Vaccination obligatoire: une mesure autoritaire?

vaccination-1200

A compter du 1er janvier 2018, onze vaccins pédiatriques seront obligatoires au lieu de trois actuellement. Cette décision du gouvernement est motivée par le retour inquiétant de la rougeole, qui avait presque disparu en France. La rougeole est une maladie très contagieuse qui peut entraîner des pneumonies et des encéphalites mortelles : la France connaît depuis 2008 une épidémie qui a touché 24.000 personnes et fait 10 morts ; une adolescente non vaccinée est d’ailleurs décédée de la rougeole à Marseille en juin 2017. Le vaccin contre la rougeole est simplement recommandé : seuls 75% des Français sont vaccinés contre cette maladie, ce qui n’est pas suffisant pour empêcher de nouvelles épidémies. Mais l’extension de la vaccination obligatoire a immédiatement relancé en France le débat entre les pro-vaccin et les anti-vaccin.

Que les choses soient claires : l’efficacité des vaccins est prouvée depuis longtemps. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la vaccination de masse a fait reculer de façon spectaculaire plusieurs maladies infectieuses mortelles et hautement contagieuses : dans les années 1950, en Europe, on mourait encore de la tuberculose, de la coqueluche, de la diphtérie et de la poliomyélite. Ces maladies, nous avons fini par les oublier car elles ont quasiment disparu dans les pays développés. Nous avons oublié que la diphtérie provoquait la mort par suffocation, que la coqueluche tuait les nourrissons dans d’abominables quintes de toux et que la poliomyélite entraînait une paralysie des membres inférieurs et du système respiratoire. Nous avons oublié que les maladies infectieuses étaient la première cause de mortalité en Europe jusqu’au milieu du XXe siècle.

Nul ne peut nier que la vaccination de masse représente un progrès majeur dans l’histoire de l’humanité. Pourtant, un mouvement anti-vaccination a émergé en Europe et en Amérique du Nord à partir des années 90 : les militants « antivax » prétendent que les vaccins sont inefficaces, voire dangereux. Ils dénoncent un « lobby du vaccin » et contestent le principe de la vaccination obligatoire. Ils vont même jusqu’à présenter la vaccination des nourrissons comme une forme de maltraitance ! Cette hostilité aux vaccins se nourrit surtout de rumeurs et de croyances, mais la propagande anti-vaccin a des effets réellement néfastes sur la population : relayée par des sites Internet complotistes comme « Stop Mensonges » et par des sites d’information pseudo-scientifiques tels que « Santé Nature Innovation », cette propagande entretient la confusion dans l’opinion publique et alimente la méfiance envers les vaccins. En outre, de simples rumeurs propagées sur le web déclenchent parfois de véritables paranoïas collectives : ainsi, au début des années 2000, une épidémie de rougeole a démarré au Royaume-Uni parce que les gens croyaient, à tort, que le vaccin ROR favorisait l’autisme. Des rumeurs comparables ont circulé en France à propos d’un lien entre le vaccin contre l’hépatite B et certains cas de sclérose en plaques.

La rhétorique anti-vaccin bascule souvent dans la théorie du complot : selon certains militants « antivax », la vaccination obligatoire ne servirait qu’à enrichir les laboratoires pharmaceutiques. Sauf que, pour l’industrie pharmaceutique, la vaccination ne représente pas une manne financière aussi intéressante qu’on pourrait le penser. Les vaccins sont des produits bon marché, efficaces dès la première injection : en fait, les laboratoires pharmaceutiques feraient plus de profit si les gens ne se vaccinaient pas, car le traitement d’une maladie infectieuse rapporte beaucoup plus qu’un simple vaccin. Certains militants « antivax » radicaux vont beaucoup plus loin dans le délire complotiste et n’hésitent pas à publier des inepties qui déclencheraient sans doute l’hilarité s’il ne s’agissait pas d’un sujet aussi grave que la vaccination : je ne résiste pas à l’envie de mentionner un article extraordinaire du site « Stop Mensonges » affirmant que les vaccins contiennent des « nanorobots » capables de modifier le comportement des individus…

La propagande anti-vaccin est d’autant plus dangereuse qu’elle mélange souvent des contre-vérités à d’authentiques données scientifiques. Il existe par exemple un débat sur les sels d’aluminium utilisés comme adjuvants dans la composition des vaccins : l’aluminium permet en effet d’augmenter l’efficacité des vaccins en stimulant la réaction immunitaire. Les sels d’aluminium sont employés comme adjuvants dans les vaccins depuis les années 1920 ; la plupart des spécialistes les considèrent comme inoffensifs mais certains chercheurs pensent le contraire. Les recherches du Professeur Romain Gherardi, spécialiste des maladies neuromusculaires, ont montré que chez une minorité d’individus ayant des prédispositions génétiques, l’aluminium des vaccins pouvait entraîner de petites lésions musculaires appelées myofasciites à macrophages. La plupart des patients chez qui cette pathologie a été diagnostiquée souffrent de troubles du sommeil et de troubles cognitifs mais, à ce jour, aucun lien n’a pu être scientifiquement établi entre ces différents troubles et l’aluminium présent dans les vaccins. L’OMS estime que les données disponibles ne justifient pas une interdiction de l’aluminium vaccinal car une telle décision aurait pour effet de réduire considérablement l’efficacité des vaccins : autrement dit, la suppression des sels d’aluminium dans les vaccins serait beaucoup plus risquée que leur maintien. Mais cela n’empêche pas les « antivax » de crier au scandale et de réclamer l’interdiction immédiate de tous les vaccins contenant des sels d’aluminium.

La décision d’étendre la liste des vaccins pédiatriques obligatoires a évidemment provoqué l’indignation des militants « antivax ». Certains sites antivaccin prétendent (sans le démontrer) que le système immunitaire des nourrissons serait trop « immature » pour pouvoir absorber les onze vaccins obligatoires : c’est oublier que les huit nouveaux vaccins obligatoires étaient déjà recommandés auparavant et que, dans les faits, ils étaient déjà administrés à la plupart des nourrissons sans que cela pose problème. Mais la décision du gouvernement a déclenché une vague de protestation dont l’ampleur dépasse très largement celle du mouvement antivaccin traditionnel. De nombreux parents, bien que favorables à la vaccination, s’interrogent sur la pertinence d’une telle mesure ; plusieurs intellectuels se sont même exprimés dans les médias pour dénoncer l’extension de la vaccination obligatoire, qu’ils considèrent comme une mesure « autoritaire » portant atteinte à la liberté des familles.

Faut-il sanctionner les parents qui refusent les vaccins pédiatriques obligatoires ou faut-il, au nom de la liberté thérapeutique, leur accorder un droit au refus de vaccination ? En tant que centriste et libéral, j’ai tendance à penser que l’Etat doit respecter les choix de vie et les convictions personnelles de chacun. Mais la vaccination n’est pas une simple affaire de conviction personnelle : c’est un enjeu de santé publique. Pour qu’un vaccin puisse empêcher la propagation d’un virus, il faut qu’une grande partie de la population soit vaccinée : c’est ce que l’on appelle la couverture vaccinale. On ne se vaccine pas seulement pour se protéger soi-même : on se vaccine aussi pour protéger les autres. Certaines personnes ont un système immunitaire défaillant qui ne les protège pas contre les maladies infectieuses, même en cas de vaccination : c’est uniquement la couverture vaccinale qui évite à ces personnes d’être contaminées. En outre, certains vaccins ne peuvent pas être administrés aux nouveau-nés, tels que le vaccin contre la coqueluche : c’est donc la vaccination de leur entourage qui protège les nouveau-nés de cette maladie.

La vaccination obligatoire est le seul moyen d’assurer une bonne couverture vaccinale et d’empêcher l’apparition de nouveaux foyers épidémiques. Ces dernières années, la méfiance croissante envers les vaccins a entraîné une dégradation de la couverture vaccinale et favorisé la résurgence de plusieurs maladies qui avaient presque disparu en Europe, comme la tuberculose, la coqueluche et la rougeole ; un retour de la diphtérie a même été constaté en Russie. Le refus de vaccination est un choix égoïste et irresponsable car les personnes qui refusent la vaccination mettent en péril la santé de leur entourage. La santé de la population doit primer sur les croyances et les libertés individuelles, surtout lorsqu’il est question de la santé de nos enfants. De plus, accorder un « droit au refus de vaccination » donnerait à la population le sentiment que les vaccins obligatoires ne sont pas vraiment indispensables et encouragerait la négligence vaccinale. Un tel « droit au refus » placerait aussi les médecins dans une posture délicate puisque chaque praticien aurait la responsabilité de convaincre, au cas par cas, les familles réticentes, avec des sons de cloche différents d’un médecin à l’autre.

Publicités

Comprendre l’Empire. Une critique du livre d’Alain Soral.

Publié en 2011 aux Editions Blanche (maison d’édition spécialisée dans les romans érotiques), l’essai d’Alain Soral intitulé Comprendre l’Empire a été largement ignoré des médias « officiels ». En revanche, sur les réseaux sociaux et dans les médias dits « alternatifs », le livre d’Alain Soral a reçu des critiques dithyrambiques : on parle d’un « miracle éditorial », d’un « coup de maître », de « brillantes analyses » ou encore d’une « lucidité remarquable ». Toutefois, je n’aurais certainement jamais pris la peine de lire ce livre s’il n’avait atteint des records de vente sur Amazon et si plusieurs personnes de mon entourage ne m’avaient confié leur intérêt pour la prose d’Alain Soral.

La lecture de Comprendre l’Empire fut pour moi une grande déception. A la place du remarquable essai décrit par les adorateurs de Soral, j’ai trouvé un long catalogue d’imprécations, d’approximations historiques et de clichés complotistes, écrit dans un style agressif et, parfois, inutilement grossier : il faut vraiment avoir lu peu de bons livres pour considérer Comprendre l’Empire comme un chef d’œuvre. On peut résumer de la façon suivante la thèse principale de l’ouvrage : les puissances de l’argent ont peu à peu pris le pouvoir en Europe après la Révolution Française et cherchent aujourd’hui à mettre en place, par le biais de puissants réseaux transnationaux, une dictature mondiale de la finance que Soral appelle « Nouvel ordre mondial » ou « Empire ». D’après l’auteur, c’est la destruction de la Foi par la Raison, puis de la Raison par la Banque, qui aurait ouvert la voie vers ce « Nouvel ordre mondial ». La mondialisation libérale actuelle est ainsi présentée comme le résultat d’un long processus initié dès le XVIIIe siècle par une oligarchie financière cosmopolite imprégnée de « messianisme judéo-protestant ». La solution préconisée par l’auteur pour combattre l’Empire, c’est la révolte des nations. Voulant réconcilier la « gauche du travail » et la « droite des valeurs », Soral prône l’union du prolétariat et de la classe moyenne contre une élite financière globalisée. L’idéologie qui sous-tend l’ouvrage est un étrange cocktail mêlant socialisme, anarchisme et nationalisme tout en recyclant de nombreux poncifs empruntés à l’extrême droite la plus réactionnaire : antisémitisme, antimaçonnisme, antiparlementarisme, critique de « l’humanisme bourgeois » et des Droits de l’Homme, nostalgie de l’Ancien Régime, éloge d’une chrétienté médiévale idéalisée.

Alain Soral est un homme intelligent et cultivé, mais sa paranoïa et son antisémitisme pathologique jettent un grand discrédit sur l’ensemble de son travail. Certes, tout n’est pas à jeter à la poubelle dans Comprendre l’Empire. On y trouvera en effet quelques passages pertinents et lucides, notamment sur la précarisation du salariat, la démocratie d’opinion, la société du divertissement ou encore l’instrumentalisation politique de l’antiracisme. Mais les bons passages, trop rares, n’ont rien de révolutionnaire. Quant au reste de l’ouvrage, il ne présente qu’un intérêt très limité sur le plan intellectuel. Les sujets abordés dans Comprendre l’Empire sont tellement variés qu’il faudrait des années de travail pour décortiquer et réfuter, phrase par phrase, toutes les bêtises que raconte Soral. A défaut de proposer une réfutation point par point, je souhaiterais simplement développer ici les sept principales critiques que l’on peut, selon moi, adresser à Comprendre l’Empire.

1) L’ouvrage d’Alain Soral est dénué de rigueur scientifique. Soral ne fournit aucune preuve de ce qu’il affirme, il cite rarement ses sources et déforme les propos et la pensée des auteurs dont il se réclame (Marx, Proudhon, Bakounine, Péguy, etc.). Le manque de rigueur est d’ailleurs revendiqué par l’auteur comme une qualité ! Dans l’introduction de Comprendre l’Empire, Alain Soral explique en effet que son livre est « peu universitaire dans sa forme, par respect pour le lecteur ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Que Soral ne veut pas faire comme tous ces universitaires prétentieux qui remplissent leurs publications de références bibliographiques et de notes de bas de page ! Sauf que, dans une publication universitaire, les références et les notes de bas de page n’ont pas pour fonction d’impressionner le lecteur : elles sont avant tout une marque d’honnêteté intellectuelle. Elles permettent de justifier les affirmations de l’auteur et offrent aux lecteurs consciencieux la possibilité de vérifier les informations à la source. Alain Soral, lui, s’autorise à dire tout et n’importe quoi puisque son travail est « peu universitaire ». Et c’est par « respect pour le lecteur » qu’il se dispense de toute rigueur scientifique : autrement dit, Soral donne du prêt-à-penser à des lecteurs crédules. Un tel mépris pour le travail universitaire et une telle condescendance vis-à-vis du public sont insultants à la fois pour les universitaires et pour les lecteurs. 

2) « L’Empire » est un concept flou dont la définition varie d’une page à l’autre. Dans le troisième chapitre du livre, on apprend que l’Empire désigne à la fois une « vision du monde » et un « processus » : l’Empire est en effet défini comme l’idéologie propre à l’oligarchie financière mondiale, et comme le processus conduisant au renforcement de la domination exercée par cette même oligarchie. Cette définition duale confère d’emblée à la notion d’Empire un caractère ambigu. De plus, on constate au fil de l’ouvrage que l’auteur décrit l’Empire tantôt comme une réalité, tantôt comme le résultat prévisible d’un processus encore inachevé, si bien qu’à la fin du livre on ignore si l’Empire existe déjà ou s’il est en train d’advenir. On comprend finalement que « l’Empire » est une expression fourre-tout qui englobe à la fois l’ONU, l’OMC, le FMI, l’OTAN, l’impérialisme états-unien, Israël, la franc-maçonnerie, les banques, les spéculateurs de Wall Street, les grands médias, les firmes transnationales, les lobbys, les think-tanks, les sociétés secrètes et les organisations privées telles que la Commission Trilatérale ou le Groupe Bilderberg. Le lecteur naïf a l’impression que « tout est lié », et que les différents groupes, Etats, individus et organisations vilipendés par l’auteur sont impliqués dans une seule et même conspiration planétaire visant à mettre en place une dictature mondiale de la finance. En dénonçant plusieurs groupes d’individus puissants dans un même ouvrage et en les regroupant sous un même vocable, Soral donne à ses lecteurs l’illusion qu’il existe effectivement une connexion, une complicité entre ces différents groupes. En ce sens, le livre d’Alain Soral est véritablement conspirationniste : la mondialisation est analysée comme un immense complot fomenté par les élites financières dans le but de soumettre les peuples et de leur imposer l’idéologie ultralibérale. Une telle approche extrêmement simpliste de réalités économiques très complexes présente un avantage non négligeable : elle valorise le lecteur naïf en lui donnant l’impression d’accéder à une vérité cachée. D’ailleurs, l’ouvrage de Soral regorge de théories du complot : sur l’assassinat de Kennedy, le réchauffement climatique (une « escroquerie scientifique » selon Soral), la crise des subprimes, le vaccin contre la grippe H1N1 et, bien sûr, les attentats du 11 Septembre (lieu commun absolument incontournable pour tout conspirationniste militant).

