Portrait d’un centriste historique: Raymond Barre

Le 25 août 1976, Raymond Barre était nommé Premier Ministre suite à la démission inattendue de son prédécesseur Jacques Chirac. Le nouveau locataire de Matignon, peu connu du grand public, était un homme grave et discret, « un esprit carré dans un corps rond » comme il aimait se définir lui-même. Présenté par Giscard comme « l’un des meilleurs économistes français », Raymond Barre devenait alors le Premier Ministre d’une France en crise, déstabilisée par le premier choc pétrolier et minée par une inflation galopante et par la hausse du chômage.

En nommant à Matignon un technicien de l’économie plutôt qu’un professionnel de la politique, Valéry Giscard d’Estaing voulait faire de la lutte contre la crise une priorité absolue. Raymond Barre avait un cursus remarquable et semblait être l’homme de la situation : agrégé de sciences économiques, il avait été professeur d’économie à la Faculté de Caen, à Tunis et à Sciences Po avant d’obtenir en 1963 la chaire d’économie politique de la Faculté de Droit de Paris. Il avait aussi publié dans les années 50 un célèbre manuel d’économie qui s’était rapidement imposé comme une référence pour les étudiants. Européen convaincu, Raymond Barre avait été, de 1967 à 1973, vice-président de la Commission européenne : chargé des questions économiques et financières au sein de la Commission, il avait dès cette époque plaidé en faveur de l’union économique et monétaire.

A Matignon, Raymond Barre mena une lutte incessante contre l’inflation. Pour stabiliser le franc, il lança dès 1976 un plan de rigueur qui prévoyait notamment de freiner les hausses de salaire et d’augmenter l’impôt sur le revenu et les taxes sur le carburant et l’alcool. Après la victoire inespérée de la droite et du centre aux législatives de 1978, Raymond Barre fut reconduit dans ses fonctions de Premier Ministre et mit en œuvre une politique plus ambitieuse, d’inspiration libérale : le gouvernement favorisa la concurrence dans le secteur industriel, libéralisa les prix (notamment celui du pain, qui était fixé par l’Etat depuis la Révolution) et créa les premiers produits financiers d’épargne ouverts aux particuliers, les « Sicav Monory », dont l’objectif était de réorienter l’épargne des ménages vers le financement des entreprises. La politique de Raymond Barre permit de maîtriser l’inflation, de stabiliser le déficit de l’Etat, de freiner la hausse du chômage et de ramener temporairement la croissance. Hélas, en 1979, le second choc pétrolier replongea l’économie française dans la dépression et ruina les efforts mis en œuvre pour combattre l’inflation et assainir les finances publiques. La cote de popularité du Premier Ministre et celle du Président de la République s’effondrèrent, ce qui favorisa grandement la victoire de la gauche en 1981.

Malgré un bilan décevant, la politique de Raymond Barre a eu un impact considérable sur les consciences puisqu’elle a marqué le retour du libéralisme en France après trois décennies de dirigisme économique. Raymond Barre a desserré le carcan administratif qui étouffait l’économie française, il a réhabilité la bourse et encouragé l’actionnariat populaire, il a remis les entrepreneurs au centre du débat économique, il a introduit dans le discours politique la notion de compétitivité, il a diagnostiqué la fin des Trente Glorieuses et anticipé les bouleversements liés à la mondialisation et à l’émergence de nouvelles puissances industrielles en Asie, il a été l’un des premiers responsables politiques français à vouloir adapter notre appareil productif à un contexte international de plus en plus concurrentiel : dans la France des années 70, tout cela représentait une petite révolution culturelle. Barre n’était pas seulement « l’homme de la rigueur », c’était un économiste lucide et visionnaire. D’ailleurs, aucun gouvernement de droite ni de gauche n’est jamais revenu sur les réformes qu’il avait mises en place.

Raymond Barre était un libéral. Pas un « ultralibéral », mais un libéral modéré, attaché à l’Etat-providence et à la protection des plus modestes. Un « libéral social », pourrait-on dire. Il a certes opéré une restructuration douloureuse (mais nécessaire) du secteur sidérurgique français, mais il n’a jamais voulu imposer à la France une libéralisation brutale de l’économie comme l’ont fait Thatcher en Grande-Bretagne et Reagan aux Etats-Unis : il n’a jamais été partisan d’une déréglementation tous azimuts, il n’a jamais cherché à privatiser des pans entiers de nos services publics ni à démanteler notre système de protection sociale. Partisan prudent des théories monétaristes, Raymond Barre a toujours considéré que le redressement économique et financier de la France ne devait pas se faire au détriment des plus fragiles : c’est la raison pour laquelle il augmenta le minimum vieillesse et revalorisa les retraites et les allocations familiales. Quand on lui demanda s’il était partisan du libéralisme économique, il répondit : « Si vous entendez par libéralisme économique le contraire du socialisme collectiviste, centralisateur et planificateur, alors je suis libéral. Si vous entendez par libéralisme économique, la doctrine du laisser-faire, alors je ne suis certainement pas de ce libéralisme-là. Si vous entendez par libéralisme économique la gestion décentralisée d’une économie moderne (…) comportant une intervention régulatrice de l’État, alors vous pouvez me tenir pour un libéral. »

Esprit solitaire et indépendant, Raymond Barre n’appartenait à aucun clan. Il se tenait toujours à distance des partis politiques et méprisait la « ratatouille politicienne ». Il se définissait d’ailleurs lui-même comme un « extraterrestre » de la politique. Longtemps proche de l’UDF, il n’a jamais été membre de ce parti. Mais cette indépendance était à la fois une force et un handicap : candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1988, Barre ne disposait pas de réseaux suffisamment puissants et organisés pour battre son rival Jacques Chirac au premier tour et affronter en duel François Mitterrand. Après la présidentielle de 88, Raymond Barre fonda la CLES (Convention libérale, européenne et sociale), un petit club libéral et pro-européen qui périclita dans les années 90. La mairie de Lyon fut le couronnement de sa carrière politique : député du Rhône depuis 1981, Raymond Barre se fit élire maire de Lyon en 1995. Au cours de son unique mandat de maire, il modernisa le réseau de transports urbains, redynamisa l’ancien quartier industriel de Vaise, transforma le quartier de Gerland en pôle scientifique et universitaire, et fit classer une partie de la ville au patrimoine mondial de l’UNESCO. En 2001, il refusa de briguer un second mandat municipal. Il mourut le 25 août 2007, 31 ans jour pour jour après sa nomination à Matignon. Il avait 83 ans.

