« Lib-Dems »: les centristes d’outre-Manche dans la tourmente

Nick Clegg, président du Parti libéral-démocrate.

Les Libéraux-Démocrates (Lib-Dems) constituent la troisième force politique du Parlement britannique. Idéologiquement, ces centristes d’outre-Manche diffèrent assez peu de leurs homologues du continent : ils défendent un libéralisme tempéré et sont de fervents partisans de la construction européenne (le Parti libéral-démocrate est d’ailleurs favorable à une adhésion du Royaume-Uni à l’euro). Les Lib-Dems passent aussi pour de grands défenseurs de l’environnement, dans un pays où il n’existe pas de puissant parti écologiste comme les Verts en Allemagne ou en France. Au Parlement européen, les députés Lib-Dems siègent au sein du groupe ADLE (Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe), groupe centriste et fédéraliste auquel participent également les eurodéputés français de l’UDI et du Modem.

Fondé en 1988, le Parti libéral-démocrate voulait incarner une « 3e voie » entre le Parti travailliste et le Parti conservateur. Mais dans une démocratie habituée au bipartisme, la petite formation centriste a eu beaucoup de mal à s’imposer face aux deux partis dominants. Au milieu des années 90, la fondation du New Labour par Tony Blair impulsa une réorientation centriste et libérale du Parti travailliste : pour marquer leur différence avec le New Labour, les Lib-Dems décidèrent alors d’opérer un virage à gauche, en proposant notamment d’augmenter les dépenses publiques dans l’Education ou de revenir sur la privatisation des chemins de fer. Cette stratégie fut payante électoralement : les Lib-Dems captèrent une partie de l’électorat travailliste et augmentèrent significativement leur nombre de sièges à la Chambre des Communes. Mais en 2004, ils changèrent à nouveau de stratégie : pariant sur un repositionnement à gauche du Parti travailliste après le départ de Tony Blair, les Lib-Dems décidèrent de reconquérir l’espace politique du centre et publièrent un nouveau manifeste mettant en avant des thèses plus libérales : c’est la « révolution du livre orange ».

A l’issue des élections de 2010 (remportées par le Parti conservateur), les Lib-Dems acceptèrent de former une coalition gouvernementale avec les « Tories » de David Cameron. Le président du Parti libéral-démocrate, Nick Clegg, fut alors nommé vice-Premier Ministre. En acceptant une coalition avec les conservateurs, Nick Clegg espérait « ancrer le gouvernement au centre » et infléchir la politique de Cameron dans un sens plus progressiste. Mais très vite, de nombreux désaccords apparurent entre Conservateurs et Lib-Dems : David Cameron imposa aux centristes des mesures d’austérité dont ces derniers ne voulaient pas, comme la hausse de la TVA, la hausse des droits d’inscription universitaires ou la réduction des allocations sociales. Sous la pression des conservateurs, Nick Clegg dut également abandonner son projet de réforme de la Chambre des Lords. De nombreux électeurs du Parti libéral-démocrate se sentirent trahis et en 2012, les Lib-Dems subirent une lourde défaite aux élections locales. L’Europe est une autre source de tensions entre Lib-Dems et Conservateurs depuis que David Cameron s’est dit favorable à l’organisation d’un référendum sur la sortie de l’Union européenne, au grand dam de Nick Clegg et de son parti pro-européen.

Malgré tout, Nick Clegg n’envisage pas de démissionner de son poste de vice-Premier Ministre, car il estime être plus utile dans le gouvernement que dans l’opposition, et il sait très bien que David Cameron a besoin des Lib-Dems pour gouverner. Le leader centriste espère toujours qu’il va réussir à influencer la politique de Cameron, par exemple en imposant l’idée d’une taxation des grandes fortunes pour lutter contre le déficit public. A l’approche des élections générales de 2015, le Parti libéral-démocrate est confronté à la plus grave crise d’identité de son histoire. Nick Clegg mise en fait sur le redressement économique du Royaume-Uni pour redorer le blason de son parti. Mais rien n’est gagné. En 2015, le verdict des urnes risque encore d’être sévère pour les Lib-Dems car ils sont impopulaires, usés par l’exercice du pouvoir et incapables de peser sur les choix politiques de leurs alliés conservateurs.

