Ce que « privatisation » signifie

Gare du Nord.

Au printemps, les adversaires de la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) ont agité l’épouvantail d’une « privatisation » des universités. Or, de privatisation, il n’a jamais été question. En 2008, la loi LRU a donné aux universités d’Etat une autonomie budgétaire accrue sans pour autant remettre en question leur statut public. Quant à la loi ORE, elle oblige les universités à fixer des prérequis pour chaque licence, à classer les dossiers de candidature et à mettre en place des parcours de réussite individualisés pour les étudiants les plus fragiles inscrits en Première année : aucun rapport avec une privatisation des universités. Et l’on ne peut même pas parler d’un « désengagement » financier de l’Etat puisque le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche, même s’il demeure globalement insuffisant, n’a cessé d’augmenter au cours des dernières années.

Pendant les débats sur le « Pacte ferroviaire », la rumeur d’une privatisation de la SNCF a largement circulé sur les réseaux sociaux, rumeur que la CGT-Cheminots et Sud-Rail n’ont pas manqué d’entretenir pour semer la confusion dans l’opinion publique. Et bien sûr, l’exemple de la privatisation du rail britannique nous a été maintes et maintes fois resservi. Pourtant, il n’a jamais été question de privatiser la SNCF : la transformation de la SNCF en société anonyme n’a pas mis fin à son statut public. Et sur ce point, l’article 1 de la réforme ferroviaire votée en juin 2018 est d’une limpidité remarquable : « La société nationale à capitaux publics SNCF et ses filiales constituent un groupe public unifié qui remplit des missions de service public dans le domaine du transport ferroviaire et de la mobilité (…). Le capital de la société nationale SNCF est intégralement détenu par l’État. Ce capital est incessible. (…) La société nationale SNCF détient l’intégralité du capital de la société SNCF Réseau et de la société SNCF Mobilités. Le capital de ces deux sociétés est incessible. »

Plus récemment, c’est la rumeur d’une « privatisation » de la Gare du Nord qui a circulé sur les réseaux sociaux et dans certains médias proches de la gauche antilibérale. Là encore, parler de privatisation est inapproprié. De quoi s’agit-il en réalité ? Pour mettre en œuvre un ambitieux projet d’extension et de modernisation de la Gare du Nord, l’Etat a créé une société d’économie mixte qui sera chargée des travaux et de l’exploitation de la future zone commerciale de la gare : 1/3 du capital de cette société sera contrôlé par la SNCF et 2/3 par Ceetrus, filiale du groupe Auchan. Mais cette nouvelle structure n’interviendra pas dans les activités ferroviaires : les espaces dédiés au service ferroviaire resteront sous la responsabilité de SNCF Gares, et la gestion des voies et des aiguillages restera le monopole de SNCF Réseau. En outre, l’Etat demeure propriétaire des murs.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ce que signifie, en économie, le mot privatisation : c’est l’opération par laquelle un Etat ou une collectivité territoriale transfère au secteur privé une entreprise ou un établissement qui relevait auparavant du secteur public. Les seules privatisations annoncées par l’actuel gouvernement concernent Engie, la Française des Jeux et ADP : FDJ et ADP n’assurent pas une mission de service public ; quant à Engie, groupe issu de la fusion entre GDF et le géant mondial Suez, il était déjà en grande partie privatisé puisque l’Etat ne détient plus que 24% du capital. Le gouvernement n’a jamais eu pour projet de privatiser les universités, ni la SNCF, ni la Gare du Nord. Mais alors, à quoi bon mobiliser l’opinion contre des privatisations qui n’en sont pas ? La raison est simple : le mot « privatisation » fait peur. De ce fait, il constitue un puissant repoussoir et un angle d’attaque assez commode contre un gouvernement que certains qualifient de « néolibéral ». Dans le cas des universités comme dans celui de la SNCF ou de la Gare du Nord, la stratégie des opposants est toujours la même : faire croire que le gouvernement cherche à privatiser des services publics de façon insidieuse. Agiter l’épouvantail de la privatisation, c’est critiquer à peu de frais des réformes dont le caractère complexe et technique favorise la désinformation, les caricatures et les slogans racoleurs.

Parcoursup, un fiasco?

Sur 800.000 élèves inscrits, près de 400.000 n’ont reçu aucune réponse positive en se connectant à la plateforme Parcoursup le 22 mai. Et dans certaines filières, les listes d’attente sont longues, très longues. Il n’en fallait pas plus à l’opposition et aux syndicats étudiants pour dénoncer le « fiasco » de Parcoursup.

