Ecriture inclusive: arrêtons le massacre

Source: francetvinfo.fr

Depuis 2017, l’écriture inclusive sème la zizanie. En fait, c’est surtout le « point médian » qui divise les Français, ce petit point miraculeux capable, selon ses promoteurs, de corriger les injustices de notre langue machiste. Et d’offrir aux femmes la visibilité grammaticale qu’elles désirent toutes ardemment, cela va sans dire. Sauf que ce point magique pose tout un tas de problèmes non négligeables qui n’ont manifestement pas été anticipés par ses inventeurs.

Dans un communiqué au vitriol paru en 2017, les membres de l’Académie Française ont condamné avec fermeté l’écriture inclusive, qu’ils qualifient de « péril mortel ». Le célèbre linguiste Alain Rey, décédé en 2020, a lui aussi critiqué l’écriture inclusive : selon lui, le point médian serait « voué à l’échec » en raison de sa complexité d’utilisation. Hélas, quatre ans plus tard, non seulement cet affreux gadget orthographique n’a pas disparu, mais il a gagné du terrain : d’abord cantonné aux réseaux sociaux et à quelques publications militantes, il s’est répandu de façon quasi virale. Il a désormais investi les médias mainstream, les universités, les établissements scolaires et la communication officielle de certaines administrations publiques. De nombreux linguistes s’en inquiétent : ainsi, trente-deux linguistes issus du monde universitaire ont publié en septembre 2020 dans Marianne une remarquable tribune collective dénonçant les dangers du point médian.

Qu’est-ce qui cloche avec ce fameux point ? Pour commencer, il ne sert à rien. Il ne sera d’aucune utilité dans la lutte pour l’égalité réelle entre hommes et femmes. Le patriarcat et le sexisme ordinaire s’accommoderont fort bien du point médian et de toute autre babiole inclusive. Il suffit d’observer les autres langues parlées à travers le monde pour constater qu’il n’existe aucune corrélation entre la place des femmes dans la société et les règles grammaticales relatives au genre.

Mais le point médian n’est pas seulement inutile ; il est aussi dangereux. Son utilisation complexifie terriblement l’écriture du français et entraîne une discordance entre la langue orale et la langue écrite : ainsi, pour prononcer le mot « citoyen.ne.s », il faudra utiliser la double flexion « citoyennes et citoyens » puisque la forme écrite est imprononçable. Sous prétexte d’inclusion, le point médian va donc rendre la lecture du français beaucoup plus ardue pour les enfants et les étrangers qui apprennent notre langue ; il va considérablement aggraver les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes dyslexiques et, de manière générale, toutes les personnes qui ont du mal à déchiffrer le français : n’oublions pas que 7% de la population française adulte souffre d’illettrisme, ce qui représente environ 2,5 millions d’individus. De fait, l’écriture dite inclusive exclut beaucoup plus qu’elle n’inclut : l’utilisation du point médian est l’apanage d’une élite cultivée qui maîtrise suffisamment la grammaire française pour se permettre d’en complexifier les règles à des fins militantes.

Le point médian conduit aussi à une forme de séparatisme linguistique puisqu’une fracture est déjà en train de se former entre ceux qui l’utilisent et ceux qui ne l’utilisent pas. Or, au sein d’un Etat unitaire comme la France, la langue joue un rôle absolument essentiel dans la cohésion de la nation : c’est un socle commun, un héritage partagé. La langue française doit nous rassembler, pas nous diviser. Si nous ne partageons plus la même grammaire ni la même orthographe, c’est l’unité même de la langue qui est menacée : tel était précisément le « péril mortel » que dénonçait l’Académie Française dans son communiqué de 2017.

L’écriture inclusive, en dépit de ses louables intentions, se fonde sur un postulat très discutable : la langue française serait « sexiste ». Accuser la langue française de sexisme témoigne d’une compréhension très partielle de son fonctionnement : si le masculin « l’emporte » sur le féminin, c’est tout simplement parce que le français ne dispose pas de genre neutre. Le masculin fait donc office de genre neutre, comme on peut le voir dans de nombreuses tournures telles que « c’est beau », « il pleut », « le vrai et le faux », « quelque chose de grand », etc. Le masculin est en effet le genre non marqué : dans la plupart des cas, la forme masculine correspond à la forme de base d’un nom ou d’un adjectif, et il faut ajouter un « e » pour obtenir la forme féminine. Même si les grammairiens du XVIIe siècle ont invoqué une prétendue supériorité du masculin sur le féminin, c’est donc surtout par souci d’économie que le masculin s’est imposé comme genre neutre dans la langue française.

