Le programme économique de Macron est-il de droite ou de gauche?

E. Macron.

Les détracteurs d’Emmanuel Macron lui ont longtemps reproché de ne pas avoir de programme économique cohérent. Pourtant, le candidat dispose d’un programme économique solide et chiffré, élaboré par des pointures de l’économie telles que Jean Pisani-Ferry (professeur d’économie à Sciences Po Paris et à Berlin) et Philippe Aghion (qui a enseigné l’économie au MIT, à Oxford et à Harvard). L’ambition de ce programme est de déverrouiller l’économie tout en protégeant mieux les travailleurs. S’agit-il d’un programme économique de gauche ou de droite ? Pour répondre à cette question, encore faut-il savoir ce qu’est une politique économique de « gauche » ou « de droite ». Or, sur ce point, il n’existe pas de véritable consensus. Dans un ouvrage paru en 2006 et intitulé Politique économique de droite, politique économique de gauche, le Cercle des Economistes (un groupe de réflexion réunissant une trentaine d’économistes et d’universitaires de différentes sensibilités) avait démontré que les politiques économiques « de gauche » et « de droite » partageaient très souvent le même objectif : trouver le meilleur équilibre possible entre efficacité économique et protection sociale. La principale différence réside en fait dans le positionnement du curseur : les gouvernements de droite ont plutôt tendance à faire pencher la balance du côté de l’efficacité économique, tandis que les gouvernements de gauche font plutôt pencher la balance du côté de la protection sociale. Une autre différence réside dans le degré d’acceptation des inégalités : les gouvernements de droite ont tendance à considérer qu’une accentuation des inégalités sociales est inévitable pour redynamiser l’économie, tandis que la gauche considère la lutte contre les inégalités comme un enjeu incontournable. Mais il est clair, aujourd’hui, que la droite et la gauche de gouvernement fondent leur politique économique sur les mêmes présupposés : acceptation de l’économie de marché, de la mondialisation libérale et du cadre européen, lutte contre le déficit public, nécessité d’améliorer la compétitivité des entreprises.

Une « politique de l’offre » assumée

Pour relancer l’emploi et l’investissement privé, Macron veut améliorer la compétitivité des entreprises par des baisses d’impôts et par un assouplissement du Code du Travail : cette politique d’inspiration libérale rappelle évidemment les « politiques de l’offre » menées par la plupart des gouvernements de droite européens, même si certains gouvernements de gauche ont essayé, eux aussi, de renforcer la compétitivité des entreprises, notamment le gouvernement Ayrault avec le « Pacte de responsabilité » ou le gouvernement Valls avec la loi El-Khomri. En ce qui concerne le droit du travail, Macron souhaite passer d’un système de régulation par la loi à un système de régulation par le contrat : c’est la négociation entre syndicats et patronat qui devra définir les normes au niveau de la branche ou de l’entreprise. Macron ne remet pas en cause la loi El-Khomri et souhaite même aller plus loin dans l’assouplissement du Code du Travail : les principes fondamentaux du droit du travail resteront inscrits dans la loi, mais les règles relatives à l’organisation du travail seront fixées par des accords majoritaires ou des référendums d’entreprise. Quant à la durée du travail, le candidat veut assouplir les 35 heures mais pas les supprimer. Macron considère en effet que les 35 heures ne sont pas adaptées à tous les secteurs d’activité : il entend conserver la référence légale aux 35 heures mais souhaite que le temps de travail effectif des salariés puisse être négocié au sein de chaque entreprise. Macron se démarque donc de François Fillon qui, lui, souhaite abroger les 35 heures et supprimer toute référence à une durée légale du travail pour les salariés du secteur privé. Par ailleurs, Macron souhaite baisser l’impôt sur les sociétés de 33,3 à 25% pour aligner le régime français sur la moyenne européenne. Il veut également remplacer le CICE par des allègements de charges permanents, et supprimer le RSI (Régime Social des Indépendants), un système complexe qui ne fonctionne pas et qui soulève de vives critiques depuis des années en raison des sommes souvent disproportionnées réclamées aux travailleurs indépendants. Macron ne souhaite pas supprimer l’ISF mais le réformer en faisant sortir de l’assiette le capital productif : seuls les patrimoines immobiliers seraient donc pris en compte pour le calcul de l’ISF. L’objectif d’une telle réforme est de « privilégier le risque face à la rente ». Cette réforme de l’ISF est une rupture avec les choix de François Hollande ainsi qu’avec toute la tradition socialiste : créé en 1982 sous la présidence de François Mitterrand, l’ISF est un véritable totem qu’aucun gouvernement de gauche n’a jamais voulu remettre en cause. 

