Les démocrates américains sont-ils de gauche ?

FRONTLINE

B. Obama

Depuis plus d’un siècle et demi, le système politique américain est dominé par deux grands partis concurrents, le Parti Démocrate et le Parti Républicain : on appelle cela le bipartisme. Les Français ont souvent tendance à considérer que les démocrates sont « de gauche », et les républicains « de droite ». D’ailleurs, la politique menée par le président démocrate Barack Obama depuis 2009 (aide aux chômeurs, sauvetage financier des banques menacées par la crise, création d’une couverture maladie universelle) et les ambitions de son second mandat (légalisation du mariage homosexuel, augmentation des impôts sur les plus hauts revenus) semblent aller dans ce sens. Mais la vie politique américaine est en réalité beaucoup plus complexe, et le Parti Démocrate ne se confond pas avec la gauche américaine.

Le Parti Démocrate n’est pas un parti de gauche

Il est difficile de définir ce qu’est « la gauche », même en se limitant à l’Europe, car cette notion complexe renvoie à des partis, à des valeurs et à des traditions politiques très différents d’un pays à l’autre. D’ailleurs, au sein d’un même pays, il arrive souvent que la gauche démocratique soit divisée. On peut néanmoins tenter de dégager quelques éléments communs à la majorité des gauches européennes de gouvernement.

La plupart des grands partis de gauche européens sont d’anciens partis ouvriers ou socialistes, et s’inscrivent dans une tradition politique liée aux luttes sociales. Le Parti Socialiste français est issu de la vieille SFIO, qui fut longtemps tiraillée entre un courant marxiste et un courant réformiste « jaurésien » défendant la démocratie et se réclamant des Lumières et de la Révolution Française. La social-démocratie allemande était d’obédience marxiste jusqu’aux années 1950, puis elle s’est ralliée à l’économie de marché lors du Congrès de Bad Godesberg de 1959. Le Parti Travailliste britannique est le lointain héritier des syndicats ouvriers britanniques du XIXème siècle, bien que le New Labour fondé par Tony Blair apparaisse plutôt comme un parti centriste, défendant une « troisième voie » entre le socialisme et le libéralisme.

D’une manière générale, les partis de gauche européens considèrent que la mission première de la puissance publique est de réduire les inégalités, et de garantir à tous les individus des conditions d’existence décentes et propices à leur épanouissement. La gauche reste attachée à l’idée qu’une transformation de la société par l’Etat est possible, et que les pouvoirs publics ont vocation à bâtir une société plus égalitaire. Elle est favorable à une intervention de l’Etat dans l’économie pour réguler le marché et assurer une meilleure répartition des richesses, notamment par une fiscalité plus lourde sur le capital et sur les hauts revenus. Elle défend ce que l’on appelle « l’Etat-providence », c’est-à-dire un Etat ayant d’assez larges compétences économiques et sociales, capable de protéger les individus contre les aléas de la vie.

Les gauches européennes ont donc toujours envisagé l’Etat comme un instrument de transformation économique et sociale. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la donne est très différente. En effet, nous ne devons pas oublier que toute la société américaine s’est bâtie sur les principes de l’individualisme et du capitalisme libéral. Aux Etats-Unis, les prérogatives de l’Etat central sont limitées, et toute intrusion du gouvernement fédéral dans la vie économique est généralement perçue comme suspecte, voire malsaine. Aujourd’hui encore, les Américains admettent difficilement que l’Etat puisse nationaliser une entreprise privée, verser un revenu minimum à des citoyens qui n’ont pas d’emploi, ou imposer le même régime de sécurité sociale à tout le monde.

Le Parti Démocrate est le plus vieux parti politique américain (il a été fondé par Thomas Jefferson en 1792), il est donc étroitement lié à l’histoire des Etats-Unis et aux valeurs fondatrices de la société américaine. Bien que Jefferson et les premiers démocrates aient été sensibles aux idéaux de liberté et d’égalité portés par la philosophie des Lumières et par la Révolution française, il faut reconnaître que la tradition politique dans laquelle s’inscrit le Parti Démocrate n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un parti de gauche européen. En effet, le Parti Démocrate n’a jamais été un parti ouvrier, et n’a jamais été socialiste : jusqu’à la Guerre de Sécession, il était plutôt conservateur et défendait surtout les petits propriétaires indépendants et les producteurs de coton du Sud, esclavagistes et libre-échangistes. Il faut attendre la crise de 1929 et l’élection de Franklin Roosevelt à la présidence en 1932, pour que le Parti Démocrate adopte un programme économique et social que l’on pourrait assimiler à un programme de gauche : le New Deal. Rompant avec la tradition libérale, Roosevelt a mis en place une politique de relance fondée sur le contrôle des prix, l’indemnisation des victimes de la crise, la mise en place d’un salaire minimum et le lancement de « grands travaux » destinés à relancer l’emploi. Ainsi, avec Roosevelt, les Etats-Unis se dotent pour la première fois d’un véritable Etat-providence au niveau fédéral. Mais le New Deal ne doit pas être interprété comme un revirement idéologique du Parti Démocrate : il s’agit avant tout d’une politique d’urgence, destinée à lutter contre une crise économique aux conséquences sociales désastreuses. Roosevelt n’est pas un socialiste, il s’est d’ailleurs clairement opposé à toute socialisation (même partielle) de l’économie. Rappelons aussi que le Parti Démocrate a longtemps gardé, dans les Etats du Sud, une base ultraconservatrice et raciste : au début des années 1960, le président démocrate John Fitzgerald Kennedy a voulu mettre un terme à la ségrégation raciale mais il a dû faire face à la fronde des démocrates sudistes, opposés à l’abrogation des lois raciales !