Et si Valls gouvernait avec les centristes?…

La majorité gouvernementale continue de s’étioler. Le volet « recettes » du budget 2015 vient d’être voté de justesse par l’Assemblée nationale: 266 voix pour, 245 voix contre. 39 députés socialistes se sont abstenus, dont deux anciens ministres du gouvernement Valls I (Benoît Hamon et Aurélie Filippetti). Cela signifie que le nombre de députés « frondeurs » a augmenté par rapport au vote de confiance du 16 septembre (ce jour-là, 32 députés socialistes s’étaient abstenus). Si les 39 députés « frondeurs » avaient voté contre le budget au lieu de s’abstenir, le budget aurait été rejeté, ce qui aurait gravement déstabilisé le gouvernement.

La majorité socialiste est donc extrêmement fragilisée: sans le soutien des 17 députés du groupe radical, le gouvernement n’aurait pas eu assez de voix pour faire voter son budget. Pire: ce vote a exacerbé les tensions internes du PS. Certains frondeurs parlent comme s’ils étaient dans l’opposition, Benoît Hamon déclare que la France va vers un « immense désastre démocratique », tandis que Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, qualifie de « déplorable » l’attitude de Monsieur Hamon et de Madame Filippetti. Sans parler de Martine Aubry qui, depuis sa mairie lilloise, torpille le gouvernement Valls et réclame une « réorientation économique ». Bref, la cacophonie atteint des sommets. Après les Verts, l’aile gauche du Parti Socialiste s’est clairement désolidarisée du gouvernement. On serait alors tenté de se poser une question un peu loufoque: puisque la politique du gouvernement Valls a perdu le soutien des socialistes les plus intransigeants, et puisque la majorité ne cesse de se réduire, pourquoi Manuel Valls n’envisagerait-il pas de gouverner avec le centre?

Le groupe UDI compte 29 députés, auxquels s’ajoutent deux députés Modem. Soit 32 députés, autant que les « frondeurs » socialistes qui ont refusé de voter la confiance au gouvernement Valls en septembre. Si Manuel Valls assumait clairement l’orientation sociale-libérale de sa politique, il pourrait ouvrir des négociations avec les centristes en vue d’un pacte de gouvernement. Car il est désormais incontestable que sur les questions socio-économiques, les réformistes modérés du PS, les sociaux-démocrates « rocardiens » comme Valls, les sociaux-libéraux comme Macron, sont plus proches des centristes que de l’aile gauche du PS. Cela permettrait, au passage, de faire éclater une bonne fois pour toutes un PS à bout de souffle et profondément divisé. Bien évidemment, il s’agit d’une simple vue de l’esprit. Un tel scénario est très improbable, parce que le gouvernement continuera d’entretenir la fiction de l’unité. Mais aussi parce que les centristes préfèreront rester bien tranquillement dans l’opposition, pour ne pas se compromettre avec les socialistes, et pour ne pas offusquer l’UMP (n’oublions pas que les députés UDI auront besoin de l’alliance avec l’UMP pour être réélus). Ainsi, la logique du « bloc contre bloc » triomphera envers et contre tout.

La poussée du centre aux élections israéliennes

Le leader centriste Yaïr Lapid.

C’est la grande surprise des élections législatives israéliennes: le parti centriste Yesh Atid (expression qui signifie « il y a un futur » en hébreu), est arrivé deuxième, derrière l’alliance de droite soutenant le Premier ministre Benjamin Netanyahou. La droite israélienne, composée du Likoud et parti ultranationaliste Israel Beitenou, emporte 31 sièges sur les 120 sièges de la Knesset (l’assemblée israélienne); le parti centriste obtient 19 sièges, et le Parti Travailliste, arrivé troisième, n’obtient que 15 sièges. Benjamin Netanhyahou, bien que victorieux, sort donc très affaibli de ce scrutin, et va devoir s’allier avec les centristes s’il veut une majorité.

Le leader du parti centriste, Yaïr Lapid, est un ancien journaliste qui s’est récemment lancé en politique: son parti a été fondé en avril 2012. Yaïr Lapid a fait essentiellement campagne sur des thèmes de politique intérieure: aide au logement, soutien aux petites entreprises, réforme du système éducatif, réforme de la conscription (Yaïr Lapid veut étendre la conscription aux religieux, qui sont actuellement exemptés du service militaire). Le candidat propose également de modifier les règles du scrutin législatif: en effet, le scrutin proportionnel intégral entraîne un émiettement de la représentation, ce qui oblige les chefs de gouvernement à constituer des majorités composites et fragiles, et à mener des politiques clientélistes pour satisfaire les revendications des petits partis. C’est pourquoi Yaïr Lapid veut augmenter le seuil à partir duquel un parti peut être représenté à la Knesset (6% des voix au lieu de 2% actuellement).

