Une idée pour le jour d’après: le revenu universel

En pleine épidémie de coronavirus, alors que l’économie française tourne au ralenti et que 10 millions de salariés sont au chômage partiel, nous avons besoin d’une réponse audacieuse et ambitieuse à la crise sociale majeure qui s’annonce : cette réponse pourrait être la mise en place d’un « revenu universel », entendu ici comme un revenu de base alloué à tous les individus, de façon inconditionnelle. Pour les plus fragiles, ce revenu constituerait un filet de sécurité ; pour les autres, il s’agirait plutôt d’un complément de revenu.

Comme l’a dit le philosophe Abdennour Bidar, le revenu universel est une « utopie réaliste ». Il s’agit en effet d’une mesure très concrète et relativement simple à mettre en œuvre. C’est aussi une mesure transpartisane, qui trouve des promoteurs aussi bien à gauche qu’à droite et au centre. La gauche y voit un instrument de redistribution des richesses et un puissant facteur d’émancipation ; les libéraux y voient plutôt un moyen de flexibiliser le marché du travail et de simplifier le système des aides sociales. Le coût d’une telle prestation serait certes colossal pour la collectivité, mais n’oublions pas que ce coût serait en partie compensé par les économies réalisées grâce à la simplification de notre système social. Certains s’offusquent à l’idée que l’on verse un revenu de base à des gens qui vivent dans l’aisance : cette objection est légitime, mais il s’agit là d’un problème assez périphérique par rapport aux enjeux réels d’une telle réforme puisque, de toutes façons, les allocataires les plus riches reverseront à l’Etat sous forme d’impôts des sommes bien plus importantes que celles qu’ils recevront. Certains voient aussi dans ce dispositif une incitation à la paresse. C’est oublier que le revenu universel représentera juste une allocation de base et qu’il sera cumulable avec n’importe quel revenu d’activité : pour les chômeurs, le revenu universel constituera une incitation à travailler puisque le retour à l’emploi se traduira par une forte hausse de revenus.

Lors de la présidentielle de 2017, le socialiste Benoît Hamon avait proposé la création d’un revenu universel baptisé « RUE » (revenu universel d’existence). Le RUE de Benoît Hamon posait toutefois de gros problèmes, à commencer par son financement : le candidat socialiste n’envisageait aucune rationalisation du système social existant et voulait financer le RUE grâce à la « lutte contre la fraude fiscale et l’évasion fiscale » ; or, une telle source de financement est par définition incertaine car il n’existe aucune solution miraculeuse pour faire disparaître la fraude et l’évasion fiscales du jour au lendemain. En outre, Benoît Hamon concevait son « revenu universel d’existence » uniquement comme un moyen d’augmenter le pouvoir d’achat des étudiants et des travailleurs précaires, et non comme un véritable outil d’émancipation susceptible de transformer radicalement et durablement notre rapport au travail.

A ce jour, aucun gouvernement dans le monde n’a tenté de mettre en place un revenu véritablement universel versé sans conditions : les seules expériences menées jusqu’à présent, notamment en Californie et en Finlande, concernent l’instauration d’un revenu de base pour les chômeurs. Le « revenu universel d’activité » défendu par Emmanuel Macron est assez proche du système testé en Finlande : il s’agit d’une allocation unique destinée à remplacer plusieurs allocations existantes, dont le RSA et la prime d’activité. Un tel dispositif aurait des avantages certains. Notre système de protection sociale comporte une multitude de prestations relevant d’administrations différentes : une telle complexité génère des injustices car de nombreuses personnes éligibles à certaines aides sociales n’en font pas la demande, soit par découragement, soit par ignorance. Le taux de non-recours est estimé à 30% pour le RSA, et à 50% pour la prime d’activité. Une allocation sociale unique permettrait donc de simplifier considérablement le dédale des prestations sociales. Mais le « revenu universel d’activité » voulu par Emmanuel Macron ne doit pas être confondu avec un véritable revenu universel : il est d’abord conçu comme une mesure de simplification administrative et de lutte contre la pauvreté.

