suis, et en même temps le soulagement de l’être humain que je suis !

    Je vous remercie d’avoir lu et espère avoir su communiquer ma pensée au plus juste de ce qu’elle est,

    Kamélia

    • Bonjour Kamélia, merci pour votre lecture attentive et pour votre long commentaire.

      Mon but n’est évidemment pas de mettre en « concurrence » les racismes, ni de démontrer que l’antisémitisme serait plus « grave » que les autres formes de racisme. Je voulais simplement rappeler la spécificité de l’antisémitisme par rapport aux autres racismes dans l’histoire européenne. Rien dans mon article n’indique une volonté de minimiser les autres racismes.

      Quand j’écris la phrase suivante : « tout le monde sait ce qu’est un Noir, un Blanc ou un Arabe, mais personne ne sait vraiment ce qu’est un Juif », je ne cherche aucunement à cautionner des stéréotypes raciaux. Je veux simplement rappeler que la couleur de peau est un critère physique objectif (même avec une infinité de nuances possibles), tandis que la « judaïté » n’en est pas un. Personne ne sait vraiment ce que signifie « être juif ». Les Juifs sont-ils une communauté religieuse ? Non, car il y a des Juifs « non observants » et même des Juifs athées. Les Juifs sont-ils un groupe ethnique ? Une nation ? Un groupe culturel ? Un groupe mémoriel ? C’est une question très complexe. Dans ses Réflexions sur la question juive, Jean-Paul Sartre a montré que la figure moderne du « Juif » était avant tout une invention des antisémites eux-mêmes. De nombreux Juifs ont d’ailleurs appris à leurs dépens qu’ils étaient juifs lors des rafles de la Seconde Guerre mondiale.

      J’assume totalement le point de vue « occidentalo-centré » (et même « européo-centré ») qui est le mien. Je suis un Européen, mon identité est européenne. La Shoah fut sans nul doute le plus grand drame européen du XXe siècle, et en tant qu’Européen (même non juif), je me sens pleinement et directement concerné par cet épisode encore terriblement récent. Mais il est évident que les populations issues de l’immigration, notamment celles qui viennent du monde arabo-musulman, n’ont pas du tout le même rapport à la Shoah que les populations d’origine européenne. L’historien P. Vidal-Naquet, dans son livre Les assassins de la mémoire, a bien mis en évidence ce problème dans les années 80 : il explique que la perception du génocide des juifs n’est pas la même en Europe et dans le « Tiers monde » (l’auteur utilisait encore ce terme à l’époque), parce qu’il s’agit d’un drame européen, et parce que les populations du Tiers monde n’ont pas de sentiment de culpabilité vis-à-vis des victimes 
de ce génocide. Dans les pays du Tiers monde, la mémoire de l’esclavage et des crimes coloniaux a beaucoup plus de poids que celle des crimes la Seconde Guerre mondiale. 
Cela dit, personne n’a jamais cherché à contester la réalité historique de l’esclavage ou de la colonisation, alors que le génocide des juifs est l’objet de contestations récurrentes depuis 1945. Pour reprendre les termes de Vidal-Naquet, il existe dans certains milieux une volonté « d’assassiner » la mémoire de la Shoah.

      Quand j’affirme que la communauté juive est le « thermomètre » de la France, je ne sous-entends pas qu’il s’agisse du seul étalon valable : la multiplication des actes islamophobes en France me révolte tout autant et révèle, elle aussi, la violence des fractures de la société française. Mais historiquement, les Juifs ont toujours servi de bouc-émissaires en France et en Europe. Dès le Moyen-Âge, les Juifs étaient accusés d’empoisonner les puits lors des épidémies, ils étaient régulièrement chassés de certaines villes, et les Croisés massacraient allègrement les Juifs sur leur passage. On ne peut évidemment pas en dire autant de la communauté arabo-musulmane, dont la présence en France métropolitaine est beaucoup plus récente. Vous dîtes que je parle « comme France Culture ou France 2 ». Je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire, mais je préfère parler comme France Culture plutôt que comme Alain Soral ! Vous me reprochez d’être trop « politiquement correct » mais jusqu’à une époque très récente, il n’était pas du tout « politiquement correct » de dénoncer l’antisémitisme au sein de la communauté musulmane : les élites politiques et les intellectuels « progressistes » ont longtemps nié cette réalité ou cherché à l’excuser, car il ne fallait pas « stigmatiser » la communauté arabo-musulmane.

      Vous opposez de façon un peu caricaturale, à mon sens, le savoir des « élites » et les représentations du « vulgaire ». Les élites sont très divisées sur la question israélo-palestinienne. La presse française et une grande partie de l’intelligentsia française sont ouvertement pro-palestiniennes, et il est absolument faux de prétendre que les médias français seraient gagnés à la cause israélienne. L’opuscule de Stéphane Hessel Indignez-vous ! a d’ailleurs rencontré un accueil très favorable dans les médias et le monde intellectuel français, et a reçu des critiques dithyrambiques dans la presse de gauche.

      Il est clair que le fait de vivre en côtoyant les « autres » nous aide à mieux accepter la différence. Hélas, je constate aussi que dans certaines banlieues très cosmopolites qui accueillaient autrefois des Arabes, des Juifs, des Portugais et des Asiatiques, les familles juives sont aujourd’hui obligées de fuir pour échapper aux insultes et aux attaques dont elles sont la cible. Et cela m’effraie profondément.

      Merci encore pour votre fidélité à mes publications.

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