La poussée inattendue du parti centriste Yesh Atid traduit une crise des deux grands partis israéliens: le Likoud (à droite) et le Parti Travailliste (au centre-gauche). Ce score vient également sanctionner la dérive conservatrice et nationaliste de la politique menée par la droite israélienne au cours de la dernière législature. Les classes moyennes israéliennes, fragilisées par la crise économique, ont été séduites par un candidat centriste qui est, certes, inexpérimenté, mais qui a fait le choix de mettre l’accent sur les problèmes économiques et sociaux, et qui propose un programme réformateur ambitieux.

Faut-il se réjouir du succès des centristes en Israël? L’émergence d’un puissant mouvement centriste, laïque et modéré ne peut être qu’une bonne chose pour les Israéliens. Cependant, le succès de Yaïr Lapid pose plusieurs problèmes. Premièrement, son programme, axé sur les questions intérieures, reste très flou sur les questions internationales et sur le problème palestinien: Yaïr Lapid est manifestement favorable au statu quo, et ne considère pas la création d’un Etat palestinien comme une priorité. Deuxièmement, le score élevé de Yesh Atid va obliger Netanyahou à former une majorité hétéroclite, allant des ultranationalistes aux centristes: comment concilier les exigences contradictoires de ces forces politiques si différentes? Troisièmement, Yesh Atid risque de subir le même sort que Kadima, le parti centriste créé en 2005 par  Ariel Sharon, qui disposait de 28 sièges dans la précédente assemblée, mais qui s’est effondré lors de la dernière élection, en n’obtenant que 2 sièges. Chaque élection législative israélienne voit émerger des « partis champignons » qui connaissent un succès éphémère avant de péricliter.

Espérons que les centristes de Yesh Atid joueront un rôle stratégique au sein de la nouvelle majorité, et qu’ils parviendront à infléchir la ligne politique très dure de la droite israélienne.

Mais qu’ont-ils fait du centre ?…

Soyons lucides: le centre ne s’est jamais aussi mal porté qu’aujourd’hui.

Pendant 20 ans (de la fin des années 1970 à la fin des années 1990), l’UDF (Union pour la Démocratie Française) a rassemblé une grande partie des centristes au sein d’un parti puissant et influent, qui était bien représenté à la fois dans les collectivités locales et au Parlement. Mais la création de l’UMP en 2002 a provoqué l’éclatement de l’ancienne UDF: de nombreux élus et militants centristes ont en effet rejoint les rangs du nouveau parti de droite. François Bayrou, refusant que le centre soit absorbé par un super-parti de droite hégémonique, a décidé de garder la « vieille maison » UDF, affaiblie mais toujours debout.

Malgré le ralliement de quelques personnalités politiques issues d’autres partis (comme l’écologiste Jean-Luc Bennahmias), le Modem ne parvient pas à s’imposer dans le paysage politique, et François Bayrou a beaucoup de mal à faire entendre sa voix. En 2012, à l’issue d’une campagne terne, Bayrou ne réunit que 9% des suffrages au premier tour de la présidentielle, et refuse à nouveau de se rallier à l’un des deux candidats qualifiés pour le second tour. Cependant, il critique la « ligne violente » de Sarkozy et annonce qu’à titre personnel, il votera pour François Hollande. M. Hollande est élu, mais le Modem, toujours isolé, fait un score dérisoire aux législatives: les candidats estampillés Modem sont laminés, et François Bayrou perd son siège de député.

A la rentrée 2012, Jean-Louis Borloo, président du Parti Radical et ancien ministre de Nicolas Sarkozy, décide de fonder un nouveau parti de centre-droit, l’UDI (Union des Démocrates Indépendants), qui réunit plusieurs petits partis de centre-droit: plusieurs anciens sarkozystes quittent alors l’UMP pour rejoindre l’UDI, dont Chantal Jouanno et Rama Yade.

