Le Parlement européen vote une résolution controversée contre l’antisémitisme

Le 1er juin 2017, le Parlement européen a adopté, à une très large majorité, une résolution visant à durcir la lutte contre l’antisémitisme. Ce texte, qui n’est pas juridiquement contraignant, encourage les pays membres de l’Union européenne à engager des « actions plus nombreuses et plus sévères » à l’encontre de l’antisémitisme pour garantir la sécurité de leurs citoyens juifs. La résolution s’appuie sur la définition de l’antisémitisme adoptée en 2016 par l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, et invite les pays membres à transposer cette définition dans leur législation nationale. Or, cette définition établit un lien explicite entre l’antisémitisme et la diabolisation d’Israël car, selon l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, « les manifestations de l’antisémitisme peuvent inclure le ciblage de l’Etat d’Israël ».

Certains ont cru voir dans la résolution du Parlement européen une volonté de censurer toute critique d’Israël au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Le 4 juillet, plusieurs intellectuels ont co-signé dans Libération une tribune dénonçant une « instrumentalisation de l’antisémitisme ». Sur Internet, les médias de « réinformation » et les sites complotistes se sont déchaînés contre le Parlement européen, en dénonçant une « criminalisation » des critiques envers Israël et une mainmise des « lobbys sionistes » sur l’Union européenne… Toutes ces polémiques sont navrantes. A aucun moment les députés européens n’ont cherché à « censurer » les critiques envers Israël : ils ont simplement voulu rappeler que les attaques formulées contre Israël pouvaient, parfois, dévier vers l’antisémitisme, ce qui est vrai.

De fait, le conflit israélo-palestinien a entraîné une recrudescence des actes et des propos antisémites en Europe depuis le déclenchement de la deuxième Intifada au début des années 2000. Les amalgames entre le gouvernement israélien et la communauté juive sont fréquents : la dénonciation de l’occupation israélienne dans les territoires palestiniens sert souvent de prétexte à la haine contre les juifs, et l’antisionisme est devenu un alibi commode pour les antisémites de toutes obédiences. On peut faire l’autruche et nier cette réalité, mais elle existe. Or, pour combattre l’antisémitisme efficacement, il est nécessaire de le comprendre et d’en identifier les différents aspects.

Dans son édition du 14 au 20 juillet, Marianne a publié une remarquable tribune intitulée « Lutte contre l’antisémitisme : ce que certains intellectuels français refusent d’admettre ». Co-signé par une vingtaine de personnalités issues du monde politique, du monde universitaire et du monde de la culture, ce texte est une réponse éclairée à la tribune de Libération et dénonce le manque de lucidité de certains intellectuels progressistes face aux nouveaux visages de l’antisémitisme. A force de dénoncer « l’instrumentalisation de l’antisémitisme », on finit effectivement par ne plus voir que ce sont les antisémites eux-mêmes qui instrumentalisent le conflit israélo-palestinien et qui, sous prétexte de défendre la cause palestinienne, cautionnent des discours haineux faisant l’apologie du négationnisme et du terrorisme.

On peut très bien défendre le droit des Palestiniens à disposer d’un Etat indépendant tout en combattant l’antisémitisme sous toutes ses formes. On peut très bien défendre le droit d’Israël à exister en tant qu’Etat sans pour autant cautionner tout ce que fait le gouvernement israélien. On peut très bien dénoncer l’antisémitisme sans pour autant cautionner d’autres formes de racisme, car tous les racismes sont un affront à l’humanité et doivent être combattus. La résolution adoptée par les eurodéputés contre l’antisémitisme est juste : l’antisémitisme est un cancer qui gangrène les sociétés européennes, et toutes les initiatives permettant de le combattre plus efficacement par des moyens légaux doivent être soutenues. C’est pourquoi je déplore la polémique dangereuse qui a éclaté autour de cette résolution et qui, hélas, risque d’affaiblir la portée d’un texte intelligent, équilibré et motivé par de louables intentions.

Le Parlement européen.

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Comprendre l’Empire. Une critique du livre d’Alain Soral.

Publié en 2011 aux Editions Blanche (maison d’édition spécialisée dans les romans érotiques), l’essai d’Alain Soral intitulé Comprendre l’Empire a été largement ignoré des médias « officiels ». En revanche, sur les réseaux sociaux et dans les médias dits « alternatifs », le livre d’Alain Soral a reçu des critiques dithyrambiques : on parle d’un « miracle éditorial », d’un « coup de maître », de « brillantes analyses » ou encore d’une « lucidité remarquable ». Toutefois, je n’aurais certainement jamais pris la peine de lire ce livre s’il n’avait atteint des records de vente sur Amazon et si plusieurs personnes de mon entourage ne m’avaient confié leur intérêt pour la prose d’Alain Soral.

La lecture de Comprendre l’Empire fut pour moi une grande déception. A la place du remarquable essai décrit par les adorateurs de Soral, j’ai trouvé un long catalogue d’imprécations, d’approximations historiques et de clichés complotistes, écrit dans un style agressif et, parfois, inutilement grossier : il faut vraiment avoir lu peu de bons livres pour considérer Comprendre l’Empire comme un chef d’œuvre. On peut résumer de la façon suivante la thèse principale de l’ouvrage : les puissances de l’argent ont peu à peu pris le pouvoir en Europe après la Révolution Française et cherchent aujourd’hui à mettre en place, par le biais de puissants réseaux transnationaux, une dictature mondiale de la finance que Soral appelle « Nouvel ordre mondial » ou « Empire ». D’après l’auteur, c’est la destruction de la Foi par la Raison, puis de la Raison par la Banque, qui aurait ouvert la voie vers ce « Nouvel ordre mondial ». La mondialisation libérale actuelle est ainsi présentée comme le résultat d’un long processus initié dès le XVIIIe siècle par une oligarchie financière cosmopolite imprégnée de « messianisme judéo-protestant ». La solution préconisée par l’auteur pour combattre l’Empire, c’est la révolte des nations. Voulant réconcilier la « gauche du travail » et la « droite des valeurs », Soral prône l’union du prolétariat et de la classe moyenne contre une élite financière globalisée. L’idéologie qui sous-tend l’ouvrage est un étrange cocktail mêlant socialisme, anarchisme et nationalisme tout en recyclant de nombreux poncifs empruntés à l’extrême droite la plus réactionnaire : antisémitisme, antimaçonnisme, antiparlementarisme, critique de « l’humanisme bourgeois » et des Droits de l’Homme, nostalgie de l’Ancien Régime, éloge d’une chrétienté médiévale idéalisée.