Une politique de soutien au pouvoir d’achat

Emmanuel Macron a élaboré plusieurs mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat. Il souhaite par exemple que 80% des Français soient exonérés de la taxe d’habitation, un impôt que le candidat considère comme injuste parce qu’il frappe davantage les communes pauvres que les communes riches ; le manque à gagner pour les collectivités locales, estimé à 10 milliards d’euros, serait compensé par des dotations de l’Etat. Cette mesure de justice fiscale qui a pour but d’augmenter le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires pourrait être assimilée à une mesure « de gauche ». Plusieurs mesures visent également à revaloriser la rémunération des salariés sans augmenter le coût du travail : Macron veut que les heures supplémentaires soient exonérées de cotisations et que tous les smicards ayant droit à la prime d’activité touchent l’équivalent d’un « 13ème mois », soit une augmentation de 100 euros nets par mois. Par ailleurs, Emmanuel Macron souhaite que l’assurance-chômage soit financée par l’impôt et non plus par les cotisations sociales des salariés : c’est pourquoi le candidat propose de réduire les cotisations et d’augmenter, en contrepartie, la CSG. Il est vrai que la CSG est parfois considérée comme un impôt injuste car non progressif, mais il ne faut pas oublier qu’elle a été mise en place par un gouvernement de gauche (celui de Michel Rocard en 1990) dans le but de diversifier les sources de financement de la protection sociale : la CSG présente un avantage non négligeable par rapport aux cotisations sociales puisqu’elle est prélevée sur tous les revenus (y compris ceux du capital) tandis que les cotisations sont prélevées uniquement sur les revenus du travail. Cette réforme permettrait donc d’augmenter les salaires réels tout en élargissant la base de financement de l’assurance-chômage.

Le retour à l’équilibre budgétaire

Emmanuel Macron a clairement exprimé sa volonté de respecter le Pacte de stabilité de la zone euro, à savoir : maintenir le déficit public sous le seuil de 3% du PIB. Actuellement, la France ne respecte pas ce critère. Pour réduire le déficit de l’Etat, Emmanuel Macron a élaboré un plan d’économie de 60 milliards d’euros sur 5 ans ; le candidat prévoit de supprimer 120.000 postes de fonctionnaires dont 70.000 dans la fonction publique territoriale : cet effort est certes important mais beaucoup plus réaliste que les 100 milliards d’euros d’économie et les 500.000 suppressions de postes promis par François Fillon. Les politiques visant à rétablir l’équilibre des finances publiques, souvent qualifiées à tort de « politiques d’austérité », ne sont ni de droite ni de gauche : à vrai dire, tous les gouvernements de droite et de gauche admettent aujourd’hui la nécessité d’assainir les finances publiques. Les différences portent surtout sur l’ampleur des efforts et sur les domaines concernés par les économies budgétaires : alors que François Fillon envisage des suppressions massives de postes dans la fonction publique hospitalière et l’Education Nationale, Macron veut sanctuariser l’Education et la Santé, et faire peser l’essentiel de l’effort sur les administrations territoriales.

