Quand Asselineau et de Villiers falsifient l’histoire des Pères de l’Europe

Jean Monnet et Robert Schuman.

A l’approche des élections européennes de mai 2019, les fake news et les théories complotistes sur l’Europe vont bon train. Nous connaissions déjà les contre-vérités grossières assénées par Marine Le Pen sur la monnaie unique, sur Schengen ou, plus récemment, sur le traité d’Aix-la-Chapelle. Mais pour saper les fondements mêmes du projet européen, les europhobes s’attaquent désormais aux Pères de l’Europe. C’est ainsi que François Asselineau, fondateur de l’UPR et partisan d’un « Frexit », cherche à souiller la réputation de Jean Monnet, de Robert Schuman et de Walter Hallstein en les présentant comme de sombres conspirateurs. Les théories fumeuses d’Asselineau sur les Pères de l’Europe ont été abondamment recyclées par Philippe de Villiers dans un pamphlet paru chez Fayard début 2019 et intitulé J’ai tiré sur le fil du mensonge et tout est venu, un livre qui tombe à pic pour semer la confusion dans la campagne des européennes et pour donner du grain à moudre à tous les amateurs de théories du complot. Il faut dire que l’expertise de Philippe de Villiers en matière de contre-enquête n’est plus à démontrer : au début des années 2000, le même Philippe de Villiers nous expliquait très doctement que les sous-sols de l’aéroport de Roissy abritaient des mosquées salafistes clandestines…

Le 26 mars 2019, une quarantaine d’universitaires spécialistes de la construction européenne ont publié dans Le Monde une tribune collective pour dénoncer les approximations et les élucubrations de Philippe de Villiers : les auteurs de la tribune accusent de Villiers d’avoir « falsifié l’histoire de l’Union européenne ». Hélas, la parole d’éminents universitaires pèse bien peu dans l’opinion publique face au racolage complotiste. De Villiers a eu le privilège de pouvoir développer ses théories toxiques sur le plateau d’un célèbre talk show de France Télévisions ; Asselineau, tête de liste aux européennes, pourra quant à lui profiter de la campagne électorale pour dénigrer publiquement et abondamment l’Union européenne.

Walter Hallstein, un ancien juriste nazi ?

Walter Hallstein fut le premier président de la Commission européenne. Certains prétendent qu’il fut aussi, dans les années 30, un éminent juriste nazi chargé par Adolf Hitler d’élaborer un plan d’unification de l’Europe. Selon les partisans de cette théorie, la construction européenne serait donc un projet d’inspiration nazie ! Cette théorie complotiste a d’abord été développée par François Asselineau puis reprise par Etienne Chouard et par Philippe de Villiers. Pourtant, Walter Hallstein n’a jamais été nazi. Et il n’a jamais élaboré de projet d’unification de l’Europe pour Hitler. Comme de nombreux autres universitaires allemands, Hallstein a choisi de montrer patte blanche aux autorités nazies pour conserver sa place à l’université de Rostock et poursuivre ses travaux de recherche : c’est la raison pour laquelle il a adhéré à plusieurs associations affiliées au parti nazi, telles que la Fédération national-socialiste des Juristes et la Fédération national-socialiste des Professeurs. En raison de ses compétences de juriste, Walter Hallstein a été sollicité à plusieurs reprises par les nazis pour produire des travaux théoriques sur l’extension du droit allemand dans les territoires annexés par Hitler, mais cela ne suffit pas à faire de lui un nazi. Comme l’explique l’historien Matthias Schönwald, qui est à ce jour le plus grand spécialiste de Walter Hallstein, il n’existe aucun document permettant d’affirmer que Walter Hallstein ait adhéré au parti nazi ou qu’il ait soutenu, à titre personnel, l’idéologie nazie. Au contraire, la documentation disponible tend plutôt à montrer que Walter Hallstein n’inspirait guère confiance aux autorités nazies : le parti nazi a mis en cause plusieurs fois sa loyauté à l’égard du Troisième Reich et s’est même opposé à sa nomination à l’université de Francfort en 1941.

Robert Schuman, un pétainiste ?

