Faut-il un référendum sur le mariage pour tous?

Entre 340.000 et 800.000 manifestants ont exprimé à Paris, ce dimanche 13 janvier, leur opposition au mariage pour tous et au droit d’adoption pour les couples homosexuels. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la manifestation a été une réussite: elle a rassemblé beaucoup plus de participants que la dernière manifestation en faveur du mariage pour tous. De plus, elle s’est déroulée dans le calme, sans dérapages homophobes.

Visiblement, la mobilisation contre le mariage pour tous n’est pas un épiphénomène, elle ne se pas limite aux milieux catholiques et à l’extrême droite! Il s’agit d’un mouvement beaucoup plus important qui traduit une inquiétude réelle et profonde. Nous nous trouvons face à un choix crucial, qui touche au fondement même de la société: la famille. Faut-il considérer que les couples homosexuels ont vocation à se marier, à fonder des foyers, et à élever des enfants? que les enfants n’ont pas besoin à la fois d’un père et d’une mère? qu’un enfant élevé par deux hommes ou par deux femmes aura les points de repère qui lui seront nécessaires, et qu’il ne sera pas profondément perturbé? La France n’est sans doute  pas prête pour un tel bouleversement, et on ne peut absolument pas savoir, aujourd’hui, quelles seraient dans 15 ou 30 ans les conséquences de cette réforme: les psychiatres et les psychologues eux-mêmes sont très divisés sur la question. Peut-on prendre le risque? Peut-on faire ce « pari »?

Pour autant, faut-il un référendum, comme le demandent certains opposants au projet? Non, il ne faut pas de référendum, pour au moins deux raisons.

Premièrement, on ne peut pas organiser un référendum sur n’importe quel sujet: cette procédure est réservée aux questions constitutionnelles (quinquennat, traité constitutionnel européen, etc.), ainsi qu’aux grandes réformes économiques et sociales, en particulier celles qui touchent aux services et entreprises publics. C’est ce que dit l’article 11 de notre Constitution: « le Président de la République, sur proposition du Gouvernement (…) ou sur proposition conjointe des deux Assemblées (…), peut soumettre au référendum tout projet de loi portant sur l’organisation des pouvoirs publics, sur des réformes relatives à la politique économique ou sociale de la nation et aux services publics qui y concourent ».  Par conséquent, le référendum ne doit pas se substituer au législateur: si nous élisons des députés, c’est précisément pour qu’ils discutent, amendent et votent les projets de loi.

Deuxièmement, la légalisation du mariage et du droit d’adoption pour les couples homosexuels était dans le programme du candidat Hollande: en élisant François Hollande à la présidence et en lui donnant une majorité, les Français ont validé son programme et ouvert la voie à son application: le président n’a pas à demander « l’autorisation » des Français pour appliquer le programme sur lequel il a été élu! En 1981, François Mitterrand avait annoncé l’abolition de la peine de mort dans son programme, et avait directement fait voter cette réforme par le Parlement, malgré la vigueur des oppositions.

Le président et le gouvernement iront jusqu’au bout: le projet sera soumis aux parlementaires fin janvier. Les élus devront discuter le texte et mesurer toutes ses implications, en prenant en compte les inquiétudes profondes que ce projet suscite au sein de la population française. Mais en attendant que le texte arrive au Parlement, le débat doit se poursuivre dans la société.

Peillon veut-il relancer la « guerre scolaire » ?

Emiles Combes caricaturé par Achille Lemot dans Le Pèlerin (1902).

Emiles Combes caricaturé par Achille Lemot dans Le Pèlerin (1902).

Eric de Labarre, responsable du secrétariat général de l’enseignement catholique, a adressé aux chefs d’établissement privé une lettre pour leur rappeler l’opposition de l’Eglise catholique au mariage gay, mais également pour les inciter à mettre en place des débats sur cette question au sein de leur établissement. Vincent Peillon a qualifié cette lettre de « faute » ; il a aussi réaffirmé la nécessaire neutralité politique de l’école (publique et privée), et a appelé les recteurs d’académie à la plus grande vigilance face à l’organisation de débats sur le mariage gay dans les établissements scolaires. Le ministre de l’Education a déclaré : « il ne faut pas importer dans l’école des débats qui doivent avoir lieu dans la société ». Christine Boutin et une partie de la droite ont sauté sur l’occasion pour attaquer Peillon et dénoncer une « stigmatisation » de l’école privée.