3) Les analyses de l’auteur sont extrêmement sommaires et superficielles. Chaque chapitre est découpé en une multitude de textes très courts dont certains ne font même pas dix lignes. Ce format peu académique présente un inconvénient majeur puisqu’il ne permet pas d’approfondir les analyses. Chaque événement est traité de façon expéditive, en quelques lignes, et le lecteur ne cesse de sauter d’un texte à l’autre sans se réapproprier les différents sujets traités. L’Affaire Dreyfus, par exemple, est traitée en vingt lignes. La démocratie athénienne, en quinze lignes. Le Traité de Maastricht, en douze lignes. La décolonisation, en sept lignes ! A ce stade, on ne peut plus parler d’analyses mais de simples allusions. La Révolution Française, point de départ de toute la réflexion d’Alain Soral, est analysée à la va-vite en quelques pages : l’auteur n’en mentionne même pas les causes principales, à savoir la situation économique et financière désastreuse de la France en 1789 et l’opposition farouche de l’aristocratie à toute réforme d’un système fiscal pourtant profondément inégalitaire. Sur la laïcité, les analyses de Soral sont également d’une effroyable indigence : l’auteur affirme, sans le démontrer, que la laïcité est une « religion d’Etat » dont la franc-maçonnerie constitue le « clergé occulte ». De même, il évoque très brièvement la loi de 2004 sur les signes religieux en la qualifiant de « loi anti-voile islamique » : Soral ne développe aucune argumentation, il n’explique pas le contenu de cette loi, ni ses objectifs, ni le contexte dans lequel elle a été votée, ni l’immense travail de réflexion mené en amont par la Commission Stasi en partenariat avec les représentants des différentes communautés religieuses… L’auteur prétend avoir condensé en 200 pages plusieurs décennies de recherches et des milliers de pages de réflexion personnelle : il est vrai que l’écriture de Soral est très synthétique, mais là où certains lecteurs voient la « fulgurance » d’un génie clairvoyant au style épuré, il n’y a souvent que des formules à l’emporte-pièces dissimulant de graves carences argumentatives. Soral ne cherche pas à faire réfléchir ses lecteurs : il leur jette ses théories à la figure dans un style incantatoire. Chez lui, les slogans font office de raisonnements. Tout lecteur attentif d’Alain Soral doit donc impérativement mener des recherches complémentaires pour se forger sa propre opinion sur chacun des sujets abordés. L’erreur la plus préjudiciable serait de s’en tenir à ce que dit Soral, et de « ruminer » chaque chapitre du livre sans chercher à creuser la question par soi-même.

4) Soral manipule ses lecteurs par des sophismes. Un sophisme est un raisonnement faux qui a l’apparence du vrai. L’auteur de Comprendre l’Empire utilise fréquemment ce genre de raisonnements fallacieux pour tenter de justifier des théories farfelues et des rumeurs grotesques. Soral établit parfois une relation de cause à effet entre deux événements qui n’ont pas de lien avéré : ainsi explique-t-il qu’en juin 1963, c’est-à-dire six mois avant l’assassinat du président Kennedy, ce dernier a signé un décret autorisant le Trésor américain à émettre 4 milliards de dollars en billets. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour pointer du doigt « un lien évident entre la mort du président Kennedy et sa tentative de reprendre le pouvoir sur la Banque ». Soral laisse entendre que John F. Kennedy a été tué parce qu’il cherchait à briser le monopole monétaire de la Réserve Fédérale. Mais ce « lien évident » se fonde sur une simple congruence chronologique entre deux événements et n’est confirmé par aucun élément factuel. De plus, le fameux « décret 11.110 » signé par Kennedy en juin 1963 (décret que Soral n’a manifestement pas lu) concerne les stocks de lingots d’argent détenus par le Trésor et ne remet absolument pas en cause les prérogatives monétaires de la Banque centrale américaine. Quant aux 4 milliards de dollars évoqués par Soral, ils n’ont aucun rapport avec le « décret 11.100 » de Kennedy : en réalité, c’est une vieille législation fédérale du XIXe siècle qui autorise le Trésor à mettre en circulation une certaine quantité de billets. Soral a donc tout faux. La théorie du « complot de la Fed », reprise par Soral, fait partie des nombreuses rumeurs qui entourent l’assassinat du président Kennedy et qui circulent encore aujourd’hui dans les poubelles du web. On peut également trouver de beaux exemples de sophismes dans les nombreux passages consacrés à la franc-maçonnerie : le secret maçonnique est en effet interprété par l’auteur comme une preuve du caractère malveillant de la franc-maçonnerie. « Le mal avance toujours masqué », écrit Soral. Autrement dit : si les francs-maçons cachent leurs activités, c’est forcément parce qu’elles sont honteuses ! Nous ne sommes plus très loin des rumeurs abjectes qui, sur Internet, accusent les francs-maçons de pratiques sataniques, de crimes rituels et d’orgies pédophiles ! Soral semble d’ailleurs prendre pour argent comptant certaines de ces rumeurs lorsqu’il évoque, toujours à propos de la franc-maçonnerie, « un plus grand accès au pouvoir et aux prérogatives mondaines qui vont avec : l’argent et les honneurs qui vous amènent les femmes ou les petits garçons ».

5) La thèse d’Alain Soral se fonde sur un déterminisme ethnico-religieux grotesque. Soral cherche en effet à expliquer le comportement des individus par leur religion. Ce faisant, il dresse de chaque religion un portrait simpliste et caricatural : d’après Soral, les juifs de toutes obédiences et les protestants anglo-saxons seraient plus spontanément portés vers la spéculation et l’accumulation du capital parce qu’ils suivent à la lettre les enseignements de l’Ancien Testament, contrairement aux catholiques, aux orthodoxes et aux musulmans. Le monde musulman serait même, selon Soral, « l’un des derniers remparts contre le Nouvel ordre mondial ». On pourrait bien sûr citer des tas de contre-exemples : de grands banquiers catholiques, des oligarques russes, de grands hommes d’affaires musulmans, des banques islamiques pratiquant le prêt à intérêt sous des formes déguisées, etc. Si des catholiques ou des musulmans ont rejoint l’oligarchie financière mondiale, c’est sans doute, dira Soral, parce qu’ils ont été contaminés par le « messianisme judéo-protestant ». Certes, la religion peut influer sur le rapport des individus à l’argent : les travaux du sociologue Max Weber l’ont bien montré, notamment son remarquable ouvrage paru en 1904-1905 et intitulé L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, ouvrage auquel Soral ne fait d’ailleurs qu’une brève allusion dans Comprendre l’Empire. Mais les raccourcis caricaturaux d’Alain Soral n’ont rien à voir avec l’étude magistrale de Weber : le travail de Soral n’a aucune espèce de valeur scientifique et ses raisonnements se fondent sur des stéréotypes qui ne sont jamais soumis au moindre questionnement critique. La religion n’est qu’un facteur explicatif parmi d’autres : elle ne suffit jamais à rendre compte des comportements d’un individu ou d’un groupe d’individus.

6) L’ouvrage de Soral est imprégné d’un antisémitisme maladif. Dès qu’il parle des juifs, Alain Soral réactive automatiquement de vieux stéréotypes antisémites que l’on rencontrait déjà dans la presse d’extrême droite à la fin du XIXe siècle : le juif est considéré comme un parasite, un voleur, un être cupide et dominateur, et un éternel ennemi des nations. Les juifs sont aussi décrits comme le noyau dur de l’oligarchie financière mondiale et comme une communauté puissante contrôlant les principaux médias occidentaux : Soral évoque ainsi une « omniprésence » et une « omnipotence avérées » des juifs « dans tous les secteurs clefs de la finance, de la politique, des médias et des sciences ». Le plus inquiétant, c’est que les nombreux lecteurs naïfs d’Alain Soral, subjugués par les imprécations de leur gourou, ne s’aperçoivent même plus des aberrations qu’ils sont en train de lire. La domination économique et idéologique du monde par les juifs est présentée comme un fait établi, alors qu’il n’existe aucune donnée statistique fiable permettant de démontrer que les juifs seraient surreprésentés dans les conseils d’administration des grandes banques ou dans les grands médias. De plus, l’auteur raisonne à partir de généralisations abusives : la présence de juifs dans les secteurs clés de la finance et des médias n’autorise aucunement à conclure que la communauté juive elle-même, dans sa globalité, serait plus « influente » que les autres. Si certains juifs sont influents, cela ne veut pas dire que tous les juifs le sont ! Soral présente également la domination économique des juifs comme l’aboutissement d’un processus pluriséculaire dont les fondements seraient déjà présents dans l’Ancien Testament et le Talmud : d’ailleurs, les seuls intellectuels juifs que Soral ne méprise pas sont ceux qui, tels Karl Marx, se seraient émancipés de la « pensée talmudique ». L’auteur commet ici une double erreur puisqu’il réduit toute la pensée juive à deux livres, et traite ces livres comme s’ils exprimaient une pensée cohérente, uniforme et figée. Or, les enseignements contenus dans l’Ancien Testament et le Talmud sont extrêmement diversifiés, parfois contradictoires, car ils émanent de communautés multiples ayant vécu à des époques et dans des contextes très différents. Se fonder sur le Talmud pour « prouver » que les juifs sont un peuple d’escrocs assoiffés de domination est aussi absurde que de citer le Coran pour « prouver » que les musulmans sont des djihadistes en puissance ! Mais ce n’est pas tout. L’antisémitisme d’Alain Soral se traduit aussi par un négationnisme à peine dissimulé : l’auteur compare en effet le génocide juif à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité ». Qualifier la Shoah de « religion » n’a rien d’anodin : cela revient à dire que l’extermination des juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale est un dogme, une croyance, et non un fait historique établi. Et comparer les chambres à gaz au corps « introuvable » du Christ ressuscité, cela sous-entend qu’il n’existe aucune preuve matérielle de l’existence des chambres à gaz (ce qui est évidemment faux). Au nom d’une liberté d’expression dévoyée, Soral cherche à réhabiliter les thèses révisionnistes en les désignant comme une « réaction de résistance » à l’idéologie de l’Empire : contester la Shoah, c’est donc résister à l’Empire !… L’antisémitisme d’Alain Soral se travestit parfois en antisionisme, notamment lorsque l’auteur dénonce avec virulence la « toute-puissance du lobby sioniste ». Il n’est pas inutile de s’arrêter quelques instants sur le terme « sioniste » et sur l’usage qu’en fait Soral. Le sionisme désigne, à l’origine, une doctrine justifiant la création de l’Etat d’Israël, mais Soral donne à ce terme une dimension communautaire. Quand Soral parle des « sionistes », il vise en fait les organisations juives, accusées de servir les intérêts d’Israël : le CRIF et le Consistoire Israélite de France sont ainsi désignés comme des agents de la propagande « sioniste ». En dénonçant un prétendu « lobby sioniste » aux contours assez flous, Alain Soral entretient une certaine confusion entre, d’une part, les lobbys pro-israéliens (qui sont présents dans toutes les grandes démocraties occidentales, au même titre que les lobbys pro-américains, pro-russes ou pro-chinois) et, d’autre part, l’ensemble des organisations juives, considérées par l’auteur comme solidaires d’Israël. Chez Soral, le mot « sioniste » désigne bel-et-bien les juifs en tant que communauté organisée. D’ailleurs, Soral prétend que l’influence du sionisme s’explique par les spécificités de la communauté juive, à savoir : « les liens du sang ; une foi plurimillénaire fondée sur un projet clairement établi de domination ; le cosmopolitisme ; la pleine maîtrise de la modernité (finance, médias et sciences) ». Soral projette en fait sur le « sioniste » les stéréotypes classiques de l’antisémitisme. Au bout du compte, sous la plume de Soral, le mot « sioniste » ne veut plus dire grand-chose et ne sert qu’à jeter l’anathème sur la communauté juive et les organisations qui la représentent. Il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour ne pas y voir de l’antisémitisme.