Alain Soral est un homme intelligent et cultivé, mais sa paranoïa et son antisémitisme pathologique jettent un grand discrédit sur l’ensemble de son travail. Certes, tout n’est pas à jeter à la poubelle dans Comprendre l’Empire. On y trouvera en effet quelques passages pertinents et lucides, notamment sur la précarisation du salariat, la démocratie d’opinion, la société du divertissement ou encore l’instrumentalisation politique de l’antiracisme. Mais les bons passages, trop rares, n’ont rien de révolutionnaire. Quant au reste de l’ouvrage, il ne présente qu’un intérêt très limité sur le plan intellectuel. Les sujets abordés dans Comprendre l’Empire sont tellement variés qu’il faudrait des années de travail pour décortiquer et réfuter, phrase par phrase, toutes les bêtises que raconte Soral. A défaut de proposer une réfutation point par point, je souhaiterais simplement développer ici les sept principales critiques que l’on peut, selon moi, adresser à Comprendre l’Empire.

1) L’ouvrage d’Alain Soral est dénué de rigueur scientifique. Soral ne fournit aucune preuve de ce qu’il affirme, il cite rarement ses sources et déforme les propos et la pensée des auteurs dont il se réclame (Marx, Proudhon, Bakounine, Péguy, etc.). Le manque de rigueur est d’ailleurs revendiqué par l’auteur comme une qualité ! Dans l’introduction de Comprendre l’Empire, Alain Soral explique en effet que son livre est « peu universitaire dans sa forme, par respect pour le lecteur ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Que Soral ne veut pas faire comme tous ces universitaires prétentieux qui remplissent leurs publications de références bibliographiques et de notes de bas de page ! Sauf que, dans une publication universitaire, les références et les notes de bas de page n’ont pas pour fonction d’impressionner le lecteur : elles sont avant tout une marque d’honnêteté intellectuelle. Elles permettent de justifier les affirmations de l’auteur et offrent aux lecteurs consciencieux la possibilité de vérifier les informations à la source. Alain Soral, lui, s’autorise à dire tout et n’importe quoi puisque son travail est « peu universitaire ». Et c’est par « respect pour le lecteur » qu’il se dispense de toute rigueur scientifique : autrement dit, Soral donne du prêt-à-penser à des lecteurs crédules. Un tel mépris pour le travail universitaire et une telle condescendance vis-à-vis du public sont insultants à la fois pour les universitaires et pour les lecteurs. 

2) « L’Empire » est un concept flou dont la définition varie d’une page à l’autre. Dans le troisième chapitre du livre, on apprend que l’Empire désigne à la fois une « vision du monde » et un « processus » : l’Empire est en effet défini comme l’idéologie propre à l’oligarchie financière mondiale, et comme le processus conduisant au renforcement de la domination exercée par cette même oligarchie. Cette définition duale confère d’emblée à la notion d’Empire un caractère ambigu. De plus, on constate au fil de l’ouvrage que l’auteur décrit l’Empire tantôt comme une réalité, tantôt comme le résultat prévisible d’un processus encore inachevé, si bien qu’à la fin du livre on ignore si l’Empire existe déjà ou s’il est en train d’advenir. On comprend finalement que « l’Empire » est une expression fourre-tout qui englobe à la fois l’ONU, l’OMC, le FMI, l’OTAN, l’impérialisme états-unien, Israël, la franc-maçonnerie, les banques, les spéculateurs de Wall Street, les grands médias, les firmes transnationales, les lobbys, les think-tanks, les sociétés secrètes et les organisations privées telles que la Commission Trilatérale ou le Groupe Bilderberg. Le lecteur naïf a l’impression que « tout est lié », et que les différents groupes, Etats, individus et organisations vilipendés par l’auteur sont impliqués dans une seule et même conspiration planétaire visant à mettre en place une dictature mondiale de la finance. En dénonçant plusieurs groupes d’individus puissants dans un même ouvrage et en les regroupant sous un même vocable, Soral donne à ses lecteurs l’illusion qu’il existe effectivement une connexion, une complicité entre ces différents groupes. En ce sens, le livre d’Alain Soral est véritablement conspirationniste : la mondialisation est analysée comme un immense complot fomenté par les élites financières dans le but de soumettre les peuples et de leur imposer l’idéologie ultralibérale. Une telle approche extrêmement simpliste de réalités économiques très complexes présente un avantage non négligeable : elle valorise le lecteur naïf en lui donnant l’impression d’accéder à une vérité cachée. D’ailleurs, l’ouvrage de Soral regorge de théories du complot : sur l’assassinat de Kennedy, le réchauffement climatique (une « escroquerie scientifique » selon Soral), la crise des subprimes, le vaccin contre la grippe H1N1 et, bien sûr, les attentats du 11 Septembre (lieu commun absolument incontournable pour tout conspirationniste militant).

3) Les analyses de l’auteur sont extrêmement sommaires et superficielles. Chaque chapitre est découpé en une multitude de textes très courts dont certains ne font même pas dix lignes. Ce format peu académique présente un inconvénient majeur puisqu’il ne permet pas d’approfondir les analyses. Chaque événement est traité de façon expéditive, en quelques lignes, et le lecteur ne cesse de sauter d’un texte à l’autre sans se réapproprier les différents sujets traités. L’Affaire Dreyfus, par exemple, est traitée en vingt lignes. La démocratie athénienne, en quinze lignes. Le Traité de Maastricht, en douze lignes. La décolonisation, en sept lignes ! A ce stade, on ne peut plus parler d’analyses mais de simples allusions. La Révolution Française, point de départ de toute la réflexion d’Alain Soral, est analysée à la va-vite en quelques pages : l’auteur n’en mentionne même pas les causes principales, à savoir la situation économique et financière désastreuse de la France en 1789 et l’opposition farouche de l’aristocratie à toute réforme d’un système fiscal pourtant profondément inégalitaire. Sur la laïcité, les analyses de Soral sont également d’une effroyable indigence : l’auteur affirme, sans le démontrer, que la laïcité est une « religion d’Etat » dont la franc-maçonnerie constitue le « clergé occulte ». De même, il évoque très brièvement la loi de 2004 sur les signes religieux en la qualifiant de « loi anti-voile islamique » : Soral ne développe aucune argumentation, il n’explique pas le contenu de cette loi, ni ses objectifs, ni le contexte dans lequel elle a été votée, ni l’immense travail de réflexion mené en amont par la Commission Stasi en partenariat avec les représentants des différentes communautés religieuses… L’auteur prétend avoir condensé en 200 pages plusieurs décennies de recherches et des milliers de pages de réflexion personnelle : il est vrai que l’écriture de Soral est très synthétique, mais là où certains lecteurs voient la « fulgurance » d’un génie clairvoyant au style épuré, il n’y a souvent que des formules à l’emporte-pièces dissimulant de graves carences argumentatives. Soral ne cherche pas à faire réfléchir ses lecteurs : il leur jette ses théories à la figure dans un style incantatoire. Chez lui, les slogans font office de raisonnements. Tout lecteur attentif d’Alain Soral doit donc impérativement mener des recherches complémentaires pour se forger sa propre opinion sur chacun des sujets abordés. L’erreur la plus préjudiciable serait de s’en tenir à ce que dit Soral, et de « ruminer » chaque chapitre du livre sans chercher à creuser la question par soi-même.

