Primaire de la gauche: les trois leçons du scrutin

Benoît Hamon vient de remporter haut la main la primaire de la gauche avec près de 60% des suffrages. Trois leçons peuvent être tirées de ce scrutin.

Première leçon de cette primaire : la sanction. Les électeurs de gauche ont désavoué la politique de Manuel Valls et de François Hollande. Le vote du 29 janvier a été un vote sanction contre le président sortant et son ex-Premier Ministre. Valls a été plombé par son bilan, car la loi El-Khomri et le 49-3 ont pesé lourd dans la balance. Le résultat de la primaire confirme donc la fameuse « malédiction de Matignon » : sous la Vème République, à l’exception notable de Georges Pompidou en 1969, aucun Premier Ministre sortant n’a jamais remporté une élection présidentielle. Que l’on songe, par exemple, à Jacques Chirac en 1988, à Edouard Balladur en 1995 ou à Lionel Jospin en 2002. Valls a cru que son expérience à Matignon pouvait être un atout, mais il a oublié que l’usure du pouvoir conduisait à l’éviction des sortants, et non à leur consécration.

Deuxième leçon de cette primaire : la clarification. La primaire a opposé deux gauches : une gauche de gouvernement, réformiste et réaliste, et une gauche de rupture qui rejette le tournant social-libéral du quinquennat de François Hollande. Entre la ligne réaliste proposée par Valls et la ligne de rupture proposée par Hamon, les électeurs ont tranché. Benoît Hamon a remporté cette primaire sur la base d’un programme social très généreux, que certains jugent « utopique ». En fait, quand on examine un tant soit peu le programme de Benoît Hamon, on s’aperçoit qu’il n’est pas si « utopique » que cela : le revenu universel d’existence, mesure phare du candidat, est déjà expérimenté aux Pays-Bas et en Finlande ; en outre, le candidat socialiste entend mettre en application cette mesure avec pragmatisme, de façon progressive. Le programme de Benoît Hamon n’est pas « utopique » mais il est économiquement suicidaire et financièrement intenable. Le candidat socialiste a multiplié les promesses extrêmement coûteuses (revenu universel, création de 40.000 postes supplémentaires d’enseignants, remboursement de certaines activités sportives par la Sécurité Sociale, programme de 5 milliards d’euros d’investissement dans l’agro-écologie, etc.) ; or, le financement de toutes ces mesures demeure très flou, et Benoît Hamon n’envisage aucune réforme structurelle visant à réduire les dépenses de fonctionnement de l’Etat pour dégager de nouvelles marges de manœuvre budgétaires. Au contraire, le candidat plaide pour un « moratoire sur le pacte de stabilité », ce qui revient à laisser filer la dette… un choix peu responsable quand on sait que 2.200 milliards d’euros de dette publique pèsent déjà sur les épaules des nouvelles générations et que l’amortissement de la dette représente actuellement 10% du budget annuel de l’Etat.

Troisième leçon du scrutin : la recomposition. Finalement, il se pourrait bien que le grand gagnant de cette primaire soit Emmanuel Macron, car il incarne une « troisième voie » entre la gauche décomplexée de Benoît Hamon et la droite décomplexée de François Fillon. Les nombreux cafouillages survenus pendant le dépouillement du premier tour et la défaite cuisante de Manuel Valls au second tour ont en quelque sorte validé a posteriori le choix qu’a fait Macron de ne pas participer à cette primaire. Maintenant que Valls est hors-jeu, Macron est le seul candidat qui incarne la gauche réformiste. Certains élus socialistes avaient déjà rallié Macron en 2016, à l’instar du maire de Lyon Gérard Collomb ; après la victoire de Benoît Hamon, d’autres élus socialistes ont annoncé publiquement leur intention de soutenir Macron à la présidentielle, comme le député Alain Calmette, et certains radicaux de gauche pourraient en faire autant. Si Bayrou renonce à présenter sa candidature à la présidentielle, Macron pourrait bien être le seul candidat crédible au centre de l’échiquier politique. La victoire de Benoît Hamon marque donc une étape de plus dans la recomposition du paysage politique hexagonal et dans l’émergence d’un « axe central » dont Macron est désormais l’un des représentants les plus populaires.

B. Hamon (source: europe1.fr).

B. Hamon (source: europe1.fr).

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La loi El Khomri : un suicide politique ?