Bilan des courses: aujourd’hui, la famille centriste est une famille décomposée, désunie et souffrant d’un vrai manque de visibilité. Alors que les idées centristes séduisent une grande partie de l’électorat (entre 15 et 20% selon les études), les responsables centristes sont incapables de s’entendre et de faire cause commune. L’émiettement du centre a pris une tournure dramatique: en effet, les centristes sont dispersés dans près d’une dizaine de partis différents (citons, entre autres, le Modem, le Nouveau Centre, le Parti Radical, la Convention Démocrate, l’Alliance Centriste, Force Européenne Démocrate, Cap 21…), sans parler des centristes qui sont restés à l’UMP. Mais en réalité, le centre est aujourd’hui divisé en deux grandes tendances: d’une part, il y a un centre qui se veut strictement indépendant de la gauche et de la droite, et qui est incarné par le Modem et par François Bayrou. D’autre part, il y a un centre-droit qui est désormais fédéré sous la bannière UDI et qui, tout en revendiquant son indépendance, reste en réalité un allié de la droite.

A présent, beaucoup de sympathisants centristes déboussolés, « orphelins » de l’UDF, se posent cette question: mais qu’ont-ils fait du centre?… La France a, plus que jamais, besoin d’un centre fort, indépendant et unifié. Si tous les centristes se rassemblaient dans un même parti, ils pourraient jouer un rôle de premier plan dans la vie politique et devenir le pivot de nouvelles majorités parlementaires. Mais les divisions sont profondes, et les blessures de ces dernières années ne sont pas encore refermées au sein de la famille centriste. De plus, le système électoral français pénalise lourdement le centre: le scrutin uninominal majoritaire à deux tours, utilisé lors des législatives, favorise la bipolarisation et marginalise tous les candidats qui ne sont pas alliés au PS ou à l’UMP: ainsi, le PS et l’UMP sont largement sur-représentés à l’Assemblée, mais les centristes sont condamnés à rester une simple « force d’appoint » pour la droite s’ils veulent conserver une représentation parlementaire. De nombreux députés centristes préfèrent rester alliés à l’UMP pour ne pas perdre leur siège, plutôt que de s’engager, comme Bayrou, dans une démarche de rupture, trop hasardeuse.

L’heure est grave. Centristes de tous partis, unissez-vous ! Demandons une dose de proportionnelle aux élections législatives, et formons le grand parti centriste, humaniste et indépendant dont la France a tant besoin !

Les démocrates américains sont-ils de gauche ?

FRONTLINE

B. Obama

Depuis plus d’un siècle et demi, le système politique américain est dominé par deux grands partis concurrents, le Parti Démocrate et le Parti Républicain : on appelle cela le bipartisme. Les Français ont souvent tendance à considérer que les démocrates sont « de gauche », et les républicains « de droite ». D’ailleurs, la politique menée par le président démocrate Barack Obama depuis 2009 (aide aux chômeurs, sauvetage financier des banques menacées par la crise, création d’une couverture maladie universelle) et les ambitions de son second mandat (légalisation du mariage homosexuel, augmentation des impôts sur les plus hauts revenus) semblent aller dans ce sens. Mais la vie politique américaine est en réalité beaucoup plus complexe, et le Parti Démocrate ne se confond pas avec la gauche américaine.

Le Parti Démocrate n’est pas un parti de gauche

Il est difficile de définir ce qu’est « la gauche », même en se limitant à l’Europe, car cette notion complexe renvoie à des partis, à des valeurs et à des traditions politiques très différents d’un pays à l’autre. D’ailleurs, au sein d’un même pays, il arrive souvent que la gauche démocratique soit divisée. On peut néanmoins tenter de dégager quelques éléments communs à la majorité des gauches européennes de gouvernement.

La plupart des grands partis de gauche européens sont d’anciens partis ouvriers ou socialistes, et s’inscrivent dans une tradition politique liée aux luttes sociales. Le Parti Socialiste français est issu de la vieille SFIO, qui fut longtemps tiraillée entre un courant marxiste et un courant réformiste « jaurésien » défendant la démocratie et se réclamant des Lumières et de la Révolution Française. La social-démocratie allemande était d’obédience marxiste jusqu’aux années 1950, puis elle s’est ralliée à l’économie de marché lors du Congrès de Bad Godesberg de 1959. Le Parti Travailliste britannique est le lointain héritier des syndicats ouvriers britanniques du XIXème siècle, bien que le New Labour fondé par Tony Blair apparaisse plutôt comme un parti centriste, défendant une « troisième voie » entre le socialisme et le libéralisme.

