Le monde d’après ne sera pas forcément très différent du monde d’avant

Face au choc du coronavirus, chacun voit midi à sa porte. Nous avons tendance à interpréter la crise actuelle comme une validation de l’idéologie dans laquelle nous croyons. Les souverainistes prophétisent la dé-mondialisation et le retour des frontières. Les mondialistes affirment que seule une reprise des échanges mondiaux pourra nous sortir du marasme économique. Les europhobes annoncent l’éclatement de l’Union européenne. Les europhiles espèrent un grand saut fédéral. Les anticapitalistes se persuadent que le capitalisme est à l’agonie. Les écologistes radicaux pensent que l’heure de la déconsommation et de la décroissance est arrivée. Les étatistes réclament une relance économique à grands coups de nationalisations et de dépenses publiques. Les libéraux plaident pour des baisses massives d’impôts et de charges afin d’aider les entreprises à relancer leur activité.

Bien malin celui qui peut dire aujourd’hui de quels changements accouchera la crise du coronavirus. Des changements, il y en aura sans doute. Mais nous serions naïfs de penser que la crise actuelle va faire naître un monde nouveau. Les gens ne vont pas, du jour au lendemain, renoncer à leur mode de vie et à leurs habitudes de consommation. La frustration générée par le confinement risque même d’avoir l’effet inverse : une volonté de consommer, de voyager, de rattraper le temps perdu. La crise du coronavirus ne va pas non plus jeter à terre le capitalisme globalisé : tôt ou tard, l’économie mondiale se relèvera, le commerce international redémarrera. On ne doit pas sous-estimer la résilience du système capitaliste, ni son extraordinaire capacité à surmonter ses propres contradictions. Après la crise, le monde ne sera pas forcément très différent de celui que nous connaissions avant le coronavirus.

Les réalités économiques se rappelleront bientôt à nous de façon brutale. En Europe, les mesures d’urgence vont coûter très cher : un jour ou l’autre il faudra payer la facture. Même si la Banque Centrale Européenne rachète une partie des obligations émises par les Etats membres, et même si une partie des dettes publiques sont annulées (ce qui n’est pas encore à l’ordre du jour), l’ardoise restera chargée. Et les Etats européens les plus touchés devront consentir des efforts importants pour maîtriser leur déficit et pour éviter une flambée des taux d’intérêt sur le marché obligataire. Le bout du tunnel est encore loin.

Avant d’imaginer des lendemains qui chantent, il y a quelque chose dont on peut se réjouir dès à présent : nous n’avons pas basculé dans le chaos. Malgré le confinement, les chaînes d’approvisionnement en produits de première nécessité n’ont pas été rompues. La continuité des services publics est assurée. Notre système de soins, bien que fragilisé par des décennies d’austérité budgétaire, a tenu le coup grâce à la mobilisation extraordinaire des personnels soignants. La cohésion sociale n’a pas volé en éclats : au contraire, les Français font preuve d’un sang-froid et d’un pragmatisme assez remarquables ; ils acceptent le confinement et s’adaptent comme ils peuvent à cette situation inédite ; ils inventent de nouvelles pratiques et de nouvelles solidarités ; ils font preuve d’humour et de créativité. Nous avons développé toute une « culture du confinement » qui sera sans doute éphémère mais qui, dans l’instant présent, nous aide à traverser l’épreuve de l’épidémie.

Pas de révolution en perspective, donc. Mais une belle leçon de résilience collective qui montre que, malgré tout, nous continuons à faire société.

Face à une crise comme celle du coronavirus, aucune décision ne va de soi

Dans les situations de crise grave, la tentation de faire « tomber des têtes » est compréhensible mais elle n’est pas toujours rationnelle. On peut légitimement reprocher au gouvernement un manque d’anticipation dans sa gestion de l’épidémie de covid-19. La décision de mettre la France en confinement a été prise tardivement et les tests de dépistage auraient dû être généralisés dès le début de la crise. Le gouvernement a manqué de réactivité, c’est indéniable. Mais n’oublions pas que, depuis le début de la crise, le gouvernement doit agir au jour le jour, à la lumière de données scientifiques incomplètes et en constante évolution. La maladie s’est propagée à une vitesse vertigineuse : tout le monde a été pris de court. Les épidémiologistes de salon et les infectiologues auto-proclamés ont tout loisir d’adresser des cartons rouges à l’exécutif pour sa « mauvaise gestion » de la crise : un peu d’humilité ne nous ferait pas de mal. Il est facile d’affirmer, après-coup, que l’Etat « aurait dû » faire ceci ou cela. Mais lorsqu’on est en responsabilité, face à l’imprévu et sans recul sur les événements, aucune décision ne va de soi.