Myriam El Khomri (source: lexpress.fr)

La loi El Khomri partait d’une bonne intention : assouplir le Code du Travail tout en sécurisant le parcours professionnel des salariés. Cette loi va dans le bon sens car les entreprises ont besoin de flexibilité pour s’adapter aux brusques changements de conjoncture économique et aux contraintes spécifiques à leur environnement. Le projet de loi permet notamment aux entreprises d’augmenter le temps de travail des salariés par le biais d’accords collectifs négociés avec les syndicats. Mais le texte propose également des avancées importantes pour les salariés, telles que le « compte personnel d’activités », la « garantie jeunes » ou le « droit à la déconnexion ». Cette réforme s’inscrit donc dans une logique de « flexisécurité » à la scandinave. Par ailleurs, la loi El Khomri clarifie les conditions dans lesquelles les licenciements économiques sont autorisés : elle établit pour cela des critères objectifs, comme par exemple une baisse du chiffre d’affaires sur plusieurs trimestres consécutifs. Il s’agit donc d’assurer une plus grande sécurité juridique aux entreprises et de limiter ainsi les risques de contentieux. 

La loi El Khomri a aussi pour ambition de moderniser le dialogue social par le biais des accords collectifs et des fameux référendums d’entreprise. En ce sens, il ne s’agit pas d’une loi « libérale » mais plutôt d’une loi d’inspiration sociale-démocrate : elle donne aux salariés et aux syndicats un rôle clé dans l’organisation du travail au sein de l’entreprise. Elle permet donc de substituer à une logique de réglementation par le Code du Travail une autre logique fondée sur la négociation d’accords majoritaires au niveau de l’entreprise. Le problème, c’est qu’en France, la social-démocratie n’a jamais été une tradition politique très puissante. Le surmoi marxiste de la gauche française continue de voir les rapports sociaux comme une perpétuelle lutte des classes. Fixer la durée du travail ou le niveau de rémunération des heures supplémentaires par le biais d’accords négociés entre le patronat et les syndicats est quelque chose de banal dans bon nombre de pays européens, mais en France, ça ne passe pas : le Code du Travail est encore considéré comme le seul instrument de régulation du monde du travail.

L’exécutif a commis plusieurs erreurs tactiques assez lourdes qui ont hypothéqué les chances de succès de la loi El Khomri. Tout d’abord, des erreurs de calendrier : on ne réforme pas le Code du Travail en fin de mandat, avec une majorité en miettes et un président qui bat des records d’impopularité. Chez nos voisins, la gauche de gouvernement a mené les réformes les plus difficiles en début de mandat : en Allemagne, le chancelier Gerhard Schröder a flexibilisé le marché du travail dès le début de son deuxième mandat, et en Italie, Matteo Renzi a réformé le droit du travail dès son arrivée au pouvoir. Mais l’exécutif a aussi commis des erreurs de méthode : la loi El Khomri a été mal préparée, mal écrite et mal expliquée. Le texte est peu lisible car il réunit dans un même projet de loi de nombreuses mesures qui concernent des sujets très différents : temps de travail, rémunération des heures supplémentaires, formation, conditions de licenciement, etc. De plus, la réforme du Code du Travail a été portée par une jeune ministre sans expérience et sans charisme, dont la crédibilité avait d’ailleurs été fortement entamée fin 2015 à cause d’une interview malheureuse : Myriam El Khomri s’était alors cassé les dents sur une question du journaliste Jean-Jacques Bourdin concernant le nombre de renouvellements d’un CDD. 

Toutes les conditions étaient donc réunies pour que la réforme du Code du Travail tourne au fiasco : la loi El Khomri a déchiré la majorité, provoqué une vague de manifestations dans toute la France et déclenché le mouvement « Nuit Debout ». Sous la pression des syndicats et des manifestants, le gouvernement a modifié le texte une première fois, en supprimant notamment le plafonnement des indemnités prud’homales. De plus, le gouvernement a décidé d’augmenter le plafond du « compte personnel de formation » pour les salariés sans diplômes et d’élargir la « garantie jeunes », un dispositif destiné à renforcer l’accompagnement des jeunes décrocheurs sans emploi ni formation. Ces modifications ont donné satisfaction aux syndicats réformistes, mais elles n’ont pas suffi à désamorcer le mouvement anti-loi El Khomri ; de plus, l’opposition et le patronat ont dénoncé une « dénaturation » du texte initial. Face à l’ampleur de la mobilisation, le gouvernement a décidé, en avril, d’inscrire dans le projet de loi la sur-taxation des CDD : cette mesure absurde a provoqué la colère et l’incompréhension des organisations patronales et de l’opposition. Les centristes et les Républicains ont finalement choisi de ne pas soutenir le texte présenté au Parlement le 3 mai. Les députés UDI demandent le retrait pur et simple du projet de loi.

