Elle ne doit pas passer.

Marine Le Pen.

La tournure que prend cette campagne électorale m’effraie. En 2002, tous les candidats républicains battus au premier tour avaient appelé à voter Chirac pour faire barrière à Jean-Marie Le Pen. Hélas, 2017 n’est pas 2002. A droite, les masques tombent : plusieurs élus LR comme Eric Ciotti refusent d’appeler à voter Macron, le mouvement « Sens Commun » refuse de choisir entre Macron et Le Pen, Christine Boutin appelle à voter Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan s’est rallié à la candidate d’extrême droite. A gauche, Jean-Luc Mélenchon, dont la parole risque de peser lourd au deuxième tour, a réaffirmé son opposition au Front National mais n’a pas appelé à voter Macron et préfère laisser les militants de la « France Insoumise » décider de la stratégie du mouvement par un vote en ligne ! En 2002, le même Mélenchon appelait pourtant explicitement et sans hésitations à voter Chirac pour faire battre Jean-Marie Le Pen. J’espère que les électeurs de Mélenchon feront preuve d’une plus grande détermination que leur candidat face à l’extrême droite.

Ce qui est en train de se passer me laisse sans voix : plusieurs personnalités politiques de la gauche et de la droite refusent clairement la stratégie du « front républicain » face à l’extrême droite, comme si à leurs yeux une victoire d’Emmanuel Macron représentait un danger aussi important qu’une victoire de Marine Le Pen ! On croit rêver… Il est évident que les citoyens sont libres de leur vote et qu’aucun candidat, aucun parti, aucun élu n’est « propriétaire » de ses électeurs. Mais les personnalités politiques de gauche et de droite qui refusent d’appeler à voter pour Emmanuel Macron ont une attitude irresponsable, d’autant plus irresponsable que la victoire de Macron n’est pas acquise et que Marine Le Pen peut encore créer la surprise au deuxième tour. Si Marine Le Pen est élue présidente de la République le 7 mai, les personnalités politiques qui n’ont pas appelé à voter Macron dans l’entre-deux-tours devront assumer une grande part de responsabilité dans ce désastre.

Aux nombreux citoyens qui hésitent encore à voter Macron le 7 mai, à celles et ceux qui envisagent de s’abstenir ou de voter blanc, à celles et ceux qui pensent que, de toutes façons, Macron va gagner, je veux simplement dire ceci : ne jouez pas aux apprentis sorciers. Si vous ne voulez pas que Marine Le Pen passe, allez voter Macron, c’est la seule chose à faire. Ne pensez pas naïvement que la victoire de Macron est acquise, ne laissez pas les autres « faire le boulot » à votre place, prenez vos responsabilités. Personne ne vous demande de devenir des supporters de Macron, personne ne vous demande d’adhérer à son programme ni de coller des stickers « I love Macron » sur vos voitures ou vos smartphones, on vous demande juste d’empêcher le pire des scénarios. Le bulletin Macron est la seule arme qui vous reste pour barrer la route à l’extrême droite.

A celles et ceux qui détestent François Hollande et qui voient dans Macron un « clone » ou un « héritier » du président sortant, je veux dire ceci : ne vous trompez pas de combat. La présidentielle n’est pas un référendum pour ou contre la politique de François Hollande. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas le bilan de Hollande. La vraie question, à présent, est la suivante : voulez-vous, oui ou non, que Marine Le Pen soit élue présidente de la République ? Êtes-vous réellement disposés à prendre un tel risque ? Si la réponse est non, alors votez Macron. Et si vous n’aimez pas Macron, gardez votre fiel pour la bataille des législatives. Une fois passée la présidentielle, ce sont les élections législatives qui détermineront la politique du pays : vous pourrez alors dire tout le mal que vous pensez de Macron et vous voterez en conséquence. Mais l’urgence absolue est de faire barrage à Marine Le Pen. Elle ne doit pas passer. Elle doit être battue. Et j’ajoute qu’elle doit être battue le plus largement possible, car si Macron gagne de justesse, le Front National n’en sera que plus fort aux législatives.

