Cessons de stigmatiser les éleveurs

Elevage de volailles fermières dans le Gâtinais.

Jamais la question du bien-être animal n’a été aussi présente qu’aujourd’hui dans le débat public, et je m’en réjouis. Je pense même que cette question va devenir l’un des enjeux éthiques majeurs du XXIe siècle. Les conditions de vie imposées aux animaux par l’élevage industriel sont scandaleuses ; certaines pratiques particulièrement barbares, telles que le broyage des poussins ou la castration des porcs à vif, doivent être interdites. Mais ceux qui voient dans le véganisme la seule réponse possible au problème du bien-être animal se trompent. Le véganisme est une impasse : la promotion d’une agriculture éthique, responsable et respectueuse des animaux doit passer par le retour à l’élevage fermier, un élevage fondé sur une relation plurimillénaire de coopération entre l’homme et l’animal.

L’élevage est aujourd’hui la cible d’une véritable campagne de dénigrement largement encouragée par le mouvement vegan et par des associations comme L214. L’idéologie vegan, de plus en plus influente sur les réseaux sociaux et dans les médias, est en train de dériver dangereusement vers une sorte de puritanisme sectaire dont le discours, à la fois vindicatif et moralisateur, vise à culpabiliser les mangeurs de viande et à stigmatiser les éleveurs. L’activisme vegan rejette en bloc toute forme d’élevage et ne semble faire aucune différence entre, d’une part, l’élevage fermier traditionnel et, d’autre part, l’élevage industriel, qu’il faudrait plutôt qualifier de « production animale » comme le fait la sociologue Jocelyne Porcher. Cette confusion entre élevage traditionnel et production animale est d’ailleurs entretenue par les associations abolitionnistes comme L214 qui, en dénonçant les pires dérives de l’élevage industriel, cherchent en fait à jeter le discrédit sur l’ensemble des éleveurs : l’objectif de ces organisations est en effet de promouvoir une agriculture sans élevage, pour le plus grand bonheur des quelques multinationales qui ont déjà investi dans la production de viande artificielle.

La propagande vegan avance fréquemment des arguments fallacieux qui occultent les différences, pourtant essentielles, entre élevage industriel et élevage traditionnel. Les abolitionnistes prétendent, par exemple, que l’élevage est une activité fortement émettrice de gaz à effet de serre. Or, on omet de préciser que, dans le cas de l’élevage fermier, le méthane généré par la rumination est presque entièrement compensé par les prairies, qui absorbent de grandes quantités de dioxyde de carbone : c’est l’élevage hors-sol qu’il faut blâmer, et non l’élevage traditionnel. De même, les abolitionnistes accusent l’élevage de favoriser la déforestation en Amazonie. Là encore, c’est l’élevage industriel qu’il faut pointer du doigt, puisque le soja massivement produit sur les zones déboisées est essentiellement destiné aux élevages hors-sol ; au contraire, dans les élevages fermiers, les bêtes sont nourries grâce aux pâturages et aux fourrages produits localement.

Qu’on le veuille ou non, l’élevage fermier joue un rôle écologique essentiel : les déjections animales sont un engrais naturel ; les pâturages capturent le carbone, préservent les sols et protègent la biodiversité des écosystèmes ruraux, cette même biodiversité qui a disparu dans les zones de monoculture végétale intensive. Si l’humanité toute entière se convertissait au véganisme et si l’élevage disparaissait, les conséquences écologiques en seraient calamiteuses. Outre l’extinction programmée de nombreuses espèces animales qui ne peuvent pas vivre à l’état sauvage, on verrait s’effondrer tous les écosystèmes dont l’existence est étroitement liée à l’élevage et à l’agropastoralisme. De plus, pour maintenir les rendements nécessaires à la satisfaction des besoins alimentaires, nous n’aurions pas d’autre choix que de remplacer les engrais naturels issus de l’élevage par de grandes quantités d’engrais chimiques, un scénario tout à fait anti-écologique.

Il est nécessaire de réduire notre consommation de protéines animales : nous mangeons beaucoup trop de viande, c’est un fait. Dans les pays développés, les gens ont pris l’habitude de consommer de la viande tous les jours alors que, sur le plan nutritionnel, un adulte pourrait très bien se contenter d’en manger une à deux fois par semaine. Nous devons donc privilégier la qualité plutôt que la quantité : manger moins de viande, mais une viande meilleure, produite en France et, si possible, issue d’élevages fermiers. En France, l’élevage est déjà beaucoup plus réglementé que dans la plupart des autres pays ; tout un arsenal de normes sanitaires et de labels protège le consommateur et garantit la qualité des viandes. D’importantes avancées en faveur du bien-être animal ont été inscrites dans la loi « Agriculture et Alimentation » votée en 2018 : le délit de maltraitance animale a été étendu aux activités de transport et d’abattage et les peines ont été doublées ; dans les abattoirs, la loi reconnaît désormais le statut de « lanceur d’alerte » à tout employé qui dénoncerait des actes de maltraitance. Il reste beaucoup à faire pour améliorer les conditions d’élevage et d’abattage, mais le consommateur peut, de son côté, faire bouger les choses en boycottant les viandes issues d’élevages industriels et en optant pour une viande de qualité issue d’élevages responsables.

Je terminerai en citant quelques mots de la romancière Isabelle Sorente, dont les réflexions sur la cause animale me semblent d’une grande justesse. Expliquant pourquoi elle continue à manger de la viande, Isabelle Sorente déclare : « Je n’ai pas envie de perdre cette conscience de faire partie d’une chaîne naturelle, quand bien même cela suppose d’en accepter la dimension cruelle et tragique. Quant aux alternatives proposées à l’élevage traditionnel, elles vont parfois, comme dans le cas de la viande artificielle, dans un sens de technologisation et d’aseptisation que je trouve inquiétant. Je crois que la vraie question, c’est : qu’est-ce que notre rapport à l’animal nous dit de notre humanité ? Comment veut-on vivre notre humanité ? La disparition des espèces animales, c’est aussi la disparition de nos mythes et d’une grande partie de nos sources d’inspiration. Toutes les grandes religions, le christianisme comme les religions orientales ou l’ancienne religion égyptienne, sont peuplées d’animaux. Ce problème dépasse très largement la question de notre équilibre alimentaire. »