4) Soral manipule ses lecteurs par des sophismes. Un sophisme est un raisonnement faux qui a l’apparence du vrai. L’auteur de Comprendre l’Empire utilise fréquemment ce genre de raisonnements fallacieux pour tenter de justifier des théories farfelues et des rumeurs grotesques. Soral établit parfois une relation de cause à effet entre deux événements qui n’ont pas de lien avéré : ainsi explique-t-il qu’en juin 1963, c’est-à-dire six mois avant l’assassinat du président Kennedy, ce dernier a signé un décret autorisant le Trésor américain à émettre 4 milliards de dollars en billets. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour pointer du doigt « un lien évident entre la mort du président Kennedy et sa tentative de reprendre le pouvoir sur la Banque ». Soral laisse entendre que John F. Kennedy a été tué parce qu’il cherchait à briser le monopole monétaire de la Réserve Fédérale. Mais ce « lien évident » se fonde sur une simple congruence chronologique entre deux événements et n’est confirmé par aucun élément factuel. De plus, le fameux « décret 11.110 » signé par Kennedy en juin 1963 (décret que Soral n’a manifestement pas lu) concerne les stocks de lingots d’argent détenus par le Trésor et ne remet absolument pas en cause les prérogatives monétaires de la Banque centrale américaine. Quant aux 4 milliards de dollars évoqués par Soral, ils n’ont aucun rapport avec le « décret 11.100 » de Kennedy : en réalité, c’est une vieille législation fédérale du XIXe siècle qui autorise le Trésor à mettre en circulation une certaine quantité de billets. Soral a donc tout faux. La théorie du « complot de la Fed », reprise par Soral, fait partie des nombreuses rumeurs qui entourent l’assassinat du président Kennedy et qui circulent encore aujourd’hui dans les poubelles du web. On peut également trouver de beaux exemples de sophismes dans les nombreux passages consacrés à la franc-maçonnerie : le secret maçonnique est en effet interprété par l’auteur comme une preuve du caractère malveillant de la franc-maçonnerie. « Le mal avance toujours masqué », écrit Soral. Autrement dit : si les francs-maçons cachent leurs activités, c’est forcément parce qu’elles sont honteuses ! Nous ne sommes plus très loin des rumeurs abjectes qui, sur Internet, accusent les francs-maçons de pratiques sataniques, de crimes rituels et d’orgies pédophiles ! Soral semble d’ailleurs prendre pour argent comptant certaines de ces rumeurs lorsqu’il évoque, toujours à propos de la franc-maçonnerie, « un plus grand accès au pouvoir et aux prérogatives mondaines qui vont avec : l’argent et les honneurs qui vous amènent les femmes ou les petits garçons ».

5) La thèse d’Alain Soral se fonde sur un déterminisme ethnico-religieux grotesque. Soral cherche en effet à expliquer le comportement des individus par leur religion. Ce faisant, il dresse de chaque religion un portrait simpliste et caricatural : d’après Soral, les juifs de toutes obédiences et les protestants anglo-saxons seraient plus spontanément portés vers la spéculation et l’accumulation du capital parce qu’ils suivent à la lettre les enseignements de l’Ancien Testament, contrairement aux catholiques, aux orthodoxes et aux musulmans. Le monde musulman serait même, selon Soral, « l’un des derniers remparts contre le Nouvel ordre mondial ». On pourrait bien sûr citer des tas de contre-exemples : de grands banquiers catholiques, des oligarques russes, de grands hommes d’affaires musulmans, des banques islamiques pratiquant le prêt à intérêt sous des formes déguisées, etc. Si des catholiques ou des musulmans ont rejoint l’oligarchie financière mondiale, c’est sans doute, dira Soral, parce qu’ils ont été contaminés par le « messianisme judéo-protestant ». Certes, la religion peut influer sur le rapport des individus à l’argent : les travaux du sociologue Max Weber l’ont bien montré, notamment son remarquable ouvrage paru en 1904-1905 et intitulé L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, ouvrage auquel Soral ne fait d’ailleurs qu’une brève allusion dans Comprendre l’Empire. Mais les raccourcis caricaturaux d’Alain Soral n’ont rien à voir avec l’étude magistrale de Weber : le travail de Soral n’a aucune espèce de valeur scientifique et ses raisonnements se fondent sur des stéréotypes qui ne sont jamais soumis au moindre questionnement critique. La religion n’est qu’un facteur explicatif parmi d’autres : elle ne suffit jamais à rendre compte des comportements d’un individu ou d’un groupe d’individus.

