Les Trente Glorieuses ont-elles existé ?

Camping à Saint-Tropez en 1965.

L’expression « Trente Glorieuses », qui fait écho à la révolution des « Trois Glorieuses » de juillet 1830, est apparue en 1979 sous la plume de l’économiste Jean Fourastié : elle désigne, comme on le sait, les trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et qui se caractérisent par une forte croissance économique, une situation de plein emploi et une augmentation spectaculaire du niveau de vie, aussi bien en France que dans les autres pays industrialisés. Cette période faste, qui a pris fin en 1973 avec le premier choc pétrolier, nourrit encore de nos jours une puissante nostalgie. Dans une France minée par la désindustrialisation, le chômage de masse et la montée des inégalités, les Trente Glorieuses apparaissent en effet comme une sorte d’âge d’or ; elles évoquent le temps béni d’une prospérité accessible à tous et d’un capitalisme industriel efficacement régulé par l’Etat. Les Trente Glorieuses ont-elles vraiment existé ou sont-elles une sorte d’illusion rétrospective ?

Indéniablement, les Trente Glorieuses ont été une période de progrès sur le plan social comme sur le plan matériel. Les travaux de Jean Fourastié, fondés sur un examen approfondi des données statistiques, montrent que les conditions de vie des Français ont connu une amélioration sans précédent de 1944 à 1973. Cela s’explique notamment par la hausse de la productivité et des revenus. La mortalité a fortement reculé grâce à l’amélioration de la couverture vaccinale et à la mise en place, dès 1945, d’un système universel de Sécurité Sociale. La modernisation de l’agriculture a permis d’augmenter considérablement les rendements agricoles et d’améliorer l’alimentation de la population. C’est aussi pendant les Trente Glorieuses que les Français sont pleinement entrés dans la société de consommation et de loisirs, grâce à l’augmentation du temps libre, à la naissance des supermarchés et au développement du crédit à la consommation. Les Trente Glorieuses ont été une période optimiste dans la mesure où les Français avaient confiance en l’avenir : les gens ne vivaient pas dans l’angoisse du déclassement, et les parents avaient la certitude que leurs enfants auraient de meilleures conditions de vie qu’eux.

Il convient toutefois de ne pas idéaliser les Trente Glorieuses. On aurait tort de s’imaginer qu’en ce temps-là, tout était plus simple qu’aujourd’hui. Si les conditions de vie se sont considérablement améliorées pendant les trente années d’après-guerre, c’est parce que la situation en 1945 était calamiteuse : les Trente Glorieuses ont été une période de rattrapage pendant laquelle les nations d’Europe occidentale ont parachevé leur processus de développement. La France de 1945 était un champ de ruines ; une partie non négligeable de la population vivait alors dans un grand dénuement. Les années de l’immédiat après-guerre ont été particulièrement difficiles : le manque de logements était un problème majeur, les pénuries alimentaires continuèrent bien après la fin de la guerre et les tickets de rationnement ne furent supprimés qu’en 1949. Lorsque les premiers « grands ensembles » furent construits à la fin des années 50, on y logea des dizaines de milliers de Français qui vivaient auparavant dans des taudis. Sur le plan matériel, la vie durant les Trente Glorieuses était beaucoup plus dure qu’aujourd’hui : le confort domestique n’était pas celui que nous connaissons maintenant. Les journées de travail étaient plus longues et plus pénibles, notamment pour les ouvriers : dans les années 60, en France, l’espérance de vie des hommes ne dépassait pas 65 ans (contre 79 ans aujourd’hui).

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la croissance économique a laissé beaucoup de gens sur le bord de la route. Les travailleurs immigrés constituaient une main d’œuvre corvéable à merci et vivaient en marge de la société de consommation. D’importants bidonvilles peuplés de familles immigrées s’étalaient en périphérie des grandes villes : au milieu des années 60, en France, les bidonvilles accueillaient une population de quelque 100.000 individus ; le plus connu, celui du Petit-Nanterre, abritait 14.000 personnes principalement venues du Maghreb. En outre, la croissance exceptionnelle des Trente Glorieuses a eu un coût écologique effroyablement lourd : la pollution et la consommation d’énergies fossiles ont littéralement explosé. La révolution agricole a entraîné l’émergence d’une agriculture productiviste fondée sur l’utilisation massive d’intrants chimiques. Il faut bien admettre que, pendant les Trente Glorieuses, les problèmes écologiques étaient largement ignorés : c’est dans les années 70 qu’émergea l’écologie politique. C’est en 1972 que le Club de Rome publia son fameux Rapport sur les limites de la croissance. Et c’est dans les années 80 qu’apparut le concept de développement durable, théorisé dans le rapport Brundtland de 1987. Cette prise de conscience planétaire était bel-et-bien la conséquence des Trente Glorieuses et de leur modèle de croissance énergivore et consumériste, modèle dont nous avons tant de mal à sortir aujourd’hui.