La loi El Khomri illustre à merveille l’impuissance réformatrice de la gauche au pouvoir. Le gouvernement Valls n’a pas de majorité pour mener à bien les réformes qu’il défend. La première version du texte avait le soutien d’une partie de l’opposition, mais à force de modifier le texte pour amadouer les syndicats, le gouvernement a fini par dénaturer la loi : ce faisant, il a perdu les soutiens dont il bénéficiait dans les rangs de la droite et du centre sans pour autant récupérer de nouveaux soutiens dans l’aile gauche de la majorité. Le recours à l’article 49-3 était donc inévitable, à moins de retirer le projet de loi. Certains commentateurs voient dans la loi El Khomri une sorte de « suicide politique », et cette analyse n’est pas totalement fausse. Un an avant la présidentielle, un tel passage en force a quelque chose de suicidaire. Le gouvernement espérait peut-être faire éclater la gauche et recomposer le paysage politique autour d’un axe central réformiste, mais il a sans doute sous-estimé l’immobilisme des appareils politiques.

Loi El Khomri sur le travail: régression ou modernisation?

Peu de centristes ont pris position sur le projet de loi El Khomri visant à réformer le Code du travail. A ce jour, seuls trois députés centristes ont apporté leur soutien au texte : il s’agit des députés UDI Philippe Vigier et Michel Zumkeller et de l’ex-UDI Jean-Christophe Fromentin. Comment expliquer le silence des centristes sur un sujet si important ? J’y vois de la prudence autant que de l’embarras. De la prudence, car les centristes ne veulent pas se précipiter sur un avant-projet sans connaître le contenu du texte final. Mais aussi de l’embarras car, comme la loi Macron, la loi El Khomri place les centristes dans une situation délicate. Sur le fond, cette loi d’inspiration sociale-libérale reprend certaines idées auxquelles les centristes ne sont pas défavorables, notamment la simplification du Code du travail et l’assouplissement du temps de travail par des accords d’entreprise. En tant que membres de l’opposition, les centristes doivent-ils critiquer cette loi et surfer sur les mécontentements qu’elle soulève, ou doivent-ils au contraire agir de façon responsable et constructive en soutenant les avancées apportées par le texte ? Tel est le dilemme que les parlementaires et les leaders du centre vont devoir trancher.

Le projet de loi El Khomri est avant tout un assouplissement du Code du travail. Il permet par exemple aux entreprises d’augmenter le temps de travail journalier de leurs salariés dans le cadre d’accords négociés avec les organisations syndicales : la durée maximale du travail reste fixée à 10 heures par jour mais pourra passer à 12 heures dans certains cas, notamment si l’activité de l’entreprise s’accroît. Le temps de travail hebdomadaire pourra lui aussi être augmenté : les salariés peuvent être amenés à travailler jusqu’à 46 heures par semaine pendant 16 semaines, et même jusqu’à 60 heures dans certains cas exceptionnels, avec une autorisation administrative. Le projet de loi permet également aux entreprises de réduire la rémunération des heures supplémentaires : la majoration salariale appliquée aux heures supplémentaires pourra être de 10% au lieu de 25% actuellement, de la première à la huitième heure.

Ces mesures sont-elles bonnes ? Oui, car les entreprises ont besoin d’une plus grande souplesse pour s’adapter aux brusques changements de conjoncture économique. Les salariés auront leur mot à dire, car pour augmenter le temps de travail ou réduire la rémunération des heures supplémentaires, il faut un accord collectif. Or, pour être valable, cet accord devra être signé par des syndicats ayant recueilli au moins 50 % des suffrages lors des élections professionnelles. Si le texte a été approuvé par des syndicats représentant au moins 30 % des suffrages, le personnel pourra être consulté dans le cadre d’un référendum d’entreprise : si le oui l’emporte, l’accord entrera en vigueur. Par conséquent, le projet de loi renforce la démocratie dans l’entreprise et donne aux salariés un rôle clé dans l’élaboration de nouvelles règles en matière de rémunération et d’organisation du travail.

Le projet de loi El Khomri a aussi pour ambition de simplifier le Code du travail. Contrairement à ce qu’affirment les détracteurs du projet de loi, ce texte ne « facilite » pas les licenciements : il clarifie les conditions dans lesquelles les licenciements économiques sont autorisés. Le texte établit des critères objectifs pour les licenciements économiques, comme par exemple une baisse des commandes ou du chiffre d’affaires sur plusieurs trimestres consécutifs. Il s’agit donc d’assurer une plus grande sécurité juridique aux entreprises et aux salariés, et de limiter ainsi les risques de contentieux. D’après le projet de loi, une entreprise a la possibilité de procéder à des licenciements économiques pour « sauvegarder sa compétitivité » même si elle n’est pas en difficulté, mais cela n’est pas nouveau. Depuis une vingtaine d’années, le maintien de la compétitivité de l’entreprise est reconnu par les tribunaux comme un motif de licenciement économique : le projet de loi ne fait qu’inscrire dans le Code du travail une jurisprudence déjà ancienne.