Un revenu véritablement universel, versé à tout le monde sans conditions, induirait un changement de paradigme tout à fait salutaire pour faire face aux bouleversements économiques et technologiques à venir. Les carrières professionnelles sont de plus en plus imprévisibles ; le travail précaire occupe, hélas, une place croissante au sein des sociétés développées. Nous ne retrouverons jamais une situation de plein emploi comme celle que nous avons connue pendant les Trente Glorieuses. De nombreux économistes pensent même que les innovations technologiques vont entraîner une raréfaction du travail dans les pays développés : dans les décennies à avenir, des centaines de métiers vont disparaître, y compris des métiers qualifiés. Même si de nouveaux viviers d’emplois sont en train d’émerger avec la révolution numérique et la transition énergétique, nul ne sait, à l’heure actuelle, si ces nouveaux emplois seront en mesure de compenser les destructions massives d’emplois provoquées par l’automatisation de la production et le développement des algorithmes. Dans ces conditions, la mise en place d’un revenu universel de base pourrait, à terme, s’imposer à l’ensemble des sociétés post-industrielles.

Pourquoi il faut s’attendre à une nouvelle offensive des « antivax »

L’efficacité des vaccins est prouvée depuis longtemps. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la vaccination de masse a fait reculer de façon spectaculaire plusieurs maladies infectieuses mortelles et hautement contagieuses qui, autrefois, faisaient des ravages. Dans les années 1950, en Europe, on mourait encore de la tuberculose, de la coqueluche, de la diphtérie et de la poliomyélite. Ces maladies, nous avons fini par les oublier car elles ont quasiment disparu dans les pays développés. Nous avons oublié que la diphtérie provoquait la mort par suffocation, que la coqueluche tuait les nourrissons dans d’abominables quintes de toux et que la poliomyélite entraînait une paralysie des membres inférieurs et du système respiratoire. Nous avons oublié que les maladies infectieuses étaient la première cause de mortalité en Europe jusqu’au milieu du XXe siècle. Qu’on le veuille ou non, la vaccination de masse marque un progrès majeur dans l’histoire de l’humanité.

Pourtant, un mouvement anti-vaccination a émergé en Europe et en Amérique du Nord à partir des années 90 : les militants antivax prétendent que les vaccins sont inefficaces, voire dangereux. Ils dénoncent un « lobby du vaccin » et contestent le principe de la vaccination obligatoire. Certains vont même jusqu’à présenter la vaccination des nourrissons comme une maltraitance. La rhétorique anti-vaccin bascule souvent dans la théorie du complot : pour bon nombre de militants antivax, la vaccination ne servirait qu’à enrichir les laboratoires pharmaceutiques. Mais certains militants antivax vont beaucoup plus loin dans le délire complotiste et affirment que les vaccins sont des armes biologiques destinées à décimer la population mondiale. En fouillant dans les poubelles du web, on peut même trouver des publications ahurissantes qui pourraient faire sourire si elles ne concernaient pas un sujet aussi grave : des sites complotistes affirment par exemple que les vaccins comportent des nano-robots capables de modifier le comportement des individus.

La propagande antivax est d’autant plus sournoise qu’elle mélange parfois des contre-vérités à d’authentiques données scientifiques. Comme le disait Paul Valéry, « le mélange de vrai et de faux est plus toxique que le faux ». Il existe par exemple un débat sur les sels d’aluminium qui entrent dans la composition des vaccins. Depuis maintenant un siècle, des sels d’aluminium sont employés comme adjuvants dans les vaccins car l’aluminium permet d’augmenter l’efficacité des vaccins en stimulant la réaction immunitaire de l’organisme : la plupart des spécialistes considèrent les sels d’aluminium comme inoffensifs mais certains chercheurs pensent le contraire. Les recherches du Professeur Romain Gherardi, spécialiste des maladies neuromusculaires, ont montré que chez une très petite minorité d’individus ayant des prédispositions génétiques, l’aluminium des vaccins pouvait entraîner des lésions musculaires appelées myofasciites à macrophages. La plupart des patients chez qui cette pathologie a été diagnostiquée souffrent de troubles du sommeil et de troubles cognitifs mais, à ce jour, aucun lien n’a pu être scientifiquement établi entre ces différents troubles et l’aluminium des vaccins. Pour l’OMS, rien ne justifie une interdiction de l’aluminium vaccinal car une telle décision réduirait considérablement l’efficacité des vaccins et pourrait avoir de lourdes conséquences sanitaires à l’échelle mondiale. Mais cela n’empêche pas les antivax d’affirmer que les vaccins entraînent des troubles neurologiques graves et irréversibles.

