Les Républicains: une scission inévitable?

Thierry Solère.

L’UMP fut créée en 2002 pour fédérer les différents courants de la droite française dans un même parti et ainsi faire barrage au Front National. Durant ses premières années d’existence, le parti garda une ligne politique plutôt modérée, incarnée par Jacques Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin. Mais Nicolas Sarkozy, élu président de l’UMP en 2004, impulsa progressivement un durcissement de la ligne du parti, notamment sur les questions identitaires et sécuritaires, pour donner satisfaction à la frange la plus conservatrice de l’électorat de droite mais aussi pour attirer les électeurs du Front National : on parlait alors de la « droite décomplexée ». La défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012 a ravivé les clivages internes de l’UMP ; le changement de nom du parti (rebaptisé Les Républicains en 2015) n’a pas effacé les divisions.

Il n’y a jamais eu de place en France pour un grand parti de droite hégémonique comparable au Parti Conservateur britannique ou au Parti Républicain américain, car le bipartisme n’a jamais fait partie de la culture politique française. Le multipartisme est inscrit dans l’ADN de la France : il a résisté à la Cinquième République, au scrutin majoritaire et à la bipolarisation. Dans les années 80 et 90, la droite était dominée par deux grands partis à la fois partenaires et concurrents : le RPR (qui représentait la droite gaullo-conservatrice) et l’UDF (qui réunissait le centre et la droite libérale non gaulliste). La création de l’UMP n’a pas permis de réconcilier durablement les différentes composantes de la droite française : depuis 2012, ce parti est en crise. Et cette crise est à la fois une crise de leadership et une crise d’identité.

Le Centriloque a déjà consacré plusieurs publications aux fractures idéologiques de la droite française et a souvent mis en évidence l’impossibilité d’une « synthèse des droites ». Il est clair, aujourd’hui, que Les Républicains sont au bord de l’explosion : l’aile modérée, progressiste et europhile du parti, celle de Nathalie Kosciusko-Morizet et de Thierry Solère, celle qui appelle à faire barrage au Front National, ne partage plus grand-chose avec l’aile conservatrice et « identitaire » incarnée par Laurent Wauquiez, Eric Ciotti et tous ceux qui refusent la stratégie du front républicain face à l’extrême droite. La défaite de François Fillon puis la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle ont aggravé les divisions de la droite : après la présidentielle, plusieurs membres du parti ont accepté la main tendue d’Emmanuel Macron alors que les autres la refusaient. Plusieurs personnalités de LR sont entrées au gouvernement, à commencer par le Premier Ministre Edouard Philippe, alors que le parti était officiellement dans l’opposition. Certains députés LR séduits par la démarche d’ouverture de Macron ont choisi de créer un groupe parlementaire autonome, baptisé les « Constructifs », pour incarner une opposition bienveillante et soutenir les réformes qui vont dans le bon sens, alors que les autres députés LR cherchent à s’affirmer comme la « principale force d’opposition » au nouvel exécutif.

Mardi 11 juillet, six responsables LR pro-Macron ont été suspendus de leurs fonctions au sein du parti, dont Edouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin ; à l’automne, une « commission spéciale » statuera sur leur sort et pourrait aller jusqu’à prononcer leur exclusion du parti… Mais quel crime ont-ils commis pour mériter pareille sanction ? Ont-ils trahi leur parti en voulant apporter un soutien prudent à la politique d’Emmanuel Macron ? Ont-ils trahi leur parti en affirmant qu’ils souhaitaient la réussite du gouvernement ? Je ne le crois pas. Je comprends que le PS veuille exclure les socialistes qui ont soutenu Macron pendant la campagne présidentielle ; mais rien ne justifie que des personnalités issues de LR soient sanctionnées pour avoir choisi de soutenir ou de rallier un gouvernement d’ouverture après la défaite de leur candidat à la présidentielle. La décision du bureau politique de LR illustre parfaitement cette vision clanique et sectaire de la politique dont les Français ne veulent plus.