Raymond Barre était connu pour son franc-parler. Préférant la pédagogie à la démagogie, refusant les vaines promesses, il se faisait un devoir de dire la vérité aux Français, même quand la vérité ne plaisait pas. Lorsqu’il était à Matignon, il fut le premier à dire que la France vivait « au-dessus de ses moyens », une formule qui resta dans les mémoires. Certains propos de Raymond Barre provoquèrent d’ailleurs de vives polémiques. Il y eut par exemple ses déclarations maladroites sur l’attentat antisémite de la rue Copernic en 1980 et sur le « lobby juif ». Il y eut aussi l’affaire Papon : ancien fonctionnaire de Vichy, Maurice Papon fut ministre du Budget dans le gouvernement Barre de 1978 avant d’être inculpé pour crime contre l’humanité ; plus tard, Raymond Barre prit la défense de son ancien ministre et le décrivit comme un « grand commis de l’Etat » et comme un « bouc émissaire ». Il y eut également l’affaire Bruno Gollnisch, cet élu FN de Lyon condamné pour des propos négationnistes, mais en qui Raymond Barre voyait un conseiller municipal compétent et un « homme bien »Raymond Barre était-il antisémite ? Avait-il des sympathies pour l’extrême droite et pour Vichy ? Non, évidemment. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent qu’il n’était pas antisémite : il a d’ailleurs épousé Eva Hegedüs, une juive hongroise. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent qu’il était profondément républicain et qu’il n’avait aucune sympathie pour l’extrême droite : il refusa d’ailleurs catégoriquement toute alliance électorale entre la droite et l’extrême droite. Ceux qui ont connu Raymond Barre savent aussi qu’il fut l’ami du Général de Gaulle et qu’il avait pour ce dernier une immense admiration.

Que reste-t-il de l’héritage de Raymond Barre aujourd’hui ? En quoi son exemple peut-il encore inspirer l’action politique ? Raymond Barre incarne tout d’abord une certaine franchise et un certain courage politique. Il préférait être impopulaire en disant la vérité plutôt que d’être populaire en jouant les démagogues. Raymond Barre était aussi un travailleur infatigable et un grand serviteur de l’Etat, dont Valéry Giscard d’Estaing salua la loyauté. Enfin, Raymond Barre était un modéré, un pragmatique, un réaliste qui recherchait toujours la solution la plus équilibrée. Il refusait toute vision sectaire de la politique et fit partie des quelques députés centristes qui apportèrent leur soutien au « gouvernement d’ouverture » du socialiste Michel Rocard. A sa façon, Raymond Barre a fait de la « politique autrement ». Après les élections régionales de 2015, les responsables de la gauche et de la droite ont déclaré qu’ils allaient, eux aussi, faire de la politique « autrement » : qu’ils s’inspirent donc de Monsieur Barre.

R. Barre.

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1988: Michel Rocard et l’ouverture au centre

Quand François Mitterrand fut réélu à la présidence de la République en 1988, il décida de former un « gouvernement d’ouverture » comportant à la fois des socialistes, des centristes et des personnalités issues de la société civile. Cette fameuse ouverture fut alors incarnée par Michel Rocard, figure emblématique de la « deuxième gauche », nommé à Matignon dès la réélection de Mitterrand. Le premier gouvernement Rocard ne comptait que trois centristes. Après les élections législatives de juin 88, le second gouvernement Rocard comptait sept personnalités de l’UDF, dont le radical Michel Durafour (Ministre de la Fonction Publique), le barriste Jean-Pierre Soisson (Ministre de l’Emploi) ou la giscardienne Hélène Dorlhac de Borne (Secrétaire d’Etat chargée de la Famille).

L’ouverture au centre n’était pas une nécessité absolue, mais un choix politique. Mitterrand avait annoncé dès sa réélection sa volonté de former un gouvernement d’ouverture. Aux législatives de 1988, le PS n’obtint qu’une majorité relative mais, puisqu’aucune majorité alternative n’était possible, les socialistes pouvaient quand même gouverner en s’appuyant soit sur les communistes, soit sur les centristes. A l’Assemblée Nationale, le groupe UDF resta dans l’opposition mais une partie des députés UDF, séduits par la démarche d’ouverture de l’exécutif, décida de constituer un groupe autonome afin de soutenir l’action du gouvernement Rocard : ainsi naquit le groupe UDC (Union du Centre), présidé par Jacques Barrot et composé d’une quarantaine de députés centristes issus de l’UDF. L’expérience prit fin en mai 1991 quand François Mitterrand poussa le Premier Ministre à démissionner (Rocard dira plus tard qu’il a été « viré »).

Selon une opinion couramment admise, cette expérience d’ouverture au centre aurait été un échec. Il est vrai que l’ouverture était plutôt timide. Seule une frange de l’UDF soutenait Michel Rocard, les centristes étaient peu nombreux au sein du gouvernement et les principaux porte-feuilles ministériels étaient détenus par des proches de François Mitterrand. Comme le disait Olivier Duhamel, l’ouverture de 1988 fut plutôt une « entrouverture ». De plus, Michel Rocard eut beaucoup de mal à trouver une majorité pour faire adopter certaines réformes car l’aile gauche du PS contestait sa politique économique : le Premier Ministre utilisa d’ailleurs vingt-huit fois l’article 49-3 de la Constitution, ce qui est un record. Cela dit, l’ouverture de 1988 n’a pas été l’échec que l’on dit parfois : Michel Rocard a tenu trois ans dans un contexte économique et social morose, face au président Mitterrand qui le détestait. Trois années passées à gouverner le pays dans de telles conditions, ce n’est pas si mal.