6) L’ouvrage de Soral est imprégné d’un antisémitisme maladif. Dès qu’il parle des juifs, Alain Soral réactive automatiquement de vieux stéréotypes antisémites que l’on rencontrait déjà dans la presse d’extrême droite à la fin du XIXe siècle : le juif est considéré comme un parasite, un voleur, un être cupide et dominateur, et un éternel ennemi des nations. Les juifs sont aussi décrits comme le noyau dur de l’oligarchie financière mondiale et comme une communauté puissante contrôlant les principaux médias occidentaux : Soral évoque ainsi une « omniprésence » et une « omnipotence avérées » des juifs « dans tous les secteurs clefs de la finance, de la politique, des médias et des sciences ». Le plus inquiétant, c’est que les nombreux lecteurs naïfs d’Alain Soral, subjugués par les imprécations de leur gourou, ne s’aperçoivent même plus des aberrations qu’ils sont en train de lire. La domination économique et idéologique du monde par les juifs est présentée comme un fait établi, alors qu’il n’existe aucune donnée statistique fiable permettant de démontrer que les juifs seraient surreprésentés dans les conseils d’administration des grandes banques ou dans les grands médias. De plus, l’auteur raisonne à partir de généralisations abusives : la présence de juifs dans les secteurs clés de la finance et des médias n’autorise aucunement à conclure que la communauté juive elle-même, dans sa globalité, serait plus « influente » que les autres. Si certains juifs sont influents, cela ne veut pas dire que tous les juifs le sont ! Soral présente également la domination économique des juifs comme l’aboutissement d’un processus pluriséculaire dont les fondements seraient déjà présents dans l’Ancien Testament et le Talmud : d’ailleurs, les seuls intellectuels juifs que Soral ne méprise pas sont ceux qui, tels Karl Marx, se seraient émancipés de la « pensée talmudique ». L’auteur commet ici une double erreur puisqu’il réduit toute la pensée juive à deux livres, et traite ces livres comme s’ils exprimaient une pensée cohérente, uniforme et figée. Or, les enseignements contenus dans l’Ancien Testament et le Talmud sont extrêmement diversifiés, parfois contradictoires, car ils émanent de communautés multiples ayant vécu à des époques et dans des contextes très différents. Se fonder sur le Talmud pour « prouver » que les juifs sont un peuple d’escrocs assoiffés de domination est aussi absurde que de citer le Coran pour « prouver » que les musulmans sont des djihadistes en puissance ! Mais ce n’est pas tout. L’antisémitisme d’Alain Soral se traduit aussi par un négationnisme à peine dissimulé : l’auteur compare en effet le génocide juif à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité ». Qualifier la Shoah de « religion » n’a rien d’anodin : cela revient à dire que l’extermination des juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale est un dogme, une croyance, et non un fait historique établi. Et comparer les chambres à gaz au corps « introuvable » du Christ ressuscité, cela sous-entend qu’il n’existe aucune preuve matérielle de l’existence des chambres à gaz (ce qui est évidemment faux). Au nom d’une liberté d’expression dévoyée, Soral cherche à réhabiliter les thèses révisionnistes en les désignant comme une « réaction de résistance » à l’idéologie de l’Empire : contester la Shoah, c’est donc résister à l’Empire !… L’antisémitisme d’Alain Soral se travestit parfois en antisionisme, notamment lorsque l’auteur dénonce avec virulence la « toute-puissance du lobby sioniste ». Il n’est pas inutile de s’arrêter quelques instants sur le terme « sioniste » et sur l’usage qu’en fait Soral. Le sionisme désigne, à l’origine, une doctrine justifiant la création de l’Etat d’Israël, mais Soral donne à ce terme une dimension communautaire. Quand Soral parle des « sionistes », il vise en fait les organisations juives, accusées de servir les intérêts d’Israël : le CRIF et le Consistoire Israélite de France sont ainsi désignés comme des agents de la propagande « sioniste ». En dénonçant un prétendu « lobby sioniste » aux contours assez flous, Alain Soral entretient une certaine confusion entre, d’une part, les lobbys pro-israéliens (qui sont présents dans toutes les grandes démocraties occidentales, au même titre que les lobbys pro-américains, pro-russes ou pro-chinois) et, d’autre part, l’ensemble des organisations juives, considérées par l’auteur comme solidaires d’Israël. Chez Soral, le mot « sioniste » désigne bel-et-bien les juifs en tant que communauté organisée. D’ailleurs, Soral prétend que l’influence du sionisme s’explique par les spécificités de la communauté juive, à savoir : « les liens du sang ; une foi plurimillénaire fondée sur un projet clairement établi de domination ; le cosmopolitisme ; la pleine maîtrise de la modernité (finance, médias et sciences) ». Soral projette en fait sur le « sioniste » les stéréotypes classiques de l’antisémitisme. Au bout du compte, sous la plume de Soral, le mot « sioniste » ne veut plus dire grand-chose et ne sert qu’à jeter l’anathème sur la communauté juive et les organisations qui la représentent. Il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour ne pas y voir de l’antisémitisme.