D’une manière générale, les partis de gauche européens considèrent que la mission première de la puissance publique est de réduire les inégalités, et de garantir à tous les individus des conditions d’existence décentes et propices à leur épanouissement. La gauche reste attachée à l’idée qu’une transformation de la société par l’Etat est possible, et que les pouvoirs publics ont vocation à bâtir une société plus égalitaire. Elle est favorable à une intervention de l’Etat dans l’économie pour réguler le marché et assurer une meilleure répartition des richesses, notamment par une fiscalité plus lourde sur le capital et sur les hauts revenus. Elle défend ce que l’on appelle « l’Etat-providence », c’est-à-dire un Etat ayant d’assez larges compétences économiques et sociales, capable de protéger les individus contre les aléas de la vie.

Les gauches européennes ont donc toujours envisagé l’Etat comme un instrument de transformation économique et sociale. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la donne est très différente. En effet, nous ne devons pas oublier que toute la société américaine s’est bâtie sur les principes de l’individualisme et du capitalisme libéral. Aux Etats-Unis, les prérogatives de l’Etat central sont limitées, et toute intrusion du gouvernement fédéral dans la vie économique est généralement perçue comme suspecte, voire malsaine. Aujourd’hui encore, les Américains admettent difficilement que l’Etat puisse nationaliser une entreprise privée, verser un revenu minimum à des citoyens qui n’ont pas d’emploi, ou imposer le même régime de sécurité sociale à tout le monde.

Le Parti Démocrate est le plus vieux parti politique américain (il a été fondé par Thomas Jefferson en 1792), il est donc étroitement lié à l’histoire des Etats-Unis et aux valeurs fondatrices de la société américaine. Bien que Jefferson et les premiers démocrates aient été sensibles aux idéaux de liberté et d’égalité portés par la philosophie des Lumières et par la Révolution française, il faut reconnaître que la tradition politique dans laquelle s’inscrit le Parti Démocrate n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un parti de gauche européen. En effet, le Parti Démocrate n’a jamais été un parti ouvrier, et n’a jamais été socialiste : jusqu’à la Guerre de Sécession, il était plutôt conservateur et défendait surtout les petits propriétaires indépendants et les producteurs de coton du Sud, esclavagistes et libre-échangistes. Il faut attendre la crise de 1929 et l’élection de Franklin Roosevelt à la présidence en 1932, pour que le Parti Démocrate adopte un programme économique et social que l’on pourrait assimiler à un programme de gauche : le New Deal. Rompant avec la tradition libérale, Roosevelt a mis en place une politique de relance fondée sur le contrôle des prix, l’indemnisation des victimes de la crise, la mise en place d’un salaire minimum et le lancement de « grands travaux » destinés à relancer l’emploi. Ainsi, avec Roosevelt, les Etats-Unis se dotent pour la première fois d’un véritable Etat-providence au niveau fédéral. Mais le New Deal ne doit pas être interprété comme un revirement idéologique du Parti Démocrate : il s’agit avant tout d’une politique d’urgence, destinée à lutter contre une crise économique aux conséquences sociales désastreuses. Roosevelt n’est pas un socialiste, il s’est d’ailleurs clairement opposé à toute socialisation (même partielle) de l’économie. Rappelons aussi que le Parti Démocrate a longtemps gardé, dans les Etats du Sud, une base ultraconservatrice et raciste : au début des années 1960, le président démocrate John Fitzgerald Kennedy a voulu mettre un terme à la ségrégation raciale mais il a dû faire face à la fronde des démocrates sudistes, opposés à l’abrogation des lois raciales !

Si l’on examine l’idéologie actuelle du Parti Démocrate, on constate qu’il est resté attaché au capitalisme et aux valeurs fondatrices du modèle américain : la liberté, l’esprit d’entreprise, la réussite individuelle. Sur le plan économique, il est assez libéral et correspond davantage à un parti centriste qu’à un parti de gauche. D’ailleurs, en France, plusieurs partis centristes ont voulu suggérer, à travers leur dénomination, une certaine proximité avec le Parti Démocrate américain : c’est le cas, par exemple, du Mouvement Démocrate de François Bayrou. Enfin, sur le plan religieux, les démocrates américains accordent une grande importance à la foi et aux valeurs chrétiennes, contrairement à la gauche française qui est profondément laïque et qui a même fait preuve d’un anticléricalisme virulent dans le passé.