Le gouvernement Rocard a souvent été taxé d’immobilisme. Pourtant, ce gouvernement ne s’est pas contenté de faire de la gestion. En trois ans, il a mis en place le RMI (revenu minimum d’insertion) et la CSG, créé le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, modifié les règles de financement des partis politiques, modernisé les services de renseignement, donné une impulsion décisive à la politique de la ville, réformé le statut de la Régie Renault et mis un terme aux violences qui frappaient la Nouvelle-Calédonie. Il a aussi fait voter la première loi de prévention de la maltraitance infantile et mis en place la première campagne nationale de lutte contre la pédophilie. Michel Rocard a prouvé aux Français que l’on pouvait gouverner autrement, en dépassant les clivages politiques habituels.

Si l’ouverture au centre a été possible, c’est parce que, sur bon nombre de sujets, il existait des convergences entre les centristes et les socialistes : la plupart des socialistes sont favorables à la construction européenne, à la décentralisation et à la lutte contre les déficits publics ; ils défendent une économie de marché régulée par la puissance publique et admettent la nécessité d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité. Pourtant, l’expérience de 1988 n’a jamais été renouvelée par la suite. Lors de l’élection présidentielle de 2007, Michel Rocard et Bernard Kouchner proposèrent à Ségolène Royal de s’allier à François Bayrou : elle refusa. En 2012, François Bayrou déclara qu’il voterait pour Hollande au second tour de la présidentielle, mais fut totalement ignoré par le PS et ne reçut pas le moindre témoignage de gratitude de la part du candidat socialiste. En 2014, le Premier Ministre Manuel Valls déclara : « nous avons commis l’erreur de ne pas tendre la main à François Bayrou en 2012 », déclaration qui ne manqua pas d’irriter les « frondeurs » du PS.

Ni Ségolène Royal, ni François Hollande (qui se prétend social-démocrate), ni Manuel Valls (qui se prétend rocardien) n’ont osé réitérer l’expérience de 1988. Mais de l’autre côté du mur, combien de centristes seraient prêts aujourd’hui à gouverner avec le PS ? Au MoDem, l’idée de gouverner avec la gauche réformiste est admise depuis longtemps. A l’UDI, en revanche, le son de cloche n’est pas tout à fait le même. La plupart des députés UDI considèrent la droite comme un allié « naturel » et le PS comme un parti archaïque et infréquentable : beaucoup, à l’UDI, n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012. Quelques francs-tireurs, comme Jean-Christophe Fromantin, ont soutenu la loi Macron et refusé de voter les motions de censure déposées par la droite ; pour autant, ils ne veulent pas entendre parler d’alliance avec la gauche. Manifestement, l’esprit de clan et la logique du « bloc contre bloc » ont encore un bel avenir.

Michel Rocard.

Parti Radical: le plus vieux parti de France

Fondé en 1901, le Parti Radical est le plus ancien parti politique français. Initialement situé à gauche, il s’est finalement retrouvé au centre-droit de l’échiquier politique. Revenons brièvement sur le destin de ce parti historique.

Les origines du radicalisme en France

L. Gambetta

Le radicalisme est apparu dans la première moitié du XIXe siècle. Les premiers radicaux étaient des républicains, défenseurs du suffrage universel, de la liberté de la presse et de la laïcité, mais aussi partisans d’une politique sociale ambitieuse. Ils voulaient démocratiser les institutions et transformer la société en profondeur, d’où leur nom de « radicaux ». Dans les années 1840, ils représentaient l’aile gauche de l’opposition à la Monarchie de Juillet. Après la révolution de 1848 et la proclamation de la Deuxième République, ils participèrent brièvement au gouvernement mais entrèrent en conflit avec les « républicains modérés » sur les questions économiques et sociales. Sous le Second Empire (1852-1870), les radicaux étaient aux avant-postes de l’opposition républicaine. En 1869, Léon Gambetta, candidat radical aux élections législatives, prononça un célèbre discours connu sous le nom de « programme de Belleville » et prônant la Séparation des Eglises et de l’Etat, la liberté de la presse et la liberté d’association, l’école gratuite, laïque et obligatoire. Avec la chute de Napoléon III puis la mise en place de la Troisième République, les radicaux s’affirmèrent peu à peu comme une force politique de premier plan, républicaine, anticléricale et anticolonialiste. Sensibles aux inégalités sociales mais refusant la lutte des classes, ils furent progressivement « poussés » vers le centre-gauche de l’échiquier politique par les socialistes.

Un parti incontournable sous la Troisième République

E. Herriot

E. Herriot

Le Parti Radical vit le jour en 1901, en pleine Affaire Dreyfus, peu de temps après le vote de la loi proclamant la liberté d’association: c’est en effet cette fameuse loi de 1901 qui permit l’émergence des premiers véritables partis politiques en France. A l’origine, le nom exact du parti était « Parti Républicain, Radical et Radical-socialiste », mais très tôt, on l’appela simplement « Parti Radical ». Situé au centre-gauche, le Parti Radical s’est vite affirmé comme un parti de gouvernement, pragmatique et responsable, profondément attaché au régime républicain et au parlementarisme. Il défendait la laïcité, la petite propriété, les libertés individuelles, et pouvait compter sur le soutien de classes moyennes en plein essor. Ce parti a largement dominé la vie politique sous la Troisième République: les radicaux ont été ardemment dreyfusards, ils ont œuvré à la Séparation des Eglises et de l’Etat, ils ont instauré l’impôt sur le revenu et soutenu les grandes réformes sociales du Front Populaire. Le Parti Radical a participé à d’innombrables coalitions gouvernementales, tantôt avec les socialistes, tantôt avec le centre-droit, quitte à passer pour un parti opportuniste. Il a fourni quelques unes des personnalités les plus emblématiques de la Troisième République : Emile Combes, Edouard Herriot, Edouard Daladier et bien d’autres. Le « Tigre » Georges Clemenceau est longtemps resté proche du Parti Radical bien qu’il n’en ait jamais été membre. Dans les années 30, le mouvement des Jeunes-Turcs, animé par une nouvelle génération de militants radicaux tels que Pierre Mendès-France, voulait réformer en profondeur le système économique et politique : ces Jeunes-Turcs, qui incarnaient alors l’aile gauche du parti, prônaient une intervention accrue de l’Etat dans l’économie pour lutter contre la crise et humaniser le capitalisme, notamment par la nationalisation des grands monopoles privés dans les secteurs les plus stratégiques de l’économie. Toutes ces idées, jugées anticonformistes dans l’entre-deux-guerres, allaient finalement triompher au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Le déclin