7) Les analyses de Soral sont truffées de contre-sens historiques. Soral réécrit l’histoire de France, simplifie jusqu’à la caricature les événements dont il traite et occulte volontairement certains faits pour ne garder que ceux qui semblent confirmer ses théories. Le travail de Soral se situe donc aux antipodes de la démarche scientifique d’un historien : Soral affirme de façon péremptoire des pseudo-vérités historiques sans jamais les confronter aux sources, et sans jamais se référer aux travaux d’historiens reconnus. La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat fournit un bon exemple : cette loi d’une importance capitale est traitée en seulement cinq lignes, au prix de raccourcis et de contre-sens ahurissants. Soral analyse en effet la loi de 1905 comme « la dépossession des prêtres catholiques de leur fonction d’éducateur au profit des instituteurs laïques ». Or, la loi de 1905 n’a rien à voir avec l’enseignement. Les écoles publiques ont été laïcisées par la loi Jules Ferry de 1882, et le personnel enseignant des établissements publics a été laïcisé par une loi de 1886. Il convient aussi de rappeler que la loi Falloux de 1850 sur la liberté de l’enseignement (qui autorise l’ouverture d’écoles privées, notamment catholiques) n’a jamais été remise en cause sous la Troisième République, et que cette loi est toujours en vigueur aujourd’hui. Soral fait aussi un contre-sens lorsqu’il évoque « l’éviction de de Gaulle pour son insoumission à l’Empire du dollar et à l’Etat d’Israël ». D’après Soral, « l’Empire » aurait profité de Mai 68 pour chasser De Gaulle du pouvoir. Or, Charles de Gaulle n’a pas été évincé : il a démissionné de son plein gré en 1969, à l’âge de 79 ans, après la victoire du « non » au référendum qu’il avait organisé sur un projet de réforme territoriale. Autre exemple de la méthode soralienne de falsification des faits historiques : l’Affaire Dreyfus. D’après Soral, cette crise qui a déstabilisé la Troisième République serait une étape décisive dans la liquidation des réseaux traditionnels issus de l’Ancien Régime (l’armée, la noblesse, l’Eglise) au profit de nouveaux réseaux liés à l’argent. En d’autres termes, l’Affaire Dreyfus marquerait le triomphe de la bourgeoisie judéo-maçonnique sur les élites de l’Ancien Régime. Cet épisode est décrit par Soral comme une « victoire des médias et de l’argent sur l’armée, refuge de la noblesse ». Mais cette analyse comporte quatre erreurs. Tout d’abord, Soral voit dans l’Affaire Dreyfus une « victoire des médias », comme si tous les médias français avaient pris fait et cause pour Dreyfus. L’auteur oublie que plusieurs journaux très influents étaient ouvertement antidreyfusards, comme La Croix, Le Petit Journal ou La Libre Parole. Soral interprète également l’Affaire Dreyfus comme une « victoire de l’argent », ce qui sous-entend que les grandes fortunes étaient dans le camp de Dreyfus : c’est oublier qu’une grande partie de la haute bourgeoisie française était antisémite et antidreyfusarde ; les dreyfusards les plus illustres, en revanche, étaient issus des classes moyennes ou de la petite bourgeoisie, comme Emile Zola, Georges Clemenceau, Victor Basch, Anatole France ou Yves Guyot. Alain Soral analyse aussi l’Affaire Dreyfus comme une « victoire sur l’armée », ce qui est un non-sens. Même si une grande partie de l’état-major était antidreyfusarde, il y eut aussi des officiers dreyfusards, à l’image du lieutenant-colonel Picquart qui fut le premier à réunir des preuves de l’innocence de Dreyfus. En outre, les dreyfusards n’étaient pas « contre l’armée » : ils considéraient au contraire que la condamnation d’un innocent par un Conseil de guerre entachait gravement la crédibilité de l’armée française, et que la révision du procès de Dreyfus était nécessaire pour restaurer l’honneur de l’institution militaire. Enfin, Soral présente l’armée comme « le dernier refuge de la noblesse ». Or, les études menées par des historiens tels que William Sernam sur la composition de l’armée française après la Révolution montrent que le nombre de nobles parmi les officiers s’est effondré tout au long du XIXe siècle, et que les officiers portant un titre de noblesse sont très minoritaires sous la Troisième République. Même si elle est restée attachée à certaines valeurs et à certains codes hérités de la noblesse d’Ancien Régime, l’armée française de la fin du XIXe siècle est une armée de roturiers ; les officiers sont principalement issus de deux grandes écoles militaires, Polytechnique et Saint-Cyr, dont le concours d’entrée favorise la promotion au mérite. L’armée n’est donc plus, au moment de l’Affaire Dreyfus, un bastion de la noblesse. Par ailleurs, Soral passe totalement à côté de plusieurs éléments essentiels qui ont largement contribué à la victoire du camp dreyfusard : le climat de violence entretenu par les ligues d’extrême droite, le coup d’Etat raté du nationaliste Paul Déroulède et de sa Ligue des Patriotes en 1899, l’essor de la vie associative après le vote de la loi de 1901, et le rôle clé joué par la Cour de Cassation dans la compréhension de l’Affaire Dreyfus. Soral prétend aussi que l’Affaire Dreyfus n’aurait pas eu un tel retentissement médiatique si Dreyfus n’avait pas été juif ; mais ce que l’auteur ne veut pas admettre, c’est que si Dreyfus n’avait pas été juif, il n’aurait sans doute jamais été accusé à tort.

En guise de conclusion

Une fois qu’on a terminé la lecture de Comprendre l’Empire, on n’a toujours pas compris ce qu’était vraiment « l’Empire », mais on a au moins compris pourquoi ce livre avait été snobé par les médias et par la critique. Le pamphlet de Soral n’a été ni censuré, ni boycotté, ni mis à l’index par les ayatollahs du « politiquement correct » : les élucubrations que l’on trouve dans Comprendre l’Empire suffisent amplement à expliquer pourquoi ce livre a été ignoré des principaux médias. Comprendre l’Empire ne méritait aucune publicité, tout simplement. Mais en disant cela, j’ai bien conscience de n’être qu’un idiot utile de « l’Empire »…

15 ans après le 11 Septembre, les théories complotistes séduisent toujours

15 ans après les terribles attentats du 11 septembre, les théories du complot continuent de polluer le web et séduisent encore des millions de personnes à travers le monde. Je vous invite à relire, dans une version récemment mise à jour, un ancien article du Centriloque sur les théories du complot relatives au 11 septembre (voir lien ci-dessous). Consulté chaque jour par une centaine d’Internautes depuis maintenant trois ans, cet article est de très loin le plus lu et le plus commenté du Centriloque. Bonne lecture, et surtout, gardez le cerveau en éveil. 

https://centriloque.wordpress.com/2013/09/11/11-septembre-pour-en-finir-avec-la-theorie-du-complot/

Le FN est-il toujours un parti d’extrême droite?

Marine Le Pen, 1er mai 2012.

Les responsables du Front National récusent l’étiquette « extrême droite », qu’ils considèrent comme péjorative et injurieuse : Marine Le Pen a d’ailleurs menacé de traîner devant les tribunaux toute personne qui qualifierait publiquement le FN de parti d’extrême droite. Les leaders du parti entretiennent un certain flou quant à leur orientation politique : Marine Le Pen prétend qu’elle n’est « ni de gauche ni de droite » et définit le Front National comme un « parti de patriotes ». Les élus frontistes utilisent des argumentaires prémâchés visant à prouver que le Front National ne correspond pas à la « définition historique » de l’extrême droite. En condamnant les dérapages de son père, Marine Le Pen cherche à montrer que le FN a changé. Elle veut rompre avec l’image traditionnelle du FN, celle d’un parti haineux, raciste et xénophobe.

Ne soyons pas dupes : ce discours s’inscrit évidemment dans la stratégie de « dédiabolisation » voulue par Marine Le Pen. Le FN cherche aujourd’hui à faire oublier qui il est et d’où il vient, afin de se présenter comme un parti républicain « normal ». Il est donc important de remettre quelques pendules à l’heure. L’expression « extrême droite » n’est ni une insulte ni un jugement moral : il s’agit d’une expression empruntée aux sciences politiques et historiques, désignant traditionnellement les courants les plus radicaux de la droite. Parler de « l’extrême droite » au singulier constitue d’ailleurs un usage trompeur : le pluriel serait préférable, car l’extrême droite renvoie en fait à plusieurs traditions politiques différentes qui ne se limitent pas au fascisme et au nazisme.

D’après les historiens spécialistes de l’extrême droite (Pierre Milza, Michel Winock, Nicolas Lebourg ou encore Pierre-André Taguieff), le FN s’inscrit dans l’héritage du « national-populisme », un courant qui constitue la composante principale de l’extrême droite française depuis les années 1880. Ce courant se caractérise tout d’abord par un nationalisme « fermé », refusant toute forme d’universalisme et prônant la défense d’une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène qui serait menacée d’altération. Il se caractérise également par un discours populiste qui met en avant la défense du « peuple sain » trahi par une élite corrompue et décadente. Il suffit d’examiner avec attention le programme et les discours du Front National pour constater que le parti de Marine Le Pen correspond parfaitement à la définition historique de ce « national-populisme » à la française.

Un nationalisme « fermé »

Le FN voue un véritable culte à la nation et défend une « identité nationale » quasi sacralisée, qui serait « menacée » par la mondialisation et par l’immigration. L’idéologie du parti se fonde sur une vision totalement fermée de la nation. Le FN veut en effet durcir les conditions d’accès à la nationalité française, par exemple en supprimant le droit du sol. Pour le FN, la nationalité française « s’hérite ou se mérite » : la naturalisation doit devenir une procédure exceptionnelle réservée aux étrangers qui « méritent » de devenir français. D’après le programme du Front National, « la naturalisation doit être soumise à des conditions d’assimilation » : ce critère témoigne d’une volonté de verrouiller au maximum l’accès à la nationalité française. Sachant que « l’assimilation » implique un renoncement total des individus à leur culture d’origine, on comprend que, pour le FN, la nation se définit par des critères de type culturel, et que la nationalité française est incompatible avec toute culture étrangère. D’ailleurs, le FN souhaite aussi interdire la double nationalité. Pour le parti de Marine Le Pen, l’appartenance à la nation française est exclusive et interdit toute appartenance à une autre communauté nationale. En 2012, la candidate écologiste Eva Joly fut critiquée par le FN parce qu’elle avait la double nationalité franco-norvégienne, et Florian Philippot l’accusa de ne « pas aimer la France »La communauté nationale est ainsi définie comme un absolu, qui englobe et transcende les individus. Hors de la nation, les individus n’ont pas d’identité, ils ne comptent pas, ils n’existent pas.

Le thème de la « décadence nationale », marqueur traditionnel du discours national-populiste, occupe encore une place centrale dans la rhétorique du FN. Comme son père, Marine Le Pen est obsédée par la peur du déclin. Elle invoque un passé mythifié, une « France éternelle » qui serait aujourd’hui menacée d’extinction à cause de l’immigration de masse, de l’intégration européenne et de la mondialisation « ultralibérale ». La présidente du FN se présente ainsi comme le dernier rempart de cette identité française menacée et lance un appel au « sursaut national », exhortant les Français à entrer en résistance contre les forces qui menacent de détruire la nation. Cette rhétorique du déclin et du sursaut national réutilise la figure mythique de Jeanne d’Arc, célébrée chaque 1er mai par le Front National et ses militants. Lorsqu’il présidait le parti, Jean-Marie Le Pen mettait surtout en avant la dimension chrétienne de Jeanne d’Arc. Aujourd’hui, Marine Le Pen tend à occulter la dimension mystique et religieuse du personnage pour privilégier la dimension patriotique. Ainsi peut-on voir sur les affiches du Front National une belle Jeanne d’Arc en armure soufflant sur les étoiles du drapeau européen pour les faire disparaître.

Le FN est également obsédé par le « déclin démographique » de la France, vieille hantise de l’extrême droite nationaliste. Marine Le Pen prône une politique nataliste et propose notamment la création d’un « revenu parental » accordé, dès le deuxième enfant, à toute famille dont l’un des deux parents ferait le choix de ne pas travailler pour se consacrer pleinement à ses enfants. En outre, le FN souhaite réduire le nombre d’avortements : dans son programme, Marine Le Pen propose le déremboursement de l’IVG. Elle défend aussi le « libre choix de ne pas avorter », formule ambiguë que l’on peut interpréter comme une volonté de dissuader les femmes de recourir à l’avortement. En 2014, le député mariniste Gilbert Collard a refusé de voter un texte réaffirmant symboliquement le droit à l’avortement comme un droit fondamental.

L’altérophobie au cœur de l’idéologie frontiste

Selon l’historien Nicolas Lebourg, le national-populisme se caractérise par une forte « altérophobie », une « peur de l’autre » qui se traduit notamment par le rejet des immigrés et des minorités. La xénophobie est l’un des visages classiques de « l’altérophobie ». Depuis sa création, le Front National est un parti profondément xénophobe. Il reprend le thème de « l’immigration invasion », déjà exploité par les mouvements d’extrême droite à la fin du XIXe siècle. Le parti ne cesse de dénoncer une « immigration de masse » qui, selon lui, déstabiliserait en profondeur la société française. Il propose de supprimer le regroupement familial, bien que ce principe soit inscrit dans la Convention Européenne des Droits de l’Homme et que le « droit de vivre en famille » soit reconnu comme un droit fondamental et universel. La plupart des problèmes économiques et sociaux sont abusivement imputés à l’immigration et aux étrangers : la délinquance, les incivilités, mais également le chômage et la paupérisation de la société. D’après le FN, la main d’œuvre immigrée fait concurrence aux travailleurs nationaux et « tire les salaires vers les bas ». Ce raisonnement, bien qu’il soit économiquement et statistiquement faux, rencontre un large écho dans l’opinion publique en période de crise car il désigne des boucs-émissaires facilement identifiables. 

Le FN prône la « préférence nationale » (ou « priorité citoyenne »), principe qui consiste à donner la priorité aux citoyens français sur les résidents étrangers pour l’accès à l’emploi, à la formation et au logement social. L’application du principe de « préférence nationale », pierre angulaire du programme frontiste, aurait donc pour conséquence l’instauration d’une véritable société d’apartheid au sein de laquelle les résidents étrangers seraient systématiquement discriminés et marginalisés (bien qu’ils paient leurs impôts et leurs cotisations). Cette politique ruinerait les efforts d’intégration des étrangers en compliquant davantage leur accès à l’emploi et au logement. Le FN prétend défendre les travailleurs mais défend uniquement les travailleurs nationaux, qu’il oppose aux travailleurs immigrés. De même, le FN prétend défendre l’enfance et la famille, mais il défend uniquement les familles françaises : le parti prône la « priorité nationale » pour l’accès à l’éducation et veut réserver les allocations familiales « aux familles dont au moins un parent est français ».

Le racisme est un autre aspect de l’altérophobie. Le FN est-il un parti raciste ? Du temps de Jean-Marie Le Pen, la question ne se posait même pas : les dérapages de monsieur Le Pen sur les Maghrébins ou sur les « métèques » et sa haine viscérale du « métissage » ne laissaient gère de doutes quant au caractère raciste du FN. Depuis que Marine Le Pen a pris les commandes du parti, elle met en œuvre une stratégie de « dédiabolisation ». La communication des élus et des cadres du FN est étroitement contrôlée, le vocabulaire est beaucoup plus policé, et tous les termes pouvant avoir une connotation raciste sont proscrits. Pourtant, sur le fond, le message a peu changé. Le racisme traditionnel a tout simplement glissé vers une sorte de racisme culturel. Les critères raciaux ont été remplacés par des critères ethno-culturels : Marine Le Pen ne critique pas le « métissage » mais le « multiculturalisme ». Elle ne s’en prend pas aux Arabes ou aux Maghrébins, mais à l’islam. A l’immigration européenne, Marine Le Pen oppose une immigration africaine qui, selon elle, serait inassimilable. Certaines personnalités du FN telles que Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen ont même repris à leur compte la théorie du « grand remplacement » défendue par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus et popularisée par l’essayiste Eric Zemmour : cette théorie se fonde sur l’idée d’un « remplacement » progressif des populations blanches d’Europe par des populations maghrébines et africaines dont la fécondité est plus élevée.