7) Les analyses de Soral sont truffées de contre-sens historiques. Soral réécrit l’histoire de France, simplifie jusqu’à la caricature les événements dont il traite et occulte volontairement certains faits pour ne garder que ceux qui semblent confirmer ses théories. Le travail de Soral se situe donc aux antipodes de la démarche scientifique d’un historien : Soral affirme de façon péremptoire des pseudo-vérités historiques sans jamais les confronter aux sources, et sans jamais se référer aux travaux d’historiens reconnus. La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat fournit un bon exemple : cette loi d’une importance capitale est traitée en seulement cinq lignes, au prix de raccourcis et de contre-sens ahurissants. Soral analyse en effet la loi de 1905 comme « la dépossession des prêtres catholiques de leur fonction d’éducateur au profit des instituteurs laïques ». Or, la loi de 1905 n’a rien à voir avec l’enseignement. Les écoles publiques ont été laïcisées par la loi Jules Ferry de 1882, et le personnel enseignant des établissements publics a été laïcisé par une loi de 1886. Il convient aussi de rappeler que la loi Falloux de 1850 sur la liberté de l’enseignement (qui autorise l’ouverture d’écoles privées, notamment catholiques) n’a jamais été remise en cause sous la Troisième République, et que cette loi est toujours en vigueur aujourd’hui. Soral fait aussi un contre-sens lorsqu’il évoque « l’éviction de de Gaulle pour son insoumission à l’Empire du dollar et à l’Etat d’Israël ». D’après Soral, « l’Empire » aurait profité de Mai 68 pour chasser De Gaulle du pouvoir. Or, Charles de Gaulle n’a pas été évincé : il a démissionné de son plein gré en 1969, à l’âge de 79 ans, après la victoire du « non » au référendum qu’il avait organisé sur un projet de réforme territoriale. Autre exemple de la méthode soralienne de falsification des faits historiques : l’Affaire Dreyfus. D’après Soral, cette crise qui a déstabilisé la Troisième République serait une étape décisive dans la liquidation des réseaux traditionnels issus de l’Ancien Régime (l’armée, la noblesse, l’Eglise) au profit de nouveaux réseaux liés à l’argent. En d’autres termes, l’Affaire Dreyfus marquerait le triomphe de la bourgeoisie judéo-maçonnique sur les élites de l’Ancien Régime. Cet épisode est décrit par Soral comme une « victoire des médias et de l’argent sur l’armée, refuge de la noblesse ». Mais cette analyse comporte quatre erreurs. Tout d’abord, Soral voit dans l’Affaire Dreyfus une « victoire des médias », comme si tous les médias français avaient pris fait et cause pour Dreyfus. L’auteur oublie que plusieurs journaux très influents étaient ouvertement antidreyfusards, comme La Croix, Le Petit Journal ou La Libre Parole. Soral interprète également l’Affaire Dreyfus comme une « victoire de l’argent », ce qui sous-entend que les grandes fortunes étaient dans le camp de Dreyfus : c’est oublier qu’une grande partie de la haute bourgeoisie française était antisémite et antidreyfusarde ; les dreyfusards les plus illustres, en revanche, étaient issus des classes moyennes ou de la petite bourgeoisie, comme Emile Zola, Georges Clemenceau, Victor Basch, Anatole France ou Yves Guyot. Alain Soral analyse aussi l’Affaire Dreyfus comme une « victoire sur l’armée », ce qui est un non-sens. Même si une grande partie de l’état-major était antidreyfusarde, il y eut aussi des officiers dreyfusards, à l’image du lieutenant-colonel Picquart qui fut le premier à réunir des preuves de l’innocence de Dreyfus. En outre, les dreyfusards n’étaient pas « contre l’armée » : ils considéraient au contraire que la condamnation d’un innocent par un Conseil de guerre entachait gravement la crédibilité de l’armée française, et que la révision du procès de Dreyfus était nécessaire pour restaurer l’honneur de l’institution militaire. Enfin, Soral présente l’armée comme « le dernier refuge de la noblesse ». Or, les études menées par des historiens tels que William Sernam sur la composition de l’armée française après la Révolution montrent que le nombre de nobles parmi les officiers s’est effondré tout au long du XIXe siècle, et que les officiers portant un titre de noblesse sont très minoritaires sous la Troisième République. Même si elle est restée attachée à certaines valeurs et à certains codes hérités de la noblesse d’Ancien Régime, l’armée française de la fin du XIXe siècle est une armée de roturiers ; les officiers sont principalement issus de deux grandes écoles militaires, Polytechnique et Saint-Cyr, dont le concours d’entrée favorise la promotion au mérite. L’armée n’est donc plus, au moment de l’Affaire Dreyfus, un bastion de la noblesse. Par ailleurs, Soral passe totalement à côté de plusieurs éléments essentiels qui ont largement contribué à la victoire du camp dreyfusard : le climat de violence entretenu par les ligues d’extrême droite, le coup d’Etat raté du nationaliste Paul Déroulède et de sa Ligue des Patriotes en 1899, l’essor de la vie associative après le vote de la loi de 1901, et le rôle clé joué par la Cour de Cassation dans la compréhension de l’Affaire Dreyfus. Soral prétend aussi que l’Affaire Dreyfus n’aurait pas eu un tel retentissement médiatique si Dreyfus n’avait pas été juif ; mais ce que l’auteur ne veut pas admettre, c’est que si Dreyfus n’avait pas été juif, il n’aurait sans doute jamais été accusé à tort.

En guise de conclusion

Une fois qu’on a terminé la lecture de Comprendre l’Empire, on n’a toujours pas compris ce qu’était vraiment « l’Empire », mais on a au moins compris pourquoi ce livre avait été snobé par les médias et par la critique. Le pamphlet de Soral n’a été ni censuré, ni boycotté, ni mis à l’index par les ayatollahs du « politiquement correct » : les élucubrations que l’on trouve dans Comprendre l’Empire suffisent amplement à expliquer pourquoi ce livre a été ignoré des principaux médias. Comprendre l’Empire ne méritait aucune publicité, tout simplement. Mais en disant cela, j’ai bien conscience de n’être qu’un idiot utile de « l’Empire »…

L’antisémitisme, cancer de la France

Le terme « antisémitisme » fait depuis quelques années l’objet de polémiques ridicules. Certains considèrent que l’antisémitisme est un racisme « comme les autres » et que rien ne justifie l’existence d’un vocable spécifique pour le désigner. Evidemment, toute forme de racisme doit être combattue, et tout appel à la haine raciale doit être puni. Mais l’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il ne se nourrit d’aucun critère physique bien défini : tout le monde sait ce qu’est un Noir, un Blanc ou un Arabe, mais personne ne sait vraiment ce qu’est un « Juif ». Dans l’histoire européenne, la haine des Juifs s’est nourrie de fantasmes à la fois religieux, sociaux et raciaux, qu’il s’agisse du peuple « déicide », de la « race parasite » chez Hitler ou du financier juif apatride que dépeignait la presse antisémite européenne à la fin du XIXe siècle. L’antisémitisme n’est pas un racisme « comme les autres » car il a une histoire bien particulière en Europe, une histoire marquée par les pogroms et par l’Affaire Dreyfus, par les lois de Nuremberg et par la politique nazie d’extermination, par Auschwitz-Birkenau et par l’insurrection du ghetto de Varsovie. Aucune communauté, en Europe, n’a été persécutée avec le même acharnement que les Juifs. Ceux qui refusent de reconnaître le caractère singulier de l’antisémitisme par rapport aux autres formes de racisme renoncent, du même coup, à le combattre, car pour le combattre il faut d’abord le comprendre.

Nous assistons actuellement à une montée dramatique de l’antisémitisme en France. Lundi 11 janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom d’Allah et de l’Etat Islamique. Cette effroyable agression est venue s’ajouter à la longue liste des actes antisémites commis en France depuis le début des années 2000 : insultes, agressions physiques, déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux, profanation de tombes juives, mise à sac de magasins juifs en Seine-Saint-Denis. A tous ces actes il faut aussi ajouter quelques crimes d’une violence exceptionnelle, comme la séquestration inhumaine et l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, et les opérations commando de djihadistes lourdement armés tels que Mohammed Merah en 2012 et Amedy Coulibaly en 2015. De plus en plus de Juifs ne se sentent plus en sécurité en France : les synagogues et les écoles juives sont désormais sous protection militaire, certaines familles juives ont été obligées de déménager pour échapper aux insultes et aux agressions dont elles étaient victimes dans leur quartier, et près de 8.000 Juifs quittent chaque année la France pour se réfugier en Israël parce qu’ils ont le sentiment qu’ils seront plus en sécurité là-bas, malgré la guerre. La France est d’ailleurs devenue le premier pays d’émigration vers Israël, devant les Etats-Unis et la Russie.

