La victoire de Fillon, un coup dur pour le centre

Dimanche 27 novembre, le peuple de droite a désigné son champion pour la présidentielle de 2017. François Fillon a été plébiscité : après avoir mis Nicolas Sarkozy hors-jeu lors du premier tour de la primaire, il a littéralement pulvérisé Juppé lors du second tour. La victoire de Fillon confirme que cette primaire, abusivement présentée comme une « primaire de la droite et du centre », est d’abord et avant tout une primaire de la droite. De la droite dure.

Fillon s’est fait élire sur un programme très libéral qui ne comporte aucune mesure sociale. Le candidat veut augmenter fortement la TVA et baisser massivement les impôts sur les entreprises et les hauts revenus. Il souhaite que l’Assurance Maladie cesse de rembourser les médicaments les plus courants. Il veut flexibiliser le marché du travail sans apporter de garanties nouvelles aux salariés : il envisage par exemple d’instaurer une dégressivité des allocations chômage et d’autoriser les licenciements collectifs pour simple motif de « réorganisation ». Il veut également supprimer toute référence à une durée légale du travail et laisser chaque entreprise fixer le temps de travail des salariés par des accords négociés en interne, dans la limite de 48 heures hebdomadaires imposée par l’Union européenne. Quand on l’interroge sur l’absence de mesures sociales dans son programme, Fillon répond qu’il veut le « retour au plein emploi » car le chômage constitue le principal problème social en France. Mais le « retour au plein emploi » ne saurait faire office de politique sociale, car il ne constitue pas une réponse suffisante au creusement des inégalités, à la généralisation du travail précaire et à la paupérisation du salariat.

Le programme de Fillon choque aussi par son irréalisme. Le candidat veut supprimer un demi-million de postes de fonctionnaire en 5 ans, ce qui revient à supprimer 100.000 postes par an. On imagine difficilement comment Fillon pourra mettre en œuvre une purge aussi radicale, même en rétablissant la semaine de 39 heures dans la fonction publique. On ne peut pas supprimer autant de postes de fonctionnaires de façon aussi brutale sans désorganiser les services, dégrader les conditions de travail des agents et aggraver les dysfonctionnements existants. Il ne faut pas oublier que certains services sont en sous-effectif et que de nombreux fonctionnaires font déjà beaucoup d’heures supplémentaires. Dans les hôpitaux publics, les personnels sont débordés : pour assurer la continuité et le bon fonctionnement de leur service, ils sont très souvent contraints d’effectuer des heures supplémentaires non payées. Contrairement à ce que semble penser une partie de la droite française, les effectifs de la fonction publique d’Etat et de la fonction publique hospitalière sont relativement stables depuis une vingtaine d’années, alors même que la population française a augmenté. En réalité, la hausse du nombre de fonctionnaires est due à l’explosion des effectifs de la fonction publique territoriale, à cause des dernières décentralisations. Le gouvernement ne pourra pas réduire brutalement le nombre d’agents territoriaux, à moins d’infliger des coupes drastiques dans les dotations des collectivités, ce qui entraînera mécaniquement de nouvelles hausses des impôts locaux.

Par ailleurs, il est clair que le programme de François Fillon n’est pas à la hauteur des défis majeurs qui attendent notre pays, tels que la transition énergétique, la révolution numérique, le redressement de notre système éducatif, la crise des migrants, la relance du projet européen ou encore la paix au Moyen-Orient. Le programme écologique de Fillon est indigent. Ses ambitions pour l’école se résument à des suppressions massives de postes dans l’Education nationale ainsi qu’à une autonomie accrue pour les établissements. Ses ambitions européennes sont, elles aussi, très limitées puisqu’elles se résument à l’harmonisation de la fiscalité sur les entreprises et à la création d’un « directoire politique de la zone euro ». Fillon ne considère manifestement pas le sauvetage de l’Europe comme une priorité, alors même que le Brexit et la montée de mouvements populistes menacent l’Union européenne de désintégration. Au Moyen-Orient, la ligne pro-russe préconisée par Fillon est particulièrement inquiétante quand on sait que la Russie apporte un soutien sans faille au régime criminel de Bachar Al Assad et qu’elle a une responsabilité difficilement contestable dans la catastrophe humanitaire qui frappe en ce moment les habitants d’Alep.

En outre, Fillon n’est pas forcément le mieux placé pour rassembler au second tour de la présidentielle, surtout s’il a Marine Le Pen en face de lui. Le 27 novembre, François Fillon a été élu par près de 3 millions de personnes ; mais pour gagner la présidentielle, il faudra en rassembler plus de 20 millions. Les Français accepteront-ils de faire bloc autour d’un homme qui a été, pendant 5 ans, le Premier Ministre de Nicolas Sarkozy et qui a donc une grande part de responsabilité dans le bilan peu glorieux de ce dernier ? Accepteront-ils de faire bloc derrière un homme qui leur propose un programme antisocial et des mesures d’austérité brutales ? Dans l’hypothèse (réaliste) d’un duel entre Fillon et Le Pen au second tour de la présidentielle, il est fort possible que certains électeurs de gauche votent blanc ou s’abstiennent. En outre, si Fillon affronte Marine Le Pen au second tour, la présidente du Front National tentera de « gauchiser » son discours pour se poser en rempart contre « l’ultralibéralisme » et ainsi mobiliser l’électorat populaire. Il faut donc espérer que Fillon accepte de mettre de l’eau dans son vin et de retravailler certains aspects de son programme pour le rendre moins brutal et plus social, ce qui lui permettra d’élargir sa base électorale vers le centre et le centre-gauche au second tour. Hélas, Fillon et ses lieutenants ont clairement dit qu’une révision de leur programme était inenvisageable.

La victoire de Fillon risque aussi d’aggraver les divisions du centre. La plupart des centristes ont soutenu Juppé lors de la primaire, mais certains centristes se sont ralliés à Fillon dès l’entre-deux-tours, comme Hervé Morin qui vient de quitter l’UDI pour, dit-il, « rebâtir un centre fort et uni derrière François Fillon ». Cela dit, la candidature de Fillon libère de l’espace au centre de l’échiquier politique pour une potentielle candidature centriste en 2017, surtout si la gauche est très divisée. François Bayrou n’exclut pas d’être lui-même candidat et a déclaré qu’il travaillait à l’élaboration d’un projet alternatif, plus juste et plus équilibré que celui de François Fillon. Quant à Emmanuel Macron, il est déjà officiellement candidat et pourrait séduire une partie non négligeable de l’électorat centriste : l’eurodéputé centriste Jean Arthuis, ancien Ministre de l’Economie d’Alain Juppé, s’est d’ailleurs rallié à Macron.

F. Fillon.

F. Fillon.