Pour clarifier la ligne politique du parti, une scission n’est-elle pas devenue inévitable ? La recomposition politique exige une décomposition des anciennes structures partisanes. Les Républicains « constructifs » et pro-Macron doivent quitter LR pour former, avec l’UDI, un nouveau parti de centre-droit, progressiste, libéral et européen. LR deviendrait alors un véritable parti conservateur qui, une fois purgé de ses éléments les plus modérés et les plus progressistes, pourrait assumer sa proximité avec l’extrême droite sur les questions identitaires et sécuritaires.

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UMP rebaptisée « Les Républicains ». Mais de qui se moque-t-on?

Source: 20 Minutes.

En proposant de remplacer le nom « UMP » par « Les Républicains », Nicolas Sarkozy fait une véritable OPA sémantique sur la République. Aucun parti politique ne saurait incarner, à lui seul, la République, ses valeurs et ses institutions. L’UMP n’est pas plus républicaine que le PS, les Verts, les centristes ou le Parti de Gauche. La République est un bien commun, et non une étiquette politique.

Certes, d’autres partis politiques français ont déjà porté des noms faisant référence explicitement à la République: pensons au MRP (Mouvement Républicain Populaire), à l’UDR (Union pour la Défense de la République), aux Républicains Indépendants, au RPR (Rassemblement pour la République), au PR (Parti Républicain) et, plus récemment, au MRC (Mouvement Républicain et Citoyen de Jean-Pierre Chevènement) ou encore à « Debout la République » (le parti créé par Nicolas Dupont-Aignan). Mais dans chacun de ces exemples, la République est associée à un autre terme, à une autre idée. En choisissant comme nom « Les Républicains » sans aucun autre qualificatif, l’UMP s’approprie l’idée même de République et suggère que ses membres ne sont pas simplement des Républicains, mais les seuls véritables républicains. Ce choix prétentieux risque de brouiller un peu plus le débat politique, et de compliquer la tâche des enseignants qui doivent expliquer à leurs élèves ce qu’est le modèle républicain français tout en abordant la question du pluralisme politique.

Le changement de nom de l’UMP ne correspond pas à une refondation du parti ni même à un changement d’identité. Il s’agit d’un choix purement stratégique: les responsables du parti veulent se débarrasser du nom « UMP », devenu trop encombrant car lié à plusieurs affaires peu glorieuses et souvent tourné en dérision par Marine Le Pen lorsqu’elle évoque « l’Etat UMPS ». Mais ce choix reflète surtout un manque total d’imagination et un vide idéologique: l’UMP, tiraillée par les tensions entre ses courants internes (conservateurs, gaullistes, libéraux, centristes) n’a aucun projet fédérateur. Incapable de renouveler ses idées, elle fait donc diversion par un nouveau packaging. C’est pathétique.

L’éclatement de l’UMP: c’est pour quand?

Entre le PS et le FN, entre un candidat républicain et une candidate d’extrême droite qui a déclaré qu’elle croyait à « l’inégalité des races », l’UMP a choisi de ne pas choisir: cela en dit long sur la crise que traverse le principal parti de la droite française. Durant l’entre-deux-tours de la législative partielle organisée dans le Doubs, l’UMP n’a mené aucune réflexion de fond sur le programme et les valeurs des deux candidats restés en lice: les ténors du parti n’ont parlé que de stratégie politicienne, comme si les idées n’avaient plus aucune espèce d’importance. L’UMP est aujourd’hui un parti profondément fracturé sur le plan idéologique, et préfère éviter les débats de fond pour sauver son unité de façade. 

L’aile modérée, libérale, humaniste et européenne de l’UMP, que l’on pourrait qualifier de « centre droit », est incarnée par des personnalités comme Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet, Jean-Pierre Raffarin ou Dominique Bussereau, qui ont appelé à faire barrage au Front National au deuxième tour de la législative partielle dans le Doubs. Le reste du parti réunit les tendances les plus dures, qui vont de la droite souverainiste d’Henri Guaino à la droite ultra-sécuritaire et ultra-conservatrice du courant « Droite Populaire » animé par Thierry Mariani et Lionnel Luca. Cette droite « décomplexée » considère qu’il ne faut pas faire barrage au FN. Quant à Nicolas Sarkozy, il voudrait incarner l’impossible synthèse entre les différents courants de l’UMP mais il a de plus en plus de mal à jouer son rôle de « rassembleur ». Les divisions idéologiques de l’UMP sont telles que le parti semble aujourd’hui au bord de l’implosion. D’ailleurs, le mouvement « Droite Populaire » a déjà pris ses distances avec la direction de l’UMP et s’est constitué en parti autonome.