La propagande antivax est dangereuse car elle a des effets réellement néfastes sur la population. Elle entretient en effet la confusion dans l’opinion publique et alimente la méfiance envers les vaccins. On sait depuis longtemps qu’une bonne couverture vaccinale est indispensable pour stopper la propagation des virus et empêcher l’apparition de nouveaux foyers épidémiques. Or, durant les vingt dernières années, la méfiance croissante envers les vaccins a entraîné une dégradation de la couverture vaccinale et favorisé la résurgence de plusieurs maladies qui avaient presque disparu en Europe, comme la tuberculose, la coqueluche et la rougeole ; un retour de la diphtérie a même été constaté en Russie. Les rumeurs antivax provoquent parfois de véritables paranoïas collectives : ainsi, au début des années 2000, une épidémie de rougeole a démarré au Royaume-Uni parce que les gens croyaient, à tort, que le vaccin ROR favorisait l’autisme.

Face à la crise sanitaire mondiale déclenchée par le coronavirus, les antivax lancent de nouvelles offensives qui pourraient avoir, elles aussi, de funestes conséquences. Depuis le début de l’épidémie nous assistons sur Internet à une recrudescence des rumeurs et des fake news au sujet des vaccins. Selon une rumeur abondamment relayée sur les réseaux sociaux et les sites complotistes, le milliardaire Bill Gates aurait déclaré que les vaccins servaient à « réduire la population mondiale » : cette fake news vient en fait d’une déformation assez grossière des propos tenus par le fondateur de Microsoft sur les conséquences démographiques de la vaccination dans les pays en développement. Selon une autre rumeur, totalement fausse elle aussi, la Fondation Bill Gates financerait un vaccin contre le covid-19 pour implanter dans les individus vaccinés des puces électroniques permettant un traçage de la population… Malheureusement, quand une rumeur est lancée, il est difficile de l’arrêter : le fact-checking et la parole des experts ne pèsent plus très lourd face au racolage complotiste. Le jour où un vaccin contre le covid-19 sera mis en circulation, il y a fort à parier que la communauté antivax dénoncera encore un gigantesque complot destiné à empoisonner ou à surveiller la population mondiale.

Comme l’explique le sociologue Gérald Bronner, le développement d’Internet a entraîné une « dérégulation du marché de l’information ». Aujourd’hui, les authentiques données scientifiques se retrouvent en concurrence avec les théories les plus folles : des centaines de sites web cherchent à vous convaincre, en avançant des arguments pseudo-scientifiques, que la Terre est plate, que le réchauffement climatique est un mythe, que les vaccins sont inefficaces ou que les dinosaures n’ont jamais existé. Dans ce grand bazar de l’information qu’est devenu le web, les pires théories côtoient les travaux les plus brillants, et chacun fait son petit marché en glanant, ici ou là, quelques idées qui le conforteront dans ses croyances et dans ses préjugés.

Le monde d’après ne sera pas forcément très différent du monde d’avant

Face au choc du coronavirus, chacun voit midi à sa porte. Nous avons tendance à interpréter la crise actuelle comme une validation de l’idéologie dans laquelle nous croyons. Les souverainistes prophétisent la dé-mondialisation et le retour des frontières. Les mondialistes affirment que seule une reprise des échanges mondiaux pourra nous sortir du marasme économique. Les europhobes annoncent l’éclatement de l’Union européenne. Les europhiles espèrent un grand saut fédéral. Les anticapitalistes se persuadent que le capitalisme est à l’agonie. Les écologistes radicaux pensent que l’heure de la déconsommation et de la décroissance est arrivée. Les étatistes réclament une relance économique à grands coups de nationalisations et de dépenses publiques. Les libéraux plaident pour des baisses massives d’impôts et de charges afin d’aider les entreprises à relancer leur activité.