Les Trente Glorieuses ont eu un autre effet pervers non négligeable. Elles ont brouillé nos repères économiques : elles ont ancré dans nos esprits l’idée que la haute croissance et le plein emploi étaient une situation « normale » et que, par conséquent, le retour au plein emploi constituait un objectif réaliste pour les responsables politiques. Mais les Trente Glorieuses ne furent qu’une parenthèse, un moment tout à fait exceptionnel dans l’histoire du capitalisme. La forte croissance mesurée pendant les Trente Glorieuses était liée à des conditions très particulières : la reconstruction ; le « baby boom » ; la généralisation du modèle tayloro-fordiste fondé sur le travail à la chaîne ; un pétrole abondant et bon marché ; un Tiers monde sous-industrialisé incapable de concurrencer les pays riches. Or, tous ces facteurs ont disparu de façon irrémédiable : l’Europe est en paix depuis 70 ans, ce qui exclut toute politique de reconstruction à grande échelle ; la natalité des pays européens est structurellement faible ; l’automatisation de la production a rendu le modèle fordiste obsolète ; le pétrole coûte cher et les réserves s’épuisent. Mais surtout, la mondialisation a redistribué les cartes : les vieilles puissances industrielles sont désormais concurrencées par des pays émergents qui occupent une place de plus en plus grande sur le marché mondial.

Les Trente Glorieuses ont aussi ancré dans nos esprits l’idée que l’Etat était le moteur de la croissance. Or, la croissance économique ne se décrète pas. L’Etat peut mettre en place un cadre de régulation garantissant une plus grande stabilité économique ; il peut redistribuer la richesse de façon plus juste et orienter les investissements vers les secteurs considérés comme prioritaires. Mais l’Etat ne peut pas faire jaillir la richesse comme par enchantement. Pendant les années d’après-guerre, la croissance économique générait d’importantes recettes fiscales qui, à leur tour, permettaient à l’Etat d’investir massivement dans les infrastructures et les services publics. Or, depuis les années 1970, l’Etat français est en déficit chronique ; la dette publique n’a cessé de s’alourdir pour dépasser aujourd’hui les 2.300 milliards d’euros, soit l’équivalent d’une année de PIB. Les efforts mis en œuvre pour maîtriser les dépenses publiques ne permettent plus à l’Etat d’intervenir aussi massivement dans l’économie : la rigueur budgétaire est devenue la règle.

Il est donc temps de faire notre deuil des Trente Glorieuses. La forte croissance économique des années d’après-guerre était le fruit d’une conjoncture exceptionnelle et non reproductible : la nostalgie des Trente Glorieuses ne doit pas nous empêcher de penser l’avenir et d’imaginer d’autres modèles de croissance, plus durables et mieux adaptés aux défis du XXIe siècle.

Faut-il privatiser Aéroports de Paris ?

Bruno Le Maire.

Je ne suis pas opposé par principe aux privatisations. Mais je dois avouer que je ne comprends toujours pas les raisons pour lesquelles le gouvernement a décidé de privatiser intégralement la société ADP (Aéroports de Paris), qui gère Roissy Charles-de-Gaulle, Orly et le Bourget. D’ailleurs, j’ai l’impression que le gouvernement lui-même a du mal à justifier cette privatisation : Bruno Le Maire parle d’une « nécessité » mais ses arguments peinent à convaincre.

Certes, la gestion des aéroports ne constitue pas à proprement parler une mission de service public. Le contrôle des frontières et la régulation du trafic aérien seront toujours assurés par l’Etat : ADP n’assure que la gestion des infrastructures et l’exploitation commerciale des aéroports. En outre, la privatisation d’ADP sera fortement encadrée. Les intérêts de l’Etat seront protégés par un cahier des charges particulièrement strict : le futur concessionnaire ne pourra pas céder le moindre centimètre carré de terrain sans autorisation administrative ; en outre, le niveau d’investissement et le montant des redevances aéroportuaires seront redéfinis tous les cinq ans avec l’Etat dans le cadre d’un contrat de régulation. Le problème, c’est qu’en privatisant ADP, l’Etat vend la poule aux œufs d’or. Durant les dix dernières années, le chiffre d’affaires de la société s’est fortement accru et la valeur de l’action a explosé : ADP rapporte chaque année entre 100 et 200 millions d’euros de dividendes à l’Etat. Est-il judicieux de privatiser une société aussi performante et aussi rentable ?

Le gouvernement avance trois arguments pour justifier la cession des parts de l’Etat dans le capital d’ADP. Premièrement, cette privatisation doit permettre à l’Etat de constituer un grand fonds pour l’innovation ; ce fonds soutiendra notamment la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle. Certes, la puissance publique doit soutenir massivement l’innovation ; elle doit développer les secteurs qui représentent l’avenir et qui permettront à la France de rester compétitive. Mais cela justifie-t-il que l’Etat vende ses bijoux de famille ? On peut trouver l’argent autrement qu’en privatisant une infrastructure à la fois stratégique et rentable.

Deuxièmement, la privatisation d’ADP doit permettre d’accélérer le désendettement de l’Etat. Il est effectivement nécessaire de réduire notre dette publique, qui atteint aujourd’hui la somme astronomique de 2.300 milliards d’euros (soit l’équivalent d’une année de PIB) ; le paiement des intérêts de la dette représente à lui seul près de 10% du budget annuel de l’Etat. Cette situation est tout simplement insoutenable. Il faut désendetter l’Etat, oui, mais en réduisant la dépense publique, et non en privatisant une société aussi rentable qu’ADP. La privatisation ne doit pas être une simple opération comptable : on ne privatise pas pour renflouer les caisses de l’Etat. On privatise quand on a la certitude qu’une gestion privée sera plus efficace qu’une gestion publique. Or, dans le cas d’ADP, la gestion publique semble avoir fait la preuve de son efficacité.