L’islamophobie est aussi un aspect de « l’altérophobie ». Il est intéressant d’observer que, dans le discours de l’extrême droite, l’islamophobie a aujourd’hui remplacé l’antisémitisme traditionnel. L’extrême droite française a longtemps fait preuve d’un antisémitisme virulent, exacerbé lors de l’Affaire Dreyfus. De nos jours, ce n’est plus le juif mais le musulman qui cristallise contre lui toutes les peurs, tous les fantasmes et tous les préjugés. Le FN dénonce « l’islamisation de la France », il entretient volontairement les amalgames entre islam et islamisme (bien que l’écrasante majorité des musulmans ne soient pas des intégristes), et les amalgames entre islamisme et terrorisme. Lors des élections municipales de 2014, plusieurs candidats frontistes ont fait campagne contre la construction d’une mosquée ou d’une salle de prière musulmane dans leur ville, comme David Rachline à Fréjus ou Cyril Nauth à Mantes la Ville. Certains élus FN se sont fait remarquer par des propos ouvertement islamophobes, à l’instar de Fabien Engelmann, le jeune maire d’Hayange en Moselle, auteur d’un livre dans lequel il qualifie l’islam « d’idéologie sectaire », « en totale contradiction avec notre Constitution » (propos qui n’ont d’ailleurs pas été condamnés par le Front National). Le maire d’Hayange a aussi fait parler de lui en voulant interdire l’abattage rituel du mouton dans sa ville, ou en créant une « fête du cochon », instrumentalisation sournoise de certaines traditions culinaires dans le but de marginaliser la communauté musulmane. Comme l’ont bien montré Cécile Alduy et Stéphane Wahnich dans leur livre Marine Le Pen prise aux mots, le discours frontiste a même réussi à détourner le concept de laïcité pour en faire une arme contre l’islam : c’est au nom de la laïcité que Marine Le Pen propose d’interdire l’étiquetage de la viande halal ou le port du voile dans les universités.

L’idéologie du FN correspond donc bien à une idéologie « altérophobe » qui prône une communauté nationale ethniquement et culturellement homogène et qui tend à « essentialiser » les différences entre individus, entre cultures et entre communautés. L’étranger blanc européen est toléré, tandis que l’étranger d’origine maghrébine ou africaine est perçu comme un élément inassimilable et comme une menace pour l’intégrité de la communauté nationale. Cette idéologie valorise les Français « de souche », considérés comme les dépositaires d’une « identité nationale » immuable et sacralisée : en ce sens, le Front National s’inscrit parfaitement dans la tradition de l’extrême droite nationaliste, en rupture avec l’universalisme hérité des Lumières et de 1789.

Un discours populiste et « anti-système »

A cette idéologie nationaliste et « altérophobe » s’ajoute une rhétorique populiste et « antisystème » : le FN prétend défendre le peuple français contre des élites incompétentes et corrompues. Par la fameuse formule « UMPS », Marine Le Pen cherche à faire croire que la droite et la gauche de gouvernement sont interchangeables et co-responsables du déclin de la France. Les cadres du FN prétendent se situer en dehors du « système » politique et médiatique, et Marine Le Pen promet à ses électeurs qu’elle ne fera « jamais partie du système ». Les leaders du FN se présentent eux-mêmes comme des victimes de ce « système » qu’ils dénoncent, et se disent exposés en permanence à la diabolisation. Cette rhétorique populiste s’adosse à une vision conspirationniste du monde : le FN dénonce en effet un complot des élites visant à « détruire » les Etats et à dissoudre les identités nationales. Et selon Marine Le Pen, le « grand patronat » ferait pression sur les gouvernements européens pour organiser une immigration de peuplement massive qui tire les salaires vers le bas.

La théorie du complot a toujours été au cœur du discours de l’extrême droite française. A la fin du XIXe siècle, les mouvements nationalistes dénonçaient « l’anti-France », ou encore le « parti de l’étranger », c’est-à-dire un ensemble d’organisations soupçonnées d’œuvrer secrètement à la destruction de la nation. Parmi ces « ennemis » de la nation, l’extrême droite s’en prenait tout particulièrement aux juifs et aux francs-maçons. Charles Maurras dénonçait quant à lui les « quatre Etats confédérés », c’est-à-dire les juifs, les protestants, les francs-maçons et les « métèques ». Dans l’entre-deux-guerres, l’extrême droite faisait campagne contre le « judéo-bolchevisme ». Aujourd’hui, le FN ne dénonce plus de « complot judéo-maçonnique » ou « judéo-bolchevique », mais combat « l’euro-mondialisme », expression fourre-tout qui permet de fustiger, pêle-mêle, la construction européenne et les « technocrates bruxellois », la Banque Centrale Européenne, l’OMC, le FMI, les lobbys, la finance mondiale et les grandes banques, accusés d’organiser en secret la destruction des Etats et des frontières. Cette lecture conspirationniste du monde offre le double avantage de proposer une interprétation simpliste et manichéenne des problèmes économiques, et de valoriser les électeurs du parti en leur donnant l’illusion d’accéder à une vérité cachée. Cela permet également au FN de se présenter comme le « garant de la nation », et à Marine Le Pen d’endosser le rôle héroïque de sauveur de la France.

Le FN prêche un anti-capitalisme de façade, qui oppose les grandes entreprises mondialisées aux petits patrons et aux petits commerçants français. Le parti ne rejette pas le système capitaliste en lui-même, mais le capitalisme « globalisé », sans frontières. L’extrême droite française de la fin du XIXe siècle dénonçait déjà la finance « cosmopolite », symbolisée par la figure du financier juif apatride. Le Front National s’inscrit en fait dans une double tradition, celle de l’anti-capitalisme et celle du poujadisme (c’est d’ailleurs aux côtés de Poujade que Jean-Marie Le Pen a fait ses premiers pas en politique dans les années 1950). Marine Le Pen oppose de façon caricaturale petit et grand patronat, le premier apparaissant comme une victime de la mondialisation tandis que le second en serait le principal bénéficiaire. Elle prend la défense des ouvriers, des artisans et des boutiquiers français contre une élite patronale et financière globalisée et déracinée agissant contre les « intérêts de la France ».

Conclusion

Il faut être d’une mauvaise foi inouïe (ou d’une grande naïveté) pour affirmer que le Front National n’est plus un parti d’extrême droite. Le parti de Marine Le Pen, nationaliste, populiste et xénophobe, est resté fidèle aux thèmes et aux valeurs du « national-populisme », un courant politique majeur de l’extrême droite française, né à la fin du XIXe siècle sur les ruines du boulangisme. Naturellement, ce courant a connu des évolutions, comme toutes les autres familles politiques. Le discours de Marine Le Pen n’est plus celui d’un Barrès ou d’un Déroulède. Mais la filiation idéologique entre le national-populisme des origines et le FN actuel ne fait aucun doute.

Il est vrai que les « ligues » d’extrême droite de la Belle Epoque ou de l’entre-deux-guerres étaient, contrairement au FN, des mouvements antiparlementaires qui, pour certains d’entre eux, prônaient la violence et la prise du pouvoir par un coup d’Etat. Le Front National, fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972, n’a jamais contesté ouvertement la légitimité des institutions républicaines, de même qu’il n’a jamais tenté de coup d’Etat. L’objectif du Front National est de conquérir le pouvoir légalement, de façon démocratique, à tous les échelons. Mais ce choix stratégique ne remet pas en cause le socle idéologique du parti.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, même dans l’entre-deux-guerres, certaines organisations d’extrême droite se sont soumises au jeu électoral et ont pris part à la vie parlementaire, comme l’Action Française de Charles Maurras qui disposait d’une trentaine de députés dans la Chambre de 1919 et qui n’a jamais tenté le moindre coup de force, même lors des violentes émeutes du 6 février 1934. Nous ne devons pas oublier non plus que, dans le passé, plusieurs partis d’extrême droite ont conquis le pouvoir de façon démocratique dans des pays européens. La participation aux élections ne saurait donc constituer un alibi suffisant pour les partis populistes qui nient leur appartenance à l’extrême droite.

11 septembre: pour en finir avec la théorie du complot

Attentat du World Trade Center.

Après la tragédie du 11 septembre 2001, toutes sortes de rumeurs et de théories complotistes ont vu le jour à travers le monde : niant l’origine terroriste des attentats, les partisans de ces théories fumeuses affirment, par exemple, que les attaques du 11 septembre ont été orchestrées de l’intérieur (« inside job ») par les services secrets américains, pour justifier une intervention militaire en Afghanistan et en Irak et ainsi garantir l’accès des Etats-Unis aux ressources de ces deux pays. Certains affirment aussi que les attentats sont l’œuvre des services secrets israéliens. Al-Qaïda n’aurait donc aucune responsabilité dans les événements du 11 septembre, et la version « officielle » serait un « mensonge d’Etat » destiné à couvrir un gigantesque complot intérieur.

Depuis 2001, ces théories sont colportées par d’innombrables sites web et relayées par des millions d’Internautes sur les forums et les réseaux sociaux. Certains sites Internet sont même devenus des références en la matière : on peut citer, à titre d’exemples, « ReOpen911.info » et « voltaire.net » (le site du « Réseau Voltaire International », organisation présidée par l’écrivain Thierry Meyssan). Sur des sites comme Youtube ou Dailymotion, on trouve encore des centaines de vidéos qui remettent en question la version « officielle » des attentats, avec des arguments souvent fallacieux. Mais toutes ces théories seraient sans doute restées dans les poubelles du web si elles n’avaient pas reçu le soutien de quelques personnalités du showbiz et du monde politique, telles que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, l’acteur Jesse Ventura aux Etats-Unis, l’humoriste Jean-Marie Bigard et l’ancien ministre socialiste Roland Dumas en France.

Le succès des théories du complot sur le 11 septembre ne s’est jamais démenti depuis 2001. Pourtant, de nombreux scientifiques et intellectuels se sont efforcés de réfuter ces théories, comme le célèbre linguiste américain Noam Chomsky et le sociologue français Pierre-André Taguieff. Aux Etats-Unis comme en Europe, les sites Internet et les publications « anti-conspirationnistes » se sont multipliés, à l’image du remarquable site « Conspiracy Watch » (Observatoire des théories du complot) et du site « Bastison.net » animé par l’ingénieur français Jérôme Quirant. L’historien Pierre Rigoulot et les journalistes Guillaume Dasquié et Jean Guisnel ont depuis longtemps réfuté les théories complotistes de Thierry Meyssan. Hélas, la parole des intellectuels a souvent peu de poids face au racolage complotiste.

Dès l’origine, les théoriciens du complot ont essayé de faire croire au public que leurs théories s’appuyaient sur une contre-enquête minutieuse qui faisait voler en éclats la « thèse officielle ». Certes, sur des événements d’une telle gravité, toute version officielle soulève des doutes légitimes : il est normal que les contre-pouvoirs remplissent leur rôle, que la presse, les intellectuels et les citoyens cherchent à se protéger contre toute manipulation. Mais il ne faut pas s’autoriser à dire n’importe quoi sous prétexte que l’on a des doutes. Les partisans des théories conspirationnistes n’ont jamais cherché à « rétablir la vérité » : au contraire, ils ont réécrit l’histoire à leur gré, en se fondant sur de simples suspicions, et sans jamais apporter de preuve.

Qu’est-ce qu’une théorie du complot ?

L’expression « théorie du complot » désigne toute théorie qui impute une situation ou un événement inattendu à l’action secrète et concertée de plusieurs individus puissants dont les intentions auraient été délibérément cachées à la population. Ces théories mettent souvent en cause le pouvoir politique et les principaux médias, soupçonnés d’entretenir une « version officielle » mensongère afin de tromper l’opinion publique. On parle parfois de « conspirationnisme » pour désigner le point de vue de ceux qui adhèrent aux théories du complot. Les historiens considèrent que les premières véritables théories du complot sont apparues en Europe à la fin du XVIIIe siècle : certains auteurs tels que l’abbé Barruel ont en effet analysé la Révolution Française comme un « complot judéo-maçonnique » destiné à renverser l’Eglise catholique et la monarchie. La théorie du complot judéo-maçonnique a d’ailleurs été reprise au début du XXe siècle dans les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux fabriqué par des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II.

Les rumeurs de complot sont faciles à fabriquer et se répandent souvent comme une traînée de poudre. Face à des faits qui nous dépassent, à des événements incroyables, traumatisants ou très chargés émotionnellement, nous avons tendance à réinterpréter la réalité à partir des bribes d’informations que nous détenons ou que nous croyons détenir. Dans ce genre de circonstances, nous sommes beaucoup plus perméables aux rumeurs et aux discours d’inquiétude : un simple soupçon, une simple coïncidence peuvent nourrir une véritable paranoïa collective et faire jaillir toutes sortes de théories complotistes. Ainsi, face à la tragédie du 11 septembre qui a sidéré la planète entière, une partie de l’opinion publique a été séduite par les théories qui remettaient en cause la version « officielle ». D’ailleurs, le contexte était plutôt favorable aux rumeurs de complot : le manque d’informations, les zones d’ombre dans les rapports des enquêteurs, les contradictions dans les déclarations officielles ont largement alimenté les fantasmes et ont ouvert un boulevard à tous les mystificateurs et à tous les théoriciens du complot.

Mais les raisons qui expliquent le succès des théories conspirationnistes ne sont pas seulement d’ordre psychologique : elles sont aussi idéologiques. Le gouvernement des Etats-Unis déchaîne depuis longtemps des passions haineuses, y compris au sein de la société américaine. La politique impérialiste menée par les Etats-Unis durant la guerre froide et les coups d’Etat soutenus par les services secrets américains, comme celui de Pinochet au Chili en 1973, ont créé un terreau favorable au conspirationnisme. Les rumeurs accusant de complot les Etats-Unis d’Amérique ont existé bien avant le 11 septembre. En 1963, l’assassinat du président Kennedy a suscité de nombreuses rumeurs. Après les premiers pas de l’homme sur la Lune en 1969, des rumeurs ont circulé aux Etats-Unis à propos d’un prétendu « complot de la Nasa » : Neil Armstrong n’aurait jamais posé le pied sur la Lune et le film de la mission Apollo 11 serait une vidéo truquée, enregistrée en studio dans le but de démontrer la supériorité technologique des Etats-Unis sur l’URSS. Dans les années 1990, d’abominables rumeurs ont accusé le gouvernement américain d’avoir créé le virus du sida pour assurer de nouveaux débouchés aux firmes pharmaceutiques ou pour décimer la population africaine. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que certaines personnes aient soupçonné la CIA ou le « lobby militaro-industriel » américain d’avoir cyniquement orchestré les attentats du 11/09 dans le but de justifier une intervention militaire au Moyen-Orient. La « thèse » des attentats islamistes est dérangeante car elle implique la vulnérabilité de l’hyperpuissance américaine. En revanche, la thèse du complot intérieur consolide la vision manichéenne d’un monde dans lequel les Etats-Unis sont toujours les agresseurs, et leurs ennemis, des victimes. Mais surtout, les théories du complot sur le 11/09 conduisent à nier ou à minimiser la responsabilité des mouvements djihadistes dans les attentats, d’où le succès considérable de ces théories dans les pays musulmans.