Les fractures de l’UMP, comme celles du PS, laissent entrevoir ce fameux « axe central » que François Bayrou et de nombreux centristes aimeraient voir émerger en France, un axe allant de la gauche sociale-démocrate au centre-droit en passant par les centristes, et qui pourrait constituer le socle d’une majorité nouvelle, réformiste et pragmatique, dont le pays aurait tant besoin. Depuis 30 ans, les alternances à répétition et la guerre perpétuelle de la gauche contre la droite ont conduit la France au bord du gouffre: hélas, c’est à l’extrême droite, et à elle seule, que profite cette situation.

Législative partielle dans le Doubs: où l’on voit que le centre n’est pas la droite

Le candidat de la droite a été battu dès le premier tour de l’élection législative partielle organisée dans la quatrième circonscription du Doubs, laissée vacante par Pierre Moscovici. Le second tour opposera donc le candidat du Parti Socialiste à celui du Front National. Dès l’annonce des résultats du premier tour, l’UDI, bien qu’étant dans l’opposition, a explicitement appelé tous les électeurs de la circonscription à faire barrage à l’extrême droite en votant « pour le seul candidat républicain restant en lice ». Au MoDem, François Bayrou a déclaré qu’il n’aurait « aucune hésitation à voter PS » face au Front National. A l’UMP, en revanche, c’est la confusion: tandis que Bussereau, NKM et Juppé appellent à faire barrage au FN, la plupart des autres ténors du parti tergiversent, hésitent, s’interrogent. Profondément embarrassés par cette élection, les cadres de l’UMP sont incapables d’adopter une position claire et unanime. La plupart d’entre eux ne croient plus au « front républicain » et défendent la ligne du « ni-ni », c’est-à-dire ni PS ni FN. Certains considèrent même qu’il ne faut donner aucune consigne de vote. Pourquoi une telle frilosité? Parce que les responsables de l’UMP savent qu’une partie de leurs électeurs se reportera naturellement sur le candidat du FN. Et parce qu’en appelant à voter PS, l’UMP a peur de se discréditer, et de valider la thèse frontiste de « l’Etat UMPS ». Dont acte. Les centristes, eux, ont préféré la défense de leurs convictions républicaines et humanistes à tout calcul politicien. Ils ont simplement considéré que les valeurs républicaines passaient avant tout le reste, et que la lutte contre l’extrême droite était plus importante que l’opposition droite/gauche. Le centre n’est pas la droite.

La défaite de la pensée.

Comme on pouvait s’y attendre, Nicolas Sarkozy vient d’être élu à la tête de l’UMP. Hélas, tout recommence comme avant, car le nouveau Sarkozy n’est guère différent de l’ancien, et ses méthodes n’ont pas changé.

La victoire de Nicolas Sarkozy, c’est la victoire de l’opportunisme sur les idées: Sarkozy défend aujourd’hui ce qu’il critiquait hier, et inversement. En 2012 il défendait l’Aide Médicale d’Urgence, mais en 2014 il n’a pas de mots assez durs pour critiquer ce dispositif jugé trop coûteux et trop attractif pour les migrants clandestins. Après avoir assuré qu’il ne voulait pas abroger le mariage pour tous, il promet l’abrogation sous la pression des militants surexcités du mouvement Sens Commun. Le discours s’adapte en permanence à l’auditoire: Sarkozy n’a pas de convictions à défendre. Ce ne sont pas les idées qui l’intéressent, mais le pouvoir.