Peillon joue-t-il avec le feu ? Ses déclarations peuvent-elles rallumer la vieille guerre entre école publique et école privée ? Certes, Peillon n’aurait pas dû parler de « faute » : le terme est trop lourd. Eric de La Barre n’a pas commis de faute, il a rappelé la position officielle de l’Eglise catholique sur le mariage. Le fait que l’Eglise soit opposée au mariage gay n’est pas un scoop, tout le monde le savait déjà ! Le caractère confessionnel des écoles catholiques n’a aucun impact sur le contenu des enseignements, car ces écoles sont sous contrat avec l’Etat, elles appliquent les mêmes programmes que les écoles publiques et sont soumises aux mêmes règles en terme de respect de la liberté de conscience des élèves et des personnels : ces établissements n’ont pas vocation à « endoctriner » les élèves. Et d’ailleurs, Eric de Labarre a clairement dit qu’il encourageait les débats entre adultes, et non les débats en classe.

Néanmoins, il est inutile de s’exciter sur les propos du ministre de l’Education. Il n’y aura pas de « guerre scolaire ». Peillon n’a jamais cherché à raviver les vieilles querelles scolaires, ni à « stigmatiser » l’école privée (contrairement à ce que semble penser Madame Boutin). Le ministre de l’Education a simplement rappelé que l’école devait respecter la liberté de conscience de chacun. Cette réaction est compréhensible: quand le représentant officiel de l’enseignement catholique prend publiquement position sur un débat de société, il semble utile que le ministre de l’Education rappelle la nécessité de préserver la neutralité de l’institution scolaire. La droite ne devrait pas monter sur ses grands chevaux pour voler au secours d’un enseignement privé qui n’est ni menacé, ni stigmatisé. Madame Boutin, rassurez-vous: l’époque d’Emile Combes et de la chasse aux congrégations est révolue depuis longtemps.

En revanche, la déclaration de Peillon pose un autre problème, plus global, qui concerne autant l’école publique que l’école privée : celui du rapport entre l’école et la société. Quand le ministre déclare qu’il ne faut pas « importer » dans l’école les débats qui ont lieu dans la société, il y a quelque chose qui m’interpelle en tant que professeur. L’école d’aujourd’hui n’est plus un « sanctuaire républicain » aux murs blancs : depuis des années, on n’a pas cessé d’ouvrir l’école sur l’extérieur, et de faire en sorte qu’elle soit un lieu de débat. On a expliqué aux enseignants que, pour former les futurs citoyens, il fallait les mettre en situation de débat, et les faire réfléchir sur les questions d’actualité. Le rôle de l’éducation civique au collège, et de l’ECJS (éducation civique, juridique et sociale) au lycée est précisément d’organiser des débats argumentés sur des questions en lien avec l’actualité et avec la société française. La déclaration de Vincent Peillon sous-entend que certains débats d’actualité auraient leur place à l’école, et que d’autres débats n’y auraient pas leur place. Comment faire la part des choses ? Où se trouve la limite entre les débats autorisés et les débats « à risque » ? Faut-il exclure de l’école tout débat sur des questions qui peuvent toucher aux convictions religieuses des élèves ? Mais dans ce cas, il faudrait renoncer à la plupart des débats sur les questions sociétales et éthiques (mariage pour tous, procréation médicalement assistée, euthanasie, clonage…), puisque toutes ces questions mettent nécessairement en jeu des convictions religieuses.