La sécurisation des parcours professionnels

Pour lutter contre les emplois précaires, Macron envisage la création d’un système de « bonus-malus » : les employeurs qui entretiennent la précarité en recourant de façon abusive aux CDD paieront plus de charges, et ceux qui créent des emplois stables en paieront moins. Mais la réforme la plus spectaculaire défendue par Macron est celle de l’assurance-chômage : le candidat propose carrément la nationalisation de l’Unédic et l’extension de l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants, aux agriculteurs et aux professions libérales. L’objectif est ici d’encourager la prise de risques en protégeant de façon plus efficace les travailleurs indépendants contre les accidents professionnels. Macron souhaite aussi que les salariés démissionnaires bénéficient de l’assurance-chômage, dans des conditions toutefois très encadrées afin d’éviter les abus : le but assigné à cette réforme est d’améliorer la protection des salariés en souffrance qui hésitent à quitter leur emploi de peur de tomber dans la précarité. Ce qui se dessine en filigrane derrière cette réforme radicale, c’est en fait l’idée d’un droit universel à l’assurance-chômage. En contrepartie, Emmanuel Macron veut imposer un suivi plus contraignant aux bénéficiaires des allocations chômage, notamment l’obligation d’accepter un emploi au bout de la deuxième proposition, dès lors que la rémunération et la qualification sont équivalentes à celle du précédent emploi occupé : au bout du deuxième refus, les allocations seraient donc suspendues.

Ni gauche, ni droite : un compromis social-libéral

Finalement, peut-on déterminer si le programme économique de Macron est de gauche ou de droite ? Poser la question dans ces termes, c’est déjà s’enfermer dans un schéma bipolaire que Macron et ses partisans veulent justement dépasser. L’approche de Macron se veut beaucoup plus pragmatique : la question qui importe à ses yeux, ce n’est pas de savoir si son programme est de gauche ou de droite, mais de savoir s’il est efficace. Certaines mesures libérales évoquent plutôt un programme de droite mais d’autres mesures, plus sociales, évoquent davantage un programme de gauche à orientation social-démocrate. En fait, le programme économique défendu par Macron n’est ni de gauche, ni de droite : il s’apparente plutôt à une forme de compromis social-libéral. Dans ce programme, il y a un peu de Tony Blair, un peu de Gerhard Schröder et un peu de social-démocratie scandinave. Le principe de « flexisécurité » est en effet au cœur de la vision économique de Macron : davantage de flexibilité pour les entreprises, et davantage de sécurité pour les travailleurs. Ainsi, le projet économique de Macron pourrait être considéré comme une variante française de la « troisième voie » théorisée par le sociologue britannique Anthony Giddens, car il s’agit bien d’adapter notre économie à la mondialisation sans pour autant renoncer à l’exigence de progrès social. Le programme économique de Macron n’a rien de « sexy », il ne comporte aucun symbole, aucune promesse démagogique, aucune mesure phare susceptible d’enthousiasmer les foules : il s’agit avant tout d’un programme technique et pragmatique. Et c’est justement pour cette raison qu’il échappe à toute tentative de classification simpliste à « gauche » ou à « droite ».

Macron peut-il être le candidat des centristes ?

E. Macron.

E. Macron.

Emmanuel Macron séduit incontestablement l’électorat centriste. Son positionnement social-libéral assumé, son europhilie, sa volonté de « déverrouiller » l’économie française et de dépasser les clivages politiques traditionnels ne laissent pas indifférents les sympathisants du centre. Le problème, c’est que Macron n’est pas centriste. En tout cas, il ne s’est jamais réclamé de ce courant politique. L’ancien ministre de François Hollande se définit lui-même comme un « homme de gauche » et un « libéral » et mais ne revendique aucun héritage idéologique précis. En fait, Macron aime surtout se définir en « négatif », c’est-à-dire en expliquant ce qu’il n’est pas : il n’est pas socialiste, il n’est pas conservateur, et ce n’est pas un homme d’appareil.

Emmanuel Macron occupe l’espace politique laissé vacant par les centristes. La victoire de François Fillon à la primaire de la droite a en effet libéré un espace pour une éventuelle candidature centriste en 2017, mais François Bayrou ne semble pas encore décidé à se lancer dans la bataille. Quant aux petits barons de l’UDI, ils ont presque tous fait allégeance à François Fillon par opportunisme, au mépris des militants UDI qui n’ont pas été consultés sur ce ralliement. Les sondages montrent d’ailleurs que Macron est en train de siphonner l’électorat centriste : il est crédité de 13 à 18% des intentions de vote alors que Bayrou oscille entre 6 et 8%.