En outre, l’avant-projet de loi comporte un progrès social majeur : le « droit à la déconnexion », réclamé par plusieurs syndicats et préconisé en 2015 par le Rapport Mettling. Le développement des technologies numériques et du télétravail entraînent un empiètement croissant de la vie professionnelle sur la vie privée, et de nombreux salariés ont du mal à se « déconnecter » de leur travail pendant leur temps libre parce qu’ils sont en permanence inondés de mails et d’informations à caractère professionnel. La loi El Khomri devrait normalement reconnaître le droit, pour chaque salarié, de couper ses appareils numériques professionnels et de ne pas consulter ses mails pendant son temps libre. Les contours et la mise en œuvre de ce « droit à la déconnexion » seront définis par un accord signé au sein de chaque entreprise ; les entreprises d’au moins 300 salariés devront se doter d’une « charte » prévoyant des actions de formation et de sensibilisation des personnels à l’usage des outils numériques dans le cadre professionnel.

En revanche, l’avant-projet n’est pas satisfaisant en matière de sécurisation des parcours professionnels, car il faut un juste équilibre entre flexibilité et sécurité : c’est ce que l’on appelle la « flexisécurité ». Certes, le projet de loi El Khomri met en place un « compte personnel d’activité » qui permettra à tous les actifs de conserver et de consulter, sur une plate-forme numérique unique, l’ensemble de leurs droits sociaux tout au long de leur vie professionnelle, notamment leurs droits à la formation. Mais il y a aussi des régressions, telles que le plafonnement des indemnités prud’homales. Le projet de loi prévoit en effet de moduler les indemnités prud’homales en fonction de l’ancienneté du salarié dans l’entreprise : en cas de licenciement abusif, les indemnités seront revues à la baisse pour les salariés qui ont peu d’ancienneté. De plus, un salarié qui refuserait d’appliquer un accord d’entreprise prévoyant une augmentation de son temps de travail se verrait licencié pour « motif personnel », et non plus pour « motif économique » comme auparavant : par conséquent, le salarié licencié aurait droit aux indemnités de licenciement et aux indemnités chômage mais pas au congé de sécurisation professionnelle ni au congé de reclassement.

Le texte nécessite encore des rééquilibrages pour être acceptable. Mais dans son principe, ce projet de loi va dans le bon sens. Pour la première fois, un gouvernement de gauche admet que le Code du travail comporte des rigidités, et que des règles uniformes en matière d’organisation du temps de travail sont inadaptées. Il ne s’agit pas, comme certains voudraient le faire croire, d’un « retour au XIXe siècle », car au XIXe siècle il n’existait ni accords d’entreprise négociés avec les syndicats, ni référendums d’entreprise, ni législation encadrant les salaires, ni indemnisation des salariés victimes d’un licenciement économique. Le problème, c’est que le gouvernement Valls ne dispose pas de la majorité nécessaire pour voter ce texte déjà combattu par les Verts et l’aile gauche du Parti Socialiste. Les conditions ne sont pas réunies, aujourd’hui, pour que le gouvernement parvienne à réformer sereinement et efficacement le pays. Une réforme du Code du travail nécessite une majorité stable, un long temps de réflexion et de concertation, et un gros effort de pédagogie auprès des citoyens. Or, la loi El Khomri a été mal préparée, mal rédigée et mal expliquée. En tout état de cause, on ne peut pas réformer le Code du travail en quelques semaines à coups de 49-3, en fin de mandat, avec une majorité en miettes et un président qui a perdu toute autorité et toute crédibilité. En Allemagne, le social-démocrate Gerhard Schröder avait flexibilisé le marché du travail dès le début de son deuxième mandat, et en Italie, Matteo Renzi a réformé le droit du travail dès son arrivée au pouvoir.

Manuels Valls et Myriam El Khomri.

Remaniement: à gauche toutes !

Vous attendiez une ouverture au centre ? Tant pis pour vous. Le dernier remaniement ministériel marque le grand retour de Jean-Marc Ayrault et des écologistes au gouvernement, mais aucun centriste ne fait partie du nouveau casting. Pourtant, la politique économique et sécuritaire de Manuel Valls, qu’il s’agisse de la loi Macron, de la déchéance de nationalité ou de la simplification du Code du Travail, est très contestée dans les rangs de la gauche et a reçu le soutien d’une partie de la droite et du centre.

