La faute aux cheminots?…

Elisabeth Borne.

Largement inspirée du rapport Spinetta, la réforme ferroviaire de la ministre des Transports Elisabeth Borne prévoit de transformer SNCF Réseau et SNCF Mobilités en sociétés anonymes à capitaux publics et de mettre fin au statut de cheminot à l’embauche, un statut qui inclut notamment la sécurité de l’emploi et d’importants avantages en nature. Il s’agit, d’après la ministre, de préparer l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs, conformément au « quatrième paquet ferroviaire » de l’Union européenne.

La SNCF doit effectivement se restructurer en profondeur pour faire face à la concurrence des compagnies ferroviaires privées. Mais faut-il, sous prétexte de préparer l’ouverture à la concurrence, remettre en cause le statut des cheminots ? En quoi la disparition progressive de ce statut rendra-t-elle la SNCF plus compétitive et plus performante ? A titre de comparaison, les salariés d’EDF ont conservé leur statut et leurs avantages sociaux après la libéralisation du marché de l’énergie sans que cela ne plombe la compétitivité de l’entreprise.

Certes, la SNCF a une dette de 50 milliards d’euros qu’il faut impérativement éponger pour que l’entreprise trouve de nouvelles marges de manœuvre budgétaire. Certes, le service public ferroviaire se détériore : des millions de Français subissent au quotidien l’enfer des pannes, des retards et des trains annulés. Mais faut-il imputer tous ces problèmes aux cheminots et à leur fameux statut ? La politique du « tout TGV » menée depuis une vingtaine d’années a conduit à délaisser les réseaux secondaires et à déverser des sommes colossales dans un réseau à grande vitesse dont la plupart des lignes ne sont pas rentables : n’est-ce pas là que se trouve le nœud de problème ?

De tous côtés, on nous répète à l’envi que le statut des cheminots est « trop avantageux » et que les agents de la SNCF sont des « privilégiés ». Mais les « privilèges » des cheminots sont beaucoup moins importants qu’on ne l’imagine. Et il ne faut pas oublier que le monde du travail compte en son sein une multitude de statuts dérogatoires et de régimes spéciaux : enseignants, militaires, curés, intermittents du spectacle, députés et sénateurs, etc. Pourquoi s’en prendre au statut des cheminots plutôt qu’aux autres statuts ? Parce que les cheminots sont un symbole. Et parce que le gouvernement veut « montrer ses muscles » en s’attaquant à l’une des corporations les plus puissantes et les plus organisées du pays.

Les sénateurs Hervé Maurey et Louis Nègre avaient élaboré en 2017 une proposition de loi visant, elle aussi, à préparer l’ouverture du rail à la concurrence. Or, ce texte était plus raisonnable que le projet de la ministre des Transports. Les deux sénateurs avaient envisagé une réglementation qui préservait les acquis sociaux des agents de la SNCF et qui soumettait les opérateurs privés aux mêmes exigences que la SNCF en matière de sécurité, de confort, de fréquence et de ponctualité. La proposition de loi de M. Nègre et de M. Maurey prévoyait, en outre, un système de « franchises » regroupant des lignes très rentables et des lignes peu rentables pour garantir une péréquation entre les lignes ferroviaires. La démarche des deux sénateurs présentait aussi l’avantage non négligeable de permettre un véritable débat parlementaire sur l’avenir du rail, mais la ministre a choisi de réformer la SNCF par ordonnances, procédure qui n’avait pas été annoncée dans le programme présidentiel d’Emmanuel Macron ni dans le programme de LREM aux législatives…