Parler de « la » théorie du complot à propos des attentats du 11/09 est un usage trompeur, car il existe en réalité plusieurs théories du complot qui, parfois, se contredisent entre elles : certains conspirationnistes prétendent par exemple que les Tours Jumelles ont été percutées par des avions de chasse, mais d’autres affirment qu’aucun avion ne s’est écrasé à Manhattan le 11 septembre 2001 et que les vidéos du crash sont truquées. Malgré leurs divergences, toutes ces théories ont en commun le même postulat : la « version officielle » est un mensonge et les attentats du 11 septembre sont de faux attentats organisés de l’intérieur par les services secrets américains ou avec leur complicité.

Il existe plusieurs degrés d’adhésion aux théories du complot sur le 11/09 : on ne doit pas confondre les sceptiques (qui ont simplement des doutes à propos de la version « officielle » des attentats) et les conspirationnistes purs et durs (qui ont la certitude que les attentats sont le résultat d’un complot intérieur). On peut effectivement avoir des doutes sans pour autant adhérer aux théories du complot. Cela dit, même si les conspirationnistes « militants » sont ultra-minoritaires, ils ont déjà remporté une victoire non négligeable en semant le doute au sein de l’opinion publique : nous connaissons tous, dans notre entourage, des gens qui ne croient pas à la version « officielle » et qui ont le sentiment qu’on leur cache la vérité. Or, le scepticisme est souvent la première étape vers le complotisme et constitue l’alibi facile de nombreux théoriciens du complot.

L’expression « théorie du complot » est devenue l’objet d’une véritable bataille sémantique après les attentats du 11/09 : les théoriciens du complot se présentent souvent comme de simples « chercheurs de vérité » (« truthers ») et récusent l’expression « théorie du complot », qu’ils jugent péjorative. Certains conspirationnistes cherchent d’ailleurs à semer la confusion dans le débat en qualifiant de « théorie du complot » la version officielle elle-même car, selon eux, les autorités américaines auraient inventé le scénario d’un complot terroriste contre les Etats-Unis. Ce tour de passe-passe rhétorique permet aux théoriciens du complot de retourner contre leurs adversaires l’accusation de « conspirationnisme » et de critiquer à peu de frais la version dite « officielle ».

La théorie de la « démolition contrôlée »

Trois tours du World Trade Center se sont effondrées le 11 septembre 2001 : les tours 1 et 2 (aussi appelées « Tours Jumelles »), qui ont été percutées par les deux Boeing, et la tour 7, dont la destruction apparaît plutôt comme un dommage collatéral. La théorie du complot la plus répandue à propos du 11/09 est celle de la « démolition contrôlée » : d’après cette théorie, l’effondrement des tours du World Trade Center aurait été provoqué par des explosifs. Cette théorie se fonde notamment sur le fait que les tours se sont effondrées sur elles-mêmes, verticalement, comme lors d’une démolition contrôlée.

Le Rapport d’enquête du NIST (National Institute of Standards and Technology) a fourni des éléments permettant d’expliquer scientifiquement pourquoi les Tours Jumelles sont tombées à la verticale. L’effondrement des Tours Jumelles s’explique par l’effet combiné de deux facteurs : l’affaiblissement des étages situés sous la zone d’impact, et l’énergie cinétique accumulée par les étages supérieurs pendant leur chute. En d’autres termes, les étages supérieurs ont écrasé les étages inférieurs. Selon l’hypothèse défendue par le NIST, ce sont les incendies propagés par le kérosène qui auraient fragilisé la structure en acier des Tours Jumelles. En effet, lorsque l’acier atteint des températures proches de 1000°C, il a déjà perdu une grande partie de sa résistance et de sa rigidité : dès lors, les phénomènes d’instabilité élastique et la rupture des boulonnages et des soudures peuvent conduire à l’effondrement de l’édifice. Ces vulnérabilités propres aux immeubles à structure métallique sont d’ailleurs bien connues des spécialistes. Mais une autre hypothèse a vu le jour en 2011 : selon un expert norvégien nommé Christian Simensen, c’est une réaction chimique qui serait à l’origine de l’effondrement des Twin Towers. L’aluminium composant la carlingue des avions aurait fondu sous l’effet de l’incendie et aurait coulé vers les étages inférieurs, où il serait entré en contact avec l’eau du système anti-incendie : la rencontre de l’eau et de l’aluminium en fusion aurait alors provoqué d’importantes explosions au cœur des deux tours. La structure métallique des tours se serait alors affaissée en son centre, ce qui expliquerait pourquoi les tours se sont effondrées sur elles-mêmes.

Le cas de la tour 7 est différent, car cet immeuble s’est effondré sans avoir été percuté par un avion. D’après les théoriciens du complot, la tour 7 n’a pas pu tomber toute seule : l’utilisation d’explosifs serait donc la seule explication possible à sa chute. Mais avant de se forger une opinion, il faut tout de même avoir en tête plusieurs éléments importants pour comprendre ce qui s’est passé. La tour 7 était située à une centaine de mètres de la tour 1 : elle fut donc directement exposée aux débris incandescents projetés par cette dernière. Les témoignages concordent sur le fait que la tour 7 a été ravagée par un incendie d’une extrême intensité et qu’elle a succombé après sept heures d’embrasement : aucun édifice n’est conçu pour résister à de tels dommages. D’après le rapport d’enquête du NIST, la tour 7 s’est effondrée en deux temps : un premier pan de l’immeuble est tombé quand l’un des trois portiques principaux de la structure a cédé sous l’effet de l’incendie ; une redistribution des charges à l’intérieur de la structure a ensuite fait céder les deux autres portiques, entraînant l’effondrement de l’immeuble tout entier 6 à 7 secondes plus tard. Les vidéos permettent d’ailleurs de vérifier que la tour 7 s’est effondrée en deux temps. Les conspirationnistes cherchent à minimiser l’ampleur de l’incendie de la tour 7 : ainsi, le film complotiste Loose Change ne montre que les façades sur lesquelles les flammes ne sont pas visibles, mais le réalisateur occulte les images et les témoignages attestant que, sur la façade sud, des flammes s’échappaient d’un trou béant d’une hauteur de 20 étages. Les théoriciens du complot comparent souvent la tour 7 à d’autres gratte-ciels qui ont résisté à de spectaculaires incendies : l’exemple le plus connu est sans doute celui de la Tour Windsor à Madrid, qui a brûlé pendant 6 heures en 2005 sans s’effondrer. Mais les tours du World Trade Center sont des immeubles à structure en acier, tandis que la Tour Windsor est un immeuble à structure en béton, plus stable que les structures métalliques en cas d’incendie. D’ailleurs, l’incendie de la Tour Windsor est devenu un « cas d’école » en matière de sécurité dans les immeubles d’affaires, car cet événement a démontré que les tours en béton résistaient mieux au feu que les tours métalliques.

La théorie de la « démolition contrôlée » soulève deux questions très simples mais tout à fait essentielles. La première question est : pourquoi ? Pourquoi piéger les tours avec des explosifs ? Pourquoi les auteurs du prétendu complot se seraient-ils donné autant de mal ? Pourquoi auraient-ils pris le risque d’éveiller les soupçons en piégeant les tours alors que les avions détournés suffisaient pour faire de nombreuses victimes et pour infliger un traumatisme sans précédent à la nation américaine ? Rien ne justifiait le recours à une démolition contrôlée. Absolument rien ! Les théoriciens du complot ont cherché des raisons pouvant justifier une démolition des tours 1, 2 et 7, mais n’ont jamais rien trouvé de convaincant. Le film Loose Change évoque une réserve d’or cachée dans les sous-sols du World Trade Center : la démolition des Tours Jumelles aurait donc permis aux services secrets américains de récupérer le mystérieux trésor. Cette rumeur vient du fait que des lingots d’or et d’argent ont effectivement été évacués des gravats du World Trade Center après les attentats, mais il ne s’agit pas d’une réserve secrète : les lingots en question appartenaient à la Banque Scotia, une grande banque canadienne installée dans un immeuble voisin des Twin Towers. Les locaux de la Banque Scotia ont été réduits en miettes lors des attentats mais les lingots, protégés par une chambre forte, ont pu être déménagés en lieu sûr le soir même du 11 septembre : plusieurs camions blindés assistés par une centaine d’agents fédéraux lourdement armés ont récupéré les fameux lingots dans les décombres de Ground Zero. D’après certains théoriciens du complot, la destruction de la tour 7 aurait servi à détruire des « documents compromettants de la CIA ». Il est vrai que la CIA possédait des bureaux dans la tour 7 du World Trade Center, mais cette histoire de « documents compromettants » est un pur fantasme complotiste, inventé de toutes pièces pour justifier l’idée d’une démolition contrôlée de la tour 7. Si la CIA avait des documents compromettants à faire disparaître, elle était parfaitement capable de les détruire sans faire sauter l’immeuble tout entier…

La deuxième question essentielle que soulève la théorie de la démolition contrôlée est : comment ? Comment piéger les tours en toute discrétion ? Plusieurs dizaines de milliers de personnes travaillaient chaque jour dans les tours du World Trade Center, et ces bâtiments étaient sous haute surveillance depuis l’attentat à la bombe de 1993. Si la destruction des tours avait été provoquée par des explosifs, il aurait fallu des mois de préparation pour installer toutes les charges explosives et tous les câbles nécessaires à la démolition. Ces travaux auraient mobilisé de nombreux ouvriers et provoqué d’importantes nuisances. Si tous ces travaux avaient existé, nous aurions des témoins et des preuves. Or, il n’existe pas la moindre trace d’une telle opération, et il est inconcevable que des tonnes d’explosifs aient été posées dans des buildings aussi surveillés que ceux du World Trade Center sans que personne ne s’en soit rendu compte. Les explosifs auraient-ils été posés la nuit ? Dans ce cas, il aurait fallu que les ouvriers travaillent des nuits entières pendant des semaines, toutes lumières allumées, en plein Manhattan, pour acheminer puis installer des tonnes de charges explosives dans les tours, et tout cela sans éveiller le moindre soupçon, et sans qu’aucun témoignage ni aucune image ne puisse l’attester. Cette hypothèse ne tient pas la route.

Certains théoriciens du complot pensent que des travaux de maintenance auraient servi à « couvrir » l’installation des explosifs. Le site « Reopen911 » a notamment publié une interview de Scott Forbes, un employé de la tour sud : ce dernier évoque une « opération de maintenance » qui aurait eu lieu dans la tour sud le week-end précédant les attentats et qui aurait nécessité de couper le courant et de désactiver les systèmes de sécurité pendant une trentaine d’heures. Pourtant, il n’existe aucune trace de cette prétendue opération de maintenance. Aucun autre salarié n’a confirmé les propos de Scott Forbes. Aucun mail, aucun document écrit n’évoque cette mystérieuse maintenance. Les auteurs du film Loose Change défendent une autre théorie : le film cite en effet le témoignage d’un certain Ben Fountain, analyste financier du World Trade Center, qui évoque dans une interview à People Magazine plusieurs exercices d’évacuation inhabituels durant les semaines précédant les attentats. Mais là encore, il n’existe aucune trace de ces exercices, et aucun autre salarié n’a corroboré l’affirmation de Ben Fountain.

Il existe une autre hypothèse encore plus ahurissante pour expliquer comment les tours ont pu être piégées. Dans un documentaire canadien intitulé 11 Septembre, la théorie du complot démontée, on peut voir les extraits d’une interview de l’architecte Richard Gage, fondateur de l’organisation « Architectes et Ingénieurs pour la vérité sur le 11 septembre ». Richard Cage émet l’idée que les explosifs auraient pu être posés lors de rénovations (lesquelles ? quand ?) ou même « lors de la construction de l’édifice », c’est-à-dire 20 ans avant les attentats ! Il s’agit évidemment d’une pure conjecture, qui ne repose sur aucune preuve ni aucun élément tangible. D’ailleurs, cette théorie est techniquement indéfendable car les explosifs sont des produits périssables : ceux qui sont utilisés pour les démolitions contrôlées ont en général une durée de vie n’excédant pas 3 ans ; au-delà de cette période, les fabricants ne garantissent plus leur efficacité.

Les théoriciens du complot ont recherché, en vain, les preuves « scientifiques » d’une démolition contrôlée. Par exemple, sur certaines vidéos montrant l’effondrement des Twin Towers, on peut observer de petites projections de matière à l’extérieur des buildings : ces petites explosions, appelées « squibs » (pétards), sont souvent utilisées par les théoriciens du complot pour « prouver » l’utilisation de charges explosives à l’intérieur des tours. Ce phénomène est pourtant facile à expliquer : pendant que la tour s’effondre, les étages supérieurs viennent comprimer l’air contenu dans les étages inférieurs ; l’air est alors expulsé par les vitres de l’immeuble, donnant ainsi aux témoins l’illusion que des explosifs ont été utilisés à différents étages des Twin Towers. Par ailleurs, certains rescapés des Tours Jumelles disent avoir entendu des bruits d’explosion à l’intérieur des bâtiments, mais de tels bruits ne prouvent aucunement la présence d’explosifs dans les tours : étant donné qu’un Boeing a déversé de grandes quantités de kérosène enflammé à l’intérieur de chaque tour, on peut aisément admettre que des explosions aient été entendues à l’intérieur des Tours Jumelles.

Les « squibs ».

Des traces dexplosifs dans les poussières du World Trade Center ?

En 2009, une équipe de neuf scientifiques publia dans la revue en ligne The Open Chemical Physics Journal un article démontrant la présence de « nanothermite » (un explosif extrêmement puissant) dans les ruines du World Trade Center. L’équipe qui a mené ces recherches était dirigée par le physicien américain Steven E. Jones, un mormon illuminé connu pour ses thèses complotistes sur le 11 septembre et pour ses recherches délirantes sur les « preuves » archéologiques de la venue du Christ en Amérique il y a 2000 ans. Pour prouver l’utilisation de nanothermite, les auteurs de l’article ont analysé des échantillons de poussière prélevés à proximité des décombres du World Trade Center. A l’aide d’un aimant, ils sont parvenus à isoler plusieurs écailles bicolores constituées d’une couche grise et d’une couche rouge. La composition de ces écailles a été analysée au microscope électronique à balayage : en étudiant les spectres ainsi obtenus, les auteurs sont arrivés à la conclusion que les particules de la couche rouge étaient des résidus de nanothermite. Après la publication de l’article, Steven E. Jones a parcouru le monde en exhibant triomphalement ses fameuses « red chips », et le chimiste danois Niels Harrit, l’un des auteurs de l’article, a donné plusieurs interviews à la télévision.

Le problème, c’est que les découvertes de Steven E. Jones et de son équipe n’ont jamais été prises au sérieux par la communauté scientifique. Les résultats fournis dans l’article de Steven E. Jones laissent penser que les prétendues « chips » de nanothermite sont en réalité de simples écailles de peinture : en 2012, une étude menée par le chimiste américain Jim Millette a prouvé que la couche rouge des « chips » était constituée de kaolinite et d’oxyde ferrique, deux substances qui entrent dans la composition des peintures anticorrosion appliquées sur les poutres du World Trade Center. En consultant des sites tels que le Journal of 9/11 Studies ou International Skeptics Forum, on s’aperçoit que l’article de Steven E. Jones est tourné en dérision par de nombreux scientifiques : manque d’objectivité, analyses bâclées, conclusions erronées, absence de vérifications… La liste des griefs est plutôt lourde. Pourtant, les recherches de Steven E. Jones sur les « chips » du World Trade Center continuent de faire autorité dans les milieux conspirationnistes.