Bien malin celui qui peut dire aujourd’hui de quels changements accouchera la crise du coronavirus. Des changements, il y en aura sans doute. Mais nous serions naïfs de penser que la crise actuelle va faire naître un monde nouveau. Les gens ne vont pas, du jour au lendemain, renoncer à leur mode de vie et à leurs habitudes de consommation. La frustration générée par le confinement risque même d’avoir l’effet inverse : une volonté de consommer, de voyager, de rattraper le temps perdu. La crise du coronavirus ne va pas non plus jeter à terre le capitalisme globalisé : tôt ou tard, l’économie mondiale se relèvera, le commerce international redémarrera. On ne doit pas sous-estimer la résilience du système capitaliste, ni son extraordinaire capacité à surmonter ses propres contradictions. Après la crise, le monde ne sera pas forcément très différent de celui que nous connaissions avant le coronavirus.

Les réalités économiques se rappelleront bientôt à nous de façon brutale. En Europe, les mesures d’urgence vont coûter très cher : un jour ou l’autre il faudra payer la facture. Même si la Banque Centrale Européenne rachète une partie des obligations émises par les Etats membres, et même si une partie des dettes publiques sont annulées (ce qui n’est pas encore à l’ordre du jour), l’ardoise restera chargée. Et les Etats européens les plus touchés devront consentir des efforts importants pour maîtriser leur déficit et pour éviter une flambée des taux d’intérêt sur le marché obligataire. Le bout du tunnel est encore loin.

Avant d’imaginer des lendemains qui chantent, il y a quelque chose dont on peut se réjouir dès à présent : nous n’avons pas basculé dans le chaos. Malgré le confinement, les chaînes d’approvisionnement en produits de première nécessité n’ont pas été rompues. La continuité des services publics est assurée. Notre système de soins, bien que fragilisé par des décennies d’austérité budgétaire, a tenu le coup grâce à la mobilisation extraordinaire des personnels soignants. La cohésion sociale n’a pas volé en éclats : au contraire, les Français font preuve d’un sang-froid et d’un pragmatisme assez remarquables ; ils acceptent le confinement et s’adaptent comme ils peuvent à cette situation inédite ; ils inventent de nouvelles pratiques et de nouvelles solidarités ; ils font preuve d’humour et de créativité. Nous avons développé toute une « culture du confinement » qui sera sans doute éphémère mais qui, dans l’instant présent, nous aide à traverser l’épreuve de l’épidémie.

Pas de révolution en perspective, donc. Mais une belle leçon de résilience collective qui montre que, malgré tout, nous continuons à faire société.

La solidarité européenne mise à mal par le coronavirus

A. Merkel et E. Macron.

Les gouvernements européens sont profondément divisés face à l’épidémie de covid-19. Alors que les Etats les plus touchés – Italie, Espagne et France en tête – réclament un effort de solidarité, l’Allemagne et ses alliés s’opposent à la création d’un « instrument de dette commun » chargé d’émettre des emprunts européens (les fameux « coronabonds ») pour assurer le financement des mesures de lutte contre la crise. L’Allemagne préfère utiliser le MES (Mécanisme européen de stabilité), un dispositif moins ambitieux créé en 2012 pour aider les Etats en situation de crise financière.

Les gouvernements européens n’ont manifestement pas tiré les leçons de la crise des dettes souveraines de 2010. A l’époque, déjà, bon nombre d’économistes et de responsables politiques réclamaient une mutualisation partielle des dettes souveraines ; à l’époque, déjà, l’Allemagne avait dit non. A l’époque, déjà, le chacun-pour-soi l’avait emporté, pour le plus grand bonheur des populistes et des nationalistes de tout poil qui rêvent de déconstruire l’Europe.