Une sensibilité plus progressiste que le Parti Républicain

La vie politique américaine est très différente de la vie politique européenne : le Parti Démocrate et le Parti Républicain ne doivent pas être assimilés de façon trop simpliste à ce que nous appelons la gauche et la droite. Néanmoins, sur un grand nombre de sujets essentiels, on peut clairement affirmer que les démocrates sont « plus à gauche » que leurs adversaires républicains. Le Parti Démocrate est plus ouvert à l’immigration, et il accorde une plus grande importance à l’égalité des droits et à la défense des minorités (Afro-américains, Hispaniques, etc.). Sur les questions sociétales ou éthiques telles que l’avortement, le mariage homosexuel ou la peine de mort, les démocrates sont moins conservateurs que les républicains. Sur le plan économique, le Parti Démocrate reste un parti libéral mais accepte que l’Etat joue un rôle régulateur, contrairement au Parti Républicain, hostile à toute intervention de l’Etat dans la sphère économique. Les démocrates reconnaissent aussi une plus grande légitimité à l’action syndicale, alors que les républicains se méfient des syndicats et cherchent depuis longtemps à limiter leur rôle.

Mais surtout, les démocrates américains ont une sensibilité sociale que n’ont pas leurs adversaires républicains : ils considèrent en effet que l’Etat doit améliorer les conditions de vie des Américains les plus pauvres, alors que les républicains ont une vision plus individualiste de la société. La question de l’assurance maladie en est une bonne illustration : le président démocrate Lyndon Johnson avait déjà instauré dans les années 1960 une couverture maladie pour les pauvres (« Medicaid ») et pour les retraités (« Medicare »). Dans les années 1990, Bill Clinton avait le projet de mettre en place une assurance maladie universelle, mais il n’y est pas parvenu. Barack Obama a fait voter en 2010 une grande réforme de l’assurance maladie, surnommée « Obamacare » : cette réforme, beaucoup moins ambitieuse que prévu, est tout de même une avancée historique pour l’Amérique puisqu’elle garantit à tous les Américains l’accès à une couverture maladie. La loi prévoit notamment des aides publiques pour les Américains les plus modestes en cas de longue maladie ou d’invalidité ; elle fixe également des sanctions contre les assurances privées qui refuseraient certains clients trop pauvres. Cette réforme a provoqué des critiques extrêmement vives dans les rangs des républicains lors de la campagne présidentielle de 2012.

Le poids des courants internes

La famille démocrate ne doit pas être appréhendée comme un bloc uniforme et soudé. A l’instar du Parti Républicain, le Parti Démocrate est partagé entre plusieurs courants internes, dont les divergences peuvent être fortes sur certains sujets. D’une manière générale, on peut identifier trois grands courants au sein du parti : les progressistes, les centristes et les conservateurs.

Le courant progressiste constitue l’aile gauche du Parti Démocrate. En anglais, les progressistes sont qualifiés de Liberals : ce terme, qui est un faux-ami, ne désigne pas les « libéraux » mais bien les démocrates qui réclament une forte intervention de l’Etat pour lutter contre les inégalités sociales et protéger les catégories les plus vulnérables de la population. C’est ce courant qu’incarnent le président Barack Obama, Nancy Pelosi, le pacifiste Dennis Kucinich, ou encore le très populaire sénateur Ted Kennedy décédé en 2009. Les progressistes ont largement soutenu la réforme de l’assurance maladie d’Obama ; beaucoup d’entre eux espéraient même une réforme plus ambitieuse et plus contraignante, imposant à tous les Américains la souscription d’une assurance santé. Sur le plan international, les progressistes sont réputés plus europhiles, ils défendent le multilatéralisme et préfèrent l’action diplomatique à l’action militaire : en 2003, ils se sont opposés à la guerre en Irak.

On trouve ensuite un important courant centriste, incarné par Bill et Hillary Clinton, et par l’actuel vice-président Joe Biden. Economiquement libéraux et très attachés à l’équilibre des comptes publics, les centristes prônent la restriction des dépenses de l’Etat. Leur orientation est assez comparable à l’idéologie « social-libérale » du New Labourbritannique, ou à la social-démocratie allemande depuis Schröder. Sur le plan international, les centristes sont moins attachés au multilatéralisme que leurs camarades progressistes : la plupart des centristes ont soutenu ou accepté l’intervention militaire en Irak en 2003.