Si l’on examine l’idéologie actuelle du Parti Démocrate, on constate qu’il est resté attaché au capitalisme et aux valeurs fondatrices du modèle américain : la liberté, l’esprit d’entreprise, la réussite individuelle. Sur le plan économique, il est assez libéral et correspond davantage à un parti centriste qu’à un parti de gauche. D’ailleurs, en France, plusieurs partis centristes ont voulu suggérer, à travers leur dénomination, une certaine proximité avec le Parti Démocrate américain : c’est le cas, par exemple, du Mouvement Démocrate de François Bayrou. Enfin, sur le plan religieux, les démocrates américains accordent une grande importance à la foi et aux valeurs chrétiennes, contrairement à la gauche française qui est profondément laïque et qui a même fait preuve d’un anticléricalisme virulent dans le passé.

Une sensibilité plus progressiste que le Parti Républicain

La vie politique américaine est très différente de la vie politique européenne : le Parti Démocrate et le Parti Républicain ne doivent pas être assimilés de façon trop simpliste à ce que nous appelons la gauche et la droite. Néanmoins, sur un grand nombre de sujets essentiels, on peut clairement affirmer que les démocrates sont « plus à gauche » que leurs adversaires républicains. Le Parti Démocrate est plus ouvert à l’immigration, et il accorde une plus grande importance à l’égalité des droits et à la défense des minorités (Afro-américains, Hispaniques, etc.). Sur les questions sociétales ou éthiques telles que l’avortement, le mariage homosexuel ou la peine de mort, les démocrates sont moins conservateurs que les républicains. Sur le plan économique, le Parti Démocrate reste un parti libéral mais accepte que l’Etat joue un rôle régulateur, contrairement au Parti Républicain, hostile à toute intervention de l’Etat dans la sphère économique. Les démocrates reconnaissent aussi une plus grande légitimité à l’action syndicale, alors que les républicains se méfient des syndicats et cherchent depuis longtemps à limiter leur rôle.

Mais surtout, les démocrates américains ont une sensibilité sociale que n’ont pas leurs adversaires républicains : ils considèrent en effet que l’Etat doit améliorer les conditions de vie des Américains les plus pauvres, alors que les républicains ont une vision plus individualiste de la société. La question de l’assurance maladie en est une bonne illustration : le président démocrate Lyndon Johnson avait déjà instauré dans les années 1960 une couverture maladie pour les pauvres (« Medicaid ») et pour les retraités (« Medicare »). Dans les années 1990, Bill Clinton avait le projet de mettre en place une assurance maladie universelle, mais il n’y est pas parvenu. Barack Obama a fait voter en 2010 une grande réforme de l’assurance maladie, surnommée « Obamacare » : cette réforme, beaucoup moins ambitieuse que prévu, est tout de même une avancée historique pour l’Amérique puisqu’elle garantit à tous les Américains l’accès à une couverture maladie. La loi prévoit notamment des aides publiques pour les Américains les plus modestes en cas de longue maladie ou d’invalidité ; elle fixe également des sanctions contre les assurances privées qui refuseraient certains clients trop pauvres. Cette réforme a provoqué des critiques extrêmement vives dans les rangs des républicains lors de la campagne présidentielle de 2012.

Le poids des courants internes

La famille démocrate ne doit pas être appréhendée comme un bloc uniforme et soudé. A l’instar du Parti Républicain, le Parti Démocrate est partagé entre plusieurs courants internes, dont les divergences peuvent être fortes sur certains sujets. D’une manière générale, on peut identifier trois grands courants au sein du parti : les progressistes, les centristes et les conservateurs.

Le courant progressiste constitue l’aile gauche du Parti Démocrate. En anglais, les progressistes sont qualifiés de Liberals : ce terme, qui est un faux-ami, ne désigne pas les « libéraux » mais bien les démocrates les plus à gauche, ceux qui réclament une forte intervention de l’Etat pour lutter contre les inégalités sociales et protéger les catégories les plus vulnérables de la population. C’est ce courant qu’incarnent le président Barack Obama, Nancy Pelosi, le pacifiste Dennis Kucinich, ou encore le très populaire sénateur Ted Kennedy décédé en 2009. Les progressistes ont largement soutenu la réforme de l’assurance maladie d’Obama ; beaucoup d’entre eux espéraient même une réforme plus ambitieuse et plus contraignante, imposant à tous les Américains la souscription d’une assurance santé. Sur le plan international, les progressistes sont réputés plus europhiles, ils défendent le multilatéralisme et préfèrent l’action diplomatique à l’action militaire : en 2003, ils se sont opposés à la guerre en Irak.