La victoire de Nicolas Sarkozy, c’est la victoire de la démagogie sur la raison. Car chez Sarkozy la vérité importe peu. Sur la délinquance, le nombre de fonctionnaires, le fichier d’empreintes génétiques, la théorie du genre, comme sur des tas d’autres sujets, c’est une avalanche de déclarations démagogiques, d’approximations et de contre-vérités. Depuis 2007, Nicolas Sarkozy ne cesse de répéter que « 50% des faits de délinquance » sont dus à « 5% des délinquants », une statistique erronée qui généralise de façon abusive les résultats d’une enquête sociologique menée en 2001 sur la délinquance des adolescents. Durant sa campagne, Nicolas Sarkozy a aussi brillé par ses déclarations grotesques sur les enseignants qui, selon l’ancien chef de l’Etat, « ne travaillent que deux jours par semaine ». Mensonge éhonté, une fois de plus, car pour un professeur certifié assurant 18 heures de cours par semaine, il est techniquement, règlementairement et physiquement impossible d’enchaîner neuf heures de cours sur la même journée. Sans oublier que le temps de travail d’un enseignant ne se limite pas au temps qu’il passe devant ses élèves. Ce mensonge en dit long sur le mépris de Monsieur Sarkozy pour le monde enseignant.

La victoire de Nicolas Sarkozy, c’est la victoire du cynisme sur l’éthique: Sarkozy prône l’ouverture au centre mais recycle sans vergogne les idées du Front National sur l’immigration, l’Islam, l’identité nationale, et même sur l’Europe et sur Schengen. Une stratégie qui, on le sait, ne fait que renforcer les thèses du FN en les banalisant: je rappelle au passage que Marine Le Pen a mobilisé plus d’électeurs au premier tour de la présidentielle de 2012 que son père au second tour de la présidentielle de 2002.

En plébiscitant Nicolas Sarkozy une nouvelle fois, les militants de l’UMP ont donc refusé la prudence, la nuance, la complexité du réel. Ils ont choisi la simplicité du discours manichéen qui divise et qui stigmatise, qui amalgame et qui trompe. Ils ont opté pour une vision totalement cynique et désintellectualisée de la politique. La victoire de Nicolas Sarkozy, c’est la défaite de la pensée.

Le centre selon Sarkozy

Lors de son meeting à Angers, Nicolas Sarkozy a réaffirmé sa volonté de constituer un rassemblement avec le centre. Et de préciser: « Un centre qui serait avec nous matin, midi et soir ». Dans le public, un sympathisant s’exclame alors: « Honte à Bayrou! ». Et Sarkozy répond: « Vous avez donc compris ». Sarkozy accuse Bayrou d’être une girouette… Etrange accusation de la part d’un homme qui change de convictions comme de chemise, et qui annonce tout et son contraire en fonction de l’auditoire qu’il a en face de lui. Bayrou, lui, est resté constant depuis 2007: constant dans ses convictions, constant dans ses projets, constant dans son opposition à Nicolas Sarkozy, et constant dans sa volonté de bâtir un pôle centriste indépendant de la droite.

La petite phrase de Sarkozy en dit long sur l’image qu’il a du centre et sur l’estime qu’il nourrit pour cette famille politique. « Un centre qui serait avec nous matin, midi et soir », cela veut dire: un centre vassalisé. Un centre toujours d’accord. Un centre qui serait là simplement pour soutenir la politique voulue par l’UMP. Nous voyons bien ce que représente le centre aux yeux de Sarkozy: une excroissance de la droite, une force d’appoint, une réserve de voix. Sarkozy méprise les centristes et se moque bien de leurs idées, mais il a besoin d’eux pour reconquérir le pouvoir. Petite précision utile: pendant que Monsieur Sarkozy faisait le tour du monde pour donner de grandes conférences facturées 200.000 euros, François Bayrou, lui, élaborait des propositions pour son pays, bâtissait une alliance avec l’UDI de Jean-Louis Borloo, faisait campagne aux municipales à Pau et participait à la campagne des européennes.