Le troisième argument est idéologique : Bruno Le Maire a justifié la privatisation d’ADP en affirmant que l’Etat n’avait « pas vocation à diriger les entreprises concurrentielles à la place d’actionnaires ». Le gouvernement souhaite en effet redéfinir le rôle de l’Etat dans l’économie : il remet en cause l’idée d’un Etat actionnaire et privilégie l’idée d’un Etat stratège, plus compatible avec la doxa libérale. Il s’agit là d’une vraie rupture. L’Etat français détient près de 90 milliards d’euros d’actions dans des entreprises industrielles et commerciales du secteur concurrentiel : il est l’actionnaire majoritaire d’EDF, de la Poste, d’ADP et de la Française des Jeux, mais il détient aussi d’importantes parts dans le capital de Thalès, Engie, Safran, Orange, Aréva, Renault, PSA et Air France KLM. Le but de ces participations est d’accompagner le développement de grandes entreprises françaises considérées comme stratégiques pour le pays. Mais ces participations représentent également une rente pour l’Etat, ce qui explique sans doute pourquoi aucun gouvernement n’a jamais voulu en finir une bonne fois pour toutes avec l’Etat actionnaire. Emmanuel Macron lui-même, lorsqu’il était à Bercy, fut un défenseur de l’Etat actionnaire et monta au capital de Renault.

Une privatisation dont les seules justifications sont d’ordre comptable et idéologique est-elle une « nécessité », comme le prétend Bruno Le Maire ? A mon humble avis, non.

Programme de Marine Le Pen: chiffrage fantaisiste et dérives budgétaires

Marine Le Pen (source: Les Echos).

L’Institut Montaigne a élaboré un chiffrage détaillé du programme des principaux candidats à la présidentielle. Ses conclusions sur le programme de Marine Le Pen sont éloquentes : explosion de la dépense publique et du déficit, alors même que la candidate frontiste promet de « remettre nos finances publiques en ordre »… Certes, l’Institut Montaigne est un think tank libéral plutôt hostile au FN, mais ses publications font autorité en raison de leur caractère particulièrement rigoureux. D’ailleurs, l’Institut Montaigne s’est montré sans complaisance à l’égard des programmes présidentiels de François Fillon et d’Emmanuel Macron, ce qui confirme le caractère non partisan des travaux publiés par cette organisation.

Une explosion de la dépense publique. L’Institut Montaigne montre tout d’abord que le projet présidentiel de Marine Le Pen est l’un des plus coûteux : d’après les calculs réalisés par l’Institut, le programme de la candidate frontiste comporterait 102 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires sur l’ensemble du quinquennat. Cette explosion des dépenses est principalement liée à la prime sur les bas salaires, au rétablissement de la retraite à 60 ans, à l’augmentation du budget de la recherche publique et de la défense, à la création massive de postes dans la police et dans la gendarmerie ainsi qu’à la construction de 40.000 places de prison supplémentaires. En outre, certaines mesures coûteuses n’ont pas été intégrées au coût global du programme de Marine Le Pen : ainsi, l’aide aux agriculteurs n’a pas été chiffrée par la candidate.

Des économies budgétaires largement surévaluées. Marine Le Pen annonce 58 milliards d’euros d’économies sur le quinquennat, un chiffre largement surévalué aux yeux de l’Institut Montaigne. En réalité, le programme de Marine Le Pen comporte très peu d’économies budgétaires. Seules deux mesures permettraient de dégager des économies significatives : la baisse de la consommation de médicaments (qui pourrait rapporter 1 milliard d’euros) et la suppression de l’Aide Médicale d’Etat pour les étrangers (qui rapporterait 600 millions d’euros). L’Institut Montaigne évalue donc à seulement 1,6 milliard d’euros les économies projetées par Marine Le Pen, bien loin des 58 milliards d’économies annoncés par la candidate. Marine Le Pen prétend réaliser des économies en luttant contre la fraude sociale et l’évasion fiscale, mais il s’agit d’économies purement hypothétiques : il est en effet impossible de savoir avec précision quelles sommes sont en jeu, et il est peu crédible que Marine Le Pen parvienne à éradiquer en cinq ans l’évasion fiscale et la fraude sociale dans notre pays ! Enfin, la candidate prétend qu’elle va réaliser d’importantes économies grâce à une « réforme institutionnelle », mais là encore, c’est le flou le plus total car aucun chiffrage n’est fourni : la candidate se contente de formules creuses et de grandes déclarations d’intention sur la « suppression des doublons » et le « retour à une saine gestion de proximité ».

Des recettes qui sont, elles aussi, surévaluées. Si le programme de Marine Le Pen était appliqué, les recettes fiscales diminueraient de 18 milliards d’euros à l’horizon 2022, notamment avec la baisse de l’impôt sur le revenu (estimée à 6,5 milliards d’euros par l’Institut Montaigne) et la baisse de l’impôt sur les sociétés (estimée à 2,8 milliards d’euros). Marine Le Pen prétend que cette baisse des recettes sera compensée par une hausse des droits de douane, laquelle devrait selon la candidate rapporter 20 milliards d’euros sur cinq ans : or, cette estimation est peu fiable dans la mesure où elle ne tient pas compte des effets de la politique économique défendue par la candidate, à savoir : une baisse de nos importations (liée au renchérissement du coût des produits importés) et une baisse de nos exportations (suite à la sortie de l’euro et aux mesures de rétorsion prises par nos partenaires commerciaux lésés). Marine Le Pen évoque aussi une « taxe sur les travailleurs immigrés », dont les recettes n’ont pas été chiffrées compte tenu du manque de données sur l’assiette réelle d’un tel impôt.