Il y a enfin dans le parti un courant conservateur, auquel appartiennent le sénateur Joe Lieberman et les Blue Dogs, une coalition d’élus conservateurs du Congrès américain. Ce courant minoritaire, bien représenté dans les Etats du Sud, constitue l’aile droite du parti. Sur de nombreux sujets, les démocrates conservateurs sont assez proches des républicains et défendent des positions comparables à celles des grands partis conservateurs de la droite européenne : ils sont très libéraux économiquement ; ils réclament une baisse des impôts et une restriction drastique des dépenses publiques ; ils veulent limiter l’immigration hispanique, refusent le mariage homosexuel et sont très réservés sur le droit à l’avortement. Certains d’entre eux sont favorables à la peine de mort et au libre port d’armes. Sur les questions internationales, ils sont partisans de l’interventionnisme militaire : ils ont clairement soutenu G. W. Bush au moment de la crise irakienne de 2003. Les démocrates conservateurs veulent en fait incarner une sorte de compromis, de « passerelle » entre démocrates et républicains. D’ailleurs, ils ont déjà soutenu des candidats du Parti Républicain : ainsi, lors de la présidentielle de 2008, Joe Lieberman apporta son soutien au candidat John McCain.

On voit donc que le Parti Démocrate affiche une grande souplesse idéologique : le pluralisme est sans doute une donnée essentielle pour comprendre l’identité de ce parti. L’importance des différents courants varie d’un Etat à l’autre: les démocrates de Californie et du Nord-Ouest des Etats-Unis sont réputés plus progressistes, tandis que les démocrates des Etats du Sud et du Centre sont plus conservateurs et plus proches du Parti Républicain. Le rapport de forces entre les progressistes, les centristes et les conservateurs évolue aussi en fonction du contexte économique et politique. Depuis les années 1990 et la présidence de Bill Clinton, c’est le courant centriste qui semble dominer. La victoire du progressiste Barack Obama en 2008 et sa réélection en 2012 ont renforcé l’aile gauche du parti, mais Obama lui-même a « gouverné au centre », puisqu’il a montré un grand pragmatisme au cours de son premier mandat: en effet, il a dû faire des compromis pour mieux faire accepter ses réformes aux élus républicains et aux démocrates centristes.

Conclusion

La plupart des partis de gauche européens sont d’anciens partis socialistes et ouvriers qui ont fini par accepter l’économie de marché et se sont adaptés à la mondialisation. Le Parti Démocrate américain a suivi un cheminement idéologique très différent : c’était à l’origine un parti socialement conservateur, favorable au libéralisme économique, qui défendait les intérêts des petits propriétaires indépendants. Ce parti n’a jamais rompu avec le modèle capitaliste ni avec les valeurs libérales et individualistes qui sont au fondement de la société américaine. Mais depuis Roosevelt et l’expérience du New Deal dans les années 1930, les démocrates ont admis la possibilité d’une intervention régulatrice de l’Etat dans l’économie, ils se sont montrés plus sensibles aux problèmes sociaux et ont développé une vision plus progressiste de la société américaine. Aujourd’hui, le Parti Démocrate américain pourrait être décrit comme un grand parti centriste, attaché au libéralisme économique mais souhaitant lutter contre la pauvreté et les inégalités sociales. En ce sens, il est assez proche de certains partis européens du centre ou du centre gauche, tels que le New Labour et le SPD allemand.

L’opposition gauche/droite ne constitue pas une grille de lecture satisfaisante pour comprendre la vie politique des Etats-Unis. La gauche et la droite américaines existent, mais ce sont des courants qui agissent et cohabitent à l’intérieur même de chacun des deux grands partis : il existe une « gauche » et une « droite » démocrates, de même qu’il existe une « gauche » et une « droite » républicaines. Les rapports de force entre ces différents courants internes varient en fonction du contexte économique et politique : le Parti Républicain a eu tendance à se « droitiser » depuis la « révolution conservatrice » de Reagan dans les années 80, tandis que le Parti Démocrate a eu plutôt tendance à se « centriser » depuis les années 90.