Elle peut encore gagner.

Marine Le Pen peut encore être élue présidente de la République. Pourquoi ?

1) Les sondages peuvent nous induire en erreur. Il est vrai que la plupart des sondages d’opinion annoncent une large victoire de Macron (autour de 60% des voix), mais n’oublions pas que les sondages annonçaient aussi une large victoire de Clinton face à Trump et une large victoire du « non » lors du référendum sur le Brexit. Les sondages sont incapables d’anticiper l’impact de l’abstention ; or, si l’abstention est forte, elle peut bouleverser le scénario annoncé. Les sondages peuvent d’ailleurs avoir un effet pervers dans la mesure où de nombreux électeurs tentés par l’abstention risquent de penser que la victoire de Macron est acquise et qu’ils n’ont pas besoin de faire le déplacement dimanche 7 mai. Par ailleurs, de nombreux électeurs de gauche risquent de voter blanc ou de s’abstenir car ils ne veulent pas voter Macron et comptent sur les autres pour faire barrage à l’extrême droite : ces électeurs espèrent en fait que Macron soit élu sans leurs suffrages. Hélas, si les électeurs ne se mobilisent pas massivement pour barrer la route à Marine Le Pen, elle peut passer de justesse. Je ne cherche pas ici à « faire la morale » aux uns ou aux autres. Il ne s’agit pas de morale, simplement de mathématiques.

2) Macron peine à convaincre les électeurs tentés par l’abstention ou le vote blanc. L’erreur principale d’Emmanuel Macron dans cet entre-deux-tours est de continuer à défendre son programme alors que le candidat devrait, avant tout, rassurer les électeurs qui hésitent à voter pour lui, notamment les électeurs du gauche. Or, il est clair que Macron ne pourra pas compter sur une adhésion massive à son projet pour gagner cette élection : il doit impérativement rassembler sur autre chose que sur son programme de réformes. Macron cherche à « rediaboliser » le FN et sa candidate, mais cela ne suffira pas à convaincre les sceptiques. Les électeurs qui hésitent à voter Macron sont des gens qui, de toutes façons, ne voteront pas pour Marine Le Pen : la « rediabolisation » du Front National ne convaincra pas grand monde de voter Macron.

3) Le vote Le Pen est un vote irrationnel : les électeurs de Marine Le Pen ont beau savoir qu’elle ment, qu’elle caricature tout, qu’elle plagie les discours d’autres candidats ou qu’elle détourne de l’argent public, ils voteront quand même pour elle. Les aberrations, les incohérences et le coût exorbitant de son programme n’y changent rien. Le vote Le Pen n’est ni un vote d’adhésion ni un vote de protestation : comme l’a fort bien montré le démographe Hervé Le Bras, le vote Le Pen est avant tout un « pari ». Les électeurs du Front National ne font plus confiance aux partis de gouvernement traditionnels et veulent essayer autre chose. Ils font donc le « pari » que la situation ne pourra pas être pire avec le FN qu’avec les autres partis. Et tous les arguments rationnels visant à démontrer que le programme de Marine Le Pen est un danger pour la France restent sans effet sur ces électeurs.

4) Le « plafond de verre » a complètement éclaté. Une partie de la droite française assume désormais clairement sa proximité avec le FN et apporte à ce parti une sorte de caution morale dont il ne bénéficiait pas auparavant. Plusieurs personnalités de la droite, comme Henri Guaino ou Philippe de Villiers, ne cachent pas leur adhésion à certains aspects du programme de Marine Le Pen. Christine Boutin appelle à voter pour la candidate frontiste. Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il s’est rallié à Marine Le Pen et fait désormais campagne à ses côtés pour le deuxième tour, après avoir négocié le poste de Premier Ministre et, sans doute, le remboursement de ses frais de campagne. Le fondateur du parti « Debout la France » a le culot de se dire gaulliste alors qu’il fait alliance avec la candidate d’un parti qui représente précisément tout ce que de Gaulle a combattu, un parti qui lors de sa fondation par Jean-Marie Le Pen a rassemblé des néonazis, des nostalgiques de Vichy et des anciens de l’OAS. Dupont-Aignan a le culot de se dire gaulliste alors que son alliance opportuniste avec le FN est aux antipodes de la vision gaullienne de la politique : de Gaulle, lui, méprisait les combines d’appareil et les petits arrangements entre partis. Dupont-Aignan a le culot d’affirmer, sur le plateau d’un journal télévisé, que le parti de Marine Le Pen n’est plus un parti d’extrême droite, alors que le FN est un parti nationaliste et xénophobe ayant gardé des liens étroits et avérés avec plusieurs groupuscules identitaires, racistes et antisémites appartenant à l’extrême droite la plus dure.