Pourquoi ce remaniement ? L’objectif est de rassembler la majorité pour préparer 2017 : Hollande sait qu’il a peu de chances d’accéder au deuxième tour de la présidentielle si la gauche n’est pas rassemblée dès le premier tour. Pour éviter un nouveau « 21 avril », il faut donc faire du replâtrage, réparer une majorité malmenée depuis quatre ans. Cette synthèse très « mitterrandienne » doit permettre à Hollande de remobiliser ses troupes face à une droite menaçante et face à une extrême droite plus forte que jamais. Par ailleurs, l’ouverture au centre aurait constitué un pari très risqué pour Hollande et pour Valls : en ouvrant la majorité vers le centre, l’exécutif aurait pris le risque d’essuyer un refus des centristes et de provoquer une rupture avec l’aide gauche de la majorité. Hollande et Valls ont donc fait le choix de la sécurité.

Pourtant, ce choix stratégique est à contre-courant de l’opinion publique : sondage après sondage, une majorité de Français ont exprimé leur sympathie pour les personnalités politiques modérées, et leur volonté de voir émerger ce fameux « axe central » réunissant les sociaux-démocrates et les sociaux-libéraux du PS, les radicaux de gauche, les centristes du MoDem et de l’UDI, les « gaullo-réformistes » et les libéraux modérés de LR. Le choix de François Hollande pose également un problème de cohérence politique : comment Manuel Valls pourra-t-il, en un an, réformer le pays et simplifier le Code du Travail avec une majorité fracturée dont l’aile gauche désapprouve sa politique économique ?

Simplification du code du travail: Valls est-il devenu centriste?

Un nouveau Code du Travail pour 2018 : c’est ce que vient d’annoncer Manuel Valls. Le Premier Ministre, qui souhaite refondre le Code du Travail pour le rendre plus lisible, a confié à Robert Badinter la lourde responsabilité de fixer les grands principes de cette refonte. Simple effet d’annonce ? L’avenir le dira. En tout cas, on peut s’amuser de voir un gouvernement socialiste annoncer aujourd’hui une mesure défendue depuis longtemps par les centristes et une partie de la droite et autrefois critiquée par la gauche. Manuel Valls a cependant fixé une sorte de ligne rouge : il ne faudra toucher ni aux 35 heures, ni au SMIC, ni au CDI.

Cela fait des années que François Bayrou défend l’idée d’une simplification du Code du Travail. En septembre 2014, sur le plateau de l’émission « Des paroles et des actes », il avait comparé un exemplaire du Code du Travail suisse (un livret d’une centaine de pages) et un exemplaire du Code du Travail français (un pavé de 3000 pages écrites en minuscules caractères). Certes, l’effet de manche de Bayrou était un peu facile et un tantinet démagogique, et le président du MoDem a omis de préciser que le volume de 3000 pages édité par Dalloz comportait à la fois le Code du Travail et des commentaires sur la jurisprudence. Mais derrière ce petit coup de communication, c’est un vrai problème qui est soulevé : le Code du Travail français constitue un véritable dédale juridique dans lequel se perdent les petits entrepreneurs qui n’ont pas étudié le droit et qui n’ont pas les moyens de s’offrir des juristes et des avocats spécialisés. Bayrou ne veut pas démanteler le droit du travail, mais le rendre plus compréhensible. Interviewé le 21 octobre 2015 sur France Inter, il a rappelé sa volonté de simplifier le Code du Travail : « Il ne s’agit pas d’une voie libérale, il s’agit d’une voie civique qui pose le principe qu’il faut s’adapter pour qu’un chef de petite entreprise ou un artisan puisse comprendre ce qui est écrit dans le code du travail. Je ne demande pas plus. (…) Un code, c’est fait pour être compris. Nul n’est censé ignorer la loi et quand la loi est illisible, la responsabilité en incombe à ceux qui l’ont rédigée. »

Le 4 novembre 2015, face à Jean-Jacques Bourdin, Bayrou a précisé selon quels principes il entendait réformer le Code du Travail. Le président du MoDem veut une simplification du Code du Travail, afin de le rendre plus lisible pour les petits chefs d’entreprise, mais il veut également un assouplissement du droit du travail. Contrairement à Manuel Valls, qui considère les 35 heures et le CDI comme des acquis intouchables, Bayrou veut assouplir la durée légale du travail en favorisant les accords de branches, et mettre en place un « contrat de travail unique » plus flexible que le CDI et permettant l’ouverture progressive de droits pour le salarié (Bayrou reprend la proposition faite en 2004 par les économistes Pierre Cahuc et Francis Kramarz dans une étude sur la « flexisécurité »). En revanche, Bayrou a déclaré que le salaire minimum devait être impérativement préservé pour garantir aux salariés des revenus décents et empêcher le dumping salarial.