La plupart des propositions dévoilées par Emmanuel Macron sont tout à fait compatibles avec les idées centristes. Pour améliorer la compétitivité des entreprises, Macron veut notamment transformer le CICE en baisses de charges permanentes. Pour réduire l’écart entre les salaires bruts et les salaires nets, le candidat propose de supprimer les cotisations maladie et chômage des salariés, et de les remplacer par une hausse de la CSG : cette mesure est loin d’être absurde car la CSG, prélevée à la fois sur les salaires, les retraites et les revenus du capital, a une base beaucoup plus large que les cotisations salariales.

En matière d’emploi, les réformes préconisées par Macron s’inscrivent dans une logique de « flexi-sécurité » tout à fait acceptable pour les centristes. Pour encourager l’esprit d’entreprise et fluidifier le marché du travail, Macron veut par exemple étendre l’assurance chômage aux travailleurs indépendants, aux auto-entrepreneurs et aux salariés qui ont démissionné : ce qui apparaît en filigrane derrière cette réforme de l’assurance chômage, c’est l’ébauche d’un « revenu universel de base » alloué par l’Etat et pouvant être complété par des assurances privées. Mais pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique en proposant un véritable « revenu universel » qui remplacerait tous les minimas sociaux existants, comme l’expérimente actuellement le gouvernement finlandais ?

En matière d’éducation, les pistes avancées par Macron sont pertinentes : il veut donner une autonomie accrue aux écoles primaires et réformer la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale. Afin de rendre plus attractives les écoles des quartiers prioritaires, le candidat veut garantir aux professeurs de ces établissements une plus grande liberté pédagogique et une rémunération majorée. Macron a tout à fait raison de privilégier l’école primaire et de concentrer les efforts sur les établissements les plus en difficulté ; on aimerait cependant savoir ce qu’il propose pour l’enseignement secondaire, où les enjeux sont de taille.

En définitive, le programme de Macron est intéressant mais inabouti. On reste un peu sur sa fin : Macron avait promis une « révolution » aux Français mais les propositions qu’il a dévoilées jusqu’à présent n’ont pas grand-chose de révolutionnaire. Macron a entretenu le suspense pendant si longtemps autour de son programme que l’on s’attendait à des mesures beaucoup plus novatrices et ambitieuses. Le programme d’Emmanuel Macron est à l’image de la « loi Macron » adoptée en 2015 : il va dans le bon sens mais il manque d’audace. De plus, ce programme est encore flou sur plusieurs sujets essentiels tels que la défense, l’Europe, la transition énergétique ou la réduction de la dette publique.

Cela dit, les insuffisances du programme d’Emmanuel Macron ne justifient aucunement les attaques acerbes des dirigeants centristes contre ce candidat. Bayrou dépeint Macron comme une « image virtuelle » qui « parle mais n’agit pas ». Le président du MoDem cherche aussi à discréditer Macron en le présentant comme le candidat des élites financières. A l’UDI, ce n’est guère mieux : après avoir courtisé Macron, Jean-Christophe Lagarde critique désormais sans réserve le programme du candidat. En fait, si les leaders centristes font preuve d’une telle animosité envers Macron, ce n’est pas parce qu’ils sont en désaccord avec les idées portées par ce candidat mais parce qu’ils voient en lui un concurrent. Le succès de Macron déstabilise les partis centristes et contrarie fortement les projets de Bayrou et de Lagarde pour 2017. Quand Macron semait la zizanie au sein du gouvernement Valls, il avait toute la sympathie des centristes ; maintenant qu’il s’affirme comme un candidat crédible, il est perçu comme un danger.

