9 novembre 1989, ce jour qui a changé le visage de l’Europe

Il y a 30 ans, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, les Berlinois de l’Est passaient librement à l’Ouest : le Mur de la Honte commençait à vaciller sous les pioches et les marteaux. La chute du Mur de Berlin mit un terme à la guerre froide et referma le long cycle de conflits européens ouvert en 1914. Elle permit la réunification de l’Allemagne et relança la construction européenne : en 1992, le Traité de Maastricht donna naissance à l’Union européenne et posa les bases de la monnaie unique. La chute du Mur de Berlin a aussi amorcé un processus inédit et spectaculaire d’unification politique du continent européen : en effet, après un demi-siècle de dictature communiste, les pays d’Europe centrale et orientale sont devenus des démocraties et ont, dans leur grande majorité, rejoint l’Union européenne. Commémorer la chute du Mur de Berlin est donc l’occasion de réfléchir sur l’importance des valeurs que partagent les nations européennes, au-delà des fractures infligées par les accidents de l’histoire. N’ayons pas peur de rappeler ces valeurs cardinales qui constituent le socle même du projet européen : les Droits de l’Homme, la démocratie, la liberté, la paix, la solidarité.

En Allemagne, la réunification fut un succès politique. L’ex-RDA fut absorbée par la RFA, englobée dans l’économie sociale de marché, intégrée à l’OTAN et à la Communauté européenne. Mais le plus remarquable, c’est surtout la stabilité de la démocratie allemande. Le modèle de la République Fédérale, élaboré par et pour les Allemands de l’Ouest sur les ruines du nazisme, s’est parfaitement greffé sur l’Allemagne de l’Est et n’a jamais été remis en cause depuis la réunification. D’ailleurs, de nombreuses personnalités politiques allemandes sont issues des Lander de l’Est, à commencer par la chancelière Angela Merkel. Néanmoins, la réunification reste inachevée sur le plan économique : les Lander de l’Est, qui sont passés brutalement du communisme au capitalisme au début des années 90, accusent encore aujourd’hui des retards par rapport à l’Ouest, ils sont plus pauvres et ont un taux de chômage plus élevé. Les difficultés économiques de l’Est alimentent une forme de nostalgie du communisme, une « Ostalgie », y compris chez de jeunes Allemands qui n’ont pas connu la RDA. 

A l’échelle européenne, le bilan de la réunification est assez paradoxal. Les nations d’Europe centrale et orientale qui se sont jetées dans les bras de l’Union européenne et qui ont bénéficié de subventions massives et de nombreux investissements venus de l’Ouest sont aujourd’hui les nations les plus critiques envers la construction européenne. Le projet européen est fortement fragilisé car il est aujourd’hui contesté jusque dans sa légitimité. Alors que les Britanniques s’apprêtent à quitter l’Union, alors que les nationalismes et les populismes se réveillent un peu partout, en Pologne et en Hongrie, en Autriche, en Italie, en Allemagne et même en France avec le Rassemblement National, n’oublions pas tout le chemin parcouru depuis 1989 : l’unification du continent européen, l’extension de la démocratie en Europe centrale et orientale, et le décollage économique spectaculaire des pays de l’Est qui ont rejoint l’Union européenne. A l’heure où certains rêvent de déconstruire ou d’affaiblir l’Europe, n’oublions pas la grande leçon de ces 30 dernières années : ce qui unit les nations européennes est plus important que ce qui les oppose.

Le libéralisme est un humanisme

Le libéralisme pourrait être défini comme un courant de pensée qui défend la liberté à la fois en tant que fin et en tant que moyen. Un libéral considère en effet que les libertés individuelles doivent être conquises et sauvegardées au moyen d’institutions démocratiques et d’une constitution limitant le pouvoir de l’Etat. Né du refus de l’absolutisme au XVIIe siècle, le libéralisme est un humanisme en ce sens qu’il défend la dignité de la personne humaine et veut protéger l’individu contre toute forme d’arbitraire. Il affirme l’existence de droits individuels inaliénables et universels, comme la liberté d’opinion et d’expression, la liberté de conscience et de culte, ou la présomption d’innocence. Il affirme aussi la capacité de chaque individu à se gouverner lui-même et à faire des choix rationnels et justes.