Des hypothèses de croissance fantaisistes. Le chiffrage du programme présidentiel de Marine Le Pen repose sur des prévisions de croissance peu réalistes : la candidate prévoit en effet une croissance augmentant progressivement sur l’ensemble du quinquennat, jusqu’à atteindre 2,5 % en 2022. Ce rythme de croissance est nettement supérieur à celui que prévoit le FMI (qui table sur un taux de croissance de 1,8% en 2021) ou à celui, encore plus pessimiste, que prévoit la Commission européenne (1% en 2022). Encore faut-il préciser que les hypothèses de croissance du FMI et de la Commission européenne ne tiennent pas compte de l’impact (difficilement chiffrable) d’une éventuelle sortie de l’euro… Autrement dit, les recettes annoncées par Marine Le Pen ont été calculées sur la base de taux de croissance très largement surévalués.

Pour aller plus loin, voici un lien vers la synthèse de l’Institut Montaigne sur le programme de Marine Le Pen : 

Cliquer pour accéder à synthese-marine-lepen.pdf

Le programme économique de Macron est-il de droite ou de gauche?

E. Macron.

Les détracteurs d’Emmanuel Macron lui ont longtemps reproché de ne pas avoir de programme économique cohérent. Pourtant, le candidat dispose d’un programme économique solide et chiffré, élaboré par des pointures de l’économie telles que Jean Pisani-Ferry (professeur d’économie à Sciences Po Paris et à Berlin) et Philippe Aghion (qui a enseigné l’économie au MIT, à Oxford et à Harvard). L’ambition de ce programme est de déverrouiller l’économie tout en protégeant mieux les travailleurs. S’agit-il d’un programme économique de gauche ou de droite ? Pour répondre à cette question, encore faut-il savoir ce qu’est une politique économique de « gauche » ou « de droite ». Or, sur ce point, il n’existe pas de véritable consensus. Dans un ouvrage paru en 2006 et intitulé Politique économique de droite, politique économique de gauche, le Cercle des Economistes (un groupe de réflexion réunissant une trentaine d’économistes et d’universitaires de différentes sensibilités) avait démontré que les politiques économiques « de gauche » et « de droite » partageaient très souvent le même objectif : trouver le meilleur équilibre possible entre efficacité économique et protection sociale. La principale différence réside en fait dans le positionnement du curseur : les gouvernements de droite ont plutôt tendance à faire pencher la balance du côté de l’efficacité économique, tandis que les gouvernements de gauche font plutôt pencher la balance du côté de la protection sociale. Une autre différence réside dans le degré d’acceptation des inégalités : les gouvernements de droite ont tendance à considérer qu’une accentuation des inégalités sociales est inévitable pour redynamiser l’économie, tandis que la gauche considère la lutte contre les inégalités comme un enjeu incontournable. Mais il est clair, aujourd’hui, que la droite et la gauche de gouvernement fondent leur politique économique sur les mêmes présupposés : acceptation de l’économie de marché, de la mondialisation libérale et du cadre européen, lutte contre le déficit public, nécessité d’améliorer la compétitivité des entreprises.

Une « politique de l’offre » assumée

Pour relancer l’emploi et l’investissement privé, Macron veut améliorer la compétitivité des entreprises par des baisses d’impôts et par un assouplissement du Code du Travail : cette politique d’inspiration libérale rappelle évidemment les « politiques de l’offre » menées par la plupart des gouvernements de droite européens, même si certains gouvernements de gauche ont essayé, eux aussi, de renforcer la compétitivité des entreprises, notamment le gouvernement Ayrault avec le « Pacte de responsabilité » ou le gouvernement Valls avec la loi El-Khomri. En ce qui concerne le droit du travail, Macron souhaite passer d’un système de régulation par la loi à un système de régulation par le contrat : c’est la négociation entre syndicats et patronat qui devra définir les normes au niveau de la branche ou de l’entreprise. Macron ne remet pas en cause la loi El-Khomri et souhaite même aller plus loin dans l’assouplissement du Code du Travail : les principes fondamentaux du droit du travail resteront inscrits dans la loi, mais les règles relatives à l’organisation du travail seront fixées par des accords majoritaires ou des référendums d’entreprise. Quant à la durée du travail, le candidat veut assouplir les 35 heures mais pas les supprimer. Macron considère en effet que les 35 heures ne sont pas adaptées à tous les secteurs d’activité : il entend conserver la référence légale aux 35 heures mais souhaite que le temps de travail effectif des salariés puisse être négocié au sein de chaque entreprise. Macron se démarque donc de François Fillon qui, lui, souhaite abroger les 35 heures et supprimer toute référence à une durée légale du travail pour les salariés du secteur privé. Par ailleurs, Macron souhaite baisser l’impôt sur les sociétés de 33,3 à 25% pour aligner le régime français sur la moyenne européenne. Il veut également remplacer le CICE par des allègements de charges permanents, et supprimer le RSI (Régime Social des Indépendants), un système complexe qui ne fonctionne pas et qui soulève de vives critiques depuis des années en raison des sommes souvent disproportionnées réclamées aux travailleurs indépendants. Macron ne souhaite pas supprimer l’ISF mais le réformer en faisant sortir de l’assiette le capital productif : seuls les patrimoines immobiliers seraient donc pris en compte pour le calcul de l’ISF. L’objectif d’une telle réforme est de « privilégier le risque face à la rente ». Cette réforme de l’ISF est une rupture avec les choix de François Hollande ainsi qu’avec toute la tradition socialiste : créé en 1982 sous la présidence de François Mitterrand, l’ISF est un véritable totem qu’aucun gouvernement de gauche n’a jamais voulu remettre en cause. 