P. Mendès-France

P. Mendès-France

Sous l’Occupation, plusieurs membres du Parti Radical s’engagèrent activement dans la Résistance, à l’image de Pierre Mendès-France ou Jean Zay, sans oublier Jean Moulin, qui avait débuté sa carrière politique sous l’étiquette radicale. Mais sous la Quatrième République, le poids électoral du parti recula face à la concurrence de nouveaux partis politiques issus de la Résistance, comme le MRP. De 1947 à 1951, pour contrer les gaullistes et les communistes, le Parti Radical forma, avec la SFIO et le MRP, une coalition gouvernementale appelée « Troisième Force », qui allait du centre-gauche au centre-droit. Mais en 1951, le débat sur l’école privée mit un terme à la « Troisième Force »: en effet, les socialistes et les radicaux s’opposèrent aux lois qui prévoyaient d’octroyer des bourses d’Etat aux élèves inscrits dans les écoles privées, comme le souhaitaient les démocrates-chrétiens du MRP. Dans les années 1950, Pierre Mendès-France voulut réaffirmer l’ancrage du Parti Radical à gauche et conclut en 1956 une alliance avec les socialistes, le « Front Républicain », que la crise algérienne fit rapidement voler en éclats. En 1958, les radicaux s’opposèrent au retour du Général de Gaulle et à la nouvelle constitution. La mise en place de la Cinquième République et la victoire de Charles de Gaulle à la présidentielle de 58 renvoyèrent durablement le Parti Radical dans l’opposition et précipitèrent son déclin électoral.

La scission de 1972 et le basculement au centre

J.J. Servan-Schreiber

J.J. Servan-Schreiber

A la fin des années 60, le journaliste Jean-Jacques Servan-Schreiber (« JJSS ») arrive à la tête du Parti Radical et entreprend de le moderniser en s’inspirant des sociaux-démocrates suédois. JJSS défend l’économie de marché, la décentralisation et la construction européenne, refuse toute alliance avec le Parti Communiste et préconise un rapprochement avec le centre. Mais cette stratégie centriste provoque la colère de l’aile gauche du parti, favorable à une alliance avec les socialistes et les communistes. C’est pour cela qu’en 1972, l’aile gauche, minoritaire, se sépare du parti historique pour fonder le Mouvement des Radicaux de Gauche, qui signera le Programme Commun de la gauche avec le PS et le PC. La scission de 1972 fait donc basculer au centre le parti historique, désormais désigné comme le Parti Radical « valoisien » (car son siège national est situé place de Valois, à Paris). Sous l’impulsion de Servan-Schreiber, le Parti Radical valoisien se rapproche des partis centristes. Pour préparer les élections législatives de 1973, JJSS crée le Mouvement Réformateur, une coalition de partis centristes voulant incarner une troisième voie entre le socialo-communisme et la droite gaulliste conservatrice. Après la victoire de Valéry Giscard d’Estaing à la présidentielle de 1974, les radicaux apportent leur soutien aux grandes réformes giscardiennes telles que la loi Veil sur l’IVG.

De l’UDF à l’UDI

J.L. Borloo

J.L. Borloo

En 1978, les radicaux valoisiens participent à la fondation de l’UDF (Union pour la Démocratie Française), qui réunit alors tous les partis du centre et du centre-droit soutenant l’action du président Valéry Giscard d’Estaing. L’UDF permet aux radicaux de sortir de l’isolement et de participer à toutes les coalitions gouvernementales RPR/UDF dans les années 80 et 90. Mais à la fin des années 90, les radicaux prennent leur distance avec le nouveau président de l’UDF, François Bayrou, qui souhaite constituer un pôle centriste indépendant de la droite. En 2002, le Parti Radical décide de s’associer à l’UMP tout en conservant ses propres structures. Jean-Louis Borloo accède à la présidence du Parti Radical en 2007 et soutient la candidature de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. Mais en 2011 le Parti Radical quitte l’UMP, dont il désapprouve la droitisation. Après la victoire de la gauche en 2012, et afin d’éviter une marginalisation du Parti Radical, Jean-Louis Borloo fonde l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants), une nouvelle confédération réunissant les partis centristes de l’opposition. Jean-Louis Borloo est élu président de l’UDI en 2012, mais en 2014 il est hospitalisé à cause d’une pneumonie aiguë et annonce son retrait de la vie politique. Après le départ inattendu de Jean-Louis Borloo, Laurent Hénart est élu président du parti en juin 2014 face à Rama Yade.

La Parti Radical aujourd’hui : un parti centriste ?

Le Parti Radical valoisien présente aujourd’hui toutes les caractéristiques d’un parti centriste : il est favorable au fédéralisme européen, il est attaché aux corps intermédiaires et au rôle des collectivités locales, il veut replacer l’homme au centre de l’économie, il prône un juste équilibre entre solidarité et compétitivité, et refuse toute compromission avec les partis extrémistes et populistes. Pour faire simple, on peut dire que le radicalisme valoisien représente aujourd’hui l’un des principaux courants du centrisme français. Mais paradoxalement, les radicaux ne se qualifient jamais eux-mêmes de centristes : d’ailleurs, Jean-Louis Borloo se définit comme « républicain social » et emploie rarement l’adjectif « centriste ». Pourquoi une telle précaution de langage ? Sans doute pour mieux réaffirmer la spécificité et l’identité du parti face aux autres formations centristes et face à la droite. Car le Parti Radical revendique fièrement son statut de parti historique, viscéralement laïc et républicain, intimement lié à l’histoire de la République Française depuis plus d’un siècle.

L’UDF, paradis perdu des centristes?