Macron peut-il être le candidat des centristes à la présidentielle ? Oui, à condition qu’il propose aux Français un programme plus ambitieux et plus abouti. Si François Bayrou renonce à présenter sa candidature et si aucune autre personnalité centriste « officielle » ne se lance dans la campagne, alors Macron pourrait bien être le candidat le plus « centro-compatible » de la présidentielle. D’ailleurs, les jeunes UDI ne s’y sont pas trompés : en novembre, juste après le second tour de la primaire de la droite, 130 élus et militants du mouvement UDI Jeunes ont refusé de soutenir Fillon et se sont ralliés spontanément à Macron…

Le Centriloque souhaite à tous ses lecteurs de bonnes fêtes et adresse aux Allemands une pensée émue et fraternelle après le terrible attentat qui a frappé Berlin le 19 décembre. Lorsqu’un Etat de l’Union européenne est pris pour cible, c’est l’Union toute entière qui est atteinte et qui doit faire bloc pour défendre ses valeurs humanistes et pour combattre la barbarie djihadiste.

Qu’est-ce que le social-libéralisme?

Quand on parle de « social-libéralisme », on pense d’abord à des hommes politiques de centre-gauche convertis au libéralisme économique. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier Ministre britannique Tony Blair sont devenus des symboles de cette gauche « sociale-libérale » qui voyait la mondialisation comme un processus inéluctable et qui faisait passer l’efficacité économique avant l’idéologie. En France, l’expression « social-libéral » est presque une insulte : on l’emploie généralement pour dénigrer les gouvernements de gauche qui mettent en œuvre des réformes économiques jugées « trop à droite ». Pour une partie de la gauche française, le « social-libéral » est en quelque sorte le nouveau visage du « social-traître », l’incarnation d’une gauche dévoyée qui aurait trahi les travailleurs et embrassé la cause du patronat. Le Front de Gauche et les frondeurs du PS ont ainsi reproché à Manuel Valls de mener une politique « sociale-libérale ». Or, Valls a toujours récusé l’étiquette de social-libéral, tout comme la direction du PS : « le social-libéralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire ni de notre tradition », a déclaré le Premier Secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Qu’est-ce donc que le « social-libéralisme » et pourquoi ce courant politique a-t-il si mauvaise réputation au sein de la gauche française ?

Tony Blair.

Origines et fondements idéologiques du social-libéralisme

Le social-libéralisme n’est pas apparu avec le « blairisme » ni avec la social-démocratie version Schröder. Il s’agit en réalité d’un courant de pensée beaucoup plus ancien, qu’on appelle également « libéralisme social ». En France, on distingue parfois les « sociaux-libéraux » (hommes de gauche convertis au libéralisme économique) et les « libéraux sociaux » (libéraux ayant une sensibilité sociale) : les premiers seraient situés au centre-gauche tandis que les seconds seraient au centre-droit. Il s’agit toutefois d’une distinction artificielle qui n’existe pas dans le monde anglo-saxon : en français, le terme « social-libéralisme » est calqué sur l’anglais social liberalism, qui signifie littéralement « libéralisme social ».

Le libéralisme social a émergé en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et a été fortement influencé par les théories de l’économiste John Stuart Mill et par celles du sociologue Leonard Trelawny Hobhouse. On pourrait définir ce courant de pensée comme une volonté de concilier libéralisme économique et justice sociale : les « libéraux sociaux » prônent une économie de marché fondée sur la libre concurrence et l’initiative privée mais encadrée par des normes sociales et par une action régulatrice de l’Etat. Contrairement aux libéraux classiques, les libéraux sociaux n’accordent pas une confiance aveugle aux lois du marché : ils considèrent l’Etat comme un outil légitime de régulation des rapports sociaux, à condition que cette action régulatrice ne remette pas en cause les libertés individuelles. Pour les libéraux sociaux, il ne peut y avoir de véritable liberté que si les individus disposent des conditions matérielles nécessaires pour l’exercer : dès lors que les lois du marché ne garantissent pas une redistribution suffisamment juste des richesses et que la solidarité spontanée entre individus ne permet pas de corriger les inégalités les plus criantes, la puissance publique doit intervenir.