Une politique de soutien au pouvoir d’achat

Emmanuel Macron a élaboré plusieurs mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat. Il souhaite par exemple que 80% des Français soient exonérés de la taxe d’habitation, un impôt que le candidat considère comme injuste parce qu’il frappe davantage les communes pauvres que les communes riches ; le manque à gagner pour les collectivités locales, estimé à 10 milliards d’euros, serait compensé par des dotations de l’Etat. Cette mesure de justice fiscale qui a pour but d’augmenter le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires pourrait être assimilée à une mesure « de gauche ». Plusieurs mesures visent également à revaloriser la rémunération des salariés sans augmenter le coût du travail : Macron veut que les heures supplémentaires soient exonérées de cotisations et que tous les smicards ayant droit à la prime d’activité touchent l’équivalent d’un « 13ème mois », soit une augmentation de 100 euros nets par mois. Par ailleurs, Emmanuel Macron souhaite que l’assurance-chômage soit financée par l’impôt et non plus par les cotisations sociales des salariés : c’est pourquoi le candidat propose de réduire les cotisations et d’augmenter, en contrepartie, la CSG. Il est vrai que la CSG est parfois considérée comme un impôt injuste car non progressif, mais il ne faut pas oublier qu’elle a été mise en place par un gouvernement de gauche (celui de Michel Rocard en 1990) dans le but de diversifier les sources de financement de la protection sociale : la CSG présente un avantage non négligeable par rapport aux cotisations sociales puisqu’elle est prélevée sur tous les revenus (y compris ceux du capital) tandis que les cotisations sont prélevées uniquement sur les revenus du travail. Cette réforme permettrait donc d’augmenter les salaires réels tout en élargissant la base de financement de l’assurance-chômage.

Le retour à l’équilibre budgétaire

Emmanuel Macron a clairement exprimé sa volonté de respecter le Pacte de stabilité de la zone euro, à savoir : maintenir le déficit public sous le seuil de 3% du PIB. Actuellement, la France ne respecte pas ce critère. Pour réduire le déficit de l’Etat, Emmanuel Macron a élaboré un plan d’économie de 60 milliards d’euros sur 5 ans ; le candidat prévoit de supprimer 120.000 postes de fonctionnaires dont 70.000 dans la fonction publique territoriale : cet effort est certes important mais beaucoup plus réaliste que les 100 milliards d’euros d’économie et les 500.000 suppressions de postes promis par François Fillon. Les politiques visant à rétablir l’équilibre des finances publiques, souvent qualifiées à tort de « politiques d’austérité », ne sont ni de droite ni de gauche : à vrai dire, tous les gouvernements de droite et de gauche admettent aujourd’hui la nécessité d’assainir les finances publiques. Les différences portent surtout sur l’ampleur des efforts et sur les domaines concernés par les économies budgétaires : alors que François Fillon envisage des suppressions massives de postes dans la fonction publique hospitalière et l’Education Nationale, Macron veut sanctuariser l’Education et la Santé, et faire peser l’essentiel de l’effort sur les administrations territoriales.

La sécurisation des parcours professionnels

Pour lutter contre les emplois précaires, Macron envisage la création d’un système de « bonus-malus » : les employeurs qui entretiennent la précarité en recourant de façon abusive aux CDD paieront plus de charges, et ceux qui créent des emplois stables en paieront moins. Mais la réforme la plus spectaculaire défendue par Macron est celle de l’assurance-chômage : le candidat propose carrément la nationalisation de l’Unédic et l’extension de l’assurance-chômage aux travailleurs indépendants, aux agriculteurs et aux professions libérales. L’objectif est ici d’encourager la prise de risques en protégeant de façon plus efficace les travailleurs indépendants contre les accidents professionnels. Macron souhaite aussi que les salariés démissionnaires bénéficient de l’assurance-chômage, dans des conditions toutefois très encadrées afin d’éviter les abus : le but assigné à cette réforme est d’améliorer la protection des salariés en souffrance qui hésitent à quitter leur emploi de peur de tomber dans la précarité. Ce qui se dessine en filigrane derrière cette réforme radicale, c’est en fait l’idée d’un droit universel à l’assurance-chômage. En contrepartie, Emmanuel Macron veut imposer un suivi plus contraignant aux bénéficiaires des allocations chômage, notamment l’obligation d’accepter un emploi au bout de la deuxième proposition, dès lors que la rémunération et la qualification sont équivalentes à celle du précédent emploi occupé : au bout du deuxième refus, les allocations seraient donc suspendues.