L’UDF (Union pour la Démocratie Française) a joué un rôle de premier plan dans la vie politique hexagonale pendant une vingtaine d’années, de 1978 (date de sa création) à la fin des années 90. Aujourd’hui, beaucoup de centristes nostalgiques de l’UDF regardent cette période comme une sorte d’âge d’or. Il faut en effet rappeler que dans les années 80, l’UDF était la troisième force politique du pays derrière le RPR et le Parti Socialiste. En 1993, l’UDF comptait 215 députés (soit 37% des sièges). Et de 1992 à 1998, le Sénat fut présidé par une personnalité de l’UDF: René Monory. L’UDF fut également un grand pourvoyeur d’élus locaux, de ministres et de secrétaires d’Etat; de 1988 à 1991, elle a même fourni quelques « ministres d’ouverture » aux gouvernements socialistes, comme Jean-Pierre Soisson, qui fut Ministre du Travail dans le gouvernement Rocard. Pourtant, l’UDF n’était pas cet « eldorado centriste » que l’on imagine parfois.

Parti centriste ou auberge espagnole ?

A l’origine, l’UDF n’avait pas vocation à devenir un parti centriste. Lorsque Michel Poniatowski fonda l’UDF en 1978, il voulait réunir au sein d’une même confédération toutes les forces politiques du centre et de la droite libérale pour soutenir l’action du président Valéry Giscard d’Estaing. L’ambition des fondateurs de l’UDF était de créer un grand parti de centre-droit, moderne, libéral et pro-européen, à la fois partenaire et concurrent du RPR. Dans les faits, l’UDF était une sorte d’auberge espagnole où cohabitaient des traditions politiques différentes: les radicaux valoisiens, les sociaux-démocrates du MDS, les démocrates-chrétiens du CDS, et les libéraux du Parti Républicain. L’UDF n’était donc pas un parti unifié: il s’agissait plutôt d’un cartel politique dont chaque parti-membre conservait ses structures et son identité. Dans les années 80, le Parti Républicain se convertit aux thèses néolibérales sous l’impulsion d’une nouvelle génération de responsables politiques fascinés par la « révolution conservatrice » de Reagan et Thatcher: c’était l’époque de François Léotard, Alain Madelin et Gérard Longuet, ceux que l’on appelait alors la « bande à Léo ». La « droitisation » du Parti Républicain remit en question la cohérence idéologique de la confédération et créa des tensions que Valéry Giscard d’Estaing, élu président de l’UDF en 1988, eut beaucoup de mal à juguler.

La scission de 1998 et la Nouvelle UDF de Bayrou : cap au centre

Dans les années 90, plusieurs élections divisèrent profondément l’UDF. Lors de la présidentielle de 1995, une partie de l’UDF décida de soutenir la candidature d’Edouard Balladur tandis que l’autre partie soutenait celle de Jacques Chirac. Les régionales de 1998 firent littéralement éclater le parti: en effet, François Bayrou condamna fermement les alliances avec le Front National, s’opposant ainsi à Alain Madelin et au Parti Républicain. La ligne défendue par Bayrou l’emporta: le Parti Républicain de Madelin décida donc de quitter l’UDF pour devenir un parti indépendant rebaptisé « Démocratie Libérale ». Après le départ du Parti Républicain, François Bayrou fut élu président de l’UDF. Il tenta de refonder l’UDF pour en faire un parti unifié, dont l’identité serait désormais clairement celle d’un parti centriste: c’est la « Nouvelle UDF ». L’ambition de Bayrou était alors de constituer un pôle centriste totalement indépendant de la droite, mais certains membres de l’UDF, comme les radicaux valoisiens, contestèrent cette ligne politique et prirent leur distance avec le nouveau président du parti. A l’élection présidentielle de 2002, de nombreux responsables de l’UDF se rallièrent à Jacques Chirac dès le premier tour au lieu de soutenir la candidature de François Bayrou.

Bayrou a-t-il tué l’UDF ?

Certains pensent que les ambitions personnelles de Bayrou ont tué l’UDF. D’autres pensent, au contraire, que les anciens amis de Bayrou sont coupables d’avoir déserté le parti pour sauver leur carrière d’élu. La réalité se trouve sans doute quelque part entre ces deux points de vue. En 2002, Jacques Chirac et Alain Juppé veulent rassembler la droite et le centre au sein d’un même parti: c’est la naissance de l’UMP. De nombreux centristes de l’UDF rejoignent l’UMP, mais François Bayrou refuse d’intégrer ce nouveau parti car il souhaite préserver l’indépendance du centre. En 2007, François Bayrou obtient 18% des suffrages au premier tour de la présidentielle mais provoque un tollé à l’UDF en refusant de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour. Sarkozy remporte la présidentielle, et Bayrou se retrouve isolé. A l’occasion des législatives de 2007, François Bayrou annonce la fondation d’un nouveau parti, le MoDem (Mouvement Démocrate). La plupart de ses anciens compagnons lui tournent le dos et rejoignent la majorité présidentielle : Hervé Morin fonde alors le Nouveau Centre, petit club de parlementaires UDF ralliés à Nicolas Sarkozy. L’UDF tient son dernier congrès en novembre 2007, sous la présidence de François Bayrou: les instances de l’UDF sont alors intégrées à celles du MoDem. En définitive, Bayrou n’a pas réussi à faire de l’UDF le grand parti centriste « libre et indépendant » dont il rêvait: en s’éloignant de la droite et en affirmant l’autonomie du centre, il a heurté l’électorat traditionnel de sa famille politique et provoqué l’incompréhension de ceux qui ont toujours considéré l’UDF comme un parti de centre-droit, allié à la droite républicaine. La grande erreur de Bayrou a été de croire qu’il serait suivi par les cadres de l’UDF dans ses choix d’indépendance: or, de nombreux élus centristes ont préféré rejoindre l’UMP ou le Nouveau Centre pour ne pas perdre leur siège.

L’UDI : une nouvelle UDF ?