Le libéralisme social a connu un essor important aux Etats-Unis entre 1900 et 1920, période souvent qualifiée de « Progressive Era » (ère progressiste) dans l’histoire politique américaine. Face au creusement des inégalités sociales et à la puissance des trusts, les présidents américains de cette époque ont rompu avec le principe libéral classique du « laisser-faire » et ont cherché à mieux encadrer le capitalisme. Deux présidents ont particulièrement marqué cette période progressiste : le républicain Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et le démocrate Thomas Woodrow Wilson (président de 1913 à 1921). Au Royaume-Uni, ce sont les « Whigs » du Parti Libéral qui ont, dès la fin du XIXe siècle, embrassé les principes du libéralisme social. Lloyd George en fut l’un des plus éminents représentants : nommé Chancelier de l’Echiquier en 1908, il mit en œuvre une politique sociale audacieuse et instaura, en 1911, le premier système d’assurances sociales obligatoire, financé par l’Etat et par les cotisations des travailleurs et du patronat.

Theodore Roosevelt.

La doctrine « solidariste » développée en France par le radical Léon Bourgeois à la fin du XIXe siècle peut être considérée comme une variante française du libéralisme social. Juriste de formation, Léon Bourgeois occupa plusieurs ministères importants sous la Troisième République (il fut notamment Ministre du Travail et Ministre de l’Instruction Publique). Pour Léon Bourgeois, la société se compose d’individus interdépendants liés entre eux par des obligations morales : tous les individus ont une dette envers la société, et chacun doit s’acquitter de sa « dette sociale » selon les moyens dont il dispose. La doctrine de Léon Bourgeois, que l’on pourrait définir comme une sorte de troisième voie entre le socialisme et le libéralisme classique, servit de fondement philosophique et moral aux lois sociales de la Belle Epoque (comme la loi de 1898 sur les accidents du travail ou la loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes) mais également à la création d’un impôt progressif sur le revenu en 1914.

Après la crise de 1929, les travaux du célèbre économiste britannique John Maynard Keynes ont largement nourri la pensée sociale-libérale. Keynes croyait aux vertus de la libre concurrence mais considérait que, dans un contexte de crise économique et d’effondrement de la demande, une régulation macro-économique était nécessaire pour soutenir la consommation et stabiliser le marché. Ces principes furent d’ailleurs appliqués aux Etats-Unis dans les années 30 avec le « New Deal » du président démocrate Franklin Delanoe Roosevelt : pour sortir de la crise, Roosevelt mit en œuvre une politique de « grands travaux » destinée à relancer l’économie américaine. Mais il chercha aussi à moraliser le capitalisme en renforçant le rôle des syndicats, en établissant un code de bonne conduite pour les entreprises et en luttant contre la spéculation boursière. Soucieux de porter secours aux victimes de la crise, il mit en place une assurance chômage et un système de retraites financé par l’impôt, jetant ainsi les bases d’un Etat-providence.

Le renouveau de la pensée sociale-libérale à la fin du XXe siècle

A la fin du XXe siècle, plusieurs auteurs ont largement contribué au renouveau de la pensée sociale-libérale. Il faut tout d’abord mentionner le philosophe américain John Rawls, qui a travaillé sur les notions de justice et d’égalité. Selon John Rawls, c’est l’égalité des chances qui constitue le fondement de la justice sociale. L’égalité des chances ne requiert pas la suppression de toutes les inégalités socio-économiques mais uniquement de celles qui ne sont pas bénéfiques aux individus les plus déshérités : c’est ce que le philosophe appelle le « principe de différence ». Au nom de ce principe, la puissance publique doit garantir à tous les individus l’accès à certains « biens premiers » (comme l’éducation) et mettre en place des mesures visant à favoriser l’intégration des catégories de population les plus défavorisées ; aux Etats-Unis, les travaux de John Rawls ont notamment inspiré les politiques d’affirmative action en faveur des Afro-américains. L’économiste indien Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, est lui aussi considéré comme un théoricien du social-libéralisme contemporain. Cet économiste est surtout connu pour ses travaux sur la famine, sur les inégalités entre hommes et femmes et sur « l’économie du bien-être ». Amartya Sen considère que les mécanismes de l’économie de marché doivent être mis au service du développement des pays pauvres ; ses recherches ont largement contribué à l’essor de l’économie sociale et solidaire.