Non, le « front républicain » n’est pas ringard

Les listes frontistes sont celles qui ont rassemblé le plus de suffrages au premier tour des régionales dimanche 6 décembre, et le FN est arrivé en tête dans six régions : la liste conduite par Marine Le Pen en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et celle de Marion Maréchal-Le Pen en PACA ont obtenu plus de 40% des suffrages. C’est un choc, certes, mais un choc prévisible et annoncé. L’abstention est en légère baisse par rapport aux régionales de 2010 mais reste massive : 49,9% des électeurs ne sont pas allés voter. L’abstention est le meilleur allié du Front National, et il est impératif que les partis républicains réussissent à mobiliser les abstentionnistes au second tour.

Il convient de saluer la décision des responsables socialistes qui ont appelé à voter pour la droite et le centre en PACA et dans le Nord afin de faire barrage au Front National. Il faut également saluer le choix courageux de Pierre de Saintaignon, tête de liste PS dans le Nord, et de Christophe Castaner, tête de liste PS en PACA, qui ont renoncé à participer au second tour pour ne pas favoriser la victoire du FN. François Bayou, président du MoDem, et Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI, ont eux aussi affirmé leur volonté de faire barrage au FN et ont appelé au retrait des listes de gauche et de droite arrivées en troisième position dans les régions à triangulaire. En revanche, le bureau politique de LR a opté pour la ligne dangereuse du « ni ni », c’est-à-dire « ni PS ni FN », comme si une victoire de la gauche était aussi grave qu’une victoire de l’extrême droite.

Non, la stratégie du « front républicain » face au Front National n’est pas ringarde. Les partis républicains doivent combattre l’extrême droite, et ils doivent tout faire pour éviter que les exécutifs régionaux ne tombent entre les mains d’un parti populiste et xénophobe qui n’a aucun programme cohérent et qui ne voit dans ce scrutin régional qu’un marchepied vers la présidentielle et les législatives de 2017. Certes, le « front républicain » tend à valider le discours du FN dénonçant les « connivences » entre la gauche et la droite. Et alors ? Les partis de gouvernement doivent assumer leurs points communs devant les électeurs : le PS, LR, le MoDem, l’UDI, les Radicaux de Gauche sont des partis républicains et pro-européens qui partagent le même socle de valeurs libérales. Ce qui les oppose est moins important, au regard de la situation actuelle, que ce qui les rapproche.

F. Bayrou.

Les centristes à nouveau pris au piège de leur alliance avec l’UMP

Le premier tour des élections départementales a confirmé l’inquiétante progression du FN, quoiqu’en disent les optimistes et les autruches qui préfèrent voir le verre à moitié plein sous prétexte que le FN est arrivé « seulement » deuxième. L’abstention très forte (environ 50%) était quant à elle assez prévisible et, d’ailleurs, il est facile d’en comprendre les causes: une campagne indigente et sous-médiatisée, des journalistes obsédés par le score du FN mais peu intéressés par les programmes des candidats, et des enjeux brouillés par la réforme territoriale (nous votons pour désigner des conseillers départementaux dont nous ignorons encore les futures compétences). Les candidats centristes, qu’ils soient étiquetés MoDem ou UDI, ont obtenu des résultats honorables grâce aux alliances passées avec l’UMP dans la plupart des cantons. Mais ils se retrouvent, comme lors des municipales de 2014, pris au piège de leur alliance avec la droite et sont en désaccord avec l’UMP sur la question des consignes de vote: en effet, tandis que l’UDI  et le MoDem appellent à faire barrière au FN dans les cantons où les candidats de la droite et du centre ont été battus dès le premier tour, l’UMP a réaffirmé la ligne mortifère du « ni-ni », c’est-à-dire ni FN ni PS, comme si les deux options étaient équivalentes. Décidément, le centre n’est pas la droite, et l’existence d’un courant centriste indépendant est plus que jamais justifiée. Mais la question des alliances avec l’UMP doit être clairement posée: à quoi bon s’unir avec un parti qui se montre si timoré dans sa lutte contre l’extrême droite, et qui préfère appeler ses électeurs à voter blanc plutôt qu’à voter pour la gauche républicaine quand un candidat frontiste est susceptible de l’emporter?