Cela dit, pour celles et ceux qui veulent rendre la langue française plus égalitaire sans la massacrer, on rappellera que l’écriture inclusive ne se limite pas au point médian et qu’il existe des alternatives beaucoup plus respectueuses de notre langue et de son histoire. Il y a, tout d’abord, la double flexion : il suffit d’utiliser successivement la forme féminine et la forme masculine, comme dans « les Françaises et les Français ». On peut également s’intéresser à d’autres procédés plus audacieux tels que l’accord de proximité, qui consiste par exemple à accorder un adjectif selon le genre du nom le plus proche, comme dans : « les hommes et les femmes sont belles » ; cette pratique était d’ailleurs assez répandue jusqu’au XVIe siècle.

Ecriture inclusive: les femmes méritent mieux qu’un affreux « point médian »

Source: Nice Matin.

La fameuse règle grammaticale selon laquelle le « masculin l’emporte sur le féminin » a été codifiée par des grammairiens du XVIIe siècle qui ont décidé, un peu arbitrairement, que le genre masculin était supérieur au genre féminin. Le but de cette règle n’était pas de graver dans le marbre la supériorité de l’homme sur la femme : il s’agissait surtout d’unifier la langue française, à une époque où les règles grammaticales n’étaient pas encore bien fixées. Et comme il n’existe pas de genre neutre dans la langue française, on a décidé que le masculin aurait aussi une valeur générique.

Cette vieille règle est aujourd’hui remise en cause par l’écriture dite « inclusive », un ensemble d’usages grammaticaux et orthographiques destinés à garantir l’égalité entre hommes et femmes dans la langue française. Il s’agit, par exemple, de féminiser tous les noms de métier ou de fonction (« chercheuse », « auteure ») ou d’utiliser la double flexion lorsqu’on parle d’un groupe de personnes composé d’hommes et de femmes (« les lecteurs et les lectrices »). A vrai dire, ces pratiques-là ne font guère débat. La féminisation des noms de fonction est déjà monnaie courante. Quant à la double flexion, elle est fréquemment employée par les responsables politiques lorsqu’ils disent, par exemple, « les Françaises et les Français ». Ce qui fait débat, en réalité, c’est un simple petit point. Certains partisans de l’écriture inclusive prônent en effet l’utilisation d’une nouvelle forme de ponctuation appelée « point médian » ou « point milieu », qui consiste à ajouter des points à l’intérieur d’un mot pour y inclure à la fois le suffixe masculin et le suffixe féminin, par exemple : « les candidat.e.s ont été désigné.e.s ». Ce point médian a déchaîné tant de passions qu’il a fini par devenir, à lui seul, un symbole de l’écriture inclusive.

On ne peut pas nier que le langage influence notre vision du monde et structure notre façon de penser. J’admets donc volontiers la nécessité de faire évoluer la langue française afin de mieux représenter les femmes. Mais pour atteindre ce but, faut-il s’autoriser à massacrer la langue ? Je ne le crois pas. La langue n’est pas un simple matériau que l’on peut remodeler en fonction des besoins du moment : c’est aussi un héritage, un patrimoine qu’il faut respecter et préserver. Or, le « point médian » me semble difficilement compatible avec le respect le plus élémentaire dû à la langue française. Tout d’abord, ce point est particulièrement inesthétique. Mais ce n’est pas cela qui me gêne le plus, car en alourdissant la graphie de termes usuels, en complexifiant inutilement la langue, le « point médian » risque de rendre l’apprentissage et la lecture du français encore plus difficiles aux écoliers et aux étrangers. Il va créer de la confusion chez tous les élèves qui ne maîtrisent pas la ponctuation et à qui l’on essaie d’apprendre que le point sert à marquer la fin d’une phrase.