 

L’année 2014, vue du centre

MeilleursVoeux

A bien des égards, 2014 aura été une année déprimante: situation internationale anxiogène, économie française à l’arrêt, déliquescence de l’autorité présidentielle, victoire du FN aux européennes… Pourtant, le bilan centriste de l’année 2014 n’est pas mauvais. J’en profite, bien sûr, pour vous souhaiter une très bonne année 2015 de la part du Centriloque, et pour vous remercier de votre fidélité.

Succès électoraux pour le centre. Trois scrutins ont marqué l’année 2014. Les municipales du mois de mars ont été bénéfiques pour le centre: grâce à l’alliance Modem-UDI-UMP, de nombreux maires centristes ont été élus (ou réélus), plusieurs villes importantes ont basculé au centre comme Amiens, Nancy et bien sûr la ville de Pau, conquise par François Bayrou. En mai, le résultat des européennes a été plus mitigé. Les centristes sont partis seuls au combat, sans alliance avec l’UMP. Malgré une très forte abstention, et malgré la percée spectaculaire du Front National (qui se targue désormais d’être le premier parti de France), les listes UDI-Modem ont obtenu près de 10% des suffrages, soit une progression de deux points par rapport au score des listes Modem aux européennes de 2009. Mais c’est aux élections sénatoriales partielles de septembre que le centre a le plus progressé, puisque le groupe UDI-Union Centriste est passé de 32 à 43 sénateurs, s’affirmant ainsi comme le pivot de la Chambre Haute. En définitive, il n’y aura pas eu de « raz-de-marée centriste » dans les urnes en 2014, mais les résultats du centre furent honorables.

Le nouveau visage de l’UDI. 2014 fut une année de grands bouleversements à l’UDI. La démission de Jean-Louis Borloo pour raisons de santé aurait pu faire basculer le parti dans le chaos. Il n’en fut rien. A l’issue d’un scrutin sous tensions, et dans l’indifférence quasi générale des médias, l’UDI s’est dotée d’un nouveau président: Jean-Christophe Lagarde. Hervé Morin, finaliste malheureux, n’a pas quitté le parti, et a même affiché son intention de conserver un rôle de premier plan au sein de l’UDI. La tâche qui attend Jean-Christophe Lagarde à la tête de l’UDI est titanesque: renforcer le poids et la visibilité du centre, doter le parti d’un projet clair et fédérateur, assurer la bonne cohabitation des différents courants internes. Jusqu’à présent, Lagarde a bien joué son rôle de leader. Parviendra-t-il à piloter le navire sans encombres jusqu’en 2017? Imposera-t-il aux autres leaders de l’UDI l’idée d’une candidature autonome du centre à la prochaine présidentielle? Quelle sera son attitude vis-à-vis de l’UMP, qu’il considère à la fois comme un partenaire « naturel » et comme un concurrent de l’UDI? Et quelle sera son attitude vis-à-vis de son ancien ami et désormais rival François Bayrou?

Une famille centriste moins désunie mais toujours dispersée. Au début de l’année 2015, la famille centriste est nettement moins divisée qu’en 2012. L’Alternative, cette alliance électorale entre l’UDI et le Modem conclue en 2013 par François Bayrou et Jean-Louis Borloo, a passé avec succès ses premiers « tests électoraux ». UDI et Modem ont réussi à présenter des listes communes et un programme commun aux européennes de mai 2014. Cependant, la réunification du centre est toujours de l’ordre de l’utopie. L’Alternative n’est qu’une alliance de circonstance et non une structure pérenne et unifiée: le Modem et l’UDI restent deux partis totalement indépendants l’un de l’autre. Et de nombreux sujets peuvent encore faire achopper le rapprochement fragile qui s’est opéré entre les deux principales formations centristes: réforme des retraites, « TVA sociale », relations avec l’UMP, présidentielle de 2017… Par ailleurs, les blessures de 2012 ne sont pas effacées car certains, à l’UDI, reprochent encore à Bayrou d’avoir voté Hollande.

Cohérence et clarté, deux exigence trop souvent oubliées. Les centristes n’ont pas réussi à lever les ambiguïtés qui contribuent à leur image d’éternels indécis. En effet, Bayrou s’est ancré dans l’opposition après avoir voté Hollande en 2012, et le Modem s’est allié à l’UMP pour les municipales après avoir défendu bec et ongles pendant des années une ligne de stricte indépendance vis-à-vis de la droite. L’UDI manque elle aussi de cohérence: les leaders de l’UDI veulent incarner un centre indépendant et refusent d’être une simple force d’appoint pour la droite, mais ils considèrent toujours l’UMP comme un « partenaire naturel ». Par ailleurs, les centristes ont tendance à s’enfermer dans une opposition systématique, alors même qu’ils avaient promis d’incarner une opposition « constructive » et de soutenir les réformes courageuses. La loi Macron, d’inspiration sociale-libérale, aurait logiquement dû trouver des soutiens dans les rangs du centre, mais les centristes se bornent à critiquer les insuffisances du texte au lieu d’en soutenir les avancées: Jean-Christophe Lagarde a d’ailleurs appelé les députés UDI à voter contre le projet de loi. Les centristes ont donc encore de gros efforts à faire pour clarifier leur identité et leur ligne politique, et ainsi briser l’image d’opportunistes et de girouettes qui leur colle trop souvent à la peau.