On trouve ensuite un important courant centriste, incarné par Bill et Hillary Clinton, et par l’actuel vice-président Joe Biden. Economiquement libéraux et très attachés à l’équilibre des comptes publics, les centristes prônent la restriction des dépenses de l’Etat. Leur orientation est assez comparable à l’idéologie « social-libérale » du New Labourbritannique, ou à la social-démocratie allemande depuis Schröder. Sur le plan international, les centristes sont moins attachés au multilatéralisme que leurs camarades progressistes : la plupart des centristes ont soutenu ou accepté l’intervention militaire en Irak en 2003.

Il y a enfin dans le parti un courant conservateur, auquel appartiennent le sénateur Joe Lieberman et les Blue Dogs, une coalition d’élus conservateurs du Congrès américain. Ce courant minoritaire, bien représenté dans les Etats du Sud, constitue l’aile droite du parti. Sur de nombreux sujets, les démocrates conservateurs sont assez proches des républicains et défendent des positions comparables à celles des grands partis conservateurs de la droite européenne : ils sont très libéraux économiquement ; ils réclament une baisse des impôts et une restriction drastique des dépenses publiques ; ils veulent limiter l’immigration hispanique, refusent le mariage homosexuel et sont très réservés sur le droit à l’avortement. Certains d’entre eux sont favorables à la peine de mort et au libre port d’armes. Sur les questions internationales, ils sont partisans de l’interventionnisme militaire : ils ont clairement soutenu G. W. Bush au moment de la crise irakienne de 2003. Les démocrates conservateurs veulent en fait incarner une sorte de compromis, de « passerelle » entre démocrates et républicains. D’ailleurs, ils ont déjà soutenu des candidats du Parti Républicain : ainsi, lors de la présidentielle de 2008, Joe Lieberman apporta son soutien au candidat John McCain.

On voit donc que le Parti Démocrate affiche une grande souplesse idéologique : le pluralisme est sans doute une donnée essentielle pour comprendre l’identité de ce parti. L’importance des différents courants varie d’un Etat à l’autre: les démocrates de Californie et du Nord-Ouest des Etats-Unis sont réputés plus progressistes, tandis que les démocrates des Etats du Sud et du Centre sont plus conservateurs et plus proches du Parti Républicain. Le rapport de forces entre les progressistes, les centristes et les conservateurs évolue aussi en fonction du contexte économique et politique. Depuis les années 1990 et la présidence de Bill Clinton, c’est le courant centriste qui semble dominer. La victoire du progressiste Barack Obama en 2008 et sa réélection en 2012 ont renforcé l’aile gauche du parti, mais Obama lui-même a « gouverné au centre », puisqu’il a montré un grand pragmatisme au cours de son premier mandat: en effet, il a dû faire des compromis pour mieux faire accepter ses réformes aux élus républicains et aux démocrates centristes.

Conclusion

La plupart des partis de gauche européens sont d’anciens partis socialistes et ouvriers qui ont fini par accepter l’économie de marché et se sont adaptés à la mondialisation. Le Parti Démocrate américain a suivi un cheminement idéologique très différent : c’était à l’origine un parti socialement conservateur, favorable au libéralisme économique, qui défendait les intérêts des petits propriétaires indépendants. Ce parti n’a jamais rompu avec le modèle capitaliste ni avec les valeurs libérales et individualistes qui sont au fondement de la société américaine. Mais depuis Roosevelt et l’expérience du New Deal dans les années 1930, les démocrates ont admis la possibilité d’une intervention régulatrice de l’Etat dans l’économie, ils se sont montrés plus sensibles aux problèmes sociaux et ont développé une vision plus progressiste de la société américaine. Aujourd’hui, le Parti Démocrate américain pourrait être décrit comme un grand parti centriste, attaché au libéralisme économique mais souhaitant lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales. En ce sens, il est assez proche de certains partis européens du centre ou du centre gauche, tels que le New Labour et le SPD allemand.

L’opposition gauche/droite ne constitue pas une grille de lecture satisfaisante pour comprendre la vie politique des Etats-Unis. La gauche et la droite américaines existent, mais ce sont des courants qui agissent et cohabitent à l’intérieur même de chacun des deux grands partis : il existe une « gauche » et une « droite » démocrates, de même qu’il existe une « gauche » et une « droite » républicaines. Les rapports de force entre ces différents courants internes varient en fonction du contexte économique et politique : le Parti Républicain a eu tendance à se « droitiser » depuis la « révolution conservatrice » de Reagan dans les années 80, tandis que le Parti Démocrate a eu plutôt tendance à se « centriser » depuis les années 90.

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