Par ailleurs, Steven E. Jones affirma que les traces de soufre découvertes sur plusieurs échantillons d’acier du World Trade Center étaient liées à l’utilisation de « thermate », un mélange de thermite, de soufre et de nitrate de baryum utilisé pour accélérer la fonte de l’acier. Or, les travaux du Dr. Franck Greening (chimiste et auteur d’un article de 2006 intitulé Sulfur and the World Trade Center Disaster) ont montré que la présence de soufre dans les ruines du World Trade Center pouvait aisément s’expliquer par la décomposition du plâtre : le soufre est en effet l’un des composants principaux du gypse, qui sert à la fabrication du plâtre. De plus, aucune trace de nitrate de baryum n’a jamais été découverte dans les décombres, alors que cette substance est quantitativement beaucoup plus importante que le soufre dans la composition de la thermate. L’équipe de Steven E. Jones n’a donc retenu que l’hypothèse de la thermate pour expliquer l’origine du soufre découvert dans les décombres, bien que la décomposition du plâtre soit une hypothèse beaucoup plus réaliste compte tenu des quantités considérables de plâtre contenues dans les tours.

Un faux passeport dans les décombres ?

Les autorités américaines prétendent avoir retrouvé dans les décombres du World Trade Center le passeport de Satam al Suqami, l’un des cinq pirates de l’air qui a détourné le vol AA11 : aux yeux des conspirationnistes, il s’agit d’une mise en scène visant à faire accuser des membres d’Al-Qaïda, car la probabilité de retrouver dans les décombres de Ground Zero le passeport intact de l’un des terroristes était quasi nulle. Mais il ne faut pas oublier que de nombreux effets personnels ont été éjectés des avions au moment où les appareils se sont encastrés dans les tours : on a retrouvé de nombreux papiers d’identité, des photos et des cartes de crédit appartenant à des passagers des avions détournés. Il n’est donc pas impossible que les enquêteurs aient aussi retrouvé des papiers appartenant à l’un des terroristes. Selon le rapport officiel de la Commission d’enquête sur le 11 Septembre, ce passeport a été ramassé par un passant peu de temps avant que les tours ne s’effondrent, puis il a été confié à un inspecteur de police de New York, qui l’a lui-même remis au FBI. Ce passeport a été utilisé comme pièce à conviction lors du procès du Français Zacarias Moussaoui en 2006 (on peut trouver des photos de ce passeport sur Internet). Rien ne permet d’affirmer que le passeport de Satam al Suqami est un faux. D’ailleurs, quel serait l’intérêt d’une telle mise en scène sachant que Satam al Suqami avait été enregistré lors de l’embarquement, comme tous les autres passagers du vol AA11 ? Nul besoin de placer intentionnellement un faux passeport dans les décombres du World Trade Center pour faire accuser Satam al Suqami, puisque ce dernier a été filmé par les caméras de surveillance de l’aéroport et que son nom apparaît dans la liste des passagers enregistrés.

Les théories complotistes autour du crash de Shanksville

Suite à une révolte de ses passagers, le vol 93 de United Airlines s’est écrasé dans un champ de Pennsylvanie, à Shanksville, au sud-est de Pittsburgh, sans atteindre sa cible (à savoir la Maison Blanche). L’impact a été si violent que les débris de l’appareil ont été projetés sur plusieurs centaines de mètres : en arrivant sur le lieu du crash, les témoins n’ont vu qu’un immense cratère quasi vide. Certains théoriciens du complot prétendent que le vol 93 de United Airlines n’a jamais existé, parce qu’aucune épave de l’avion n’a été retrouvée. D’autres affirment que l’avion ne transportait pas de passagers, car on n’a retrouvé aucun cadavre sur le lieu du crash. Certains disent aussi que l’avion a été abattu en plein vol par l’armée de l’air, ce qui expliquerait la dispersion des débris. Mais ces théories farfelues ne reposent sur rien de sérieux.

Plusieurs éléments attestent que le vol 93 de United Airlines a bien existé : les boîtes noires de l’appareil ont été retrouvées et confirment la rébellion des passagers contre les terroristes. De plus, pendant le détournement de l’avion, une trentaine d’appels téléphoniques ont été passés par des passagers à des membres de leur famille ou à des amis, comme le célèbre appel de l’hôtesse de l’air CeeCee Lyles à son mari. Ces appels téléphoniques ont d’ailleurs fourni aux enquêteurs des informations extrêmement précises sur le déroulement de l’attaque terroriste. Les théoriciens du complot ont cherché, en vain, à démontrer que les enregistrements étaient faux, bien qu’il n’existe aucune raison sérieuse de mettre en doute leur authenticité. Par ailleurs, le fait que l’avion se soit entièrement désintégré lors du crash n’a rien d’exceptionnel : le 15 juillet 2009, un Tupolev de la compagnie Caspian Airlines a été entièrement détruit lors d’un crash en Iran près du village de Jannatabad. Et le 24 juillet 2014, au Mali, un avion de la compagnie Air Algérie s’est lui aussi désintégré en s’écrasant au sol. Quant à l’absence de cadavres, il s’agit d’un mensonge éhonté : le légiste Wally Miller a retrouvé de nombreux restes humains sur le site du crash et, après plusieurs mois de travail, il a réussi à identifier l’ADN des passagers du vol 93.

La « no plane theory » : aucun avion ne s’est écrasé le 11 septembre

Certains conspirationnistes radicaux nient purement et simplement la réalité des attentats et affirment qu’aucun avion ne s’est écrasé aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 : cette théorie est souvent qualifiée de « no plane theory ». D’un point de vue strictement rhétorique, la « no plane theory » est fascinante car elle nous montre que tout peut être déconstruit, y compris la réalité elle-même. Quiconque maîtrise un tant soit peu l’art de la persuasion est capable de démontrer n’importe quoi. Les faits, les preuves et les témoignages perdent alors toute espèce de consistance et finissent par s’estomper derrière l’immense écran de fumée de la rhétorique négationniste.

Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire et grand apôtre de la théorie du complot, s’est fait connaître en 2002 en affirmant qu’aucun avion n’était tombé sur le Pentagone. Avec quels arguments ? Sur les photographies prises le jour de l’attentat, on n’aperçoit aucun débris du Boeing 757 à l’extérieur du Pentagone ; de plus, le cratère que l’on peut voir dans le mur de l’édifice est « trop petit » pour avoir été causé par un Boeing. Mais alors, si aucun avion ne s’est écrasé à Washington le 11 septembre 2001, qu’est-ce qui a bien pu percuter le bâtiment du Pentagone ce jour-là ? D’après Thierry Meyssan, il s’agirait d’un missile. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Meyssan a largement tiré profit des attentats : ses deux livres sur le 11 septembre, L’Effroyable imposture (2002) et Le Pentagate (2003), ont été des best-sellers mondiaux.

Thierry Meyssan n’est ni architecte ni ingénieur en aéronautique. Il ne s’est jamais rendu sur le lieu du crash. Il n’a interrogé aucun témoin oculaire de l’attentat du Pentagone. Ses arguments se fondent uniquement sur l’observation de quelques photos de presse et ne résistent guère à l’analyse des experts. Jacques Rolland, ancien pilote de chasse considéré comme le plus grand expert français en crashs aériens, a montré comment le Boeing 757 s’était encastré dans le bâtiment blindé du Pentagone : ce faisant, Jacques Rolland a expliqué que les débris du Boeing devaient logiquement se trouver à l’intérieur de l’édifice, et non à l’extérieur, d’où l’absence de débris sur les photos de presse utilisées par Thierry Meyssan. Quant à la taille du cratère, Jacques Rolland a démontré qu’elle n’avait rien d’aberrant. D’après les mesures faites par Thierry Meyssan, le cratère du Pentagone faisait environ 19 mètres de large. L’envergure d’un Boeing 757 est d’environ 38 mètres, mais la largeur du fuselage est inférieure à 4 mètres. Etant donné que l’avion s’est encastré entièrement dans le Pentagone et que les ailes de l’appareil se sont brisées puis repliées sur le fuselage au moment de l’impact, un cratère de 19 mètres de large est tout à fait cohérent par rapport aux dimensions du Boeing. Par ailleurs, la théorie de Thierry Meyssan ne permet pas de répondre à certaines questions très concrètes : si c’est un missile qui a percuté le Pentagone, où est passé le Boeing 757 qui a été détourné ? Où sont passés les passagers ? Comment se fait-il qu’aucun témoin n’ait vu le prétendu missile, alors que des dizaines de témoins affirment avoir vu un avion, et que certains d’entre eux ont même reconnu le logo de la compagnie American Airlines ? Ces témoins existent, ils sont fiables et n’ont aucun lien avec le Pentagone : il s’agit de riverains, de piétons, d’automobilistes, de salariés de l’Université de Washington ou encore d’ouvriers travaillant sur le Wilson Bridge au moment du crash. Tous ces gens ont vu l’avion de leurs propres yeux, et il faut être d’une mauvaise foi inouïe pour contester leur témoignage.

Nul besoin d’être ingénieur en aéronautique pour comprendre que la thèse de Thierry Meyssan sur l’attentat du Pentagone s’appuie sur des arguments dérisoires et qu’elle est invalidée par de nombreux témoignages. Les théories défendues par Thierry Meyssan dans son livre L’Effroyable imposture ont d’ailleurs été mises en pièces par deux journalistes français, Jean Guisnel et Guillaume Dasquié, dans un pamphlet paru en 2002 et intitulé L’Effroyable mensonge. Pourtant, Thierry Meyssan a bénéficié d’une audience extraordinaire après les attentats. En France, des animateurs de talk-show lui ont déroulé le tapis rouge. Les théories de Meyssan ont aussi connu un grand succès en Amérique latine et dans le monde musulman : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad l’a même invité à venir donner une conférence en Iran sur le 11 Septembre. Le film conspirationniste Loose Change reprend exactement les mêmes arguments que Thierry Meyssan et s’appuie sur les mêmes photographies du Pentagone. Aujourd’hui encore, sur Internet, la nébuleuse conspirationniste continue de croire à la théorie délirante de Thierry Meyssan sur l’attentat du Pentagone. Etonnant succès pour un homme dont l’imposture est établie depuis longtemps.

Une raison simple peut nous aider à comprendre le succès rencontré par la thèse de Thierry Meyssan : il n’existe aucune image prouvant qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone. De fait, les seules images rendues publiques par le FBI sont des images de vidéosurveillance d’une qualité médiocre, qui montrent une explosion sur la façade du Pentagone mais ne permettent pas d’identifier formellement un avion. L’absence de preuves visuelles constitue donc une brèche dans laquelle Thierry Meyssan et de nombreux autres conspirationnistes se sont engouffrés pour nier le crash du Boeing 757. Par une sorte de retournement rhétorique, l’absence de preuve devient elle-même la « preuve d’une absence ». Ce procédé a d’ailleurs été analysé par Aurélie Ledoux, agrégée de philosophie, Maître de Conférences à la Faculté de Nanterre en Arts du Spectacle et auteur de plusieurs travaux sur le rôle de l’image dans les théories du complot. Dans un article intitulé « Vidéos en ligne, la preuve par l’image » et paru dans la revue Esprit en mars 2009, Aurélie Ledoux revient sur la théorie niant le crash du Pentagone : « nous avons affaire à une version contemporaine de l’argument de saint Thomas qui refusait de croire en la Résurrection du Christ tant qu’il n’aurait pas vu les marques de la Crucifixion. A une époque où nous sommes assiégés d’images et où chaque individu est susceptible d’en produire, l’absence d’image se fait immédiatement suspecte. En vertu de ce « syndrome de Saint-Thomas », l’absence d’image d’avion sur le Pentagone sera donc reçue comme une dissimulation et non comme une simple absence. Le conspirationniste contemporain est donc celui qui attend une preuve en image, et ce jusqu’à l’absurde ».

Aussi impensable que cela puisse paraître, certains conspirationnistes vont jusqu’à nier l’existence des deux avions qui ont percuté les Twin Towers, et ce malgré les nombreuses vidéos disponibles. Selon ces extrémistes du complot, toutes les vidéos du crash de la tour sud auraient été truquées : l’avion que l’on aperçoit sur les vidéos serait un « fake plane », un effet spécial destiné à tromper les spectateurs ! On a du mal à imaginer que des gens dotés d’un minimum d’intelligence aient pu avaler une théorie aussi délirante. Et pourtant, certains y ont cru ! Comment des génies de la manipulation sont-ils parvenus à démontrer l’indémontrable et à défier la réalité elle-même ?

Les partisans de la « fake plane theory » évoquent des anomalies sur les vidéos du deuxième crash : sur certaines images, on a effectivement l’impression que l’avion disparaît avant même d’entrer en contact avec la façade de l’immeuble, comme s’il s’agissait d’un trucage grossier. Il y a une explication très simple à ce phénomène : les images utilisées proviennent de vidéos amateur dont la résolution est assez mauvaise. Quand on agrandit l’image, les détails s’estompent et certains éléments peuvent apparaître déformés ou décalés. Sur les vidéos de meilleure qualité, on ne retrouve pas cette anomalie. De toutes façons, l’argument des vidéos truquées est techniquement indéfendable car le deuxième crash a été filmé sous des dizaines d’angles différents par des amateurs, des caméras de télévision et des caméras de vidéosurveillance : il était donc impossible de truquer la totalité des enregistrements disponibles. Comment peut-on croire un seul instant que des gens soient parvenus à rajouter de faux avions en quelques fractions de seconde sur des dizaines de vidéos amateur avant même que celles-ci ne soient diffusées dans les médias ? Et naturellement, aucun vidéaste amateur n’a eu l’idée de conserver les enregistrements originaux sur lesquels il n’y a pas d’avion.

La « fake plane theory » se fonde également sur des incohérences dans les déclarations des témoins oculaires : certains témoins évoquent un avion de ligne, d’autres un avion de chasse. Ces contradictions apparentes n’ont rien de suspect : comment des gens situés dans la rue au moment des faits auraient-ils pu déterminer avec certitude le type d’avion qui les a survolés à 800 km/heure avant de s’encastrer dans un gratte-ciel ? Les partisans de la « fake plane theory » utilisent aussi le témoignage de plusieurs personnes qui ont déclaré ne pas avoir vu d’avion : mais en quoi cela prouve-t-il que les avions n’existent pas ? Ces personnes ont admis, en toute bonne foi, qu’elles n’avaient pas vu les avions de leurs propres yeux, mais elles ne contestent pas pour autant l’existence de ces avions !