Les élèves ont compris que l’école était ouverte sur l’extérieur, et que l’actualité, les médias, les questions de société l’avaient largement investie. Les élèves entendent parler depuis des mois de ce débat sur le « mariage pour tous », ils posent des questions et réclament des débats sur le sujet. Chaque enseignant devra donc faire preuve de la clairvoyance nécessaire pour décider s’il est pertinent d’en débattre en classe, et selon quelles modalités. La solution la plus prudente consiste à répondre sommairement aux questions des élèves en évitant le débat, quitte à frustrer les élèves, et à susciter leur incompréhension (pourquoi débattre sur certains sujets à l’école, et contourner ceux dont tout le monde parle ?). Une autre solution, plus risquée, serait d’organiser un débat sous forme de jeu de rôle, dans lequel les élèves n’expriment pas une opinion personnelle, mais jouent un rôle qu’ils ont préparés en se documentant au préalable et en élaborant une argumentation. C’est plus compliqué, plus difficile à mettre en oeuvre, et ce type de débat risque de tomber à plat si quelques élèves ne jouent pas le jeu.

Mariage gay et homophobie: les catholiques intégristes frappent fort

Tract des Jeunes Civitas

Depuis que François Hollande a annoncé sa volonté de légaliser le « mariage pour tous », l’organisation catholique et royaliste « Civitas » a mené en Île-de-France plusieurs campagnes de tractage contre le mariage homosexuel et l’homoparentalité. Sur l’un des tracts de cette organisation ô combien progressiste, on peut voir la photo d’un couple d’hommes défilant dans la rue avec les fesses à l’air pendant la Gay Pride. La photo est accompagnée de la question suivante : « Confieriez-vous des enfants à ces gens-là ? ».

Que désigne exactement l’expression « ces gens-là » ? Les deux hommes de la photographie ? Les homosexuels qui participent à la Gay Pride ou à d’autres manifestations de ce genre ? Les homosexuels en général ? Tout le problème se trouve dans cette ambiguïté. Les auteurs du tract font un amalgame grossier entre les deux hommes photographiés et la communauté homosexuelle dans son ensemble, comme si les premiers étaient représentatifs de la seconde. Le message est donc clair : les homosexuels ne peuvent pas être de bons parents parce que ce sont des individus exhibitionnistes et obscènes.

Ce tract est doublement insultant : c’est une insulte aux homosexuels et une insulte au bon sens. Tous les homosexuels de France ne défilent pas dans les rues des grandes villes le jour de la Gay Pride, et certains d’entre eux trouvent même cette manifestation assez lamentable, car elle véhicule une image caricaturale de leur communauté. Utiliser les frasques de la Gay Pride comme argument contre l’homoparentalité est totalement stupide, car en suivant un tel raisonnement, il faudrait aussi considérer les hétéros comme des obsédés sexuels et des exhibitionnistes, étant donné que certains hétéros pratiquent l’échangisme ou participent à des soirées « libertines ». A-t-on déjà envisagé de priver les couples hétérosexuels du droit d’adoption sous prétexte que certains hétéros fréquentaient des clubs échangistes ?

Il est tout à fait normal que le « mariage pour tous » suscite un débat passionné, parce que cette réforme touche au mariage, à l’enfance et à la famille, et parce qu’elle heurte les convictions religieuses de certains. La reconnaissance d’un droit au mariage et à l’adoption pour des couples de même sexe constitue un bouleversement majeur, qui soulève des problèmes essentiels pour l’avenir de notre société. Sur un tel sujet, il doit y avoir un débat, mais un débat raisonnable, argumenté et respectueux des uns et des autres. En amalgamant de façon totalement caricaturale homosexualité et Gay Pride, « Civitas » n’a pas pour objectif de contribuer intelligemment à ce débat mais de nuire à l’image de la communauté homosexuelle, en perpétuant l’assimilation de l’homosexualité à une « déviance » honteuse.

D’ailleurs, les membres de « Civitas » ne semblent pas se rendre compte que leurs tracts homophobes sont contre-productifs, car cette propagande cautionne, d’une certaine façon, l’idée que les adversaires du mariage homosexuel sont homophobes. Il n’est donc pas inutile de rappeler cette chose importante : on peut contester le principe du « mariage pour tous » sans pour autant être homophobe. Ce qui est en jeu dans cette réforme, ce ne sont pas les mœurs ou la place des homosexuels dans la société française, mais bien la définition même du mariage et de la famille. Les amalgames infamants et homophobes de « Civitas » ne font pas avancer le débat, bien au contraire : ils attisent inutilement la haine et l’intolérance. Rappelons, au passage, que le mot latin civitas signifie cité, ou citoyenneté. Cherchez l’erreur.