Gilets jaunes: le pourrissement du mouvement

Les émeutes survenues samedi 24 novembre sur les Champs-Elysées sont absolument lamentables. Des affrontements avec les forces de l’ordre, des pavés arrachés, des commerces vandalisés, des incendies et des barricades : tout cela renvoie une image désastreuse de Paris et de notre pays à l’international, au moment même où le tourisme commence à repartir après la psychose provoquée par les attentats djihadistes.

Bien sûr, il faut éviter les amalgames : les casseurs qui ont semé la pagaille sur les Champs-Elysées ne doivent pas être confondus avec les véritables « gilets jaunes ». Ces casseurs ont enfilé un gilet jaune pour se fondre dans la masse et pour mieux saboter une manifestation qui devait, en théorie, rester pacifique. Mais les « gilets jaunes » ont une part de responsabilité dans ce chaos : en multipliant les appels à manifester, en organisant un grand rassemblement non autorisé par la préfecture sur l’avenue des Champs-Elysées, en faisant durer un mouvement qui ne cesse de se radicaliser depuis le 17 novembre, les « gilets jaunes » ont en effet créé les conditions qui ont permis les débordements de samedi.

Certains responsables politiques de l’opposition ont eux aussi une part de responsabilité dans ces événements. Ceux qui, à gauche comme à droite, ont mis de l’huile sur le feu pour des raisons purement électoralistes, en affichant publiquement leur soutien aux « gilets jaunes » et en attisant la haine du gouvernement, ont favorisé le durcissement du mouvement. Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Wauquiez cherchent à récupérer le mouvement des « gilets jaunes » d’une façon honteusement démagogique. Jean-Luc Mélenchon a lui aussi joué un rôle dans ce pathétique exercice de récupération politique lorsqu’il a évoqué une « mobilisation massive du peuple » à propos des quelque 100.000 « gilets jaunes » recensés le 24 novembre dans toute la France.

Depuis les émeutes de samedi, nous assistons au pourrissement d’un mouvement populaire spontané qui est en train de se tuer lui-même, faute d’avoir su se structurer autour de revendications cohérentes et de porte-paroles clairement identifiés. Car ce qui frappe le plus dans le mouvement des « gilets jaunes », c’est son caractère incohérent et désorganisé, comme en témoignent les revendications délirantes formulées depuis quelques jours. D’abord mobilisés contre la hausse du prix du carburant, les « gilets jaunes » réclament désormais tout et n’importe quoi : suppression de la CSG, rétablissement de l’ISF, hausse des retraites, dissolution de l’Assemblée nationale et, allons-y gaiment, démission d’Emmanuel Macron !

Depuis le début de ce mouvement, je suis effaré par le nombre de « fake news » qui circulent sur les réseaux sociaux dans le but d’attiser encore davantage les colères et de radicaliser le mouvement : photos truquées qui grossissent le nombre de manifestants, informations déformées, rumeurs absurdes à propos d’Emmanuel Macron, etc. Toutes ces idioties sont relayées sur Internet par des milliers de gens qui, aveuglés par leur antimacronisme primaire, semblent avoir abdiqué toute lucidité et tout esprit critique dans l’hystérie collective d’un mouvement devenu incontrôlable. L’une des rumeurs les plus délirantes qui ont circulé ces derniers jours prétend que la France « n’a plus de constitution » et que le pays est devenu une « dictature » à cause d’un mystérieux décret entré en vigueur au 1er janvier 2017 (comme si un simple décret ministériel pouvait abroger la constitution).

Le mouvement des « gilets jaunes » dépasse très largement le problème du prix du carburant : il s’est politisé et tend à devenir une sorte de front anti-Macron. Il est temps que ce mouvement surréaliste se termine et que les forces de l’ordre soient employées à des tâches vraiment utiles et importantes pour la collectivité, plutôt qu’à sécuriser des avenues et des ronds-points envahis de gilets jaunes.

Le gouvernement ne fera pas marche arrière sur la taxe carbone, et il a raison. A celles et ceux qui accusent le gouvernement de « faire payer » la transition énergétique aux classes moyennes et populaires, je rappelle simplement qu’il existe déjà de nombreuses mesures visant à accompagner la transition énergétique, et que certaines de ces mesures ont été renforcées au mois de novembre : on pourra citer, entre autres dispositifs, la « prime à la conversion » (qui a été doublée pour les ménages les plus modestes et les actifs qui parcourent plus de 60 km par jour pour aller travailler), le « bonus écologique » (qui peut atteindre 6.000 euros), la revalorisation de l’indemnité kilométrique, la création d’un « forfait covoiturage » de 200 euros par an, « l’éco-PTZ » qui propose un prêt à taux zéro pour financer les travaux d’éco-rénovation dans les logements, ou encore le « coup de pouce économie d’énergies » qui permet aux ménages d’obtenir une aide de l’Etat pouvant aller jusqu’à 1.000 euros pour le remplacement d’une chaudière à fioul par un équipement utilisant des énergies renouvelables, comme par exemple une pompe à chaleur. C’est peut-être ce genre d’informations qu’il faudrait « faire tourner » sur les réseaux sociaux, plutôt que des rumeurs grotesques et des slogans démagogiques.

Faut-il bloquer les routes le 17 novembre?

Les automobilistes sont appelés à bloquer les routes samedi 17 novembre pour protester contre la hausse des prix du carburant : ce mouvement rencontre un large soutien dans l’opinion publique et pourrait bien paralyser le pays pendant toute une journée ; une pétition réclamant la baisse du prix des carburants a d’ailleurs reçu plus de 500.000 signatures. Même si la colère des Français face à la flambée des prix à la pompe est tout à fait légitime dans un contexte de stagnation du pouvoir d’achat, on peut s’interroger sur cette mobilisation qui n’est pas sans ambiguïtés.