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John Rawls.

Le sociologue britannique Anthony Giddens a théorisé dans les années 1990 l’idée d’une « troisième voie » entre la social-démocratie classique et le néolibéralisme. D’après Giddens, les partis de centre-gauche ne pouvaient survivre à l’effondrement du monde bipolaire qu’en s’adaptant prudemment aux nouvelles règles de la mondialisation libérale. Dès lors, la priorité ne devait plus être la redistribution des richesses mais l’accroissement de la compétitivité des entreprises par une politique de l’offre (baisses d’impôts, flexibilisation du marché du travail) ; l’Etat-providence devait être maintenu mais restructuré, de façon à rétablir l’équilibre des comptes publics. L’éducation demeurait quant à elle un pilier de l’action publique, car elle devait donner un haut niveau de qualification à la population active et, par conséquent, garantir son « employabilité ». Les travaux de Giddens ont influencé plusieurs dirigeants de centre-gauche tels que Tony Blair et Gerhard Schröder, qui ont flexibilisé le marché du travail et réduit les impôts tout en préservant les fondements de l’Etat-providence et les services publics d’éducation et de santé : Giddens a d’ailleurs été le conseiller de Tony Blair et l’un des principaux inspirateurs du New Labour. Ses analyses ont également influencé le président Bill Clinton et les New Democrats aux Etats-Unis.

La gauche française n’est pas social-libérale

La gauche française est une exception en Europe car elle été relativement peu réceptive à la « troisième voie » théorisée par Giddens et adoptée par la plupart des sociaux-démocrates européens. Jean-Christophe Cambadélis a raison d’affirmer que le social-libéralisme est étranger à la tradition socialiste française : les sociaux-libéraux sont ultra-minoritaires au PS. Au début des années 2000, Jean-Marie Bockel a tenté de promouvoir un courant social-libéral au sein du Parti Socialiste mais, suite à la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, il a quitté le PS pour rejoindre la nouvelle majorité présidentielle et a fondé un petit parti baptisé « La Gauche Moderne », aujourd’hui membre de l’UDI. Quant à Emmanuel Macron, qui est souvent présenté comme un social-libéral, il n’a jamais été membre du PS. En France, les véritables héritiers du « libéralisme social » ne sont pas à gauche : ils sont plutôt à chercher du côté du centre-droit, chez les libéraux modérés de l’UDI ou de LR. Même si la gauche a contribué à la libéralisation de l’économie française à partir des années 80, elle n’a jamais mis en place de véritables réformes structurelles du marché du travail et n’a jamais voulu toucher à l’Etat-providence : toutes les réformes de l’assurance maladie et des retraites ont été menées par la droite et le centre.

François Hollande a parfois été qualifié de « social-libéral » mais son héritage est celui de la « deuxième gauche » et de Jacques Delors, et non celui du social-libéralisme. Il est vrai que les réformes économiques mises en place pendant le quinquennat de François Hollande s’inscrivent dans une logique libérale, mais sans aller vraiment jusqu’au bout de cette logique. Le CICE fournit un bon exemple : ce dispositif accorde aux entreprises un crédit d’impôt sous réserve que celles-ci embauchent de nouveaux salariés ou investissent dans la recherche, l’innovation ou la formation. Or, les vrais libéraux plaident pour des baisses de charge permanentes et sans contrepartie. Quant à la « loi Travail », souvent présentée comme une réforme libérale, elle n’a permis qu’un assouplissement très limité du droit du Travail. Cette loi n’a pas abrogé les 35 heures : la semaine de 35 heures demeure la référence légale en France, et toute augmentation de la durée du travail dans une entreprise doit passer par un accord d’entreprise signé par des syndicats majoritaires ou, à défaut, ratifié par les salariés dans le cadre d’un référendum interne. En outre, la « loi Travail » n’a pas véritablement assoupli les conditions de licenciement : elle n’a fait qu’inscrire dans le Code du Travail des motifs de licenciement déjà reconnus par la jurisprudence.

Quel social-libéralisme pour le XXIe siècle ?