Comme l’explique le constitutionnaliste Olivier Duhamel, le gouvernement doit agir à l’aune de trois impératifs : un impératif sanitaire (protéger la population contre le virus), un impératif économique (éviter l’effondrement de notre système productif) et un impératif démocratique (préserver les libertés autant que possible). Dans une démocratie, les décisions importantes requièrent un minimum de consensus. La décision de stopper brutalement l’économie et de placer en quarantaine tout un pays de 67 millions d’habitants aurait été jugée totalement disproportionnée si le gouvernement l’avait prise au moment où la France ne comptabilisait que 200 personnes infectées par le coronavirus.

Le gouvernement a été vivement critiqué pour avoir maintenu le premier tour des élections municipales. Or, dans les jours qui ont précédé le premier tour, la situation sanitaire n’était pas encore alarmante et le maintien du scrutin faisait l’objet d’un large consensus, à la fois scientifique et politique. Le Comité Scientifique chargé de conseiller l’exécutif n’avait pas recommandé l’annulation du premier tour des municipales. Par ailleurs, une grande partie de l’opposition avait demandé le maintien du scrutin au motif que la démocratie locale ne devait pas être mise entre parenthèses : certains élus disaient même que le report de l’élection serait un « coup d’État ». Mais au lendemain du premier tour, le consensus s’est inversé : ceux-là mêmes qui avaient demandé son maintien se sont mis à déplorer son non-report. Quelles que soient les décisions prises par le gouvernement, on trouvera toujours des Français pour lui reprocher d’avoir mal agi.

Le gouvernement actuel ne peut, à lui seul, endosser l’entière responsabilité de la crise. La polémique autour des masques de protection est, sur ce point, assez révélatrice. La pénurie de masques est-elle imputable à l’inaction du gouvernement Philippe, comme on se plaît à le répéter ad nauseam sur les réseaux sociaux ? En partie, oui. Edouard Philippe a lui-même reconnu que le gouvernement avait sous-estimé la consommation de masques FFP2. Mais la pénurie s’explique aussi par les choix des gouvernements précédents. Depuis 2013, en effet, les stocks de masques de l’Etat ne sont plus renouvelés. Ce changement de stratégie ne paraissait pas aberrant à l’époque puisque l’énorme production chinoise était censée garantir la sécurité de nos approvisionnements. Personne n’avait imaginé que l’économie chinoise pourrait un jour être paralysée par une épidémie et que la chaîne d’approvisionnement pourrait être interrompue. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Les choix du gouvernement actuel ont aussi été influencés par un lourd précédent : le scandale des vaccins contre la grippe H1N1. En 2010, la ministre de la Santé Roselyne Bachelot fut accusée d’avoir sur-réagi face à l’épidémie de grippe H1N1. A l’époque, le gouvernement avait surestimé l’ampleur de l’épidémie et commandé en urgence 94 millions de doses de vaccin : quelques semaines plus tard, il résilia la moitié des commandes. L’épidémie fut beaucoup moins virulente que prévu et seuls 5 millions de Français furent vaccinés ; une partie des vaccins livrés à la France fut même revendue à l’étranger. On parlait alors d’un véritable « scandale d’Etat ». Depuis cette affaire, l’Etat fait donc preuve d’une certaine prudence avant d’engager les deniers publics sur des commandes massives de médicaments ou de matériel médical. On peut raisonnablement penser que le gouvernement actuel a voulu éviter une nouvelle « affaire Bachelot ».

Une fois la crise terminée, l’heure du bilan viendra. Certains responsables politiques vont devoir rendre des comptes. « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur », lançait Emmanuel Macron à ses ministres début mars. Et si des têtes doivent tomber, elles tomberont. Mais pour l’heure, notre priorité doit rester la lutte contre le covid-19. Les procès en incompétence ne sont d’aucun secours pour affronter la crise que nous traversons.