Tout cela nous montre que l’Union européenne reste une Europe des Etats. Ce sont les gouvernements nationaux qui pilotent l’Union, qui la font avancer ou qui la bloquent. Une fois encore, les égoïsmes nationaux jouent contre la solidarité communautaire. Face à des Etats incapables de surmonter leurs divisions, les institutions supranationales ont joué leur rôle, tant bien que mal, dans le cadre des compétences que les traités leur donnent. La Commission européenne a suspendu les règles de discipline budgétaire pour permettre aux Etats de financer des mesures d’urgence contre la crise. Elle a aussi créé la toute première réserve commune de matériel médical de protection, et débloqué une subvention exceptionnelle pour accélérer la mise au point d’un vaccin européen. De son côté, la Banque Centrale Européenne a déclenché un plan d’urgence destiné à racheter massivement des titres de dette publique et privée afin de soutenir les économies de la zone euro.

La crise du coronavirus rend nécessaire un nouveau saut fédéral : la zone euro a besoin d’un budget commun et d’un organisme capable de lever des fonds sur les marchés financiers. Si les Etats européens sont incapables d’avancer ensemble face à la crise que nous traversons, il ne faudra pas s’étonner de voir les forces nationalistes et europhobes devenir majoritaires au sein de l’Union dans un avenir relativement proche.

Face à une crise comme celle du coronavirus, aucune décision ne va de soi

Dans les situations de crise grave, la tentation de faire « tomber des têtes » est compréhensible mais elle n’est pas toujours rationnelle. On peut légitimement reprocher au gouvernement un manque d’anticipation dans sa gestion de l’épidémie de covid-19. La décision de mettre la France en confinement a été prise tardivement et les tests de dépistage auraient dû être généralisés dès le début de la crise. Le gouvernement a manqué de réactivité, c’est indéniable. Mais n’oublions pas que, depuis le début de la crise, le gouvernement doit agir au jour le jour, à la lumière de données scientifiques incomplètes et en constante évolution. La maladie s’est propagée à une vitesse vertigineuse : tout le monde a été pris de court. Les épidémiologistes de salon et les infectiologues auto-proclamés ont tout loisir d’adresser des cartons rouges à l’exécutif pour sa « mauvaise gestion » de la crise : un peu d’humilité ne nous ferait pas de mal. Il est facile d’affirmer, après-coup, que l’Etat « aurait dû » faire ceci ou cela. Mais lorsqu’on est en responsabilité, face à l’imprévu et sans recul sur les événements, aucune décision ne va de soi.

Comme l’explique le constitutionnaliste Olivier Duhamel, le gouvernement doit agir à l’aune de trois impératifs : un impératif sanitaire (protéger la population contre le virus), un impératif économique (éviter l’effondrement de notre système productif) et un impératif démocratique (préserver les libertés autant que possible). Dans une démocratie, les décisions importantes requièrent un minimum de consensus. La décision de stopper brutalement l’économie et de placer en quarantaine tout un pays de 67 millions d’habitants aurait été jugée totalement disproportionnée si le gouvernement l’avait prise au moment où la France ne comptabilisait que 200 personnes infectées par le coronavirus.

Le gouvernement a été vivement critiqué pour avoir maintenu le premier tour des élections municipales. Or, dans les jours qui ont précédé le premier tour, la situation sanitaire n’était pas encore alarmante et le maintien du scrutin faisait l’objet d’un large consensus, à la fois scientifique et politique. Le Comité Scientifique chargé de conseiller l’exécutif n’avait pas recommandé l’annulation du premier tour des municipales. Par ailleurs, une grande partie de l’opposition avait demandé le maintien du scrutin au motif que la démocratie locale ne devait pas être mise entre parenthèses : certains élus disaient même que le report de l’élection serait un « coup d’État ». Mais au lendemain du premier tour, le consensus s’est inversé : ceux-là mêmes qui avaient demandé son maintien se sont mis à déplorer son non-report. Quelles que soient les décisions prises par le gouvernement, on trouvera toujours des Français pour lui reprocher d’avoir mal agi.