Pourtant, sur le plan technique, la plateforme a bien fonctionné. Il n’y a eu aucun bug majeur : tous les élèves ont pu se connecter à Parcoursup le 22 mai pour prendre connaissance des premières réponses. Les résultats publiés le 22 mai ont créé beaucoup de déceptions chez les élèves en raison du grand nombre de réponses « en attente » mais le processus d’affectation n’est pas encore achevé : jusqu’aux résultats du bac, les lycéens continueront à recevoir des réponses à mesure que des places se libèreront. Le grand nombre d’élèves en attente de réponses à la date du 22 mai s’explique en partie par la nature des vœux formulés : en effet, les vœux portant sur des filières sélectives sont en nette hausse par rapport à l’année dernière. Les licences ne représentent que 32% des vœux enregistrés sur Parcoursup ; autrement dit, les deux tiers des vœux concernent des filières sélectives telles que les classes prépa, les BTS et les IUT. Sur l’ancienne plateforme APB, les élèves avaient l’obligation de formuler au moins un vœu sur une filière en accès libre, c’est-à-dire une filière universitaire qui n’est pas « en tension » et où l’élève est certain d’être accepté : ces vœux étaient appelés les « pastilles vertes ». Or, sur Parcoursup, les « pastilles vertes » ont disparu, ce qui signifie que les vœux sont totalement libres : chaque élève a le droit de faire tous ses vœux dans des filières sélectives ou des licences « en tension » comme STAPS, PACES ou psychologie, avec le risque de n’avoir aucune réponse positive.

La lenteur de la procédure pose un réel problème : c’est une source de stress pour les élèves de Terminale qui vont aborder les épreuves du bac sans savoir dans quels établissements ils seront pris à la rentrée. On ne peut évidemment pas se satisfaire d’une telle situation. Sur APB, les élèves devaient classer leurs vœux : dès qu’un élève recevait une réponse positive, tous les vœux suivants étaient automatiquement supprimés, ce qui permettait de libérer des places plus rapidement. Mais sur Parcoursup les vœux ne sont plus hiérarchisés, ce qui ralentit la procédure car les élèves ont la possibilité de faire le tri au fur et à mesure. Des réajustements seront donc nécessaires l’an prochain pour optimiser le fonctionnement de Parcoursup : il est souhaitable de rétablir le classement des vœux pour accélérer la procédure, tout comme il est souhaitable de rétablir le principe de la « pastille verte » obligatoire pour s’assurer que tous les élèves aient au moins une réponse positive.

Mais il faut aussi améliorer les procédures de classement des dossiers car certaines universités n’ont pas les moyens d’examiner correctement les milliers de dossiers de candidature qu’elles ont reçus. Cela conduit à des situations préoccupantes : examen superficiel des dossiers, lettres de motivation non lues, dossiers classés selon des critères purement quantitatifs. Les procédures de recrutement, gérées par des algorithmes, s’en trouvent totalement déshumanisées. Dans certaines universités, les dossiers sont triés en fonction du lycée d’origine des candidats : les résultats obtenus en contrôle continu sont ainsi recalculés selon un coefficient établi à partir du taux de réussite de chaque lycée au baccalauréat. Cette procédure est techniquement efficace mais moralement très contestable puisqu’elle tend à renforcer les inégalités entre établissements : à résultats équivalents, un élève issu d’un bon lycée parisien ou d’un bon lycée privé sera mieux classé qu’un élève issu d’un lycée public de banlieue. Dans chaque université, les équipes pédagogiques sont donc confrontées à un choix quasi cornélien : accepter la discrimination entre établissements pour recruter des étudiants ayant un meilleur niveau, ou refuser cette discrimination et recruter des étudiants moins bons. Pour éviter ce type de situations, il faudrait que les universités disposent des résultats obtenus aux épreuves finales du bac, ce qui garantirait une plus grande équité entre candidats et limiterait le poids du contrôle continu dans le classement des dossiers. Dans sa version initiale, la réforme du bac de Jean-Michel Blanquer prévoyait un calendrier anticipé pour les épreuves de spécialité, ce qui devait permettre une prise en compte du résultat de ces épreuves lors de la procédure d’affectation. Pour des raisons assez obscures, cette idée a malheureusement été abandonnée dans la version finale du texte.

Parscoursup n’est pas le « fiasco » que dénoncent les adversaires de la loi ORE. Il est encore trop tôt pour en dresser le bilan car la procédure d’affectation va se poursuivre jusqu’en septembre. Nous verrons alors si Parcoursup a atteint son objectif : garantir à chaque bachelier une place dans l’enseignement supérieur, dans une filière de son choix ou, à défaut, dans une filière proche de ses demandes initiales et cohérente par rapport à son profil. Affirmer dès le mois de mai que Parcoursup a échoué n’est pas un constat objectif, mais une posture politique.

Universités: la sélection est-elle un piège à cons?

Manifestation étudiante à Lille en avril 2018.

La loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants) a rouvert un vieux débat sur la question très sensible de la sélection à l’entrée des universités. Même si le gouvernement refuse d’employer le mot, cette réforme autorise bel et bien une forme de sélection. Mais la vague de colère provoquée par la loi ORE et le blocage d’une dizaine d’universités pendant plusieurs semaines semblent disproportionnés par rapport aux enjeux réels du texte, car la sélection reste très limitée et très encadrée.