C’est d’abord la nature même du mouvement qui pose problème : s’agit-il d’une grande mobilisation populaire contre la vie chère ou d’un simple mouvement antifiscal ? Les mots d’ordre des organisateurs expriment surtout un ras-le-bol fiscal et ne s’articulent à aucune revendication plus globale relative au pouvoir d’achat. Ce ras-le-bol fiscal se cantonne d’ailleurs à la seule question des prix à la pompe, comme si le prix du carburant était devenu, à l’instar du prix du pain autrefois, un catalyseur des mécontentements et des révoltes populaires.

Les automobilistes qui souhaitent participer au blocage du 17 novembre pourraient bien devenir, malgré eux, les idiots utiles du lobby du transport routier. Car le mouvement du 17 novembre a été soutenu activement par les patrons du secteur routier, qui réclament depuis longtemps une baisse de la taxation des carburants et n’ont aucun intérêt à soutenir la transition vers des transports plus durables. Il n’est pas étonnant que l’auteur de l’appel au blocage du 17 novembre, Eric Drouet, soit un chauffeur routier : ce dernier a d’ailleurs déclaré que son combat portait uniquement sur le prix du carburant et qu’il n’était pas question d’élargir les revendications.

En raison de sa dimension antifiscale et de ses relents vaguement poujadistes, le mouvement du 17 novembre séduit aussi l’extrême droite : il n’est pas anodin que des personnalités comme Marine Le Pen, Wallerand de Saint-Just, Nicolas Dupont-Aignan et Carl Lang aient pris publiquement position en faveur du blocage, dans lequel ils voient une « révolte du peuple français ». De la part de l’extrême droite, il s’agit surtout de récupérer ce mouvement et de mobiliser les électeurs contre Macron en vue des prochaines élections européennes.

On notera également la posture attentiste des grandes centrales syndicales, qui ne soutiennent pas vraiment la mobilisation du 17 novembre mais ne le condamnent pas non plus : la CGT critique le caractère « gazeux » du mouvement mais se garde bien de prendre position sur la politique fiscale du gouvernement, préférant mettre l’accent sur la question des salaires. Autre silence remarquable : celui des écologistes. Ces derniers ne peuvent décemment pas cautionner un mouvement dirigé contre la politique fiscale du gouvernement alors qu’eux-mêmes défendent depuis longtemps l’idée d’une fiscalité écologique surtaxant les énergies fossiles.

Outre la nature du mouvement, c’est aussi le moyen d’action qui pose problème : bloquer intentionnellement les routes, les péages, les stations-service n’est pas d’un grand civisme et constitue, de surcroît, un acte illégal. Beaucoup de Français n’hésitent pas à parler de « prise d’otages » quand des cheminots se mettent en grève, quand des ouvriers bloquent des raffineries ou quand des poids lourds mettent en place des barrages routiers : les mêmes Français, un peu schizophrènes, trouvent parfaitement légitime de paralyser le pays pendant toute une journée lorsqu’ils estiment être victimes d’un « matraquage fiscal ». On concèdera toutefois que ce blocage a été organisé un samedi, pour pénaliser le moins possible les travailleurs, et qu’il a été annoncé longtemps à l’avance afin de ne pas prendre les automobilistes au dépourvu : il y a donc un peu de bon sens dans cette initiative.

Toujours à propos des méthodes, que faut-il penser de la campagne de désinformation déployée sur les réseaux sociaux par certains promoteurs du blocage pour inciter les Français à y participer ? On pense par exemple à cette photographie montrant des milliers de voitures immobilisées sur une autoroute avec une légende fantaisiste évoquant la « révolte des automobilistes allemands » : dommage pour ceux qui ont cru à ce canular grossier, car la photographie en question n’a pas été prise en Allemagne mais en Chine, lors d’un spectaculaire embouteillage ; les automobilistes allemands, eux, n’ont jamais organisé de blocage pour protester contre le prix du carburant. Plus c’est gros, plus ça passe.

Tout automobiliste que je suis, je n’irai pas bloquer les routes le 17 novembre. J’ai mieux à faire. La hausse des prix à la pompe n’est pas uniquement liée à l’augmentation des taxes : les dernières augmentations résultent d’une nouvelle flambée des cours du pétrole sur le marché mondial, et le gouvernement n’y peut pas grand-chose. Il est vrai aussi que la taxation du carburant a fortement augmenté en 2018, mais cette hausse s’inscrit dans une politique plus globale et tout à fait cohérente visant à augmenter graduellement la taxation des énergies fossiles pour financer la transition énergétique. Il s’agit d’un tournant historique, et d’une nécessité écologique. Qu’on le veuille ou non, il faut sortir du tout-pétrole et basculer massivement vers des mobilités moins polluantes. Ce processus doit malheureusement passer par des mesures impopulaires et contraignantes.

Le vrai problème, ce n’est pas le prix du carburant, c’est le carburant lui-même. Et le vrai scandale, c’est le manque d’alternatives. Dans les grandes villes, l’offre de transports en commun ne répond pas toujours aux besoins des habitants. Dans les villes moyennes et les zones rurales, beaucoup de Français ne peuvent pas se passer de leur voiture au quotidien ; or, le montant des « primes à la conversion » est trop faible pour inciter les ménages à se tourner vers une motorisation électrique ou hybride. C’est sur ces questions-là que devraient porter les revendications, et non sur les prix à la pompe. Face à l’urgence climatique, la mobilisation du 17 novembre a quelque chose d’anachronique : la baisse du prix du carburant est une revendication non seulement démagogique, mais contraire au sens même de l’histoire.