L’OPA de Sarkozy sur le centre. L’année 2014 aura aussi été celle du grand retour politique de Nicolas Sarkozy, élu président de l’UMP sans surprise, et sans difficulté. Lors de sa campagne, Sarkozy a proposé la fusion de l’UMP et de l’UDI au sein d’un grand rassemblement de la droite et du centre. Sarkozy méprise les centristes et se moque bien de leurs idées, mais il a besoin de l’électorat centriste pour gagner en 2017. Aux yeux de Nicolas Sarkozy, le centre n’est qu’une excroissance de la droite et une simple réserve de voix. Le centre dont rêve Sarkozy, c’est un centre vassalisé, totalement « dissout » dans la droite. Ne nous y trompons pas, la « fusion UMP-UDI » que Sarkozy propose (et qui serait en réalité une absorption de l’UDI par l’UMP) n’a qu’un seul objectif: empêcher l’émergence d’un courant centriste indépendant et unifié. Nicolas Sarkozy sait qu’il n’a pas le vent en poupe chez les électeurs centristes, contrairement à Juppé, son grand rival, très apprécié des centristes. Absorber l’UDI serait donc pour Sarkozy le meilleur moyen de mettre hors d’état de nuire ses alliés centristes devenus gênants. Espérons que les élus de l’UDI ne cèderont pas aux sirènes de Sarkozy et qu’ils sauront préserver leur indépendance.

Manuel Valls ou l’art difficile de gouverner au centre… sans les centristes. Manuel Valls voulait enterrer la « gauche passéiste » et imposer sa ligne sociale-libérale, incarnée par le ministre de l’Economie Emmanuel Macron. Mais le pari était risqué. Après avoir perdu le soutien des Verts, Valls a provoqué la colère de l’aile gauche du PS: les frondeurs du parti se sont abstenus sur le vote du budget, et la Dame des 35 heures en personne a tâclé Matignon depuis sa mairie lilloise. Valls aurait sans doute aimé ouvrir la majorité vers le centre, mais les centristes préfèrent garder la place confortable qu’ils occupent dans l’opposition: ils ne cessent de critiquer les divisions idéologiques du PS et de répéter que le gouvernement n’a plus de majorité ou que François Hollande n’a plus la confiance des Français. Bayrou a même enfoncé le clou en réclamant une dissolution. Manuel Valls a donc dû jouer les équilibristes, en gouvernant « au centre » sans les centristes et avec une majorité divisée. L’année 2014 aura sans doute été celle d’un rendez-vous manqué entre les centristes et la gauche réformiste.

Et si Valls gouvernait avec les centristes?…

La majorité gouvernementale continue de s’étioler. Le volet « recettes » du budget 2015 vient d’être voté de justesse par l’Assemblée nationale: 266 voix pour, 245 voix contre. 39 députés socialistes se sont abstenus, dont deux anciens ministres du gouvernement Valls I (Benoît Hamon et Aurélie Filippetti). Cela signifie que le nombre de députés « frondeurs » a augmenté par rapport au vote de confiance du 16 septembre (ce jour-là, 32 députés socialistes s’étaient abstenus). Si les 39 députés « frondeurs » avaient voté contre le budget au lieu de s’abstenir, le budget aurait été rejeté, ce qui aurait gravement déstabilisé le gouvernement.

La majorité socialiste est donc extrêmement fragilisée: sans le soutien des 17 députés du groupe radical, le gouvernement n’aurait pas eu assez de voix pour faire voter son budget. Pire: ce vote a exacerbé les tensions internes du PS. Certains frondeurs parlent comme s’ils étaient dans l’opposition, Benoît Hamon déclare que la France va vers un « immense désastre démocratique », tandis que Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, qualifie de « déplorable » l’attitude de Monsieur Hamon et de Madame Filippetti. Sans parler de Martine Aubry qui, depuis sa mairie lilloise, torpille le gouvernement Valls et réclame une « réorientation économique ». Bref, la cacophonie atteint des sommets. Après les Verts, l’aile gauche du Parti Socialiste s’est clairement désolidarisée du gouvernement. On serait alors tenté de se poser une question un peu loufoque: puisque la politique du gouvernement Valls a perdu le soutien des socialistes les plus intransigeants, et puisque la majorité ne cesse de se réduire, pourquoi Manuel Valls n’envisagerait-il pas de gouverner avec le centre?