Ni gauche, ni droite : un compromis social-libéral

Finalement, peut-on déterminer si le programme économique de Macron est de gauche ou de droite ? Poser la question dans ces termes, c’est déjà s’enfermer dans un schéma bipolaire que Macron et ses partisans veulent justement dépasser. L’approche de Macron se veut beaucoup plus pragmatique : la question qui importe à ses yeux, ce n’est pas de savoir si son programme est de gauche ou de droite, mais de savoir s’il est efficace. Certaines mesures libérales évoquent plutôt un programme de droite mais d’autres mesures, plus sociales, évoquent davantage un programme de gauche à orientation social-démocrate. En fait, le programme économique défendu par Macron n’est ni de gauche, ni de droite : il s’apparente plutôt à une forme de compromis social-libéral. Dans ce programme, il y a un peu de Tony Blair, un peu de Gerhard Schröder et un peu de social-démocratie scandinave. Le principe de « flexisécurité » est en effet au cœur de la vision économique de Macron : davantage de flexibilité pour les entreprises, et davantage de sécurité pour les travailleurs. Ainsi, le projet économique de Macron pourrait être considéré comme une variante française de la « troisième voie » théorisée par le sociologue britannique Anthony Giddens, car il s’agit bien d’adapter notre économie à la mondialisation sans pour autant renoncer à l’exigence de progrès social. Le programme économique de Macron n’a rien de « sexy », il ne comporte aucun symbole, aucune promesse démagogique, aucune mesure phare susceptible d’enthousiasmer les foules : il s’agit avant tout d’un programme technique et pragmatique. Et c’est justement pour cette raison qu’il échappe à toute tentative de classification simpliste à « gauche » ou à « droite ».

A propos du programme économique du Front National

Marine Le Pen.

Quel programme économique le Front National propose-t-il ? Marine Le Pen a-t-elle des solutions réalistes pour sortir de la crise, réduire le chômage et assainir les finances publiques ? Les principales mesures économiques défendues par le Front National sont assez claires et  tiennent en quelques mots: protectionnisme, abandon de l’euro et retour au franc, « préférence nationale » pour l’embauche,  financement de la dette par la Banque de France, politique « nataliste » pour financer les retraites. En relisant le programme économique du Front National, on peut dresser les trois constats suivants :

– Premièrement, il s’agit d’un programme très idéologique, qui reste fidèle aux thèmes classiques de l’extrême droite : anti-mondialisme, rejet de la construction européenne, nationalisme économique exacerbé, xénophobie. Toutes les difficultés économiques de la France sont directement imputées à l’immigration et à l’Union européenne, et ce diagnostic fantaisiste sert à justifier des mesures discriminatoires à l’encontre des étrangers, ainsi qu’un démantèlement de l’Union européenne.

– Deuxièmement, le programme économique du Front National est un programme totalement utopique, qui se fonde sur un déni de la réalité économique : les contraintes liées à la mondialisation sont tout simplement ignorées, et le Front National fait croire que la France peut s’émanciper des règles du commerce international, renégocier à son gré les traités européens, rétablir unilatéralement des mesures protectionnistes et envoyer paître les Etats qui lui font de la concurrence.

– Troisièmement, ce programme ne propose aucune véritable solution aux problèmes économiques majeurs du pays (chômage, pouvoir d’achat, dette publique, financement des retraites, compétitivité des entreprises). Les principales mesures économiques du Front National sont, au mieux, inapplicables, et au pire, suicidaires car leur application entraînerait une explosion de l’inflation et de la dette, et une chute du pouvoir d’achat des Français.

Pour ceux qui auraient des doutes, voici une petite analyse de quelques unes des principales propositions économiques du Front National : toutes ces mesures sont tirées du projet présidentiel de Marine Le Pen, consultable sur le site Internet du Front National.

L’abandon de l’euro et le retour au franc. D’après Marine Le Pen, la France doit préparer, avec ses partenaires européens, la fin de l’euro et le retour aux monnaies nationales. Le retour au franc doit permettre au gouvernement français de mener une politique de dévaluation compétitive pour soutenir l’économie nationale, favoriser nos exportations et réindustrialiser le pays.

La sortie de l’euro était la « proposition phare » de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012. La présidente du Front National a imaginé un scénario totalement improbable pour expliquer comment elle entendait sortir de l’euro : elle évoque un abandon collectif et concerté de l’euro, et prétend même que le couple franco-allemand jouera un « rôle moteur » dans l’arrêt programmé de la monnaie unique, comme si la France allait réussir à convaincre l’Allemagne de saborder l’euro.

Le Front National cherche clairement à faire de l’euro un « bouc-émissaire » : Marine Le Pen surfe sur la crise économique de la zone euro et tire à boulets rouges sur la monnaie unique et sur la Banque Centrale Européenne. L’euro est présenté comme un échec total et comme la cause de toutes nos difficultés économiques (surendettement de l’Etat, baisse du pouvoir d’achat, croissance molle, manque de compétitivité). Ce diagnostic fantaisiste n’est partagé par aucun économiste sérieux : contrairement à ce que prétend le Front National, sortir de l’euro ne règlera en rien nos problèmes, et rendra la France plus vulnérable sur les marchés financiers. L’euro est une monnaie forte qui nous protège contre la spéculation monétaire mondiale. Quant à la Banque Centrale Européenne, sa mission première est de garantir la stabilité de la monnaie unique, afin de limiter l’inflation et de rassurer les investisseurs. Pour la France, une sortie de l’euro serait un véritable saut dans l’inconnu. La grande majorité des économistes s’accordent à penser qu’un retour au franc plongerait notre pays dans la récession et déstabiliserait tous les pays de la zone euro, étant donné que la France est l’un des piliers de la monnaie unique (c’est la deuxième économie de la zone euro derrière l’Allemagne). En outre, sans l’euro, la France se retrouverait seule face à des banques et à des Etats susceptibles de spéculer contre sa monnaie.

Marine Le Pen prétend aussi qu’après le retour au franc, elle mènera une politique de « dévaluation compétitive », c’est-à-dire qu’elle abaissera artificiellement le taux de change de notre monnaie pour doper nos exportations. Mais une telle dévaluation aurait des conséquences catastrophiques sur notre pouvoir d’achat. Si notre monnaie était dévaluée, le coût de nos importations augmenterait : cela ferait exploser notre facture de gaz et de pétrole. Sans oublier que notre dette, une fois libellée en francs dévalués, serait nettement alourdie. L’effet bénéfique attendu, à savoir le gain de compétitivité, serait vite annulé par les dévaluations qu’effectueraient nos partenaires commerciaux européens en réaction à notre dévaluation.