La France est-elle « redevenue » antisémite ? Non, car elle n’avait pas cessé de l’être. L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française. Mais la poussée d’antisémitisme à laquelle nous assistons actuellement n’est pas une simple résurgence de l’antisémitisme « traditionnel ». L’antisémitisme contemporain est le résultat d’une stratification complexe : au substrat de l’antisémitisme européen d’hier est venu s’ajouter, depuis une quinzaine d’années, un antisémitisme « importé » qui trouve son origine dans une haine féroce à l’égard d’Israël et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Attisé par le discours de certains intégristes et par de nombreux sites Internet islamistes, cet antisémitisme-là se nourrit d’une vision fantasmée du conflit israélo-palestinien, interprété abusivement comme une « guerre de religions » entre Juifs et Palestiniens musulmans. Il se fonde également sur un amalgame entre l’Etat israélien et les Juifs de la diaspora : les Juifs sont alors perçus comme des « complices » d’Israël et comme des « ennemis » de l’Islam. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Dans certaines cités gangrénées par l’islamisme, la haine des Juifs est devenue un véritable code culturel et l’enseignement de la Shoah est ouvertement contesté par les élèves.

De nombreux jeunes musulmans français ne connaissent le conflit israélo-palestinien qu’à travers les réseaux sociaux et les sites de propagande anti-israéliens sur Internet. Curieusement, les massacres perpétrés par le gouvernement russe contre les musulmans tchétchènes, la répression brutale qui s’abat sur les opposants politiques en Arabie Saoudite ou en Iran et les milliers de musulmans massacrés par Bachar El Assad et par Daesh en Syrie ne semblent guère provoquer dans la communauté musulmane de France une émotion aussi vive que les exactions et les bavures hyper-médiatisées de l’armée israélienne : Israël est toujours perçu comme l’ennemi suprême. Cet antisionisme virulent s’adosse très souvent à une vision « conspirationniste » du monde largement relayée sur Internet, notamment par des sites comme celui d’Egalité & Réconciliation, l’organisation du polémiste d’extrême droite Alain Soral : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle des problèmes géopolitiques sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » visant à perpétuer la domination des Juifs sur le monde et à humilier les musulmans. Le complot américano-sioniste est en fait la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le mythe du « complot judéo-maçonnique », apparu sous la Révolution Française et popularisé par les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar russe Nicolas II.

L’antisémitisme contemporain ne se traduit pas seulement par des attaques physiques ou verbales contre des membres de la communauté juive et par des théories délirantes sur un supposé « complot sioniste » mondial. Il prend parfois des formes moins radicales mais plus sournoises. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias (bien qu’il n’existe aucune statistique officielle sur le nombre de Juifs dans les médias français). Ce constat est plutôt étrange : personne ne s’amuse à compter le nombre de Corses, d’Arméniens, de Chinois, de protestants ou de supporters du PSG dans les médias français, car cela semblerait totalement ridicule : pourquoi certains se permettent-ils de le faire avec les Juifs ? Lorsque l’écrivain Renaud Camus nous dit que les Juifs sont surreprésentés dans les médias, s’agit-il d’un simple constat objectif sans arrière-pensée ? Non, évidemment. De tels propos apparemment inoffensifs participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange, car elle renvoie l’image d’une communauté fantasmée qui, dit-on, chercherait à « dominer ». Qu’il s’agisse de BHL, d’Elisabeth Lévy, de Patrick Cohen, d’Alain Finkielkraut ou d’Arthur, les personnalités juives du monde médiatique sont ainsi renvoyées à leur « judaïté », et traitées comme les « porte-parole » d’une communauté juive dont tous les membres partageraient forcément la même vision du monde et défendraient forcément les mêmes intérêts. Compter le nombre de Juifs présents sur un plateau télé ou dans la rédaction d’un journal pour essayer de montrer que la communauté juive serait « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs, et qu’ils sont « trop » visibles dans la société.

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par le retour en force du négationnisme. Même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 5 à 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme « rampant » qui cherche à minimiser la Shoah, en contestant les chiffres avancés par les historiens, en critiquant une commémoration « excessive » de l’Holocauste, ou en légitimant certaines théories négationnistes au nom de la « liberté d’expression ». C’est précisément ce que font Alain Soral et son grand ami Dieudonné quand ils essaient de réhabiliter le négationniste Robert Faurisson. Il n’existe aucune loi qui interdise de se moquer des Juifs ou de plaisanter sur la Shoah, mais nul ne peut s’abriter derrière la liberté d’expression pour contester ou minimiser le génocide des Juifs, car le négationnisme n’est pas une simple opinion : c’est un délit puni par la loi, tout comme le racisme. Certains dénoncent une « sur-médiatisation » et un « sur-enseignement » de la Shoah, et qualifient de « pornographie mémorielle » la commémoration de l’Holocauste et les visites organisées au camp d’Auschwitz-Birkenau. Comment peut-on parler de « sur-enseignement » alors que la Shoah ne représente que deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée, c’est-à-dire moins que la démocratie athénienne ou la décolonisation ? Comment peut-on comparer à de la « pornographie » la commémoration du plus grand génocide commis au XXe siècle ? Ceux qui se prennent pour des défenseurs de la liberté d’expression sous prétexte qu’ils s’acharnent à traîner dans la boue la mémoire de la Shoah n’ont rien compris. Leurs propos nauséabonds ne contribuent nullement à renforcer la liberté d’expression, et ne font que renforcer l’antisémitisme ambiant.

La communauté juive a toujours été un « thermomètre » de la fièvre hexagonale : quand les Juifs vont mal, la France va mal. Quand les Juifs sont brimés ou insultés, c’est que la société française est profondément fracturée. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’aujourd’hui la France va vraiment, vraiment très mal. L’antisémitisme est un cancer. On croyait la France définitivement guérie après la Seconde Guerre mondiale. On avait tort.

Alain Soral est-il dangereux?

L’essayiste Alain Soral est connu depuis longtemps pour ses diatribes contre les féministes et les homosexuels. Poursuivi pour diffamation et pour incitations à la haine et à la discrimination, chassé des plateaux télé à cause de ses propos machistes et homophobes, il s’est réfugié sur le web où il se présente aujourd’hui comme un « dissident ». La victimisation fait partie de sa stratégie : Alain Soral se dit victime d’un « acharnement judiciaire » mais il sait pertinemment que les procès dans lesquels il comparaît lui offrent une formidable publicité. Soral n’est pas une victime : il a lui-même orchestré son « infréquentabilité » pour en faire une arme de propagande. Sur le site de son organisation « Egalité & Réconciliation », il se met en scène à travers de petites vidéos dans lesquelles il monologue sur le déclin de la France ou sur « l’impérialisme américano-sioniste » sans aucun contradicteur face à lui. Plus qu’un polémiste, Alain Soral est devenu un prédicateur, une sorte de télévangéliste, un gourou du web dont les clips sont visionnés par des dizaines de milliers d’Internautes.