A bien des égards, le parti fondé en 2012 par Jean-Louis Borloo ressemble à l’ancienne UDF: l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants) est une confédération de partis de centre-droit, qui considèrent la droite comme un « allié naturel ». Le nom du parti n’a d’ailleurs pas été choisi au hasard car il fait clairement écho à celui de l’UDF. Sur le plan idéologique, le parti réunit différents courants du centre: des radicaux valoisiens, des démocrates-chrétiens et des libéraux. La plupart des responsables de l’UDI sont d’anciens membres de l’UDF, à l’image de Jean-Christophe Lagarde, élu président du parti à la fin de l’année 2014. Mais contrairement à l’UDF, l’UDI ne réunit pas l’ensemble des centristes. Pour que l’ancienne UDF ressuscite, il faudrait que les centristes du MoDem et de l’UMP rejoignent l’UDI, ce qui est, pour l’heure, hautement improbable. Les nostalgiques de l’UDF devront donc être patients car de toute évidence, le grand parti central, humaniste, européen et libéral qu’ils réclament ne verra pas le jour en 2015.

Le centriste Jacques Barrot s’en est allé.

L’ancien ministre et ancien commissaire européen Jacques Barrot est décédé brutalement le 3 décembre 2014 dans le métro parisien, à la suite d’un malaise. Il avait 77 ans. C’était un homme courtois et discret, un modéré au tempérament calme et patient, qui n’aimait ni les provocations ni les coups d’éclat médiatiques. Catholique pratiquant, fils d’un ancien résistant démocrate-chrétien, Jacques Barrot était lui-même une grande figure de la démocratie-chrétienne en France. Centriste de conviction, il fut membre du Centre Démocratie et Progrès, puis du CDS (Centre des Démocrates-Sociaux) et de l’UDF. Il fut profondément choqué par l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002, événement qu’il qualifia de « catastrophe démocratique ». Cette année-là, il rejoignit l’UMP, avec d’autres centristes, parce qu’il pensait sincèrement que l’union de la droite et du centre au sein d’un même parti permettrait de combattre plus efficacement l’extrême droite et d’éviter une « lepénisation » de la droite républicaine. Cette stratégie fut un échec. Mais Jacques Barrot n’en resta pas moins fidèle aux valeurs du centre, qu’il s’efforça de promouvoir au sein de l’UMP. Européen convaincu et fédéraliste dans l’âme, il entra en 2004 à la Commission européenne. Commissaire européen aux Transports dans la Commission Barroso de 2004 à 2008, il s’efforça de mettre en place de grands réseaux de transports à l’échelle européenne, et relança en 2007 le projet Galileo (le « GPS » européen), dont l’avenir était menacé faute de financements. Il occupa ensuite le poste de Commissaire européen à la Justice, avant d’entrer au Conseil Constitutionnel en 2010.

Simone Veil, une centriste historique

Il y a 40 ans, Simone Veil, alors Ministre de la Santé, prononçait un discours historique à l’Assemblée Nationale pour défendre la loi autorisant l’IVG, loi qu’elle avait elle-même préparée et qui portera son nom. Cette loi, on le sait, a suscité des passions d’une rare violence. Mais c’était une loi nécessaire, à une époque où l’avortement était encore considéré comme un crime en France et où, chaque année, des milliers de femmes se faisaient avorter clandestinement, au péril de leur vie, quand elles ne pouvaient pas le faire à l’étranger. L’importance de cette loi est d’autant plus grande aujourd’hui que certains Etats, au sein même de l’Union européenne, cherchent à limiter l’accès à l’IVG. Mais Simone Veil n’a pas seulement été la « ministre de l’IVG ». Son histoire personnelle fut marquée par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, puisqu’elle fut déportée à Auschwitz-Birkenau en 1944, à l’âge de 16 ans. Simone Veil fut également une femme du centre et une Européenne convaincue. Dès 1974 elle apporta son soutien à Valéry Giscard d’Estaing, dont elle partageait les ambitions réformatrices. En 1979, elle mena la liste UDF aux élections européennes et devint la présidente du premier Parlement européen élu au suffrage universel. Durant toute sa carrière, elle défendit la construction européenne et combattit l’extrême droite, en dénonçant notamment les alliances locales entre la droite et le Front National dans les années 80 et 90. Refusant toute vision sectaire de la politique, elle n’hésita pas à dépasser les clivages traditionnels et à défendre des positions qui heurtaient les majorités auxquelles elle appartenait. L’exemple le plus éloquent est sans aucun doute la loi sur l’IVG, qui fut combattue par une grande partie de la droite et votée grâce aux voix de la gauche. En 2012, bien que retirée de la vie politique, Simone Veil participa au congrès fondateur de l’UDI, aux côtés de Jean-Louis Borloo, réaffirmant ainsi sa fibre centriste. Simone Veil incarne, en somme, un certain courage politique et une liberté qui font cruellement défaut à la plupart de nos responsables politiques aujourd’hui.

La réunification du centre, une utopie?

J.L. Borloo et F. Bayrou en 2013.

J’ai récemment publié un article intitulé « Cartographie politique de la diaspora centriste » pour mettre en évidence l’extrême dispersion de la famille centriste. J’aimerais à présent revenir sur le problème de la réunification du centre. Car le centre n’a pas toujours été dispersé. Dans les années 80 et 90, l’ensemble des partis du centre et du centre-droit était rassemblé au sein de l’UDF (Union pour la Démocratie Française). A cette époque, l’UDF était d’ailleurs la 3e force politique du pays derrière le RPR et le Parti Socialiste : en 1993, elle comptait 215 députés (soit 37% des sièges) et, de 1992 à 1998, c’est une personnalité de l’UDF, René Monory, qui présidait le Sénat. Hélas, les temps ont bien changé.

La mort de l’UDF ressemble à une tragédie en trois actes. Acte 1 : naissance de l’UMP en 2002. De nombreux centristes se rallient au nouveau « super-parti » de Jacques Chirac. François Bayrou, alors président de l’UDF, refuse de rejoindre l’UMP, espérant ainsi préserver l’indépendance du centre. Acte 2 : élection présidentielle de 2007. François Bayrou, qui a obtenu 18% des suffrages au premier tour, provoque un tollé à l’UDF en refusant de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour. Sarkozy remporte l’élection. Acte 3 : élections législatives de 2007. François Bayrou décide de saborder l’UDF et de fonder un nouveau parti, le Modem (Mouvement Démocrate). Ses anciens compagnons de l’UDF lui tournent le dos et rejoignent la majorité présidentielle : Hervé Morin fonde le Nouveau Centre, petit club de parlementaires UDF ralliés à Sarkozy. Le « Modem » de Bayrou, isolé, s’écrase aux législatives. Il aura donc suffi de 5 années pour que l’UDF éclate, après avoir joué un rôle majeur dans la vie politique française pendant près de 25 ans.