L’axe Juppé-Bayrou: réalités et limites

A. Juppé et F. Bayrou à Pau.

Le rapprochement de François Bayrou et d’Alain Juppé n’est un secret pour personne, surtout depuis que le maire de Pau s’est dit prêt à soutenir la candidature de son homologue bordelais à la présidentielle de 2017. Le centriste Bayrou et le gaulliste Juppé se connaissent bien, et depuis longtemps. Bayrou a d’ailleurs été Ministre de l’Education Nationale dans le gouvernement Juppé de 1995 à 1997. Les deux hommes sont amis. Et ils se ressemblent, non pas physiquement mais intellectuellement. Ce sont deux agrégés de lettres classiques partageant le même goût pour la littérature et l’histoire. Le modèle de Juppé, c’est Montesquieu, son compatriote bordelais, le moderne, l’homme des Lumières. Le modèle de Bayrou, c’est Henri IV, son compatriote béarnais, le rassembleur, le pragmatique.

Si Bayrou soutient Juppé, c’est d’abord par amitié. C’est également par loyauté, car Juppé l’a soutenu à Pau lors des municipales de mars 2014. Mais c’est aussi parce que, sur le fond, les deux hommes partagent les mêmes valeurs, humanistes, républicaines et libérales (au sens politique du terme). Alain Juppé incarne le courant modéré, humaniste et européen de l’UMP ; en ce sens, il est politiquement proche du centre, et séduit d’ailleurs largement l’électorat centriste. C’est une personnalité plus rassurante et moins « clivante » que Nicolas Sarkozy. Sur de nombreux sujets, les idées de Bayrou et celles de Juppé sont convergentes. Les deux hommes plaident pour une réduction du nombre de parlementaires et défendent le non-cumul des mandats. Ils souhaitent libérer le marché de l’emploi en simplifiant le Code du Travail. Ils prônent la modération fiscale, en particulier l’allègement de la fiscalité sur les classes moyennes. Ils sont pour l’assouplissement des 35 heures, la réduction des dépenses publiques, le retour à l’équilibre budgétaire. Ils défendent l’instauration de quotas d’immigration européens et veulent améliorer la lutte contre l’immigration illégale en renforçant les moyens de l’agence Frontex et en favorisant la création d’un corps de Garde-côtes européens, à condition que ces mesures s’accompagnent d’une politique ambitieuse de co-développement en direction des principaux pays d’émigration.

Cependant, Bayrou et Juppé divergent sur plusieurs questions importantes. Sur les retraites, par exemple : Alain Juppé veut un recul progressif à 65 ans de l’âge légal de départ à la retraite ; Bayrou défend un régime unique de retraite par points prenant en compte la pénibilité et la maternité, et permettant d’individualiser l’âge de départ à la retraite. Autre divergence : la TVA sociale, qui consiste à baisser les cotisations sociales et à compenser cette baisse par une augmentation de la TVA, afin d’améliorer la compétitivité des entreprises françaises. Juppé est favorable à cette idée, qu’il préfère qualifier de « TVA compétitivité » ; Bayrou, en revanche, a pris position contre la TVA sociale qui, selon lui, risquerait de « paupériser » une partie de la population. En ce qui concerne les institutions, Bayrou veut les refonder, et n’exclut pas l’idée d’une « Sixième République » renforçant les pouvoirs du Parlement. Alain Juppé, en bon gaulliste, est plus attaché à la Cinquième République. François Bayrou défend l’introduction d’une dose de proportionnelle aux législatives afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée ; Juppé est plus réservé, car il pense qu’un scrutin proportionnel empêcherait d’obtenir des majorités stables. Bayrou est un fédéraliste ; Juppé est certes favorable à l’Europe mais ne défend pas l’idée d’une Europe fédérale et privilégie le renforcement des coopérations entre Etats membres. Enfin, Bayrou plaide pour la formation d’un gouvernement « d’union nationale » allant de la gauche sociale-démocrate au centre-droit ; Juppé récuse toute alliance avec la gauche et préconise une alliance classique de la droite et du centre.

Reste encore une question épineuse. Quid en cas de victoire de Nicolas Sarkozy à la primaire de l’UMP? Si Nicolas Sarkozy est désigné comme candidat de la droite à la prochaine présidentielle, il ne fait aucun doute qu’Alain Juppé se rangera derrière lui, car les deux hommes appartiennent à la même famille politique. En revanche, François Bayrou, qui s’est opposé à Nicolas Sarkozy en 2007 et en 2012, ne soutiendra probablement pas l’ancien président dans sa troisième course à l’Elysée. Bayrou a déjà désigné son champion pour 2017 : ce sera Juppé. Une victoire de Nicolas Sarkozy à la primaire de l’UMP serait sans doute le pire scénario pour le président du Modem.