Le social-libéralisme est-il devenu obsolète ? Non : face à la droite conservatrice et à la montée des populismes en Europe, nous avons besoin de courants politiques modérés capables de concilier protection et compétitivité. Cela dit, une rénovation idéologique s’impose : le blairisme et la social-démocratie de Schröder, qui incarnaient une certaine modernité politique au début des années 2000, sont aujourd’hui des modèles dépassés. Au Royaume-Uni, l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste en 2015 exprime d’ailleurs une volonté de tourner le dos à l’héritage du blairisme. En Italie, la démission de Matteo Renzi fin 2016 illustre elle aussi l’essoufflement de la « troisième voie » en Europe. Les sociaux-libéraux doivent donc se trouver de nouveaux modèles et un nouveau socle intellectuel adapté aux enjeux du XXIe siècle.

Quelques idées intéressantes ont récemment émergé dans le débat politique européen : « revenu universel de base », « flat tax », assurance-chômage universelle, systèmes de retraite « à la carte », etc. Ces propositions ne constituent évidemment pas un corpus idéologique cohérent mais donnent déjà quelques orientations sur ce que pourrait être le social-libéralisme du XXIe siècle : un courant de pensée qui veut encourager l’innovation et la prise de risques tout en préservant les fondements de l’Etat-providence ; un courant de pensée qui entend favoriser la mobilité professionnelle sans précariser les travailleurs ; un courant de pensée qui souhaite introduire plus de souplesse dans le droit du travail et dans les systèmes sociaux en laissant à chaque travailleur la possibilité de trouver des solutions adaptées à sa situation et à ses besoins. Par ailleurs, le social-libéralisme du XXIe siècle devra dépasser le cadre national et s’inscrire dans une réflexion beaucoup plus globale. Jusqu’à présent, les sociaux-libéraux ont surtout cherché à insérer les économies nationales dans la mondialisation : il s’agit désormais de promouvoir, à l’échelle européenne comme à l’échelle mondiale, l’idée d’une globalisation plus humaine régulée par des normes fiscales, sanitaires et environnementales plus exigeantes.

Hollande « social-libéral »: chiche?

Bayrou est « à contre-temps », pouvait-on lire dans une page de Libé. Pas faux. En 2012, au second tour de la présidentielle, le président du Modem avait annoncé qu’il voterait pour Hollande, par « antisarkozysme » affiché mais également parce qu’il espérait, de la part du candidat socialiste, un virage au centre et une politique réformiste ambitieuse. Un an et demi plus tard, en novembre 2013, Bayrou, déçu par Hollande (et isolé politiquement), annonce qu’il entre dans l’opposition (alors que, de fait, il n’était pas dans la majorité…): le leader centriste s’allie officiellement à l’UDI et accepte même, sous la pression de Borloo, le principe d’un partenariat avec l’UMP. Mais au moment même où Bayrou se détourne d’Hollande et se jette dans les bras de l’UDI, voilà que notre cher président annonce la politique « social-libérale » que les centristes n’attendaient plus: flexibilisation du marché du travail, « socialisme de l’offre », « pacte de responsabilité », réduction des impôts et des dépenses publiques… Hollande a donc bien compris qu’il fallait d’abord créer les richesses avant de les redistribuer, et il assume clairement sa rupture avec le socialisme d’hier. Une bonne chose en soi. A condition que les actes soient à la hauteur des promesses. La réaction de Bayrou? « Trop tard », a dit le patron du Modem. Effectivement, c’est un peu tard: Hollande a préféré consacrer les 18 premiers mois de son mandat à des réformes sociétales et judiciaires (mariage pour tous, réforme Taubira), en négligeant les urgences économiques et sociales, en laissant filer le déficit public et en accroissant la pression fiscale sur le pays. Mais est-ce vraiment « trop tard »? L’opposition centriste se veut constructive: si le tournant social-libéral annoncé par Hollande se concrétise dans les actes, alors les centristes auront le devoir de soutenir les réformes qui seront conformes à leurs convictions, et de ne pas tomber dans une opposition stérile et systématique.