Aujourd’hui, les nostalgiques de l’UDF aimeraient voir tous les centristes se rassembler dans un grand parti humaniste et européen capable de concurrencer le PS et l’UMP. Une « UDF.2.0 », en quelque sorte. Plusieurs élus centristes réclament depuis longtemps la réunification du centre : c’est le cas du sénateur Jean Arthuis, ancien ministre de l’Economie et des Finances, qui a lancé en 2008 l’association « Rassembler les Centristes ». Cette association donna naissance en 2009 à un nouveau parti, l’Alliance Centriste, présidée par le même Jean Arthuis. Mais ce parti s’avéra incapable de réunifier le courant centriste. En 2012, Jean-Louis Borloo et Yves Jégo fondèrent l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants), dans le but de rassembler les différents partis centristes opposés à François Hollande et au gouvernement Ayrault (notamment le Parti Radical de Borloo, le Nouveau Centre d’Hervé Morin et l’Alliance Centriste de Jean Arthuis). Une étape décisive a été franchie en 2013 avec « l’Alternative », une alliance conclue entre l’UDI de Borloo et le Modem de Bayrou. Les sénateurs centristes de l’UDI et du Modem siègent actuellement dans le même groupe sénatorial (Union Centriste-UDI), qui compte 43 membres. De même, au Parlement européen, les eurodéputés du Modem et de l’UDI sont affiliés au même groupe (ADLE) et au même parti européen (le PDE, Parti Démocrate Européen). Et pourtant, les obstacles à la réunification du centre sont encore nombreux.

1° L’Alternative n’est qu’une alliance de circonstance et non une structure pérenne et unifiée : le Modem et l’UDI restent deux partis totalement indépendants l’un de l’autre.

2° L’Alternative souffre d’une réelle carence programmatique : Modem et UDI n’ont toujours pas élaboré de projet commun pour la France, et se contentent de mettre en évidence des « valeurs communes ». Or, même si les valeurs sont essentielles, elles ne constituent pas un programme.

3° L’Alternative n’a pas de leader. A l’UDI, aucune personnalité fédératrice n’a émergé depuis le retrait de Jean-Louis Borloo. Quant à François Bayrou, président du Modem, il apparaît indiscutablement comme le centriste le plus populaire en France mais il est très contesté à l’UDI, où certains lui reprochent encore d’avoir voté Hollande en 2012.

4° Le Modem et l’UDI doivent clarifier leur position vis-à-vis de l’UMP. La plupart des responsables de l’UDI considèrent l’UMP comme un partenaire « naturel » et refusent toute alliance avec le PS, mais le Modem et certains membres de l’UDI prônent une indépendance totale vis-à-vis de l’UMP.

5° L’élection présidentielle de 2017 risque de réactiver de vieilles querelles entre les « pro » et les « anti-Sarkozy ». Car si Alain Juppé apparaît aujourd’hui comme le candidat favori des centristes, certaines personnalités de l’UDI sont néanmoins restées proches de l’ancien président. Une candidature de Nicolas Sarkozy en 2017 pourrait donc ruiner tous les efforts mis en œuvre depuis deux ans pour rassembler les centristes.

La réunification du centre, ce n’est donc pas pour tout de suite. Les défis à relever sont immenses. En attendant l’avènement du grand parti « central » et humaniste que beaucoup de centristes appellent de leurs vœux, il faudra malheureusement se contenter d’une alliance précaire entre deux partis qui se méfient l’un de l’autre.

Mort de Dominique Baudis: une grande figure du centrisme nous a quittés

Dominique Baudis est mort le 10 avril 2014 d’un cancer. Cet homme était d’abord un grand journaliste et un spécialiste de l’audiovisuel : il fut reporter au Liban dans les années 70, puis correspondant de TF1 au Moyen-Orient. De 2001 à 2007, il présida le CSA, où il créa la TNT (Télévision Numérique Terrestre) et lutta activement contre la pornographie. Il présida aussi l’Institut du Monde Arabe pendant deux ans, de 2007 à 2009. La carrière politique de Dominique Baudis fut marquée par son engagement centriste, au sein de l’UDF. Toulouse était sa passion : il fut maire de la ville rose pendant 18 ans (prenant ainsi la succession de son père Pierre Baudis) et député de la Haute-Garonne ; il contribua largement à faire de Toulouse la grande métropole du Sud-Ouest que nous connaissons aujourd’hui. Européen convaincu, Dominique Baudis fut également président des Jeunes Centristes Européens, député européen et vice-président de la Commission des Affaires Etrangères du Parlement européen. Au début des années 2000, il fut impliqué, bien malgré lui, dans une sordide affaire criminelle, l’Affaire Alègre : Dominique Baudis fut en effet accusé de viol, d’actes pédophiles et de meurtre par deux prostituées liées au réseau de prostitution mis en place par le violeur et tueur en série toulousain Patrice Alègre. Accusé de crimes affreux, traîné dans la boue par de simples rumeurs largement relayées dans la presse régionale et nationale, Dominique Baudis dut se battre pour sauver son honneur. Finalement, l’enquête fit voler en éclats les accusations ; les deux prostituées se rétractèrent et furent condamnées pour  dénonciations calomnieuses. Bien qu’innocenté par la justice, et malgré les nombreux soutiens qu’il reçut dans le monde politique, Dominique Baudis resta profondément marqué par les accusations odieuses dont il fut la cible. La dernière fonction qu’il exerça fut celle de Défenseur des Droits, un poste créé en 2008 que l’ancien maire de Toulouse fut le premier à occuper. Le rôle du Défenseur des Droits est de défendre et de conseiller les citoyens en conflit avec l’administration : soucieux de lutter contre les injustices, Dominique Baudis remplit sa mission avec le sérieux et la passion qu’on lui connaissait.