Cartographie politique de la diaspora centriste

Le récent rapprochement du Modem et de l’UDI ne doit pas faire oublier l’extrême dispersion de la famille centriste. La fondation du « Front Démocrate » par l’ex-Modem Jean-Luc Bennahmias en septembre 2014 nous rappelle à quel point l’unité du centre est difficile à réaliser. Quels sont les partis qui occupent l’espace politique du centre dans la France de 2014 ? Voici un rapide aperçu de la « diaspora centriste » à l’attention de celles et ceux qui ont un peu de mal à s’y retrouver.

L’UDI, principale formation centriste en France

Hervé Morin.

Avec 30 députés et près de 30.000 adhérents, l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants) constitue indiscutablement la première formation centriste du pays. Elle jouit également d’une bonne implantation dans les collectivités locales (près de 300 maires UDI ont été élus ou réélus en 2014, dont ceux de Neuilly, Bobigny, Amiens, Valenciennes et Montélimar). Comme l’ancienne UDF, l’UDI n’est pas un parti unitaire mais une confédération de partis : elle a été fondée en 2012 par Jean-Louis Borloo dans le but de rassembler les partis de centre-droit qui souhaitaient rester indépendants de l’UMP. Les deux principales composantes de l’UDI sont le Nouveau Centre (présidé par Hervé Morin) et le Parti Radical dit « valoisien » (présidé par Laurent Hénart depuis le retrait de Jean-Louis Borloo pour raisons de santé). D’autres petits partis sont membres de l’UDI : l’Alliance Centriste (fondée par le sénateur Jean Arthuis), FED (Force Européenne Démocrate, petit parti fédéraliste fondé par Jean-Christophe Lagarde et Michel Mercier), Gauche Moderne (parti présidé par l’ancien socialiste Jean-Marie Bockel), Territoires en Mouvement (parti fondé par le député Jean-Christophe Fromantin), le Parti Libéral Démocrate (fondé par Aurélien Véron) ainsi que plusieurs petites formations écologistes comme France Ecologie et Nouvelle Ecologie Démocrate. Le mouvement Alternative Libérale, qui était initialement un parti politique indépendant, a choisi de s’associer au Nouveau Centre. L’association Gay Lib, qui lutte contre l’homophobie et milite pour l’extension des droits des homosexuels, a quitté l’UMP pour rejoindre l’UDI.

Le Modem

Fr. Bayrou.

Même s’il ne dispose que de deux députés à l’Assemblée Nationale, le Modem (Mouvement Démocrate) reste l’une des principales formations centristes en France grâce à la popularité de son président-fondateur François Bayrou et à son réseau d’élus locaux et européens. Le parti, qui revendique aujourd’hui 35.000 adhérents, se singularise par sa volonté de rénover en profondeur la vie politique française : en créant le Modem sur les ruines de l’UDF en 2007, François Bayrou voulait en effet bâtir un grand parti « central » qui jouerait le rôle de passerelle entre la gauche et la droite, et qui pourrait devenir le pivot de nouvelles majorités réunissant des réformateurs venus de la gauche, de la droite et du centre. Mais le Modem est en crise perpétuelle depuis sa fondation, car le refus des alliances avec le PS et l’UMP a isolé le parti. De plus, le Modem reste dominé de façon écrasante par la figure de François Bayrou et n’a pas réussi à séduire d’autres leaders centristes, de même qu’il s’est montré incapable d’empêcher le départ des quelques personnalités qu’il avait attirées à ses débuts, notamment d’anciens ministres comme Corinne Lepage ou Azouz Begag. Par ailleurs, l’alliance conclue avec l’UDI et l’UMP pour les municipales a suscité de profonds mécontentements dans l’aile gauche du Modem : l’écologiste Jean-Luc Bennahmias, qui incarnait cette aile gauche, vient justement de claquer la porte.