Les défenseurs de la « fake plane theory » avancent aussi l’argument de l’impossibilité technique des crashs du World Trade Center : on prétend par exemple que les pilotes n’auraient pas pu atteindre leur cible à une telle vitesse, ou que les Boeing n’auraient pas pu s’encastrer entièrement dans des tours à structure en acier. Aucune de ces affirmations ne fait l’objet d’un consensus parmi les experts, mais cela n’arrête pas les conspirationnistes les plus dogmatiques. Il est amusant de constater que certains théoriciens du complot raisonnent à partir de postulats, et non à partir des faits : au lieu de prendre en compte ce qui est arrivé, ils partent du principe que cela n’a pas pu arriver.

Il n’existe aucune raison sérieuse de nier les deux crashs du World Trade Center : nous avons des montagnes de preuves et de témoignages. De nombreux passants ont vu et entendu les avions. Nous avons d’innombrables vidéos amateur montrant clairement le crash de la tour sud sous des dizaines d’angles différents. Nous avons même des témoignages attestant le premier crash, celui que personne n’a pu filmer. L’un des rescapés de la tour nord, George Sleigh, ancien cadre de la société ABS (American Bureau of Shipping), travaillait au 91ème étage de l’immeuble au moment du crash : depuis son bureau, il a vu l’avion d’American Airlines s’enfoncer dans la tour juste au-dessus de lui et a clairement distingué le ventre de l’appareil. Chacun est libre de rejeter la masse des preuves et des témoignages qui confirment la réalité des deux crashs du World Trade Center, mais ces preuves et ces témoignages existent, n’en déplaise à tous les fanatiques du complot qui s’obstinent à nier l’évidence des faits.

Dans une interview largement relayée sur les sites conspirationnistes, un ancien pilote militaire américain nommé John Lear prétend que les avions qui ont percuté les Twin Towers sont en réalité des hologrammes ! Selon John Lear, l’armée américaine aurait développé secrètement une technologie holographique extrêmement poussée : cette technologie aurait été utilisée le 11 septembre 2001 pour faire croire que les tours avaient été heurtées par des avions. Le plus consternant, c’est que la théorie des « avions hologrammes » a séduit de nombreux internautes crédules : plus c’est gros, plus ça passe ! John Lear avait déjà fait parler de lui dans les années 80 aux Etats-Unis à cause de ses théories délirantes sur les aliens : à cette époque, il avait inventé une théorie selon laquelle des extraterrestres implantés sur Terre auraient passé un accord secret avec l’armée américaine pour avoir l’autorisation de mener des expériences biologiques sur des cobayes humains. En échange, les aliens auraient fourni à l’armée américaine une technologie révolutionnaire assurant aux Etats-Unis une domination mondiale !

Ben Laden, agent de la CIA ?

Que n’a-t-on pas entendu sur Oussama Ben Laden ? Ce personnage à l’itinéraire complexe a fait l’objet des rumeurs les plus folles. Pour de nombreux conspirationnistes, Ben Laden est un bouc-émissaire : il n’a pas orchestré les attentats ; le gouvernement Bush lui a fait porter le chapeau pour justifier une intervention militaire en Afghanistan. Certains conspirationnistes présentent Ben Laden comme un vieillard grabataire vivant reclus dans sa grotte et, par conséquent, incapable d’organiser des attentats aussi sophistiqués que ceux du 11 septembre. Ce portrait naïf de Ben Laden omet cependant plusieurs détails non négligeables. Ben Laden n’était pas un pauvre vieillard vivant dans une grotte : il vient d’une famille de milliardaires saoudiens. L’image du vieux guerrier moudjahidine terré dans sa grotte est bien évidemment une mise en scène de la propagande d’Al Qaïda. D’après les auteurs du film Loose Change, Oussama Ben Laden n’aurait jamais revendiqué les attentats du 11 septembre : la mauvaise qualité de la vidéo dans laquelle on voit Ben Laden se réjouir des attentats serait la preuve qu’il s’agit d’un document truqué. La fameuse vidéo serait donc un faux grossier, fabriqué de toutes pièces par les Etats-Unis, dans lequel Ben Laden serait en réalité un acteur dont le visage est à peine discernable. Mais Ben Laden a souvent fait appel à des doublures dans ses vidéos de propagande : l’argument n’est donc pas recevable.

Une autre rumeur a circulé à propos d’Oussama Ben Laden : le chef d’Al Qaïda serait en fait une marionnette des services secrets américains. Toutes les vidéos de Ben Laden auraient donc été réalisées par la CIA. Cette théorie se fonde sur le fait que Ben Laden a été soutenu financièrement par la CIA lors de la guerre d’Afghanistan, au début des années 1980, après l’invasion du pays par l’URSS. Certains esprits éclairés en concluent, un peu rapidement, que Ben Laden est un « agent de la CIA » et que son exécution est une mise en scène visant à éliminer un allié devenu trop gênant. Pire : pour certains, Ben Laden ne serait pas mort et jouirait d’une retraite paisible dans un lieu inconnu, à l’ombre des cocotiers. En réalité, Ben Laden n’a jamais appartenu à la CIA ; il a rompu toutes relations avec les Etats-Unis après la guerre du Golfe de 1990-91, lors de laquelle une coalition internationale sous commandement américain a expulsé les troupes irakiennes du Koweït. C’est après la guerre du Golfe que Ben Laden a commencé à lancer des appels au djihad contre les « croisés » occidentaux. Toutes les théories évoquant un Ben Laden « agent de la CIA » relèvent de la fiction.

La théorie du complot sioniste : le « mythe des 4000 juifs »

Certains conspirationnistes affirment que les attentats du 11 septembre sont l’œuvre des services secrets israéliens, et qu’ils avaient pour but de renforcer l’impérialisme américano-sioniste au Moyen-Orient. De folles rumeurs antisémites ont vu le jour au lendemain des attentats : on a par exemple prétendu que 4.000 salariés juifs du World Trade Center étaient restés chez eux le 11 septembre parce qu’ils avaient été avertis à l’avance des attentats. Quelle est l’origine de cette rumeur obscène ?

Le 13 septembre 2001, deux jours seulement après les attentats, le journal jordanien Al-Doustour titrait : « Ce qui s’est passé est le travail du sionisme juif américain et des sionistes qui contrôlent le monde économiquement, politiquement et par les médias ». Al-Doustour prétendait tenir cette information de « sources diplomatiques arabes » (sans préciser lesquelles). Le 17 septembre, un journaliste de la chaîne libanaise Al-Manar TV annonça que « 4.000 Juifs n’étaient pas venus travailler au World Trade Center » le 11 septembre car ils avaient été avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque menée par des agents israéliens. Dans les jours qui suivirent, la rumeur fit le tour du monde : des dizaines de médias arabes ou musulmans, du Caire à Téhéran et de Damas à Riyad, rapportèrent l’affaire des « 4.000 Juifs manquants », y compris la célèbre chaîne d’information qatarie Al-Jazira.

Naturellement, la thèse du complot sioniste est un pur fantasme. Le chiffre de « 4.000 juifs » est d’ailleurs totalement imaginaire : personne ne saurait dire avec certitude combien de juifs travaillaient dans les tours du World Trade Center, car le gouvernement américain n’a pas pour habitude de « ficher » les salariés juifs. Il suffit cependant de consulter la liste des victimes du World Trade Center pour y trouver plusieurs centaines de noms d’origine ashkénaze. Mais alors d’où vient ce chiffre de « 4.000 juifs » ? Le journaliste Antoine Vitkine propose une explication dans son livre Les nouveaux imposteurs (2005) : dans une interview donnée le matin des attentats, un diplomate israélien en poste à New York déclara que ses services avaient reçu près de 4.000 appels téléphoniques d’Israéliens qui s’inquiétaient pour leurs proches travaillant ou résidant à Manhattan. Cette interview est probablement à l’origine de la folle rumeur ; l’imagination, la haine et la bêtise ont fait le reste.

Il convient ici de préciser qu’Al-Manar TV, la chaîne libanaise qui a lancé la rumeur des 4.000 juifs, appartient au Hezbollah, célèbre mouvement islamiste libanais, antisioniste et antisémite. Al-Manar TV est connue pour ses appels à la destruction d’Israël, pour ses clips de propagande négationnistes et pour ses « documentaires » sur le complot juif mondial : il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que des journalistes de cette chaîne aient voulu faire porter la responsabilité des attentats sur l’Etat d’Israël. Et même si de nombreux musulmans n’ont pas cru aux affirmations calomnieuses d’Al-Manar TV, la « rumeur des 4.000 juifs » a eu des conséquences désastreuses car elle a nourri dans le monde entier les obsessions conspirationnistes : comme l’écrit Antoine Vitkine, « les aberrations lancées par Al-Manar TV ont amplement contribué à troubler les esprits et à instiller l’idée que tout n’était pas clair et que donc la vérité était ailleurs ». Des images montrant un groupe de jeunes israéliens hilares en train de se photographier avec la fumée du World Trade Center en arrière-plan ont d’ailleurs fait le tour du monde : de nombreux sites complotistes et anti-israéliens continuent d’utiliser ce canular grotesque pour faire croire que l’Etat d’Israël est impliqué dans les attentats.

Le fantasme du « complot juif mondial » est une vieille rengaine antisémite. A la fin du XIXème siècle, en Europe, de nombreux mouvements d’extrême droite croyaient à l’existence d’une organisation juive secrète voulant contrôler le monde. Depuis la création de l’Etat d’Israël et les premières guerres israélo-arabes, le mythe du complot juif s’est durablement ancré dans le monde musulman : de nos jours, au Moyen-Orient, on continue de publier et de lire les Protocoles des Sages de Sion. Après le 11 septembre 2001, plusieurs chefs d’Etat musulmans ont repris à leur compte la théorie selon laquelle Israël serait derrière les attentats du World Trade Center : c’est le cas de l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, ou de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, membre des Frères Musulmans. En Europe, cette théorie est encore colportée sur Internet par d’obscurs sites conspirationnistes mais aussi par des sites ayant une forte audience, comme celui de l’essayiste Alain Soral. Malheureusement, l’histoire nous a déjà démontré plus d’une fois l’extraordinaire capacité de résistance des fantasmes antisémites.

Certaines personnes étaient au courant…

Thierry Meyssan prétend que les salariés du World Trade Center ont été avertis à l’avance des attentats et que beaucoup sont restés chez eux le 11 septembre. Cette affirmation fantaisiste se fonde sur le nombre apparemment « limité » de victimes. Environ 2.800 personnes ont trouvé la mort dans les attentats du World Trade Center, alors que 50.000 personnes travaillaient en temps normal dans les tours jumelles. D’après Thierry Meyssan, le bilan aurait été beaucoup plus lourd si l’ensemble des salariés s’était trouvé dans les tours le 11 septembre, car l’évacuation des personnes situées dans les étages supérieurs était techniquement impossible. Voici le raisonnement suivi par Thierry Meyssan : les tours jumelles comptaient chacune 110 étages, soit une moyenne d’environ 230 personnes par étage. La tour 1 a été percutée entre le 93ème et le 97ème étage, ce qui empêchait l’évacuation des 17 étages supérieurs de l’édifice (soit 3.900 personnes). Quant à la tour 2, elle a été percutée entre le 77ème et le 85ème étage, ce qui bloquait 33 étages (soit 7.500 personnes). Au total, plus de 11.000 personnes auraient donc dû se retrouver prisonnières des Twin Towers, beaucoup plus que les 2.800 victimes recensées. Sauf que le raisonnement mathématique de Thierry Meyssan est totalement biaisé. En effet, le calcul se fonde sur des chiffres théoriques (une « moyenne » de 230 occupants par étage). Or, dans la réalité, ces chiffres ne correspondent à rien. En effet, le nombre de personnes n’était pas le même à chaque étage. De plus, au moment du crash, tous les salariés ne se trouvaient pas nécessairement à l’étage qu’ils occupaient en temps normal. Près de vingt minutes se sont écoulées entre les deux crashs : certains salariés de la tour 2 ont donc eu le temps de quitter leur immeuble avant que le deuxième avion n’arrive. Par conséquent, il est impossible de déterminer par un simple calcul combien de personnes auraient dû se retrouver prises au piège dans les tours. Par ailleurs, si les salariés avaient été avertis à l’avance, des témoignages l’auraient forcément confirmé, nous aurions des preuves, des mails, des documents écrits, il y aurait eu des fuites. Or, ce n’est pas le cas. Les témoins anonymes sur lesquels Thierry Meyssan prétend s’appuyer refusent de témoigner publiquement ! Des calculs incertains, des preuves inexistantes et des témoins fantômes : voilà une démonstration des plus convaincantes. Bravo Monsieur Meyssan.

Certains théoriciens du complot prétendent aussi que les milieux financiers ont été prévenus à l’avance des attentats. Le film Loose Change évoque en effet des mouvements spéculatifs à Wall Street pendant les jours qui ont précédé les attentats : des actionnaires, avertis à l’avance des attentats, auraient vendu les actions qu’ils détenaient dans les compagnies aériennes et dans plusieurs sociétés installées au World Trade Center. Mais la théorie du « délit d’initiés » n’est guère convaincante : quand bien même des mouvements financiers inhabituels auraient été observés avant les attentats, cela ne suffit pas à prouver qu’il y ait eu un quelconque délit d’initiés. Des rumeurs d’attentat ont circulé peu avant le 11 septembre : même si le gouvernement américain n’a pas pris au sérieux ces menaces, une rumeur suffit pour affoler les marchés financiers. Certains observateurs pensent même que ce mouvement spéculatif est parti de plusieurs banques islamiques du Proche-Orient : constatant ces mouvements anormaux, des spéculateurs occidentaux inquiets auraient à leur tour revendu leurs actions pour anticiper une possible baisse des cours. La complexité des mécanismes boursiers doit donc nous inciter à la prudence.

Le contrat d’assurance de Larry Silverstein, propriétaire de la tour 7 du World Trade Center, a lui aussi fait couler beaucoup d’encre dans les milieux complotistes. Peu de temps avant les attentats, Larry Silverstein a souscrit une assurance incluant les risques d’attentats terroristes. Il n’en fallait pas plus aux théoriciens du complot pour affirmer que Larry Silverstein était au courant des attentats lorsqu’il a négocié son contrat d’assurance. De fait, pour obtenir le leasing du World Trade Center, Larry Silverstein était obligé de souscrire une assurance prenant en charge tous les types de risques, y compris les risques terroristes, étant donné que le World Trade Center avait déjà été la cible d’attentats à la bombe en 1993. Le contrat d’assurance prévoyait un remboursement à hauteur de 3,5 milliards de dollars, c’est-à-dire la somme dépensée par Larry Silverstein pour acquérir le leasing. Mais après les attentats, Larry Silverstein a réclamé à ses assureurs la somme de 7 milliards de dollars car il estimait que les deux attentats constituaient deux sinistres distincts. A l’issue d’une bataille judiciaire de six années, il n’a pas obtenu les 7 milliards espérés, mais la justice lui a tout de même accordé un dédommagement à hauteur de 4,68 milliards de dollars, ce qui a permis à Larry Silverstein de réaliser un bénéfice de plus d’1 milliard de dollars. Larry Silverstein est un homme d’affaires sans scrupules qui a profité d’un événement tragique pour faire du profit et pour extorquer de l’argent à ses assureurs : un tel cynisme est moralement choquant, mais ne prouve aucunement l’existence d’un complot.