Ancien ministre des Affaires Etrangères, Robert Schuman a laissé son nom à la fameuse « Déclaration Schuman » du 9 mai 1950 qui jeta les fondements de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier. Robert Schuman a-t-il été pétainiste et a-t-il participé au gouvernement de Vichy, comme l’affirment François Asselineau et Philippe de Villiers ? Schuman a brièvement participé au premier gouvernement Pétain en juin 1940, bien avant l’adoption du Statut des Juifs et bien avant que Pétain ne s’engage dans la collaboration avec l’Allemagne. En fait, Schuman occupa dès le mois de mars 1940 le poste de sous-secrétaire d’Etat aux Réfugiés dans le gouvernement Reynaud : le 16 juin, sans même être consulté, il fut reconduit à ce poste dans le gouvernement Pétain ; il démissionna quelques jours plus tard. Schuman vota également les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, comme de nombreux autres députés français. Il prit ensuite ses distances avec le gouvernement et se réfugia sur ses terres lorraines, où il fut arrêté par le Gestapo, emprisonné puis assigné à résidence ; il parvint à s’enfuir et se cacha dans des monastères jusqu’à la Libération. Frappé d’inéligibilité en 1944, il passa devant la Haute Cour en 1945 et bénéficia d’un non-lieu qui lui permit de reprendre sa carrière politique. Il est injuste de présenter Schuman comme un pétainiste au seul motif qu’il a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain et qu’il a participé durant quelques jours au premier gouvernement Pétain. En juin 1940, Pétain jouissait encore d’une grande popularité en France : de nombreux Français avaient alors une opinion très positive de celui qu’ils voyaient toujours comme le « héros de Verdun ». En outre, de nombreux Français ont accueilli avec soulagement l’armistice de 1940 car ils ne voulaient pas d’une nouvelle boucherie comparable à celle de 14-18. La plupart des députés français ont voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, y compris quelques députés socialistes.

Jean Monnet, agent des Etats-Unis ?

François Asselineau affirme que Jean Monnet fut un « agent de la CIA » et qu’il fut chargé par les Etats-Unis de mettre sur pied un projet de communauté européenne à la botte du gouvernement américain. Le projet européen est ainsi présenté comme un complot américain, théorie largement reprise par Philippe de Villiers dans son dernier livre. Certes, Jean Monnet n’a jamais caché sa proximité avec les Etats-Unis. Il a quitté la France dès 1940 pour fuir l’occupation allemande, il a séjourné aux Etats-Unis de 1940 à 1943, il a travaillé aux côtés du président Roosevelt et participé à la mise en œuvre du « Victory Program ». Avec d’autres Européens exilés à Washington, Monnet a élaboré un projet d’unification de l’Europe destiné à maintenir la paix sur le Vieux Continent. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme la plupart des Pères de l’Europe, Jean Monnet était atlantiste, c’est-à-dire partisan d’une alliance avec les Etats-Unis face à la menace soviétique : dans le contexte de la guerre froide, de nombreux responsables politiques d’Europe de l’Ouest considéraient en effet les Etats-Unis comme un protecteur face à l’URSS qui, rappelons-le, occupait militairement l’Europe de l’Est. Mais Jean Monnet n’a jamais été agent de la CIA : comme l’explique le politologue et journaliste Eric Roussel, auteur d’une biographie de Jean Monnet, aucune archive ne permet d’établir un quelconque lien entre Monnet et la CIA.

N’en déplaise à Philippe de Villiers, à François Asselineau et à tous les europhobes patentés, le projet européen n’est pas une « conspiration » ourdie contre les peuples du Vieux Continent. Il n’a été inspiré ni par les Américains, ni par les nazis. Le projet européen est l’œuvre des Européens eux-mêmes. Il a été porté par des responsables politiques européens, avec l’appui des Etats-Unis mais certainement pas contre la volonté des nations européennes.

« L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre… »

On a tendance à l’oublier, mais le 9 mai, c’est la Journée de l’Europe. Cette journée, instituée en 1985, commémore une célèbre déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, et qui avait été inspirée par Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune à laquelle les autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape  vers une « fédération » des Etats européens. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes la paix et la prospérité, au lendemain d’une guerre qui plongea les peuples d’Europe dans l’horreur et qui transforma le continent européen en un immense champ de ruines. « L’ Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », disait Schuman.

La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un « marché commun » réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Aujourd’hui, la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe des 6 est devenue l’Europe des 27 (bientôt 28 avec l’entrée de la Croatie en juillet 2013). Les objectifs énoncés par Schuman ont été atteints. Tout d’abord, la paix. Aujourd’hui, pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité, et la guerre appartient au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu que chaque nation européenne renonce à toutes  ses rancœurs et à toute idée de revanche. Il a fallu faire admettre aux peuples et aux dirigeants européens que le libre-échange et la coopération économique étaient les piliers indispensables d’une paix durable en Europe. Mais la paix a été garantie. En 60 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et aujourd’hui, l’UE est perçue par la planète entière comme un havre de paix, de stabilité et de démocratie dans un monde instable et conflictuel où les Droits de l’Homme sont constamment bafoués. Le second objectif énoncé par Schuman, celui de la prospérité, nous semble peut-être moins évident dans les temps de crise que nous traversons. Mais nous ne devons pas oublier tout le chemin parcouru depuis les années 1950, l’augmentation spectaculaire du niveau de vie en Europe de l’Ouest et la modernisation de nos industries et de notre agriculture.