Les centristes de l’UMP

A sa création en 2002, l’UMP avait pour ambition de rassembler tous les courants de la droite et du centre au sein d’un même parti. Que reste-t-il aujourd’hui du courant centriste de l’UMP ? A vrai dire, pas grand-chose. Critiquant la « droitisation » du parti, de nombreux élus centristes de l’UMP ont quitté le navire pour rejoindre l’UDI. Jean Leonetti, Alain Lamassoure et Marc-Philippe Daubresse font partie des derniers parlementaires centristes de l’UMP : ils appartiennent au courant « France moderne et humaniste », le plus europhile de l’UMP. Il existe cependant au sein de l’UMP d’autres mouvements proches du centre. Le mouvement « Ecologie Bleue », fondé par Patrice Hernu, prétend incarner le « pôle écologique de l’UMP » et milite pour une écologie « réaliste et humaniste ». Le mouvement « Les Progressistes », lancé en 2007 par l’ancien socialiste Éric Besson pour soutenir la campagne de Nicolas Sarkozy, milite pour une UMP « ouverte vers le centre et les sociaux-démocrates ». Le PCD (Parti Chrétien-Démocrate) de Christine Boutin, associé à l’UMP, représente quant à lui le courant des chrétiens-sociaux : ce parti se réclame de la démocratie chrétienne mais rejette le fédéralisme européen et défend une vision très conservatrice de la famille et de la société.

Les petits partis indépendants

Corinne Lepage.

En dehors du Modem, de l’UDI et de l’UMP, il existe une nébuleuse de petits partis indépendants qui ne se définissent pas eux-mêmes comme centristes mais qui prétendent dépasser le clivage droite-gauche en réunissant des militants de sensibilités différentes autour de thématiques transpartisanes. C’est le cas de plusieurs partis écologistes indépendants comme Cap 21 (fondé par l’ancienne ministre de l’Environnement Corinne Lepage), Génération Ecologie, le Mouvement Ecologiste Indépendant (MEI) d’Antoine Waechter, le mouvement « La France En Action » ou encore le Front Démocrate (parti écologiste de centre-gauche fondé en septembre 2014 par l’ex-Modem Jean-Luc Bennahmias). Le Parti Fédéraliste, qui milite pour une Europe fédérale, n’est pas à proprement parler un parti centriste mais soutient généralement les candidats du centre aux élections locales et nationales.

Les radicaux de gauche : des centristes ?

Le Parti Radical de Gauche est-il un parti centriste ? A priori non, car un mouvement qui revendique son ancrage à gauche ne saurait être qualifié de centriste. Pourtant, sur l’aile droite du PRG, on trouve des hommes dont les positions économiques et sociales sont relativement proches de celles de leurs « cousins » centristes du Parti Radical valoisien. On peut penser par exemple au président du PRG Jean-Michel Baylet. Quoi qu’il en soit, le PRG refuse d’être assimilé au centre : il affirme explicitement son appartenance à la gauche républicaine et reste depuis 40 ans le plus fidèle allié du Parti Socialiste.

Des centristes au PS ?

Gérard Collomb.

Les quelques socialistes qui ont, jadis, plaidé pour une alliance avec le centre et pour une réorientation « sociale-libérale » du PS ont presque tous fait sécession : c’est le cas de Jean-Marie Bockel, qui a fondé en 2007 le mouvement Gauche Moderne, aujourd’hui membre de l’UDI. Il n’en reste pas moins vrai que, sur le plan idéologique, l’aile droite du PS est assez proche du centre. Cette aile droite est incarnée aujourd’hui par des sociaux-démocrates et des sociaux-libéraux comme Emmanuel Macron, Manuel Valls, Gérard Collomb (sénateur et maire de Lyon) ou encore Pascal Lamy, qui prônent une politique de l’offre (simplification du droit du travail, baisse des impôts et des charges patronales, etc.). Mais ces « socialistes de l’offre » ne se considèrent pas comme centristes et revendiquent leur appartenance à la gauche et à la famille socialiste.