Passé du PCF au FN avant de rejoindre en 2009 la liste « antisioniste » formée par son grand ami Dieudonné en vue des élections européennes, Alain Soral s’est constitué un fan-club hétéroclite réunissant des gens que tout aurait dû opposer : des sympathisants du FN, des altermondialistes venus de la gauche radicale, et des jeunes musulmans issus de l’immigration. Comment a-t-il réussi un tel exploit ? En usant d’une rhétorique populiste et antisystème parfaitement maîtrisée : théorie du complot, critique des élites politico-médiatiques, antiaméricanisme, antisionisme et antimondialisme sont les lieux communs de la propagande soralienne.

Alain Soral est-il antisémite ? Cela ne fait aucun doute. Soral est un antisémite maladif. Dans ses vidéos, il ne cesse de répéter que les juifs sont des « escrocs », des « menteurs », des « enfumeurs » et des « tricheurs ». Il considère la communauté juive comme le « noyau dur » de l’oligarchie financière mondiale. Il aime vilipender la mentalité « talmudique » et la « solidarité communautaire » juive. Naturellement, Soral n’avouera jamais son antisémitisme : il préfère se dire « judéophobe ». Y a-t-il une différence entre la judéophobie et l’antisémitisme ? Oui, mais elle est plutôt subtile : le terme « antisémitisme » a une connotation raciste alors que le terme « judéophobie » est beaucoup plus vague et s’applique à toute forme d’hostilité envers les juifs, quels qu’en soient les critères. Au bout du compte, le judéophobe et l’antisémite haïssent les mêmes personnes, et les raisons de cette haine importent peu. Tout au long de l’histoire européenne, la haine envers les juifs s’est nourrie de considérations tantôt religieuses, tantôt économiques, tantôt raciales, mais tous ces fantasmes ne sont que les différents visages d’une même haine. On signalera d’ailleurs qu’Alain Soral a fondé une maison d’édition, « Kontre Kulture », qui republie divers ouvrages antisémites comme ceux de la militante identitaire Anne Kling ou du journaliste d’extrême droite Martin Peltier (condamné en 1996 pour un article négationniste paru dans National-Hebdo).

Alain Soral se définit aussi comme « antisioniste ». Le terme « antisionisme » désigne en principe une hostilité envers l’Etat d’Israël, mais lorsqu’on écoute avec attention les théories qu’Alain Soral professe dans ses vidéos, on comprend vite que son « antisionisme » est un trompe-l’œil. Soral est obsédé par les juifs, et lorsqu’il parle des « sionistes », c’est bien la communauté juive qu’il vise. Quand Soral décrit les sionistes comme une « communauté organisée », riche et influente, contrôlant les principaux médias français, il réactive les stéréotypes que l’on trouvait à la fin du XIXe siècle dans la presse antisémite et recycle un vieux fantasme de l’extrême droite européenne : le fameux mythe du « complot juif ». Les juifs sont considérés comme les membres d’une communauté dont le but ultime serait la domination économique et idéologique du monde. Le CRIF, la LICRA, BHL, Finkielkraut, Cohn-Bendit, Kouchner, Patrick Cohen et les autres personnalités juives du monde politique ou médiatique sont dénoncés comme des agents de la propagande « sioniste ». Toute action judiciaire intentée par une organisation juive contre l’auteur de propos antisémites est systématiquement interprétée comme une offensive des « lobbys sionistes » et comme une atteinte à la liberté d’expression. Soral a fait du « sioniste » le nouvel ennemi de l’intérieur, le nouveau visage de l’anti-France, et a projeté sur lui tous les stéréotypes de l’antisémitisme traditionnel. Comment ne pas voir dans cet « antisionisme » autre chose qu’un antisémitisme déguisé ?

Alain Soral critique également ce qu’il appelle la « religion shoatique » et dénonce une sur-médiatisation et un « sur-enseignement » de la Shoah : sur le site « Egalité & Réconciliation », l’enseignement de la Shoah est d’ailleurs qualifié de « bourrage de crâne » (pour information, l’enseignement de la Shoah représente deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège, et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée : on y consacre donc moins de temps qu’à la démocratie athénienne, à la Révolution Française ou à la décolonisation). Soral flirte aussi avec le négationnisme : dans ses vidéos, il prend la défense du négationniste Faurisson, « injustement persécuté », et ironise sur les chambres à gaz et sur le camp d’Auschwitz, « où l’on dit que 4 millions et demi d’êtres humains sont morts en moins de deux ans dans une pièce qui fait 100 mètres carrés, le plus grand prodige de l’humanité ! ». Inutile de s’attarder sur les approximations historiques de Soral : le vrai problème, c’est qu’en multipliant ce genre d’insinuations, Soral cherche à réhabiliter sournoisement les thèses de Faurisson sur la prétendue « impossibilité technique » du gazage des juifs.

Comment définir l’idéologie soralienne ? Alain Soral affirme qu’il n’est pas d’extrême droite et se réclame de la gauche anticapitaliste. Il a pourtant recyclé tous les poncifs et tous les thèmes classiques de l’extrême droite nationaliste : culte de la nation, rejet de l’immigration, antimaçonnisme, antisémitisme et antiparlementarisme (il critique en effet « la démocratie parlementaire où une assemblée de professionnels de la politique, formés et encadrés par la maçonnerie, stipendiés ou tenus en respect par l’Argent, joue devant le peuple le spectacle du débat démocratique »). Alain Soral est assez difficile à classer politiquement car il cherche à faire une synthèse du marxisme et du nationalisme : la révolution qu’il prône, ce n’est pas celle du prolétariat mondial mais celle des nations qui luttent pour la défense de leur identité. L’ennemi suprême des nations, c’est « l’Empire », expression fourre-tout qui englobe à la fois les Etats-Unis, l’OTAN, le FMI, Israël, l’Union européenne, les firmes multinationales, les banques, les financiers de Wall Street et la « bourgeoisie judéo-maçonnique ». L’essai d’Alain Soral paru en 2011 et intitulé Comprendre l’Empire est un catalogue de clichés conspirationnistes sur les juifs, les banques et les puissances de l’argent.