Aujourd’hui, l’Union européenne fait rêver l’humanité entière, à l’exception des Européens! Elle incarne, pour le monde entier, un idéal de stabilité, de démocratie et d’unité. Partout dans le monde, des Etats s’inspirent d’elle pour bâtir des entités régionales unifiées; partout dans le monde, des hommes et des femmes rêvent de venir vivre dans l’Union européenne, d’y travailler et d’y voir grandir leurs enfants. Mais nous autres Européens, nous semblons avoir oublié la chance que nous avions, et nous sommes de plus en plus nombreux à nous laisser séduire par les discours populistes, souverainistes et anti-européens, de gauche comme de droite.

Nous ne devons pas oublier que, malgré la crise, les populations européennes restent celles qui bénéficient aujourd’hui des niveaux de vie les plus élevés au monde, et des meilleurs systèmes de protection sociale. Nous ne devons pas oublier que l’euro, si souvent décrié, nous protège contre la spéculation monétaire internationale, et que la Banque Centrale européenne, en limitant l’inflation, garantit la stabilité de notre monnaie et évite un effondrement de notre pouvoir d’achat. La crise économique actuelle, qui est une crise mondiale, constitue une terrible épreuve pour l’Europe et ses institutions. Mais contrairement à ce que certains laissent parfois penser, l’Union européenne n’est pas responsable de la crise que nous traversons. On peut lui reprocher de ne pas nous protéger suffisamment, on peut lui reprocher un déficit de démocratie ou un manque de transparence dans les prises de décision, on peut lui reprocher d’être trop « bureaucratique », mais on ne peut pas la rendre responsable de tous nos maux.

Les difficultés que nous avons, nous Européens, pour sortir de la crise et pour relancer la croissance et l’emploi, ne viennent pas d’un « excès d’Europe », mais au contraire d’un « manque  d’Europe ». Oui, il nous faut plus d’Europe pour sortir de la crise: il nous faut plus d’intégration, plus de solidarité, plus de cohésion territoriale, plus de coopération, mais aussi plus de rigueur dans la gestion de nos budgets, plus de considération pour nos partenaires européens, et plus de respect pour les institutions communautaires et pour les règles que nous nous sommes fixées. Mais surtout, il faut de toute urgence réconcilier les Européens avec l’Union européenne, et avec l’idée européenne.

Vous pouvez faire un petit test très simple: demandez à des gens de votre entourage s’ils savent ce que l’on commémore le 9 mai. Demandez-leur s’ils connaissent la devise de l’Union européenne. Demandez-leur quand auront lieu les prochaines élections européennes. Demandez-leur de citer le nom d’un député européen élu dans leur circonscription aux dernières élections européennes. Demandez-leur de citer le nom de l’actuel président de la Commission européenne et de l’actuel président du Conseil européen. Les réponses que vous entendrez (ou que vous n’entendrez pas) révéleront à coup sûr l’ampleur des lacunes de notre culture européenne. Ces lacunes ne sont pas simplement dues au désintérêt des uns ou des autres pour les questions européennes, mais aussi au fait que, depuis le référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel européen, ni le gouvernement ni les médias n’ont jugé pertinent de sensibiliser les citoyens au rôle essentiel de l’Union européenne, alors même que 80% des lois françaises ne sont que des transpositions de réglementations européennes, et que toutes les réponses aux grands défis économiques, sociaux, géopolitiques, énergétiques et environnementaux du XXIème siècle seront nécessairement des réponses européennes et mondiales.

Malheureusement, tant que les chefs d’Etat et de gouvernement imputeront tous leurs échecs à l’Europe, tant que les gouvernements feront égoïstement passer leurs intérêts nationaux avant les intérêts communs de tous les peuples de l’UE, tant que les citoyens européens auront le sentiment d’être laissés à l’écart des grandes décisions et d’être placés devant le fait accompli, tant que le Parlement européen (seule institution de l’UE qui représente les Européens en tant que peuple) ne sera pas une véritable assemblée législative et un contre-pouvoir à la Commission européenne, tant que les décisions prises par la Commission européenne, le Conseil européen et le Conseil des Ministres de l’UE ne seront pas clairement expliquées aux citoyens, tant que les travaux du Parlement européen ne seront pas médiatisés comme le sont ceux des Parlements nationaux, le fossé ne cessera de se creuser entre les peuples européens et les institutions de l’Union européenne.