Législative partielle dans le Doubs: où l’on voit que le centre n’est pas la droite

Le candidat de la droite a été battu dès le premier tour de l’élection législative partielle organisée dans la quatrième circonscription du Doubs, laissée vacante par Pierre Moscovici. Le second tour opposera donc le candidat du Parti Socialiste à celui du Front National. Dès l’annonce des résultats du premier tour, l’UDI, bien qu’étant dans l’opposition, a explicitement appelé tous les électeurs de la circonscription à faire barrage à l’extrême droite en votant « pour le seul candidat républicain restant en lice ». Au MoDem, François Bayrou a déclaré qu’il n’aurait « aucune hésitation à voter PS » face au Front National. A l’UMP, en revanche, c’est la confusion: tandis que Bussereau, NKM et Juppé appellent à faire barrage au FN, la plupart des autres ténors du parti tergiversent, hésitent, s’interrogent. Profondément embarrassés par cette élection, les cadres de l’UMP sont incapables d’adopter une position claire et unanime. La plupart d’entre eux ne croient plus au « front républicain » et défendent la ligne du « ni-ni », c’est-à-dire ni PS ni FN. Certains considèrent même qu’il ne faut donner aucune consigne de vote. Pourquoi une telle frilosité? Parce que les responsables de l’UMP savent qu’une partie de leurs électeurs se reportera naturellement sur le candidat du FN. Et parce qu’en appelant à voter PS, l’UMP a peur de se discréditer, et de valider la thèse frontiste de « l’Etat UMPS ». Dont acte. Les centristes, eux, ont préféré la défense de leurs convictions républicaines et humanistes à tout calcul politicien. Ils ont simplement considéré que les valeurs républicaines passaient avant tout le reste, et que la lutte contre l’extrême droite était plus importante que l’opposition droite/gauche. Le centre n’est pas la droite.

Municipales : le premier tour, vu du centre

Les grandes leçons du scrutin

Marine Le Pen et Steeve Briois.

Quatre leçons peuvent être tirées de ce premier tour. Tout d’abord, une abstention record (plus de 38%). Deuxièmement : la percée du Front National. A Hénin-Beaumont, Steeve Briois est élu maire dès le premier tour. Le FN arrive en tête dans une quinzaine de villes (Perpignan, Fréjus, Forbach, Avignon, Béziers, etc.), et pourrait se maintenir au second tour dans près de 200 villes. Troisième leçon : la droite et le centre réalisent de bons scores. Plusieurs ténors de l’UMP sont réélus dans leur fief dès le premier tour, comme Alain Juppé à Bordeaux, Jean-François Copé à Meaux, Eric Woerth à Chantilly ou Xavier Bertrand à Saint-Quentin. L’UMP menace également de prendre plusieurs grandes villes au PS, comme Toulouse ou Strasbourg. Quatrième leçon : un net recul de la gauche. Le PS perd la ville de Niort dès le premier tour et arrive deuxième dans plusieurs grandes villes actuellement gérées par la gauche (Toulouse, Strasbourg, Angers, Reims, etc.). Si Laurent Fabius (à Grand-Quevilly) et Michel Sapin (à Argenton-sur-Creuse) sont réélus dès le premier tour, en revanche plusieurs barons du PS ont été mis en ballotage, comme Gérard Collomb à Lyon et Martine Aubry à Lille. A Paris, la candidate socialiste Anne Hidalgo arrive deuxième derrière NKM, mais reste favorite pour le second tour. Mais c’est à Marseille que le PS a subi sa plus grosse « claque » électorale, puisque le candidat socialiste Patrick Mennucci arrive troisième derrière l’UMP et le FN. Quoi qu’en dise la rue de Solferino, le PS a donc bel-et-bien été sanctionné au premier tour. La gauche a également été victime de l’abstention élevée.