Dans les licences ayant une capacité d’accueil suffisante par rapport aux demandes d’inscription, il n’y aura pas de sélection : les universités pourront simplement fixer des conditions particulières à l’entrée des élèves les plus fragiles, comme par exemple une remise à niveau. Dans les licences dites « en tension », comme STAPS ou psychologie, la sélection existait déjà auparavant : la réforme ne fait que remplacer l’injustice des tirages au sort par une sélection sur dossier, beaucoup plus équitable. En d’autres termes, la loi ORE n’instaure pas de sélection généralisée mais donne aux universités un droit de regard sur le niveau et le profil des étudiants qu’elles recrutent.

Si le mot sélection déchaîne autant de passions dans notre pays, c’est parce qu’il entre en contradiction avec un certain idéal démocratique selon lequel l’Université devrait être un lieu accessible à tous. L’article L612-3 du Code de l’Education stipule d’ailleurs que le premier cycle universitaire est « ouvert à tous les titulaires du baccalauréat ». Autrefois, la question de la sélection à l’université ne se posait pas car le bac opérait déjà une forme de pré-sélection. Mais de nos jours, avec un taux de réussite avoisinant les 80%, le bac a perdu sa fonction de sélection et ne sert plus qu’à valider un certain nombre de compétences acquises au lycée. Qu’on le veuille ou non, tous les bacheliers n’ont pas les capacités requises pour réussir des études universitaires.

Les chiffres donnent le vertige. Le taux d’échec en première année de licence est de l’ordre de 60%. Et près de 30% des étudiants inscrits en L1 sortent du système universitaire dès la première année, sans aucun diplôme. Or, beaucoup d’entre eux vivent dans des conditions précaires et doivent travailler pour payer leur loyer. Un tel gâchis n’est pas acceptable. Il est immoral d’envoyer chaque année des dizaines de milliers d’étudiants dans des filières où ils n’ont aucune chance de réussir. Le système actuel, démocratique en apparence, est en réalité profondément injuste car il perpétue le fossé entre, d’une part, des établissements élitistes pratiquant depuis longtemps la sélection et, d’autre part, des universités incapables de faire réussir les cohortes d’étudiants qu’elles doivent accueillir chaque année.

A petite dose, la sélection à l’université n’est pas forcément mauvaise : elle peut améliorer les conditions de travail des étudiants, tirer vers le haut la qualité de l’enseignement et, par là-même, contribuer à la revalorisation des diplômes universitaires. Mais surtout, introduire une dose de sélection à l’entrée des universités permettra de lutter contre le scandale de la sélection par l’échec. Cela fait des années que les présidents d’université réclament la sélection ; cela fait des années que les enseignants se plaignent du niveau désastreux de leurs étudiants de première année. La sélection à l’université n’est pas un « piège à cons », comme se plaisent à le dire certains adversaires de la loi ORE. Le vrai « piège à cons », c’est la grande illusion sur laquelle repose notre système universitaire et qui consiste à faire croire aux bacheliers qu’ils peuvent tous réussir à l’université, quel que soit leur niveau, quel que soit leur profil et quelle que soit la filière choisie.

La loi ORE ne vise ni à « casser » l’université ni à transformer l’enseignement supérieur en « privilège ». Elle vise d’abord à favoriser la réussite des étudiants. Il s’agit, en amont, de mieux accompagner les élèves de Terminale dans leur projet d’orientation : c’est le rôle des professeurs principaux. Il s’agit, ensuite, d’aiguiller les élèves vers des filières où ils ont des chances de réussir, au vu de leurs résultats, de leur motivation et de la cohérence de leur projet : c’est l’objectif de la plateforme Parcoursup. Il s’agit, enfin, de mieux accompagner les étudiants pendant leur première année de licence pour éviter les décrochages précoces et réduire le risque d’échec aux examens : cette responsabilité incombe aux universités. Ce qui pose réellement problème, ce n’est pas tant l’esprit de la réforme que sa mise en œuvre : chaque université doit dorénavant examiner des milliers de dossiers de candidature alors que de nombreux enseignants-chercheurs sont déjà noyés sous la masse des tâches administratives qu’ils doivent assumer en plus de leurs cours et de leurs travaux de recherche. Manifestement, ces difficultés n’ont pas été anticipées par le gouvernement, et les moyens supplémentaires alloués aux universités dans le budget 2018 ne sont pas suffisants.

Si la loi ORE passe aussi mal, c’est peut-être parce qu’elle survient dans un contexte déjà très difficile pour les universités françaises : manque de moyens, manque de matériel, locaux vétustes et inadaptés, amphis surchargés, raréfaction des postes et des bourses de recherche, précarisation des enseignants-chercheurs. Cette situation désastreuse est le résultat de plusieurs décennies de sous-investissement dans les universités françaises, alors même que le nombre d’étudiants n’a cessé d’augmenter. La réforme actuelle n’apporte pas de réponses concrètes à ces problèmes et crée des obligations nouvelles pour des universités qui sont déjà au bord de la suffocation. C’est sans doute là que réside le vrai malaise, beaucoup plus que dans le semblant de sélection prévu par la loi ORE.