J’ai beau faire des efforts, j’ai beau tester moi-même le fameux point : rien n’y fait, cette ponctuation me semble toujours aussi absurde. Prenons une phrase tout à fait banale : « Les directeurs se sont engagés à recevoir les délégués syndicaux ». Réécrivons maintenant cette phrase avec des « points médians », et l’on obtiendra quelque chose de cet ordre : « Les directeur.trice.s se sont engagé.e.s à recevoir les délégué.e.s syndicaux.ales ». Peut-on vraiment se satisfaire d’un tel charcutage ? Osera-t-on me dire que cette phrase-là n’est pas affreuse à lire et à prononcer ? Les femmes ne méritent-elles pas mieux que ce point ridicule ? Hélas, on voit actuellement fleurir dans les médias et sur les réseaux sociaux toutes sortes de publications utilisant le « point médian ». Bon nombre de journalistes ont aujourd’hui le sentiment de lutter contre le sexisme en infligeant à leurs lecteurs cette ponctuation disgracieuse : cela m’agace et m’inquiète profondément. L’écriture inclusive offre toute une palette de solutions alternatives beaucoup plus simples et, surtout, plus respectueuses de la langue française : pourquoi donc s’obstiner à utiliser cet insupportable point qui défigure les mots ? Je pourrais faire comme si le « point médian » n’existait pas, et laisser en paix les gens qui souhaitent l’utiliser. Mais la situation est un peu plus complexe, car les partisans du « point médian » ne se contentent pas de l’utiliser pour eux-mêmes, dans leur coin : ils cherchent à le banaliser, à en faire la nouvelle norme, ce qui, à terme, aura pour effet prévisible de faire passer les réfractaires pour de sales réacs antiféministes. Et cela, je ne peux l’accepter. Mon amour de la langue française étant (presque) aussi grand que mon attachement à l’égalité entre les hommes et les femmes, j’espère sincèrement que l’usage ne s’accommodera pas de ce gadget linguistique promu par une poignée de journalistes bobos et de féministes en mal d’idées.

L’écriture inclusive a provoqué de vives polémiques en 2017 après la parution d’un manuel scolaire destiné à des élèves de CE2 et utilisant le « point médian ». En octobre 2017, l’Académie Française a publié un communiqué incendiaire pour dénoncer l’écriture inclusive, qualifiée de « péril mortel » par les Académiciens. Une circulaire du Premier Ministre datée du 21 novembre 2017 préconise de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République Française mais, dans la même circulaire, le Premier Ministre encourage la féminisation des noms de fonction. La circulaire dit en effet que, lorsqu’un arrêté est signé par une femme, l’auteure doit être désignée comme « la ministre », « la secrétaire générale » ou « la directrice ». En outre, dans tous les actes de nomination, l’intitulé des fonctions tenues par une femme doit être féminisé ; s’il s’agit d’un acte de recrutement, il faudra utiliser une formule telle que « le candidat ou la candidate ». A travers cette circulaire, le Premier Ministre a donc cherché à bannir le « point médian » des textes officiels, mais pas à condamner l’écriture inclusive dans sa globalité. Cette circulaire a peut-être été influencée par le communiqué de l’Académie Française mais j’y vois surtout, de la part du Premier Ministre, la volonté de trouver le compromis le plus juste entre, d’une part, la conservation de la langue et, d’autre part, l’égalité des sexes. Ce compromis me semble tout à fait raisonnable. C’est d’ailleurs la position qu’avait défendue la Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, bien avant la parution de la circulaire du Premier Ministre. Marlène Schiappa s’était en effet exprimée à plusieurs reprises dans les médias contre l’usage du « point médian » mais pour la féminisation des noms de fonction.

Quoi qu’il en soit, et même s’il semble souhaitable de faire évoluer la langue vers une plus grande égalité entre les genres, nous serions naïfs de penser que l’écriture dite inclusive sera capable de bouleverser les rapports entre les hommes et les femmes dans notre société. A force de débattre sur les vices et les vertus du « point médian », on risque d’oublier que les enjeux essentiels sont ailleurs, dans la lutte contre les inégalités salariales, contre le harcèlement sexuel et contre les violences faites aux femmes. L’égalité des sexes passera par des mesures concrètes, et non par des gadgets grammaticaux.