Les bons résultats du centre

A. Juppé et Fr. Bayrou à Pau.

Plusieurs centristes sont élus dès le premier tour : Hervé Morin à Epaignes, André Santini à Issy-les-Moulineaux, Jean-Christophe Lagarde à Drancy ou encore Yves Jégo à Montereau-Fault-Yonne. A Pau, François Bayrou arrive en tête : le président du Modem, qui a déjà tenté sans succès de prendre la mairie à deux reprises, pourrait bien gagner son pari cette fois-ci puisqu’il a récolté plus de 40% des voix au premier tour, mais rien n’est joué car son concurrent socialiste David Habib a des réserves de voix pour le second tour. Les succès du centre doivent cependant être relativisés, car les bons résultats des candidats centristes s’expliquent en grande partie par l’alliance avec l’UMP : à Pau, l’UMP n’a présenté aucun candidat face à Bayrou, et le maire de Bordeaux Alain Juppé s’est rendu personnellement sur place pour soutenir le centriste. A Bordeaux, l’UDI et le Modem ont fait campagne aux côtés d’Alain Juppé, réélu dès le premier tour avec 60% des voix. A Paris, l’UDI et le Modem ont soutenu Nathalie Kosciusko-Morizet : Marielle de Sarnez (vice-présidente du Modem) et Chantal Jouanno (vice-présidente de l’UDI) ont fait campagne avec la candidate UMP. En revanche, les candidats centristes qui n’ont pas conclu d’alliance avec l’UMP dès le premier tour ont été battus, comme Pierre Coinaud à Limoges. Le centre ne sort donc pas renforcé de ce premier tour : il est toujours dépendant de la droite, aussi bien localement que nationalement. Et n’oublions pas que dans certaines villes, les municipales ont profondément divisé le camp centriste : ainsi, à Marseille, Bayrou et l’UDI ont soutenu le maire UMP Jean-Claude Gaudin, tandis que Jean-Luc Bennahmias et l’aile gauche du Modem ont choisi de soutenir le candidat socialiste Patrick Mennucci.

L’enjeu de l’entre-deux-tours : accepter ou refuser le « front républicain »

Yves Jégo.

La question centrale qui se pose désormais aux centristes et à la droite est la suivante : que faire dans les villes où la gauche est arrivée en tête au premier tour et où le second tour oppose la gauche, la droite et le FN dans le cadre d’une triangulaire ou d’une quadrangulaire ? Faut-il maintenir coûte que coûte les candidats du centre et de la droite, au risque de faire élire un maire frontiste ? Ou faut-il accepter la logique du « front républicain » et s’unir à la gauche pour barrer la route au FN ? L’UMP a d’ores-et-déjà fait savoir qu’elle refusait le front républicain : c’est la règle du « ni PS ni FN » qui l’emporte. Pour Jean-François Copé, aucun désistement ne peut être envisagé en faveur de la gauche. Le président de l’UMP appelle les électeurs du FN à reporter leur vote sur la droite au second tour afin de ne pas favoriser la gauche. Les électeurs du FN entendront-ils cet appel au « vote utile » ? Rien n’est moins sûr, et la stratégie de l’UMP pourrait bien s’avérer suicidaire dans les villes où la gauche est arrivée en tête. Du côté des centristes, l’idée d’un « front républicain » au second tour semble mieux acceptée. L’UDI appelle ses candidats à se désister en faveur de la gauche pour faire barrage au FN. Avant l’élection, Yves Jégo avait déjà déclaré qu’au second tour, les candidats du centre devaient tout faire pour empêcher l’élection de maires frontistes, quitte à se désister en faveur de candidats socialistes. Cependant, la posture d’Yves Jégo ne fait pas l’unanimité à l’UDI, et d’autres personnalités du mouvement, comme Hervé Morin, ont exprimé de fortes réticences à l’idée d’un rapprochement avec la gauche. Tous les centristes devraient normalement être prêts à dépasser, localement, le clivage traditionnel droite/gauche pour faire barrage au Front National. Quand une mairie est à deux doigts de tomber dans les mains du FN, la victoire de la gauche n’est-elle pas un moindre mal ? Quoi qu’il en soit, les candidats centristes pourront difficilement suivre la ligne défendue par Jégo et l’UDI, car ils sont « prisonniers » de leur alliance avec l’UMP. De plus, la stratégie du front républicain comporte un inconvénient majeur : en s’alliant à la gauche, les candidats du centre et de la droite risquent d’alimenter la confusion des électeurs et de donner au FN des arguments pour dénoncer les « connivences » entre les partis traditionnels (c’est le fameux thème de « l’UMPS » cher à Marine Le Pen). A priori, le seul point sur lequel le centre et l’UMP sont d’accord, c’est le refus de toute alliance avec un candidat frontiste au second tour. Pour le reste, ce sera du cas par cas : tout dépendra de la situation locale et du rapport de force entre la gauche et la droite.