Le retour au protectionnisme. Marine Le Pen souhaite « renégocier » les traités européens pour mettre fin au libre-échange. Elle veut appliquer des droits de douane ciblés et des quotas d’importation vis-à-vis des pays qui, selon elle, font une « concurrence déloyale » à la France, comme par exemple la Chine ou « certains pays d’Europe de l’Est ».

Cette mesure est inapplicable, à moins d’envisager une implosion de l’Union européenne. Depuis 60 ans, l’Europe s’est construite sur la base du libre-échange et de l’union douanière : le « marché commun » a été la première étape vers l’édification d’un marché européen unifié, sans frontières intérieures, où les travailleurs et les capitaux peuvent circuler librement. Non seulement cette unification économique a resserré les liens entre les Etats européens, mais elle a aussi été une source d’enrichissement et de développement pour chaque Etat : c’est pourquoi de nombreux pays rêvent encore aujourd’hui de rejoindre l’Union européenne. Rétablir une quelconque forme de protectionnisme (même sélectif) reviendrait à remettre en cause tous les traités européens et les fondements mêmes de l’Europe : jamais la France n’arriverait à faire accepter cela à ses partenaires européens.

En réalité, le retour au protectionnisme serait contraire aux intérêts économiques de la France. Dans un contexte de mondialisation, la France ne peut pas se comporter comme un chevalier solitaire et faire le contraire de ce que font tous les autres pays. Elle a besoin de ses partenaires commerciaux, qu’ils soient européens ou non. En instaurant de façon unilatérale des mesures protectionnistes, notre pays s’exposerait à des mesures de rétorsion de la part des Etats lésés, et encourrait des sanctions de la part de l’OMC. Madame Le Pen prétend qu’elle instaurera des droits de douane élevés et des quotas d’importation sur les produits chinois, mais la France n’a certainement pas intérêt à remettre en cause ses relations commerciales avec un pays d’1,3 milliard d’habitants devenu la 1e puissance économique mondiale, dans lequel de nombreux entrepreneurs français se sont déjà implantés. La France n’a pas les moyens d’engager seule un bras de fer commercial avec la Chine ; en revanche, l’Union européenne, si elle est unie, peut faire contrepoids à la puissance chinoise.

L’autofinancement de l’Etat par le biais de la Banque de France. Marine Le Pen voudrait autoriser la Banque de France à créer de la monnaie, donc à financer directement le Trésor Public, avec des taux d’intérêt quasi nuls. Ainsi, l’Etat ne serait plus obligé d’emprunter sur les marchés financiers.

Cette mesure est inapplicable car elle constituerait une violation des traités européens. En effet, l’article 104 du Traité de Maastricht, confirmé par le Traité de Lisbonne en 2007, interdit aux Etats de l’Union européenne tout emprunt auprès des banques centrales, et réserve aux marchés financiers et aux banques privées le monopole du financement des emprunts d’Etat. Cette réglementation, approuvée par l’ensemble des Etats membres, a pour objectif de limiter l’inflation et d’obliger les Etats à gérer plus raisonnablement leur budget : l’Etat ne peut plus faire marcher la « planche à billets » pour s’autofinancer et doit donc s’adresser à des banques privées lorsqu’il a besoin de liquidités. Marine Le Pen considère que l’article 104 du Traité de Maastricht est directement responsable du surendettement des Etats européens, et que cette réglementation doit être abolie si l’on veut mettre fin à la crise de la dette souveraine.

D’après le Front National, il suffirait de revenir au financement public des emprunts d’Etat pour mettre un terme à la crise de la dette souveraine. C’est une illusion. Le recours à la « planche à billets » pour financer la dette publique comporte de nombreux risques, en particulier celui d’une dérive inflationniste qui serait désastreuse dans les temps de crise que nous traversons. De plus, quand la croissance est dopée artificiellement par la création monétaire, les risques de récession deviennent très élevés dès que l’Etat cesse d’injecter des liquidités dans l’économie : on dit alors que l’économie fonctionne sous perfusion. Autre danger : la planche à billets encourage la spéculation, elle favorise donc l’apparition de nouvelles bulles spéculatives et de nouvelles crises.

Marine Le Pen affirme que la crise de surendettement des Etats européens résulte de règlementations inadaptées. Il s’agit là d’un déni de réalité : contrairement à ce que dit Madame Le Pen, le surendettement des Etats n’est pas dû aux traités européens. Il résulte d’abord du laxisme budgétaire des Etats de la zone euro, qui ont laissé leur dette s’envoler depuis l’instauration de la monnaie unique, et qui se sont ainsi retrouvés à la merci des marchés financiers. Mais la crise de la dette est aussi la conséquence d’une spéculation débridée et d’une crise financière mondiale qui s’est déclenchée aux Etats-Unis en 2008, et dont nous ne sommes pas encore sortis. La régulation des marchés financiers et la lutte contre la spéculation sont les vrais défis à relever, mais la réponse à ces défis ne peut être qu’une réponse européenne et mondiale, tout le contraire de ce que propose Marine Le Pen.

La « préférence nationale » pour l’emploi. Les entreprises seront incitées à embaucher en priorité, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Une loi obligera Pôle Emploi à proposer en priorité les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français ; les administrations respecteront également cette règle.