Le groupe UDI compte 29 députés, auxquels s’ajoutent deux députés Modem. Soit 32 députés, autant que les « frondeurs » socialistes qui ont refusé de voter la confiance au gouvernement Valls en septembre. Si Manuel Valls assumait clairement l’orientation sociale-libérale de sa politique, il pourrait ouvrir des négociations avec les centristes en vue d’un pacte de gouvernement. Car il est désormais incontestable que sur les questions socio-économiques, les réformistes modérés du PS, les sociaux-démocrates « rocardiens » comme Valls, les sociaux-libéraux comme Macron, sont plus proches des centristes que de l’aile gauche du PS. Cela permettrait, au passage, de faire éclater une bonne fois pour toutes un PS à bout de souffle et profondément divisé. Bien évidemment, il s’agit d’une simple vue de l’esprit. Un tel scénario est très improbable, parce que le gouvernement continuera d’entretenir la fiction de l’unité. Mais aussi parce que les centristes préfèreront rester bien tranquillement dans l’opposition, pour ne pas se compromettre avec les socialistes, et pour ne pas offusquer l’UMP (n’oublions pas que les députés UDI auront besoin de l’alliance avec l’UMP pour être réélus). Ainsi, la logique du « bloc contre bloc » triomphera envers et contre tout.

Valls: une confiance de circonstance accordée par une majorité resserrée

A l’issue d’un discours fédérateur et pétri de bonnes intentions, Manuel Valls a obtenu la confiance des députés socialistes à une très courte majorité des suffrages exprimés: 269 voix pour, 244 voix contre. Les députés écologistes ainsi qu’une trentaine de députés socialistes « frondeurs » se sont abstenus. Sans surprise, les députés UMP ont voté contre Manuel Valls, comme le groupe UDI. Ne nous y trompons pas: ce vote de confiance est un vote de circonstance. Les députés socialistes ne pouvaient pas prendre le risque de mettre Valls en minorité et de provoquer ainsi une crise gouvernementale dont les effets pourraient être désastreux. Les pseudo-frondeurs du groupe socialiste ne sont pas allés jusqu’au bout de leur logique puisqu’ils n’ont pas voté contre le gouvernement et se sont contentés d’une pudique abstention. Les objectifs affichés par le Premier Ministre sont louables: réformer dans un souci d’équité, maîtriser les dépenses publiques sans tomber dans l’austérité, redonner de la compétitivité aux entreprises, protéger les plus faibles. Mais c’est sur des questions concrètes (comme le vote du budget) et non sur un simple discours de politique générale que l’on pourra mesurer le véritable rapport de forces qui existe aujourd’hui à l’Assemblée. Il est encore trop tôt pour vérifier si Manuel Valls a bien la majorité de sa politique.

Valls 2: un gouvernement sans majorité?

La démission du gouvernement Valls 1 illustre (s’il en était besoin) les fractures du PS et l’incapacité de la gauche à mettre en œuvre les réformes dont le pays a besoin. Le tableau que nous offrent les socialistes est affligeant : un Président qui bat des records d’impopularité deux ans seulement après son élection, un Premier Ministre qui n’a pas le soutien de son parti, une coalition de « frondeurs » au Parlement, un Ministre de l’Economie qui démissionne après avoir lancé des attaques virulentes contre le chef de l’Etat, et un Ministre de l’Education Nationale qui démissionne une semaine avant la rentrée scolaire. Il faut néanmoins reconnaître un mérite à Manuel Valls et à François Hollande : ils ont fait le choix d’un gouvernement plus cohérent et plus homogène pour mener une véritable « politique de l’offre », incarnée par le nouveau Ministre de l’Economie Emmanuel Macron et axée sur le soutien aux entreprises et à l’investissement. Cette voie est sans doute la plus réaliste. Le problème, c’est que Manuel Valls n’a pas la majorité qui lui permettrait de mener à bien sa politique. Remaniement après remaniement, la majorité s’est étiolée : après l’éviction des Verts, c’est désormais l’aile gauche du PS qui sort du gouvernement. Pour mettre en œuvre la ligne économique qu’il défend, Valls doit s’appuyer sur l’aile droite du PS, qui est minoritaire. Et si le Premier Ministre ne trouve pas de majorité pour gouverner, Hollande n’aura plus qu’une seule issue : la dissolution.