Les centristes au Parlement européen : le PDE

Le PDE (Parti Démocrate Européen), présidé par François Bayrou et par le centriste italien Francesco Rutelli, réunit 10 partis centristes européens, dont l’UDI et le Modem. Le PDE défend le fédéralisme européen et milite pour une démocratisation des institutions de l’UE. Il met également l’accent sur l’éducation, la défense des services publics et la protection sociale, et plaide pour l’émergence d’un « modèle social européen ». Au Parlement européen, les députés du PDE font partie du groupe ADLE (Alliance des Démocrates et des Libéraux pour l’Europe), qui constitue actuellement le 4e groupe le plus important de cette assemblée.

Quand Sarkozy fait du charme aux centristes

Nicolas Sarkozy a toujours méprisé les centristes mais il sait que, sans eux, la victoire sera difficile pour la droite en 2017. L’ancien président essaie donc de séduire les centristes, et va même jusqu’à proposer une « fusion » de l’UMP avec l’UDI pour battre la gauche et le FN en 2017. Ne soyons pas dupes : ce que souhaite Nicolas Sarkozy, c’est briser l’alliance conclue entre l’UDI et le Modem, et éliminer le centre en tant que force politique indépendante. Nicolas Sarkozy se moque bien des centristes et de leurs idées : seule la victoire l’intéresse. Il n’a jamais incarné les valeurs humanistes du centre. Le projet de société qu’il a défendu en 2007 comme en 2012 n’est pas celui du centre. Opposer les Français les uns aux autres, ce n’est pas la vision du centre. Recycler les idées du FN pour draguer les électeurs de Marine Le Pen, ce n’est pas la philosophie du centre.

L’idée d’une « fusion UMP-UDI » (qui serait plutôt, en réalité, une absorption de l’UDI par l’UMP) est absurde. Le centre n’est pas à vendre. Si l’UDI a été créée, c’est précisément parce que de nombreux élus centristes ont désapprouvé la droitisation de l’UMP pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Comme le disait récemment François Bayrou, « le grand parti de la droite et du centre est une illusion ». L’UMP a échoué dans sa tentative de rassembler les différents courants de la droite et du centre. Ce qui n’a pas marché hier ne marchera pas demain. L’UMP doit donc assumer ce qu’elle est réellement : un parti de droite, avec son identité, ses valeurs et ses leaders. Bruno Le Maire, principal concurrent de Nicolas Sarkozy pour la présidence de l’UMP, récuse d’ailleurs toute idée de fusion avec le centre et assume clairement le positionnement de son parti à droite. Une alliance entre l’UDI et l’UMP reste possible, mais une fusion n’est ni logique, ni souhaitable. Les centristes seront toujours plus forts à l’extérieur de l’UMP qu’à l’intérieur.

« Les 12 travaux de l’opposition »: rien de neuf sous le soleil

Douze personnalités de l’UMP viennent de publier un ouvrage collectif intitulé Les 12 travaux de l’opposition. Douze auteurs, douze thématiques, douze grands chantiers de réforme pour la France. L’idée n’est pas mauvaise, mais le contenu du livre est terriblement décevant. Rien de neuf sous le soleil : baisse des charges pour les entreprises, assouplissement des 35 heures, revalorisation du métier d’enseignant, autonomie des établissements scolaires, renforcement de la présence policière dans les zones les plus sensibles… La plupart des idées mises en avant dans ce livre sont déjà anciennes : on y retrouve tous les lieux communs de la droite, et le lecteur un peu naïf se posera volontiers la question suivante : « Mais pourquoi n’ont-ils pas fait tout cela quand ils gouvernaient la France ? ». Par ailleurs, l’ouvrage révèle de façon éloquente les tensions et les contradictions internes de l’UMP : pendant que Brice Hortefeux prône la restriction de l’immigration et la défense d’une identité nationale menacée, Alain Juppé défend « l’identité heureuse » et les bienfaits de l’ouverture, de l’immigration et de la diversité culturelle. En définitive, Les 12 travaux de l’opposition ressemble davantage à une opération de communication qu’à une véritable contribution au travail de rénovation idéologique et programmatique dont l’UMP aurait tant besoin. Le but des auteurs est de montrer qu’ils sont unis, que l’UMP existe, et qu’elle est prête à gouverner. Mais personne n’est dupe : l’unité affichée n’est qu’une unité de façade, et l’UMP n’est aujourd’hui pas prête à gouverner.