Le principe absurde de la « préférence nationale » conduirait à légaliser la discrimination à l’embauche. Cela reviendrait à fermer davantage le marché du travail aux étrangers, donc à leur refuser l’un des seuls moyens d’intégration dont ils disposent. On retrouve ici une vieille thématique de l’extrême droite : l’immigration est présentée comme une « cause » du chômage, et l’immigré est perçu comme celui qui va « voler » le travail des Français (bien qu’on reproche aussi aux immigrés de ne pas s’intégrer, de ne pas travailler et de profiter des aides sociales !). D’un point de vue économique, cette idée est aberrante : le chômage n’est pas dû à l’immigration mais à la crise économique et à la rigidité de notre marché du travail. Ecarter les étrangers du marché du travail ne relancera ni la croissance ni l’emploi : au contraire, c’est en gagnant leur vie que les étrangers pourront consommer davantage et ainsi contribuer à la relance de notre économie. Enfin, la « préférence nationale » est tout à fait contraire au principe d’égalité, qui fait partie du socle de valeurs de la République française. Pouvons-nous accepter cela ? Que dirions-nous si les Français expatriés subissaient pareille discrimination dans le pays où ils ont choisi de vivre et de travailler ?

La « renationalisation » de la dette publique. Marine Le Pen propose d’utiliser l’emprunt national pour refinancer la dette souveraine et sécuriser l’épargne populaire.

Cette idée n’est pas absurde : les ménages français ont accumulé une épargne considérable (notamment sur les livrets A) ; de plus, aucune règlementation européenne n’interdit à l’Etat de faire appel à sa population pour absorber une partie de sa dette souveraine. Plusieurs économistes et hommes politiques (de droite comme de gauche) ont déjà proposé de faire contribuer les Français au refinancement de la dette. Cette idée n’a rien de nouveau, puisqu’elle reprend le vieux principe des « bons du Trésor » achetés par les ménages français.

Pour autant, la nationalisation de la dette n’est pas la solution miracle : nationaliser la dette ne veut pas dire effacer la dette. Même si la dette publique est détenue par des Français, elle restera une charge colossale pour le Trésor Public, qui devra verser des intérêts aux détenteurs d’obligations. Or, pour que le placement soit attractif, l’Etat devra proposer un taux d’intérêt au moins équivalent à celui du livret A. De plus, la nationalisation de la dette publique ne peut être que limitée. A titre d’exemple, en 2011, l’épargne des ménages français s’élevait à 215 milliards d’euros, mais la dette publique s’élevait à plus de 1.500 milliards d’euros et l’Etat a emprunté cette année-là 180 milliards d’euros : l’épargne populaire peut donc, tout au plus, servir d’appoint. Enfin, n’oublions pas que l’argent des ménages est déjà sollicité par l’Etat pour financer de nombreux projets, et qu’une nationalisation de la dette risquerait de ponctionner, par un jeu de vases communicants, certains livrets d’épargne dont l’Etat a besoin. Il est donc malhonnête de dire aux Français, comme le fait Madame Le Pen, qu’une « francisation » de la dette résoudrait nos difficultés budgétaires et nous mettrait à l’abri des marchés financiers et des agences de notation. En fait, cette mesure est avant tout idéologique : pour le Front National, la dette ne doit pas être détenue par des étrangers, mais par les Français.

Une politique nataliste pour financer les retraites. Marine Le Pen défend l’idée d’une politique nataliste « volontariste » : selon elle, le financement de notre système de retraites exige une « démographie vigoureuse ». Cette politique nataliste se traduira par la création d’un « revenu parental » accordé aux mères ou aux pères qui choisissent de rester à la maison pour élever leurs enfants : 80% du SMIC pendant trois ans à partir du deuxième enfant.

Cette proposition, généreuse en apparence, est sous-tendue par une vision rétrograde de la famille, puisque l’idée d’un « revenu parental » implique un choix entre la vie professionnelle et la vie familiale : pour qu’un couple éduque correctement plusieurs enfants, il faudrait que l’un des deux parents sacrifie sa carrière professionnelle et se consacre à plein temps à sa famille en vivant des aides de l’Etat. En outre, cette mesure d’assistanat serait extrêmement coûteuse : 15 milliards d’euros par an selon les estimations du journal Médiapart. Or, les modalités de financement de ce « revenu parental » restent floues : le programme de Marine Le Pen stipule que ce revenu sera créé « dès que les finances le permettront », sans aucune autre précision.

La politique nataliste préconisée par le Front National passe également par une restriction du droit à l’avortement, ou par des mesures visant à dissuader les femmes de recourir à l’IVG. C’est du moins ce que suggère une affirmation très ambiguë du programme de Marine Le Pen : « pour les femmes, le libre choix doit pouvoir être celui de ne pas avorter ». En invoquant un « droit de ne pas avorter », Marine Le Pen sous-entend que les femmes qui avortent le font « par obligation » et qu’aucune alternative ne leur est jamais proposée.

Dernière remarque : la politique nataliste voulue par le Front National est envisagée comme une alternative à la réforme des retraites. La pérennité de notre système de retraites reposerait donc entièrement sur une « démographie vigoureuse ». Or, la démographie est très difficile à prévoir : qu’adviendra-t-il de nos retraites si la natalité n’évolue pas conformément aux attentes du Front National ? Marine Le Pen ne le dit pas, et ne propose aucune autre piste pour réformer les retraites.