Le gouvernement actuel ne peut, à lui seul, endosser l’entière responsabilité de la crise. La polémique autour des masques de protection est, sur ce point, assez révélatrice. La pénurie de masques est-elle imputable à l’inaction du gouvernement Philippe, comme on se plaît à le répéter ad nauseam sur les réseaux sociaux ? En partie, oui. Edouard Philippe a lui-même reconnu que le gouvernement avait sous-estimé la consommation de masques FFP2. Mais la pénurie s’explique aussi par les choix des gouvernements précédents. Depuis 2013, en effet, les stocks de masques de l’Etat ne sont plus renouvelés. Ce changement de stratégie ne paraissait pas aberrant à l’époque puisque l’énorme production chinoise était censée garantir la sécurité de nos approvisionnements. Personne n’avait imaginé que l’économie chinoise pourrait un jour être paralysée par une épidémie et que la chaîne d’approvisionnement pourrait être interrompue. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Les choix du gouvernement actuel ont aussi été influencés par un lourd précédent : le scandale des vaccins contre la grippe H1N1. En 2010, la ministre de la Santé Roselyne Bachelot fut accusée d’avoir sur-réagi face à l’épidémie de grippe H1N1. A l’époque, le gouvernement avait surestimé l’ampleur de l’épidémie et commandé en urgence 94 millions de doses de vaccin : quelques semaines plus tard, il résilia la moitié des commandes. L’épidémie fut beaucoup moins virulente que prévu et seuls 5 millions de Français furent vaccinés ; une partie des vaccins livrés à la France fut même revendue à l’étranger. On parlait alors d’un véritable « scandale d’Etat ». Depuis cette affaire, l’Etat fait donc preuve d’une certaine prudence avant d’engager les deniers publics sur des commandes massives de médicaments ou de matériel médical. On peut raisonnablement penser que le gouvernement actuel a voulu éviter une nouvelle « affaire Bachelot ».

Une fois la crise terminée, l’heure du bilan viendra. Certains responsables politiques vont devoir rendre des comptes. « On se souviendra de ceux qui n’ont pas été à la hauteur », lançait Emmanuel Macron à ses ministres début mars. Et si des têtes doivent tomber, elles tomberont. Mais pour l’heure, notre priorité doit rester la lutte contre le covid-19. Les procès en incompétence ne sont d’aucun secours pour affronter la crise que nous traversons.

Confinement: une épreuve nécessaire dont nous pouvons sortir grandis

Face aux catastrophes, il est toujours facile d’accuser le gouvernement de ne pas avoir agi, d’avoir agi trop tard, d’en avoir trop fait ou pas assez fait. Il est toujours facile de s’improviser expert en tout et en rien, et de produire des jugements a posteriori, quand la catastrophe est déjà là. Mais je ne crois pas que d’autres gouvernants eussent fait beaucoup mieux dans les mêmes circonstances. L’évolution de l’épidémie était imprévisible : le gouvernement a dû gérer la crise au jour le jour, guidé par les recommandations des scientifiques. Fermer les commerces et les écoles et mettre en confinement tout un pays de 67 millions d’habitants n’était pas une décision évidente. Les conséquences d’une mesure aussi radicale seront très lourdes, tant sur l’économie du pays que sur la vie des individus. Prendre une telle décision requiert de la lucidité, du courage et du sang-froid.

Certains gouvernements européens ont refusé le confinement : ils ont choisi de laisser circuler le virus pour éviter une paralysie de l’économie et pour développer une « immunité collective », quitte à sacrifier les individus les plus fragiles. C’est le choix qu’ont fait le Royaume-Uni et les Pays-Bas. La France, elle, a refusé cette logique darwinienne : elle a préféré adopter des mesures coercitives pour endiguer l’épidémie et sauver un maximum de vies. La France a choisi sa population plutôt que son économie. Elle a choisi la protection plutôt que la sélection naturelle. Et c’est tout à son honneur. Certes, le coût sera colossal, pour notre économie comme pour les deniers publics. Mais c’est le prix à payer pour sauver des dizaines de milliers de vies. C’est le prix de la dignité.