Pour toutes ces raisons, il faut voter Macron le 7 mai, car il faut empêcher Marine Le Pen de remporter cette élection. Je ne m’exprime pas ici en tant que centriste ou tant que sympathisant de Macron, mais en tant que démocrate inquiet. Réellement inquiet. Le pire n’est jamais derrière nous. Si Macron est élu le 7 mai, ses adversaires pourront continuer à le combattre pendant 5 ans sur le terrain politique, syndical et médiatique. Si Marine Le Pen est élue, nul ne sait ce qu’il adviendra de nos libertés démocratiques les plus élémentaires quand on voit avec quel mépris le FN traite la presse, les syndicats et le monde associatif. Ne prenons pas ce risque insensé.

M. Le Pen.

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Une polémique stupide autour de la participation du FN à la marche républicaine pour Charlie Hebdo

J’ai toujours combattu les idées du FN, et à titre personnel, je n’ai pas spécialement envie de voir Marine Le Pen défiler dimanche. Mais le Front National ne doit pas être « exclu » de la manifestation en hommage aux victimes des attentats, pour au moins trois raisons. Premièrement, c’est l’unité nationale qui doit primer: la polémique autour de la participation du FN est lamentable parce qu’elle crée de la division là où nous avons besoin de cohésion. Ce ne sont pas des factions politiques qui vont manifester dimanche, ce sont des citoyens, c’est une nation. Deuxièmement, nous vivons en démocratie. Et en démocratie, chacun est libre de participer à une manifestation pacifique et d’exprimer son émotion. Nul n’a le droit d’ostraciser un parti politique dont l’existence est parfaitement légale, et qui représente près de 20% des suffrages. Troisièmement, stigmatiser le FN fait le jeu de Marine Le Pen. En voulant exclure le FN d’une manifestation démocratique, on entretient l’image d’un parti systématiquement tenu à l’écart et dénigré par les médias et la classe politique: le retour de bâton risque d’être violent lors des prochaines élections. Certains prétendent qu’en acceptant le FN à la manifestation, on contribue à sa « normalisation ». Mais le parti est déjà « normalisé » depuis longtemps compte tenu de son poids électoral. Il faut combattre le FN sur le fond, sur ses idées, sur son programme, et non par la stigmatisation et par l’ostracisation. Vouloir exclure le FN d’une manifestation démocratique, c’est se montrer moins tolérant que lui.

Municipales : le premier tour, vu du centre

Les grandes leçons du scrutin

Marine Le Pen et Steeve Briois.

Quatre leçons peuvent être tirées de ce premier tour. Tout d’abord, une abstention record (plus de 38%). Deuxièmement : la percée du Front National. A Hénin-Beaumont, Steeve Briois est élu maire dès le premier tour. Le FN arrive en tête dans une quinzaine de villes (Perpignan, Fréjus, Forbach, Avignon, Béziers, etc.), et pourrait se maintenir au second tour dans près de 200 villes. Troisième leçon : la droite et le centre réalisent de bons scores. Plusieurs ténors de l’UMP sont réélus dans leur fief dès le premier tour, comme Alain Juppé à Bordeaux, Jean-François Copé à Meaux, Eric Woerth à Chantilly ou Xavier Bertrand à Saint-Quentin. L’UMP menace également de prendre plusieurs grandes villes au PS, comme Toulouse ou Strasbourg. Quatrième leçon : un net recul de la gauche. Le PS perd la ville de Niort dès le premier tour et arrive deuxième dans plusieurs grandes villes actuellement gérées par la gauche (Toulouse, Strasbourg, Angers, Reims, etc.). Si Laurent Fabius (à Grand-Quevilly) et Michel Sapin (à Argenton-sur-Creuse) sont réélus dès le premier tour, en revanche plusieurs barons du PS ont été mis en ballotage, comme Gérard Collomb à Lyon et Martine Aubry à Lille. A Paris, la candidate socialiste Anne Hidalgo arrive deuxième derrière NKM, mais reste favorite pour le second tour. Mais c’est à Marseille que le PS a subi sa plus grosse « claque » électorale, puisque le candidat socialiste Patrick Mennucci arrive troisième derrière l’UMP et le FN. Quoi qu’en dise la rue de Solferino, le PS a donc bel-et-bien été sanctionné au premier tour. La gauche a également été victime de l’abstention élevée.

