Vers un « tripartisme » à la française ?

On appelle « tripartisme » une situation dans laquelle trois partis dominent la vie politique d’un pays. Le parti de Marine Le Pen, arrivé en tête au premier tour des régionales de décembre 2015, est devenu un acteur incontournable du jeu politique et remet en cause la suprématie du PS et de l’ex-UMP (rebaptisée Les Républicains). Peut-on parler aujourd’hui d’un « tripartisme » à la française ?

Il est vrai que le paysage politique français semble désormais s’organiser autour de trois grandes forces politiques : le PS, Les Républicains et le Front National. En réalité, il ne faudrait pas parler de « tripartisme » mais plutôt de « tripartition » ou de « tripolarisation », car ce ne sont pas trois partis mais trois blocs qui sont en concurrence : un bloc de centre-gauche composé du PS et de ses alliés, un bloc de centre-droit composé du parti Les Républicains et de ses alliés centristes, et un bloc d’extrême droite composé du FN et du « Rassemblement Bleu Marine », une organisation politique étroitement liée au FN mais distincte de ce dernier. La gauche radicale se retrouve marginalisée, et les petits partis indépendants obtiennent des scores dérisoires qui ne leur permettent pas de jouer un rôle politique significatif. 

Il faut cependant relativiser ce schéma tripartite, car l’isolement du FN et son incapacité à conquérir des exécutifs régionaux en décembre 2015 nous montrent que ce parti n’est pas encore considéré comme un parti « normal » et qu’il continue de susciter beaucoup de crainte. Par ailleurs, nous voyons bien que les deux principaux partis de gouvernement, le PS et LR, sont profondément fracturés idéologiquement : l’aile gauche du Parti Socialiste conteste la politique « social-libérale » du gouvernement Valls, et la stratégie du « ni PS ni FN » défendue par Nicolas Sarkozy a exacerbé les divisions internes de LR, entre une aile « modérée » qui souhaite faire barrage au Front National et une aile « dure » qui rejette le principe d’un front anti-FN. Emmanuel Rivière, directeur du pôle politique de l’institut TNS Sofres, parle de « tripartisme bancal » pour désigner cette situation politique.

A ce tripartisme bancal, Emmanuel Rivière oppose une autre forme de tripartisme qui correspondrait davantage aux clivages politiques actuels et qui exprimerait des choix clairs pour les électeurs : une gauche antilibérale proposant un véritable changement de système économique, un centre libéral, réformiste et pro-européen (qui correspondrait peu ou prou à ce fameux « axe central » dont parle François Bayrou), et enfin, une droite souverainiste, conservatrice et ethnocentriste. Mais un tel système supposerait l’éclatement du PS et de LR. En effet, le pôle de gauche dont parle Emmanuel Rivière correspond à l’aile gauche du PS, à l’aile gauche des Verts et au Front de Gauche ; le pôle central réunirait les modérés de LR, les centristes de l’UDI et du MoDem, les sociaux-démocrates et les « sociaux-libéraux » du PS et les écologistes réformistes. Quant à la droite conservatrice et souverainiste, elle réunirait l’aile droite de LR et le Front National ainsi que d’autres petits partis souverainistes de droite.

Dans L’Etat de l’opinion 2016 (publié aux éditions du Seuil par l’institut TNS Sofres), Emmanuel Rivière écrit : « Le tripartisme (…) issu des urnes du mois de décembre n’est satisfaisant pour personne. Il ressemble plus à une étape vers une nécessaire recomposition qu’à l’avènement d’un système durable. Reste à savoir combien de temps le conservatisme des appareils parviendra à maintenir le statu quo, au risque d’accentuer le divorce avec des électeurs qui ne s’y retrouvent décidément plus dans la manière dont s’organise l’offre politique ». Hélas, les appareils politiques ont déjà plus d’une fois montré leur extraordinaire capacité de résistance au changement : en France, les recompositions politiques se font souvent dans la douleur, à l’issue de crises majeures et traumatisantes.

Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen.

L’avènement du tripartisme?

Aucune région ne sera dirigée par le parti de Marine Le Pen, et c’est une excellente nouvelle. Mais le FN est désormais un acteur incontournable du jeu politique. Déjà bien implanté dans les conseils municipaux et départementaux, il vient de réaliser une percée historique aux régionales. Il s’est en effet maintenu au second tour dans toutes les régions de France métropolitaine à l’exception de la Corse. Même s’il n’a remporté la victoire dans aucune d’elles, il a obtenu plus de 350 sièges dans les conseils régionaux. Les élections régionales de 2015 ont-elles confirmé l’avènement du « tripartisme » en France ?

On appelle « tripartisme » une situation dans laquelle trois partis dominent la vie politique d’un pays. A l’origine, le terme « tripartisme » a été employé en France pour désigner l’hégémonie de trois partis en 1946-47, au début de la Quatrième République : il s’agissait du Parti Communiste, de la SFIO et du MRP, des partis majoritairement composés de résistants. A l’époque, ces trois partis n’étaient pas des concurrents mais des alliés : ils formaient à l’Assemblée Nationale une large coalition qui vola en éclats dès 1947 avec le retrait des communistes. De nos jours, certains commentateurs parlent à nouveau de « tripartisme ». En effet, le paysage politique hexagonal semble désormais s’organiser autour de trois forces politiques principales : le PS, l’ex-UMP rebaptisée Les Républicains, et le Front National.