La devise du mouvement « Egalité & Réconciliation » est éloquente : « gauche du travail, droite des valeurs, pour une réconciliation nationale ». Soral prétend donc réconcilier la droite et la gauche dans le culte de la nation. Ce « populisme rouge-brun » (dixit la journaliste Evelyne Pieiller) rappelle étrangement la définition que l’historien Zeev Sternhell propose du fascisme : une idéologie confuse rejetant la démocratie libérale et mêlant des éléments empruntés à la gauche (socialisme, défense des travailleurs) et à la droite (nationalisme, ordre moral, défense des traditions). La galerie de portraits qui décore le site Internet d’Alain Soral reflète assez bien cette bouillabaisse idéologique : on y trouve, pêle-mêle, Che Guevara, Fidel Castro, De Gaulle, Poutine, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad (qui voulait « rayer Israël de la carte ») ou encore le nationaliste antisémite et royaliste Charles Maurras, fondateur de L’Action Française. On peut d’ailleurs s’amuser de voir qu’Alain Soral défend la liberté d’expression tout en faisant l’éloge de régimes qui la bafouent, comme la Russie de Poutine et l’Iran des ayatollahs.

Mais il y a pire. Bien pire. Soral se définit lui-même comme « national-socialiste » (c’est-à-dire nazi) et vante explicitement les bienfaits de la politique économique de l’Allemagne hitlérienne (images de propagande à l’appui). Pourtant, Soral se défend d’être un « nazi ». Dans un livre d’entretiens qu’il a co-signé en 2013 avec Eric Naulleau (Dialogues désaccordés), il se définit comme un « national-socialiste français » (comme si le fait d’ajouter l’épithète « français » rendait la chose moins odieuse). En fait, Soral se réclame d’un national-socialisme purement économique, purgé de toute considération raciale ou expansionniste. Mais le national-socialisme n’est pas un simple patriotisme économique. Le Troisième Reich a mis l’économie au service d’une idéologie belliciste, expansionniste et raciste : la planification de la production, l’exaltation de la « race allemande », la haine des juifs et la conquête d’un « espace vital » forment un tout cohérent. Et si Adolf Hitler est parvenu à réduire de façon spectaculaire le chômage en Allemagne, c’est en ramenant les femmes dans leur foyer, en embrigadant des milliers de chômeurs dans les SS, en réarmant l’Allemagne et en mettant en place une véritable économie de guerre dès le milieu des années 30.

Alain Soral est-il dangereux ? Oui. Il est dangereux parce que ses théories sont toxiques. Parce qu’il prêche la haine et le repli identitaire. Parce qu’il essaie de réhabiliter la pire idéologie du XXe siècle. Parce que c’est un extraordinaire manipulateur. Parce que ses vidéos et son site Internet ont une audience considérable. Parce qu’il est devenu le maître à penser de nombreux jeunes Français qui n’ont pas les repères politiques et historiques suffisants pour décrypter son discours. Oui, Alain Soral est dangereux.

La gangrène de l’antisémitisme en France

Je suis horrifié par la violence des slogans antisémites qui ont été scandés en marge de certaines manifestations pro-palestiniennes, et par ceux qui ont été scandés dans les rues de Paris le 26 janvier 2014 lors du « Jour de Colère ».

Je suis horrifié par le fait qu’en France, au XXIe siècle, des familles juives ne se sentent pas en sécurité dans la capitale parce que des voyous prennent pour cibles des magasins juifs et des synagogues, comme cela se faisait pendant l’Affaire Dreyfus ou dans l’Allemagne des années 30.

Je suis horrifié par la bêtise de ceux qui profitent de manifestations pacifiques pour semer la haine et la violence, et par la bêtise de ceux qui banalisent l’antisémitisme en s’abritant derrière l’alibi facile de l’antisionisme.

Je suis horrifié par les milliers d’Internautes qui, en France, voient partout la main du « lobby juif » et qui se disent fans des provocations antisémites de Dieudonné ou des théories fumeuses d’Alain Soral sur le « complot juif mondial ».

Je suis horrifié par tous ces Internautes qui dénoncent la prétendue mainmise des Juifs sur les grands médias français, alors même que la France est sans doute, parmi tous les pays occidentaux, l’un de ceux qui ont défendu le plus constamment la cause palestinienne depuis 50 ans, et que la presse française a toujours largement relayé la détresse du peuple palestinien lors de chaque flambée de violence à Gaza ou en Cisjordanie.

Je suis horrifié par le déferlement de commentaires antisémites que provoque, sur les réseaux sociaux, chaque vidéo montrant une interview de BHL ou d’Alain Finkielkraut, surtout lorsque je constate que ces commentaires émanent de crétins illettrés qui n’ont manifestement jamais ouvert un livre de Finkielkraut ni de BHL (et qui n’ont d’ailleurs pas dû ouvrir beaucoup de livres au cours de leur vie).

Cet antisémitisme-là n’est plus celui de l’extrême droite française traditionnelle, dont on perçoit encore quelques relents nauséabonds dans les dérapages verbaux d’un Jean-Marie Le Pen à la retraite. Cet antisémitisme, on le sait bien, émane d’individus plutôt jeunes qui ne viennent pas de l’extrême droite ; beaucoup d’entre eux sont des musulmans issus de l’immigration nord-africaine, qui réagissent de façon très violente au conflit israélo-palestinien. Chez ces individus, la réflexion personnelle et l’esprit critique ont capitulé devant les amalgames les plus grossiers : la haine envers le gouvernement israélien débouche facilement sur la haine envers le peuple israélien lui-même, puis envers les sionistes, et finalement, envers les juifs en général, alors même que de nombreux juifs réprouvent la politique du gouvernement israélien.

Pourquoi continue-t-on à parler pudiquement de « tensions interreligieuses » ? Le déferlement de haine dont nous sommes actuellement témoins est à sens unique : aucun juif, en France, n’a proféré de slogans islamophobes. Aucun juif n’a vandalisé de magasins tenus par des musulmans. Aucun juif ne s’est photographié en train de faire une « quenelle » devant la Grande Mosquée de Paris ou devant des tombes musulmanes. Cette haine que nous voyons, c’est de l’antisémitisme pur et dur, qui ne répond à aucune provocation islamophobe. Le conflit israélo-palestinien n’est qu’un prétexte. Et les exactions de Tsahal ne justifient en rien les abominations antisémites que nous observons aujourd’hui. L’antisémitisme est une gangrène, et cette gangrène gagne chaque jour un peu de terrain dans le pays des Droits de l’Homme.