De nombreux théoriciens du complot sont également persuadés que l’armée américaine a « laissé faire » alors qu’elle aurait pu intervenir pour intercepter les avions détournés. Il est facile de dire, après-coup, que l’armée a « laissé faire ». En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes. En cas de problème sur le réseau aérien civil, ce n’est pas l’armée qui intervient en premier, mais la FAA (Federal Aviation Administration), qui est un organisme civil. Or, au moment des attentats, la FAA devait gérer plusieurs milliers de vols en même temps. Le signal des avions détournés avait été coupé, ce qui rendait leur trajectoire impossible à suivre. Rappelons également que les Etats-Unis d’Amérique n’avaient jamais été confrontés à une telle situation avant le 11 septembre 2001, car aucun aéronef n’avait auparavant été détourné sur le territoire américain et utilisé comme arme par des terroristes.  Par ailleurs, l’armée ne pouvait pas intervenir directement pour intercepter les avions : l’Etat-major ne pouvait intervenir qu’après en avoir reçu l’ordre du Président des Etats-Unis en personne, et n’avait pas le droit de décider, en quelques minutes, d’abattre des avions civils avec des centaines de passagers à bord.

Le mirage de la « réinformation »

Les théories du complot s’adossent en général à une critique acerbe des médias : ces derniers sont en effet accusés de manipuler le public en lui imposant une version « officielle » mensongère. Aux yeux des conspirationnistes, tout média établi est nécessairement suspect. Toute information qui tend à corroborer un tant soit peu la version « officielle » est perçue comme de la propagande : sur les sites complotistes et les réseaux sociaux, la critique des « merdias » (sic) est devenue un exercice quasi incontournable, une sorte de lieu commun rhétorique. N’ayant aucune confiance dans les médias traditionnels, les théoriciens du complot préfèrent s’informer dans les médias dits « alternatifs », qui revendiquent une totale indépendance et qui prétendent « réinformer » les citoyens. Il s’agit, par exemple, de sites conspirationnistes comme « Réseau Voltaire » (le site de Thierry Meyssan) ou « Egalité et Réconciliation » (le site du célèbre polémiste antisémite Alain Soral). Il s’agit également de médias « citoyens » comme le site d’information participative « Agoravox », où des Internautes exposent librement leurs théories personnelles sur divers sujets d’actualité, souvent de façon anonyme. Il s’agit, enfin, de sites comme « Réseau International », « Alter Info », « Nouvel Ordre Mondial » ou « Pilule Rouge », qui se présentent comme de simples sites d’information « indépendants » mais qui sont en réalité des sites de propagande fortement politisés déformant l’actualité et colportant toutes sortes de rumeurs complotistes.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le journalisme est un métier. Certes, il ne suffit pas d’avoir une carte de presse pour être un bon journaliste. Mais les informations délivrées par des journalistes professionnels seront toujours plus dignes de confiance que d’obscurs sites complotistes qui ne respectent aucune règle déontologique et qui, au nom d’une liberté d’expression dévoyée, se permettent de raconter n’importe quoi. Par ailleurs, même si les grandes chaînes de télévision et les principaux journaux appartiennent à de grands groupes industriels, et même si les chaînes d’information en continu délivrent une information souvent superficielle et sélective, cela ne constitue pas une raison suffisante pour dénigrer l’ensemble des médias « officiels ». Il ne faut pas oublier qu’il existe, en France comme ailleurs, des médias indépendants animés par des journalistes professionnels et délivrant une information de qualité : Médiapart, le Canard Enchaîné, Politis, Alternatives Economiques ou l’excellent site d’information « Arrêt sur Images » sont des médias totalement indépendants du pouvoir politique et financier, qui ne peuvent pas être accusés d’imposer au public je ne sais quelle version « officielle ». Or, ces médias-là n’ont jamais relayé la moindre théorie complotiste à propos des attentats du 11 septembre. S’informer n’est pas chose facile dans la jungle du web : les médias traditionnels sont loin d’être irréprochables, mais la désinformation et la manipulation ne sont pas toujours du côté que l’on croit. Les médias dits « alternatifs » constituent désormais une puissante caisse de résonnance pour les rumeurs et les théories complotistes, et séduisent une foule toujours plus nombreuse d’Internautes paranoïaques et crédules.

La rhétorique du complot

Les théories complotistes ne sont pas fondées sur une « contre-enquête » méticuleuse, mais sur des soupçons et sur des hypothèses invérifiables. Pour étayer leurs thèses, les conspirationnistes font croire qu’ils ont des « preuves » : en réalité, quand on examine avec un peu d’attention la rhétorique des conspirationnistes, on comprend qu’ils n’ont aucune preuve à proposer. Si l’on reprend l’ensemble des arguments conspirationnistes, on constate que sept procédés reviennent de façon récurrente.

Premier procédé : la négation des preuves et des témoignages. De façon arbitraire, les documents et les témoignages confirmant la « version officielle » sont ignorés ou rejetés comme faux. Ainsi, la vidéo dans laquelle Ben Laden revendique les attentats est considérée comme truquée. De même, les nombreux témoins qui affirment avoir vu un avion s’écraser sur le Pentagone sont ignorés ou considérés comme des menteurs achetés par les services secrets américains.

Deuxième procédé : la manipulation par l’image. Toutes les photos ou les vidéos susceptibles de faire naître un doute chez le spectateur sont brandies comme les preuves d’un complot intérieur. De simples photos de presse sur lesquelles on entrevoit une partie des dégâts du Pentagone ont été utilisées pour « prouver » qu’aucun avion ne s’était écrasé à Washington. De même, les images montrant les tours en train de s’effondrer verticalement sont présentées comme la preuve irréfutable d’une démolition contrôlée. En réalité, toutes ces images ne constituent pas des « preuves », mais elles permettent de manipuler le public et de lui donner l’impression que le complot est flagrant. On peut faire dire ce que l’on veut à une image, surtout lorsqu’elle est impressionnante.

Troisième procédé : le recours à des témoignages douteux. Les conspirationnistes prennent pour argent comptant tous les témoignages accréditant la thèse du complot. Ainsi, un salarié du World Trade Center évoquant une mystérieuse opération de maintenance dans l’une des Twin Towers est pris au sérieux, bien que ce témoignage isolé ne soit corroboré par aucun autre salarié. Si besoin, les conspirationnistes inventent aussi leurs propres témoins : ainsi, Thierry Meyssan évoque des témoins anonymes, invisibles et muets, dont on ne sait absolument rien.

Quatrième procédé : la surinterprétation. Toutes les zones d’ombre, incohérences ou contradictions dans le « discours officiel » sont systématiquement interprétées comme les indices d’un complot intérieur. Le film Loose Change cite par exemple certaines déclarations contradictoires de plusieurs membres de l’administration Bush, des silences inexpliqués sur certains points de l’enquête, des documents et des pièces à conviction qui auraient disparu de façon douteuse. Les auteurs du film en déduisent que l’Etat américain a cherché à dissimuler la vérité et à éliminer toute preuve de son implication dans les attentats. Par ailleurs, des éléments qui pourraient être de simples coïncidences sont toujours considérés comme suspects : ainsi, le fait que le propriétaire de la tour 7, Larry Silverstein, ait souscrit un contrat d’assurance couvrant les risques d’attentat peu de temps avant le 11 septembre « prouve » que cet homme avait été averti à l’avance des attentats. La stratégie des conspirationnistes consiste en fait à rejeter les explications les plus simples pour ne retenir que les hypothèses compatibles avec la théorie du complot. La logique voudrait pourtant que l’on privilégie l’explication la plus évidente et la plus simple avant d’envisager un hypothétique complot : si les incohérences dans les déclarations de l’administration Bush peuvent s’expliquer facilement par l’incompétence, l’ignorance et l’improvisation, l’hypothèse d’un complot intérieur devient superflue. En philosophie, c’est ce que l’on appelle le « principe d’économie », théorisé au XIVème siècle par Guillaume d’Ockham et connu également sous le nom de « rasoir d’Ockham ».

Cinquième procédé : la contestation des expertises officielles. Les conspirationnistes essaient de disqualifier tous les experts qui ont validé la version « officielle », notamment les experts du NIST. Le rapport du NIST, fruit de trois années d’enquête impliquant plus de 200 experts issus du NIST, du monde universitaire et du secteur privé, est dénigré par une foule d’ignorants qui ne l’ont pas lu. Les auteurs du rapport sont traités de faussaires et leur impartialité est systématiquement mise en doute par les conspirationnistes. Mais cela n’empêche pas ces derniers de prendre au sérieux les théories farfelues avancées par des experts controversés tels que le physicien Steven E. Jones, qui prétend avoir découvert de la nanothermite dans les décombres du World Trade Center. De même, les théoriciens du complot s’appuient sur l’expertise très contestée de l’architecte américain Richard Gage et de son association « Architectes et Ingénieurs pour la Vérité sur le 11 Septembre », dont la plupart des membres n’ont aucune compétence en génie des structures et dont certains membres sont de simples architectes d’intérieur. D’ailleurs, en 2015, l’assemblée générale de l’American Institute of Architects a rejeté à une écrasante majorité une résolution déposée par Richard Gage demandant une nouvelle enquête sur l’attentat du World Trade Center.

Sixième procédé : l’utilisation du mobile comme preuve. Les complotistes se demandent : « à qui profite le crime ? », et pensent naïvement que la réponse à cette question va leur fournir le nom du coupable. Il est indéniable que l’administration Bush a tiré parti des attentats, mais l’instrumentalisation politique du 11 septembre par le gouvernement américain ne permet pas de désigner les Etats-Unis comme responsables des attentats ! D’ailleurs, le gouvernement américain n’est pas le seul à avoir instrumentalisé les attentats du 11 septembre : la Russie a tiré prétexte des attentats pour durcir la répression en Tchétchénie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste. Et pourtant, la Russie n’est aucunement impliquée dans les attentats.

Septième procédé : l’énoncé de postulats qui verrouillent la discussion. Les théoriciens du complot ont toujours réponse à tout : quand on réfute leurs arguments, c’est qu’on est soi-même « manipulé » ; quand on leur montre des publications qui invalident leurs théories, ils prétendent que les auteurs font partie du complot et que, par conséquent, leurs travaux sont falsifiés. Il est donc impossible de « réfuter » une théorie du complot, puisque toute réfutation vient renforcer la conviction qu’il existe un complot ! Le philosophe Karl Popper a travaillé sur le principe de « réfutabilité » : il a montré que, pour être scientifiquement valide, une hypothèse devait être vérifiable, donc réfutable ; par conséquent, une hypothèse irréfutable est également invérifiable, donc suspecte.

En résumé, les conspirationnistes n’ont rien démontré, ils n’ont apporté aucune preuve : ils ont simplement manipulé les sources, les images et les témoignages. Ils ont systématiquement écarté les explications les plus simples pour ne retenir que la thèse du complot. Ils ont éliminé de leur démonstration tout ce qui infirmait l’idée d’un complot intérieur. Ils ont axé leurs recherches sur quelques points de détail, quelques éléments troublants à partir desquels ils ont reconstitué leur propre version des faits.

Les failles de la théorie du complot

A force de pérorer sur l’effondrement des Twin Towers ou sur les trous dans les murs du Pentagone, on finit par oublier l’essentiel. C’est un peu le principe de l’arbre qui cache la forêt : en attirant l’attention du public sur des points de détail et sur des témoignages isolés, les conspirationnistes ont réussi à faire oublier que leurs théories étaient totalement incohérentes. Comment imaginer un seul instant qu’un complot d’une telle ampleur ait pu réussir ? Si les attentats du 11 septembre avaient effectivement été préparés par le gouvernement ou les services secrets américains, ils auraient dû être planifiés longtemps à l’avance. Et pour qu’un tel complot puisse réussir, il aurait fallu mettre dans la confidence un nombre si important de personnes dans l’administration, l’armée, l’aviation civile, les médias, qu’il semble totalement insensé qu’aucune fuite ne se soit produite, dans une démocratie où, jadis, la presse a renversé un président à cause d’une affaire d’espionnage au Watergate. Plus récemment, l’Affaire Snowden et l’Affaire WikiLeaks nous ont montré que les Etats-Unis étaient incapables d’empêcher la divulgation de leurs secrets les plus compromettants. Comment le gouvernement américain aurait-il pu organiser dans le plus grand secret les attentats du 11 septembre alors qu’il n’a même pas été capable d’empêcher la divulgation des écoutes téléphoniques pratiquées par la NSA dans plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne ?

Mais il existe une autre faille majeure dans les théories du complot : le silence d’Al Qaïda. Si les attentats du 11 septembre sont effectivement un « inside job », et si la célèbre organisation djihadiste n’a aucune responsabilité dans cet événement, pourquoi les chefs d’Al-Qaïda n’ont-ils jamais dénoncé la supercherie alors qu’ils avaient là une occasion inespérée d’anéantir la crédibilité des Etats-Unis, leur ennemi juré ? Si Ben Laden était, comme certains le pensent, un « agent de la CIA », pourquoi les véritables chefs d’Al Qaïda n’ont-ils jamais pointé du doigt cette imposture ? Le célèbre réseau terroriste serait-il, lui aussi, un partenaire des Etats-Unis ? Les attentats de Madrid et de Londres, les attentats commis par Al Qaïda en Irak, les attentats revendiqués par AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) auraient-ils tous été perpétrés avec la complicité des services secrets américains ? Si l’on poussait la logique du complot jusqu’au bout, il faudrait imputer aux Etats-Unis la quasi-totalité des attentats terroristes survenus dans le monde pendant les dix années qui ont suivi les attentats du 11 septembre.

Conclusion

Le « dossier du 11 septembre » est sans doute trop complexe et les zones d’ombre trop nombreuses pour qu’un jour toute la vérité soit faite : nous n’aurons jamais toutes les informations qui nous manquent. Dans ces conditions, les théories du complot sur le 11 septembre ont encore beaux jours devant elles. D’une certaine façon, on peut dire que les conspirationnistes ont gagné la bataille, car la théorie du complot s’est durablement installée dans les consciences. Partout dans le monde, des gens sont persuadés que les attentats du 11 septembre sont une supercherie. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Il faut poursuivre le travail de déconstruction des rumeurs, des mythes et des fantasmes conspirationnistes. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur les théories du complot, voici un lien vers le site Conspiracy Watch (Observatoire des théories du complot). Bonne lecture, et surtout, gardez le cerveau en éveil, en toutes circonstances.

http://www.conspiracywatch.info/