Contrairement au tripartisme de 1946-47, le « tripartisme » actuel ne correspond pas à une situation conjoncturelle dans laquelle trois partis codirigent le pays, mais à une recomposition durable du champ politique autour de trois pôles concurrents. D’ailleurs, il ne faudrait pas parler de « tripartisme » mais plutôt de « tripartition » ou « tripolarisation », car ce ne sont pas trois partis mais trois blocs qui s’affrontent : un bloc de centre-gauche composé du PS et de ses alliés radicaux de gauche, un bloc de centre-droit composé du parti Les Républicains et de ses alliés centristes de l’UDI et du MoDem, et un bloc d’extrême droite composé du FN et du « Rassemblement Bleu Marine », une organisation politique étroitement liée au FN mais distincte de ce dernier. La gauche radicale est marginalisée, et les petits partis indépendants obtiennent des scores totalement dérisoires qui ne leur permettent pas de jouer un quelconque rôle politique. Il faut cependant relativiser ce schéma tripartite, car l’échec du Front National au second tour des élections régionales montre que ce parti n’est pas encore considéré comme un parti « normal » et qu’il continue de susciter de la crainte.

La tripolarisation de la vie politique française n’est pas une bonne nouvelle pour les centristes car elle maintient le centre dans une certaine dépendance à l’égard de la droite républicaine. Les centristes, pris au piège de leur alliance avec Les Républicains, n’osent plus s’affirmer comme une force politique autonome de peur de favoriser la victoire du Front National. De plus, cette situation constitue un obstacle majeur à l’émergence du fameux « axe central » que Bayrou et de nombreux centristes appellent de leurs vœux, et qui rassemblerait au sein d’une même coalition les sociaux-démocrates du PS, les radicaux de gauche, les écologistes réformistes, les centristes et la droite modérée. Cet « axe central » serait pourtant le meilleur rempart contre l’extrême droite, et le premier pas vers un changement profond des pratiques politiques.

Axe central ou tripartisme ?

Les centristes ont doublé leur nombre de conseillers départementaux : l’UDI, qui revendique entre 450 et 500 conseillers à l’issue du second tour, apparaît comme la troisième force politique du pays, derrière l’UMP et le PS mais devant le PCF et le FN. Cela dit, les centristes n’ont aucune raison de pavoiser, car leur succès n’aurait pas été possible sans alliance avec l’UMP. Par ailleurs, les bons résultats de l’alliance UMP-UDI-MoDem aux départementales s’expliquent surtout par un vote sanction contre le PS : comme l’a déclaré François Bayrou, les résultats des départementales sont une sanction « brutale » pour la majorité, mais pas encore un « vote d’adhésion » aux forces de l’opposition. Enfin, avec une abstention qui avoisine les 50%, on peut difficilement parler d’un basculement des électeurs vers la droite et le centre.

Certains observateurs voient dans le résultat des départementales un renforcement du « tripartisme », situation dans laquelle la vie politique serait dominée par trois forces concurrentes : le PS et ses alliés, l’UMP et ses alliés, et le Front National. Cette vision doit être nuancée car l’extrême gauche n’est pas hors-jeu, bien au contraire. Elle a d’ailleurs obtenu plus d’élus que le Front National : ainsi, le PCF revendique plus de 160 conseillers départementaux en métropole, tandis que le FN, privé d’alliances et pénalisé par le scrutin binominal à deux tours, obtient 62 conseillers. Mais si l’on examine le poids électoral réel de chaque formation politique au premier tour, on constate clairement que trois « blocs » dominent : UMP-UDI-MoDem (29% des suffrages), FN (25%) et PS (22%). Ce « tripartisme » n’est pas forcément une bonne chose pour les centristes. Il est vrai qu’à court terme, l’alliance avec l’UMP permet aux centristes d’obtenir de bons scores et de faire élire un nombre satisfaisant de conseillers départementaux. Mais à moyen terme, cette alliance maintient les centristes dans une situation de dépendance à l’égard de la droite, et les empêche de se démarquer.

De plus, le tripartisme compromet sérieusement l’émergence de « l’axe central » que Bayrou appelle de ses vœux, et qui rassemblerait les sociaux-démocrates du PS, les modérés de l’UMP et les centristes de l’UDI et du MoDem. Cette alliance des modérés face aux populismes de gauche comme de droite apparaît comme la seule formule permettant de mener, sur la base du compromis le plus large possible, toutes les réformes nécessaires au pays. Or, le scrutin binominal à deux tours, tout comme le scrutin uninominal à deux tours utilisé lors des législatives, empêche l’émergence de cet « axe central » et oblige les petits partis à s’allier au PS ou à l’UMP, sous peine de marginalisation. La montée du FN, au lieu de favoriser le rapprochement des modérés de gauche et de droite, ne fait que renforcer les vieilles logiques de clan. Les seules alternatives proposées aux électeurs pour contrer la montée du FN sont, d’une part, le « rassemblement de la gauche », et d’autre part, le « rassemblement de la droite et du centre ». Pendant des décennies, nous avons cru à la fiction d’une France coupée en deux ; nous croyons désormais à celle d’une France coupée en trois.