L’Europe, les nations et la paix

Chaque 9 mai, la Journée de l’Europe commémore la « Déclaration Schuman » du 9 mai 1950. Dans cette fameuse déclaration inspirée par Jean Monnet, le ministre français des Affaires Etrangères Robert Schuman proposa de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une haute autorité commune. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape vers l’union politique. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes une paix durable, au lendemain d’un conflit qui plongea le continent européen dans l’horreur. La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951 puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un marché commun réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Puis la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe s’est élargie vers le nord, vers le sud et vers l’est.

Pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité : les guerres européennes appartiennent au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu convaincre les citoyens et les dirigeants européens que la coopération économique était le soubassement nécessaire de la paix. La construction européenne a rendu la guerre impossible en Europe parce qu’elle a rendu les nations européennes interdépendantes économiquement et parce qu’elle a posé le cadre de coopérations toujours plus étroites entre les Etats. Les institutions européennes ont favorisé le dialogue permanent entre les gouvernements européens, ce qui a permis de régler pacifiquement les différends qui, autrefois, se réglaient par l’intimidation et par les armes. La paix européenne est un succès géopolitique formidable que le monde entier nous envie. En 70 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et l’Union européenne est aujourd’hui perçue par le reste du monde comme un havre de stabilité.

Cette année, la Journée de l’Europe survient dans un contexte particulièrement délicat. Jamais le projet européen n’a été fragilisé comme il l’est aujourd’hui : après la crise des migrants et le Brexit, c’est le choc du coronavirus qui ébranle tout l’édifice communautaire en exacerbant les divergences entre les Etats membres. Les europhobes prophétisent déjà la dislocation de l’Union européenne. Nous n’en sommes pas là, fort heureusement. Je pense que l’Union européenne survivra à la crise du coronavirus comme elle a survécu à la crise de 2008. Je crois même que cette crise est une occasion historique de relancer la construction européenne par des mesures fortes : assouplir les critères de Pacte de stabilité de la zone euro pour permettre aux Etats de financer des politiques de relance économique ; renforcer le Mécanisme de Solidarité Européenne (MES) pour aider financièrement les Etats les plus durement touchés par la crise ; étendre les prérogatives de la BCE pour lui permettre de soutenir la croissance et l’emploi ; mettre en place un taux d’intérêt unique pour l’ensemble de la zone euro sur le marché obligataire et peut-être, à terme, mutualiser une partie des dettes souveraines par le biais d’un organisme supranational capable d’émettre des « eurobonds » ; mettre en œuvre un Green Deal européen ambitieux pour créer de nouveaux leviers de croissance et réussir la transition énergétique. Pour sauver l’Europe, les idées ne manquent pas. Ce qui manque, c’est la volonté politique.

1918, la mémoire et l’histoire

Ossuaire de Douaumont.

A travers le centenaire de l’armistice, que commémore-t-on ? La paix ou la victoire ? Aujourd’hui, la mémoire officielle met surtout en avant la paix. En effet, même si les combats se poursuivent après 1918 sur le front Est et au Moyen-Orient, l’armistice du 11 novembre marque la fin de quatre années de boucheries sur le front Ouest. En 1918, la fin des combats est accueillie avec un immense soulagement par l’opinion publique française : au lendemain du conflit, le pacifisme triomphe. Partout la guerre est dénoncée comme une folie : « Plus jamais ça », répète-t-on alors. La paix ouvre également la voie vers une réconciliation franco-allemande, dont le Français Aristide Briand et l’Allemand Gustav Stresemann vont devenir les précieux artisans. De ces espoirs de paix vont aussi naître les germes du projet européen, l’idée d’une justice pénale internationale pour juger les crimes de guerre et celle d’un arbitrage multilatéral des conflits, incarnée par la Société des Nations.

Mais pour les Français de 1918, l’armistice est également synonyme de victoire. Bon nombre de monuments aux morts glorifient le sacrifice des soldats, mettent en avant des messages patriotiques et sont ornés d’allégories de la Victoire. La victoire française est importante sur le plan historique, parce que c’est l’Allemagne qui a attaqué la France en 1914, et parce que la France a subi quatre longues années d’occupation dans le nord et l’est du pays. Cette victoire est importante aussi parce qu’elle vient effacer l’humiliation de 1870-71 et permet à la France de récupérer l’Alsace et la Moselle, les fameuses « provinces perdues ». Enfin, cette victoire a consolidé la légitimité du régime républicain : il ne faut pas oublier qu’avant 1914, la République était encore combattue par les ligues d’extrême droite et par une partie de l’Eglise catholique. Plus globalement, la victoire de 1918 apparaît comme une victoire des nations démocratiques (Angleterre, France, Etats-Unis) sur les Empires autoritaires (Allemagne, Empire austro-hongrois, Empire ottoman).

Dans cette perspective, il n’est pas absurde de rappeler le rôle important joué par les quelques généraux français qui ont contribué à la victoire de 1918 comme Foch, Lyautey, Maunoury et, n’ayons pas peur de le dire, Pétain. Philippe Pétain, qui n’était pas considéré comme un grand général avant la Première Guerre mondiale, est devenu un héros national en résistant à l’offensive allemande sur Verdun en 1916. Certes, il a fait fusiller quelques mutins pour mettre un terme à la vague de mutineries de 1917, mais il a aussi amélioré les conditions de vie des Poilus sur le front. Contrairement à certains généraux qui, tels Nivelle, étaient détestés en raison de leur incompétence, Pétain était admiré des soldats français de la Première Guerre mondiale et jouissait, en outre, d’une immense popularité dans la société civile à la fin du conflit. Dire cela, ce n’est pas faire œuvre militante, ce n’est pas chercher à réhabiliter Pétain, ce n’est pas faire du Zemmour ni du Le Pen. C’est simplement rappeler des faits historiques.

Quand Emmanuel Macron choisit de citer le nom de Pétain parmi les généraux français qui ont permis la victoire de 1918, il a raison d’un point de vue historique. Mais d’un point de vue moral, la déclaration du président est dérangeante, car Pétain, c’est aussi Vichy, la « révolution nationale », le Statut des juifs et la collaboration avec l’Allemagne nazie. Pétain, le héros de Verdun, fut frappé d’indignité à la Libération, privé de tous ses titres et condamné à la peine capitale pour intelligence avec l’ennemi (peine ensuite commuée en prison à perpétuité). Pétain nourrit encore aujourd’hui un sentiment de honte nationale, il incarne les heures les plus sombres de l’histoire contemporaine de la France. C’est pourquoi la mémoire officielle a toujours banni Pétain de toutes les cérémonies et de tous les hommages. Et quand François Mitterrand se rendait à l’Île d’Yeu pour se recueillir sur la tombe de Pétain, il le faisait à titre personnel, dans la plus grande discrétion.

La mémoire n’est pas l’histoire. L’histoire est la connaissance des faits passés, dans toute leur complexité ; la mémoire est le souvenir, nécessairement subjectif et sélectif, qu’une société entretient de son propre passé, en fonction des exigences morales et des attentes politiques du présent. L’allusion à Pétain dans le discours de Macron était historiquement justifiée, mais c’était une faute morale au regard de tout ce que représente le fondateur du régime de Vichy. Le plus regrettable, dans la polémique provoquée par les mots du président de la République, c’est qu’elle vient troubler l’atmosphère consensuelle et apaisée qui règne autour des commémorations du centenaire de la Grande Guerre.