Les bons résultats du centre

A. Juppé et Fr. Bayrou à Pau.

Plusieurs centristes sont élus dès le premier tour : Hervé Morin à Epaignes, André Santini à Issy-les-Moulineaux, Jean-Christophe Lagarde à Drancy ou encore Yves Jégo à Montereau-Fault-Yonne. A Pau, François Bayrou arrive en tête : le président du Modem, qui a déjà tenté sans succès de prendre la mairie à deux reprises, pourrait bien gagner son pari cette fois-ci puisqu’il a récolté plus de 40% des voix au premier tour, mais rien n’est joué car son concurrent socialiste David Habib a des réserves de voix pour le second tour. Les succès du centre doivent cependant être relativisés, car les bons résultats des candidats centristes s’expliquent en grande partie par l’alliance avec l’UMP : à Pau, l’UMP n’a présenté aucun candidat face à Bayrou, et le maire de Bordeaux Alain Juppé s’est rendu personnellement sur place pour soutenir le centriste. A Bordeaux, l’UDI et le Modem ont fait campagne aux côtés d’Alain Juppé, réélu dès le premier tour avec 60% des voix. A Paris, l’UDI et le Modem ont soutenu Nathalie Kosciusko-Morizet : Marielle de Sarnez (vice-présidente du Modem) et Chantal Jouanno (vice-présidente de l’UDI) ont fait campagne avec la candidate UMP. En revanche, les candidats centristes qui n’ont pas conclu d’alliance avec l’UMP dès le premier tour ont été battus, comme Pierre Coinaud à Limoges. Le centre ne sort donc pas renforcé de ce premier tour : il est toujours dépendant de la droite, aussi bien localement que nationalement. Et n’oublions pas que dans certaines villes, les municipales ont profondément divisé le camp centriste : ainsi, à Marseille, Bayrou et l’UDI ont soutenu le maire UMP Jean-Claude Gaudin, tandis que Jean-Luc Bennahmias et l’aile gauche du Modem ont choisi de soutenir le candidat socialiste Patrick Mennucci.

L’enjeu de l’entre-deux-tours : accepter ou refuser le « front républicain »

Yves Jégo.

La question centrale qui se pose désormais aux centristes et à la droite est la suivante : que faire dans les villes où la gauche est arrivée en tête au premier tour et où le second tour oppose la gauche, la droite et le FN dans le cadre d’une triangulaire ou d’une quadrangulaire ? Faut-il maintenir coûte que coûte les candidats du centre et de la droite, au risque de faire élire un maire frontiste ? Ou faut-il accepter la logique du « front républicain » et s’unir à la gauche pour barrer la route au FN ? L’UMP a d’ores-et-déjà fait savoir qu’elle refusait le front républicain : c’est la règle du « ni PS ni FN » qui l’emporte. Pour Jean-François Copé, aucun désistement ne peut être envisagé en faveur de la gauche. Le président de l’UMP appelle les électeurs du FN à reporter leur vote sur la droite au second tour afin de ne pas favoriser la gauche. Les électeurs du FN entendront-ils cet appel au « vote utile » ? Rien n’est moins sûr, et la stratégie de l’UMP pourrait bien s’avérer suicidaire dans les villes où la gauche est arrivée en tête. Du côté des centristes, l’idée d’un « front républicain » au second tour semble mieux acceptée. L’UDI appelle ses candidats à se désister en faveur de la gauche pour faire barrage au FN. Avant l’élection, Yves Jégo avait déjà déclaré qu’au second tour, les candidats du centre devaient tout faire pour empêcher l’élection de maires frontistes, quitte à se désister en faveur de candidats socialistes. Cependant, la posture d’Yves Jégo ne fait pas l’unanimité à l’UDI, et d’autres personnalités du mouvement, comme Hervé Morin, ont exprimé de fortes réticences à l’idée d’un rapprochement avec la gauche. Tous les centristes devraient normalement être prêts à dépasser, localement, le clivage traditionnel droite/gauche pour faire barrage au Front National. Quand une mairie est à deux doigts de tomber dans les mains du FN, la victoire de la gauche n’est-elle pas un moindre mal ? Quoi qu’il en soit, les candidats centristes pourront difficilement suivre la ligne défendue par Jégo et l’UDI, car ils sont « prisonniers » de leur alliance avec l’UMP. De plus, la stratégie du front républicain comporte un inconvénient majeur : en s’alliant à la gauche, les candidats du centre et de la droite risquent d’alimenter la confusion des électeurs et de donner au FN des arguments pour dénoncer les « connivences » entre les partis traditionnels (c’est le fameux thème de « l’UMPS » cher à Marine Le Pen). A priori, le seul point sur lequel le centre et l’UMP sont d’accord, c’est le refus de toute alliance avec un candidat frontiste au second tour. Pour le reste, ce sera du cas par cas : tout dépendra de la situation locale et du rapport de force entre la gauche et la droite.