La Grèce doit-elle sortir de la zone euro?

Non, la Grèce ne doit pas quitter la zone euro. Ce serait même le pire des scénarios. Pour les Grecs, d’abord, car ils seraient livrés à eux-mêmes avec une monnaie faible et instable. Si la dévaluation monétaire peut être utile à une économie extravertie fortement tournée vers l’exportation, ce n’est pas le cas en Grèce : le pays exporte peu, et son économie repose principalement sur le tourisme. Une dévaluation monétaire ne rendrait pas la Grèce plus compétitive, cela diminuerait le pouvoir d’achat de sa population et alourdirait encore le poids de sa dette.

Pour l’Union européenne aussi, ce serait la pire des solutions. Jeter les Grecs hors de la zone euro serait contraire à l’essence même du projet européen, fondé sur la paix et sur la solidarité entre nations. Comme le dit Thomas Piketti, une expulsion de la Grèce ouvrirait la « boîte de Pandore » : elle pourrait entraîner l’expulsion d’autres pays et donnerait aussi raison aux partis europhobes et aux mouvements d’extrême droite qui rêvent de faire imploser l’Union européenne. Ne chassons pas la Grèce de la zone euro, car c’est l’avenir même du projet européen qui est en jeu. Sauver la Grèce, c’est sauver l’Europe.

La Grèce doit se redresser, et elle doit le faire avec le soutien de ses partenaires européens. Nous ne pouvons pas demander aux Grecs de consentir de nouveaux sacrifices après tous ceux qu’ils ont déjà faits. Les réformes ont commencé à porter leurs fruits, puisque le budget de l’Etat grec n’est plus déficitaire (contrairement au budget de l’Etat français). Mais il est insensé d’exiger de la Grèce le versement de sommes qu’elle n’est pas en mesure de verser dans l’immédiat, à moins d’effectuer de nouvelles coupes drastiques dans les dépenses publiques. Un nouveau rééchelonnement de la dette grecque doit donc être envisagé. L’Union européenne doit, par ailleurs, aider la Grèce à mettre en œuvre les réformes structurelles qui sont nécessaires pour mieux collecter l’impôt et lutter plus efficacement contre le travail au noir et la fraude fiscale.

Mais cela ne suffira peut-être pas pour remettre la Grèce sur les rails. N’oublions pas que la dette de l’Allemagne avait été en partie annulée après la Seconde Guerre mondiale, car il fallait assurer la stabilité de l’économie ouest-allemande. Ne peut-on pas envisager un effacement partiel de la dette grecque pour éviter un désastre social sans précédent dans l’histoire de la communauté européenne ? Nous avons beaucoup de chance que les Grecs aient donné le pouvoir à Alexis Tsipras, qui est pro-européen, plutôt qu’au parti néonazi « Aube Dorée ». Aimerions-nous voir des partis d’extrême droite prendre le pouvoir dans des pays amis que l’on aura jetés hors de la zone euro après leur avoir imposé des plans de rigueur extrêmement violents ?

Alexis Tsipras.

Dans l’ombre de Syriza: les centristes grecs de La Rivière

Stavros Theodorakis, président de To Potami.

Stavros Theodorakis, président de To Potami.

La Grèce a désormais son parti centriste: To Potami (La Rivière). Ce petit parti a été créé avant les élections européennes de 2014 par un ancien journaliste de télévision nommé Stavros Theodorakis. Fonder un parti centriste dans une démocratie habituée au bipartisme était un pari plutôt risqué, mais les résultats de To Potami aux législatives sont assez encourageants. Bénéficiant du discrédit des formations politiques traditionnelles, les centristes sont arrivés en quatrième position et ont obtenu 17 sièges au Parlement: c’est autant que le parti d’extrême droite Aube Dorée, et plus que le Pazok (Parti Socialiste grec). Les centristes étaient d’ailleurs prêts à former une coalition gouvernementale avec Alexis Tsipras, mais ce dernier a finalement préféré s’allier au parti souverainiste AN.EL (Grecs Indépendants). Depuis sa création, To Potami fait campagne contre la corruption et prône la moralisation de la vie politique grecque. Le parti dénonce les « professionnels de la politique », jugés responsables de la crise, et met en avant des têtes nouvelles issues de la société civile: des journalistes, des avocats, des médecins, des chefs d’entreprise, des agriculteurs, etc. To Potami est aussi un parti pro-européen et fédéraliste qui souhaite le maintien de la Grèce dans la zone euro. Son programme est assez libéral sur les questions économiques, et progressiste sur les questions de société: le parti est favorable à la légalisation du mariage homosexuel ainsi qu’à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ce qui n’est pas rien dans un pays où l’Eglise orthodoxe a encore une influence considérable sur la société, et où les prêtres sont des fonctionnaires d’Etat. Espérons que To Potami va s’installer durablement dans le paysage politique grec et qu’il va devenir un acteur important de la vie politique nationale et européenne, car après tout, ce sont les petites rivières qui font les grands fleuves.

Le Front de Gauche de Mélenchon est-il le « Syriza » français?

Le parti de gauche Syriza vient de remporter une large victoire aux législatives grecques: son leader, Alexis Tsipras, devient ainsi le plus jeune Premier Ministre que le pays ait connu depuis plus d’un siècle. Jean-Luc Mélenchon, très présent dans les médias français le soir de l’élection, a salué cette victoire et parlé d’une « page nouvelle pour l’Europe ». Il se verrait bien dans le rôle du Tsipras français, et présente souvent le Front de Gauche comme la version hexagonale de Syriza.

Idéologiquement, Syriza et le Front de Gauche sont clairement sur la même longueur d’onde. Syriza incarne, comme le mouvement fondé par Mélenchon, une gauche « radicale », populiste, antilibérale et anti-austérité, qui veut rompre avec les politiques européennes sans rompre avec l’Europe elle-même: Tsipras a d’ailleurs affirmé sa volonté de maintenir la Grèce dans l’Union européenne et dans la zone euro. On peut donc être soulagé que le peuple grec, pressuré depuis cinq ans par des politiques d’austérité particulièrement brutales, ait préféré Syriza au parti néonazi Aube Dorée.

Cela étant dit, le scénario grec a peu de chances de se répéter en France. Premièrement, Mélenchon n’est pas Tsipras: le leader de Syriza est un homme jeune qui incarne le renouveau de la classe politique grecque. Mélenchon a déjà derrière lui une longue carrière d’élu, et il n’a pas le charisme étincelant et juvénile de Tsipras. Deuxièmement, la situation économique et sociale de la France n’est pas celle de la Grèce: les Français n’ont pas été aussi durement touchés par la crise, ils n’ont pas eu à supporter des politiques aussi violentes que les Grecs, et le « modèle social » français n’a pas été laminé. Troisièmement, en France, la gauche de gouvernement n’est pas dans la même situation de discrédit qu’en Grèce, où le Pasok (Parti Socialiste grec) s’est littéralement effondré, ce qui ne semble guère émouvoir les socialistes français. Quatrièmement, en France, le vote contestataire profite beaucoup plus au FN qu’à la gauche radicale: aux dernières européennes, le parti de Marine Le Pen a obtenu 25% des suffrages contre 6% seulement pour le Front de Gauche. Enfin, le scrutin uninominal à deux tours utilisé aux législatives perpétue en France le condominium PS-UMP, limitant ainsi la percée des partis indépendants non alliés à l’un des deux partis dominants.