Portrait d’un centriste historique: Jean Lecanuet

Jean Lecanuet.

Jean Lecanuet nous a quittés il y a 20 ans, en février 1993, à l’âge de 72 ans. Il fut l’une des figures les plus emblématiques du centrisme en France, et l’une des personnalités politiques les plus appréciées des années 1960 et 70.

L’intellectuel

Né à Rouen en 1920, Jean Lecanuet est issu d’une modeste famille d’artisans et de commerçants. Avant d’entrer en politique, il fit de brillantes études littéraires et fut reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1942, à seulement 22 ans, devenant alors le plus jeune agrégé de France. Il enseigna la philosophie dans le Nord, d’abord à Douai puis à Lille. Lecanuet resta, jusqu’à la fin de ses jours, un grand lecteur, passionné de littérature et de philosophie, et apprécié pour sa culture et son raffinement. Il était aussi connu comme un excellent orateur.

Le Résistant

Jeune professeur en pleine Seconde Guerre mondiale, Jean Lecanuet rejoignit la Résistance intérieure : il participa notamment à des activités de renseignement et de sabotage. Il déclara plus tard : « A un âge où je voulais bâtir, il m’a fallu détruire » (1965). Arrêté et interrogé par les Allemands, il parvint miraculeusement à s’évader. Lecanuet protégea également des juifs, et fut reconnu « Juste parmi les nations » après la guerre.

Centriste passionné

Démocrate-chrétien, humaniste, partisan d’un libéralisme modéré, Jean Lecanuet fut véritablement un pilier du centrisme dans la seconde moitié du XXème siècle. Européen convaincu, il plaida dès le début des années 1950 pour une Europe forte et intégrée : il défendit d’ailleurs en 1954 le projet de « CED » (Communauté Européenne de Défense),  qui fut cependant rejeté par le Parlement français. Tout au long de sa carrière Lecanuet essaya de dépasser l’opposition droite/gauche, et de bâtir un mouvement centriste puissant et indépendant. Président du MRP (Mouvement Républicain Populaire) de 1963 à 1965, il fut candidat à l’élection présidentielle de 1965 et se présenta comme une troisième voie entre le gaullisme et le socialisme. En 1966, il fonda le Centre Démocrate. Puis, en 1972, il cofonda le Mouvement Réformateur avec un autre centriste célèbre, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Il soutint activement Valéry Giscard d’Estaing lors de la présidentielle de 1974, et fut Ministre de la Justice dans le premier gouvernement Chirac de 1974 à 1976. Il participa à la création de l’UDF en 1978, et présida ce parti pendant 10 ans, jusqu’en 1988 ; il contribua largement aux succès électoraux de l’UDF dans les années 1980, dans un contexte pourtant marqué par la bipolarisation de la vie politique. Lecanuet fut aussi l’ami de François Bayrou, qui lui écrivit de nombreux discours.

Le « Kennedy français »

Jean Lecanuet était peu connu du grand public avant sa candidature à la présidentielle de 1965, mais il osa défier le président sortant Charles de Gaulle. Cette élection était la première élection présidentielle au suffrage universel direct sous la Vème République. La télévision joua un rôle déterminant dans la campagne : pour la première fois, les candidats durent enregistrer des spots télévisés pour présenter leur programme aux Français. Lecanuet se présenta comme un « homme neuf », et se compara au président américain John Kennedy (mort deux ans plus tôt) en raison de son âge : « J’ai 45 ans, l’âge des responsables des grandes nations » (Kennedy était en effet devenu président à 43 ans). Mais Lecanuet s’inspira aussi de Kennedy pour organiser sa campagne électorale : il mena une campagne moderne, axée sur les produits dérivés et sur des interventions télévisées particulièrement soignées. Comme Kennedy, Lecanuet misa largement sur la séduction : on se moqua d’ailleurs de son large sourire un peu trop « publicitaire ». Dès 1965, Lecanuet fut donc surnommé le « Kennedy français » par les commentateurs. Dans sa campagne, Lecanuet insista surtout sur la défense des libertés démocratiques, la lutte contre le gaspillage des deniers publics, la baisse des impôts, et la défense de l’Europe.  Au premier tour, il obtint le score inattendu de 15%, et contribua à la mise en ballotage de Charles de Gaulle.

Elu local dévoué

Jean Lecanuet était aussi un amoureux de Rouen et de la Seine-Maritime. Il fut maire de Rouen pendant près de 25 ans (de 1968 à sa mort en 1993), mais également député, sénateur et conseiller général de Seine-Maritime, et même président du Conseil Général de Seine-Maritime. Passionné par Rouen et son patrimoine, il rénova et embellit la ville tout au long de ses mandats successifs : on lui doit notamment l’installation de la Croix Jeanne d’Arc, sur la place du Vieux-Marché. Jean Lecanuet voulait aussi faire de Rouen la « capitale du Nord-Ouest » : 20 ans après la mort de son maire historique, Rouen est encore en pleine requalification, et s’affirme de plus en plus comme métropole régionale.

Des choix contestables ?

Jean Lecanuet fut un homme politique intègre et dévoué, mais certains de ses choix peuvent aujourd’hui nous sembler condamnables. Sous la IVème République, Lecanuet a défendu l’intervention militaire française en Indochine, et fut un partisan de l’Indochine française, comme toute la droite et une grande partie de la gauche française de l’époque. Au moment de l’Affaire Ranucci, Jean Lecanuet, Garde des Sceaux, se déclara ouvertement favorable à la peine de mort, car il croyait à l’effet dissuasif de cette peine : à l’époque, la grande majorité des Français et de la classe politique était favorable à la peine capitale. En outre, Lecanuet fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un « cumulard » : député, maire, sénateur, député européen, conseiller général puis président du Conseil général de Seine-Maritime… Mais rappelons qu’à l’époque, le cumul des mandats ne choquait personne, et si Jean Lecanuet multiplia les mandats politiques, ce n’était pas par goût du lucre ou du pouvoir, mais par dévouement pour sa ville, et pour garder un enracinement local et une légitimité démocratique. Lecanuet a fait des erreurs, mais sa carrière n’en demeure pas moins un exemple de rigueur et d’intégrité.