Le confinement sera une épreuve pour les Français, en particulier pour les travailleurs indépendants qui voient leur activité s’effondrer, pour les salariés en télétravail qui doivent garder leurs enfants, pour les salariés qui se retrouvent au chômage partiel ou qui redoutent un licenciement, pour toutes les femmes victimes de violences conjugales, pour tous les Français qui occupent un logement exigu ou insalubre, pour tous ceux qui vivent seuls et loin de leurs proches. Mais il faut aussi espérer que cette quarantaine accouchera de changements heureux, de comportements positifs et de solidarités nouvelles. Nous pouvons sortir grandis de cette épreuve. Voilà peut-être une occasion de consacrer plus de temps à la vie de famille, à la cuisine, au repos, à la lecture, à la vie spirituelle et aux loisirs sains, loin de nos frénésies de consommation habituelles. Voilà peut-être aussi une occasion de penser au dévouement de tous ceux qui sont « au front » : personnels soignants, policiers, pompiers, militaires et services de secours. Voilà une occasion de réfléchir à l’importance de nos services publics et de notre système de santé, qui sont notre bien commun le plus précieux dans pareilles circonstances.

Nous traversons une crise historique dont nous ne mesurons pas encore toutes les implications sur notre mode de vie, notre mobilité, notre rapport au travail et à la consommation. Nul ne sait dans quelle mesure cette expérience nous transformera en tant que société. Mais il est certain qu’elle laissera des traces indélébiles et qu’elle remettra en question certains de nos paradigmes. Bon courage à tous. Et surtout, n’oublions pas les fameux « gestes barrières » : il n’a jamais été aussi simple de sauver des vies.

Face au coronavirus: l’union (presque) sacrée

Les mesures particulièrement strictes qui ont été mises en place par le gouvernement français pour endiguer l’épidémie de Covid-19 sont dictées par la propagation extrêmement rapide du virus et par une augmentation inquiétante du nombre de décès chez nos voisins italiens.

Les mesures adoptées ont d’abord pour objectif de sauver des vies : d’après les simulations réalisées par le comité scientifique qui conseille l’Elysée, en l’absence de toute mesure d’endiguement, l’épidémie pourrait tuer jusqu’à 500.000 personnes en France dans l’hypothèse la plus pessimiste. Limiter la propagation est également nécessaire pour empêcher l’implosion de notre système hospitalier, qui est déjà au bord de l’asphyxie : en dépit du dévouement remarquable des personnels soignants, nos hôpitaux ne pourront pas accueillir l’ensemble des patients qui seront dans un état grave lors du pic de l’épidémie. Mais l’enjeu n’est pas seulement sanitaire. La radicalité des mesures adoptées s’explique aussi par la volonté d’éviter une nouvelle crise financière globale comparable à celle de 2008 : la confiance des marchés financiers dépend en effet de la capacité des gouvernements à endiguer rapidement l’épidémie.

La France est donc en état de guerre. Nous sommes en guerre contre le Covid-19. Une sorte d’union sacrée s’est instaurée, malgré la campagne des municipales et les débats houleux autour de la réforme des retraites. Toutes les forces politiques de l’opposition ont fait preuve de retenue et de responsabilité, en apportant leur soutien aux mesures d’exception du gouvernement. Toutes les forces de l’opposition, à l’exception notable du Rassemblement National qui surfe littéralement sur l’angoisse de nos concitoyens et saute sur la moindre occasion de polémiquer, dénonçant tantôt un manque d’anticipation, tantôt l’insuffisance des mesures adoptées. Le parti de Marine Le Pen aurait sans doute fait beaucoup mieux s’il avait dû gouverner le pays face à une telle crise…

L’épidémie de coronavirus est un vrai test pour nos démocraties. La Chine a stoppé la propagation du virus par des mesures autoritaires et brutales : cette épidémie est l’occasion, pour les démocraties, de prouver leur capacité à surmonter une crise sanitaire majeure sans renier leurs valeurs, et sans basculer dans l’autoritarisme. Cela suppose évidemment que chacun fasse preuve de discipline et de responsabilité, en appliquant les « gestes barrières », en limitant ses déplacements au plus strict nécessaire et en évitant tout contact avec des personnes à risque. Dans le moment grave que nous traversons, le chacun pour soi est impossible : c’est le civisme qui nous sauvera et nous permettra de rebondir.