On confond souvent libéralisme politique et libéralisme économique (doctrine prônant la non-intervention de l’Etat dans la sphère économique). Certes, ces deux courants sont liés car aux yeux des premiers libéraux, il ne peut y avoir de libertés politiques sans libertés économiques (l’Etat ne doit ni opprimer les individus ni entraver les « lois du marché »). Cependant, plusieurs partis politiques s’inscrivent aujourd’hui dans la tradition politique libérale mais récusent le libéralisme économique. On confond également le libéralisme économique classique (celui d’Adam Smith et de David Ricardo) avec l’ultralibéralisme (aussi appelé néolibéralisme), qui n’est en somme qu’un intégrisme économique amputé de la composante philosophique et morale du libéralisme. Cet ultralibéralisme a émergé dans les années 1970, sous l’impulsion d’économistes comme Friedrich Hayek ou Milton Friedman, dans un contexte marqué par l’essoufflement de la croissance dans les pays industrialisés. Il ne doit pas être considéré comme le corollaire ou le prolongement de la pensée libérale classique. D’ailleurs, les théories néolibérales s’accommodent fort bien des dictatures et des régimes autoritaires, comme le Chili de Pinochet où l’on expérimenta de façon particulièrement brutale les politiques préconisées par les économistes ultralibéraux de l’Ecole de Chicago.

De nos jours, on constate que la critique des politiques économiques libérales sert de plus en plus souvent de prétexte à une remise en cause de la démocratie libérale elle-même. L’antilibéralisme revendiqué par certains populistes de gauche comme de droite s’accompagne parfois d’une véritable fascination pour des régimes autoritaires ou semi-autoritaires incarnant une alternative à la tradition libérale occidentale : la Russie de Poutine, l’Iran des ayatollahs ou encore la République Populaire de Chine. Mais c’est bien l’islamisme radical, notamment dans sa forme djihadiste, qui incarne aujourd’hui la négation la plus totale du libéralisme, parce qu’il nie la dignité humaine et qu’il combat la démocratie, les Droits de l’Homme, la diversité des opinions et des confessions, la sécularisation du politique, la primauté de l’individu sur le groupe, bref, l’idée même de liberté. L’islamisme radical nie l’individu en tant qu’être autonome, responsable de ses actes et capable de penser par lui-même. Il prône la soumission totale de l’homme à Dieu et prétend imposer, par la violence, une idéologie barbare au nom de laquelle sont perpétrés les crimes les plus inhumains et les plus lâches.

Bien sûr, la nécessaire lutte contre le terrorisme nous amène à questionner nos valeurs libérales et démocratiques. Les mesures prises par le gouvernement français après les attentats du 13 novembre (restauration des contrôles aux frontières, état d’urgence) restreignent certaines libertés comme la liberté de circulation, le droit de réunion ou le droit de manifestation. Les mesures prévues dans le cadre de l’état d’urgence tendent également à rogner des principes essentiels de notre démocratie tels que la séparation des pouvoirs ou la présomption d’innocence. Mais ces mesures ne portent pas atteinte à nos libertés si elles sont envisagées comme des mesures temporaires et comme des instruments permettant, dans des circonstances exceptionnelles, de mieux assurer la sécurité des citoyens, car il ne peut y avoir de libertés sans sécurité. L’état d’urgence doit être employé à la protection des citoyens et ne peut en aucun cas être détourné de sa finalité première. Nous devons, sur ce point, tirer les leçons de l’expérience américaine (rappelons que le « Patriot Act » avait été utilisé de façon abusive par les services de renseignement pour espionner des citoyens américains qui n’avaient aucun lien avec la menace terroriste). La guerre que nous menons contre Daesh à l’intérieur comme à l’extérieur de nos frontières ne vise pas seulement à protéger les citoyens, elle vise également à défendre notre modèle de civilisation, nos valeurs, nos libertés.

En ces temps d’incertitude idéologique et d’inquiétude face au terrorisme globalisé, il n’est peut-être pas inutile de prendre la défense du libéralisme, au sens philosophique du terme. Pour ce faire, je me contenterai de citer quelques extraits de La Révolution démocratique, un essai rédigé par l’un de mes amis, enseignant à la retraite et passionné d’histoire politique, qui a jadis milité au sein de la « deuxième gauche », celle qui dénonçait le totalitarisme soviétique et les crimes du communisme réel. Vous trouverez en fin d’article un lien vers le blog de l’auteur.

Extraits de La Révolution démocratique (par B.W.) :

Reprenant les thèses de nombreux auteurs politiques, nous ne considérons pas le libéralisme comme une doctrine placée sur le même pied que les autres. La société démocratique se caractérise en effet par le respect des Droits de l’Homme, un État désacralisé aux pouvoirs limités par une constitution et par des contre-pouvoirs, sans idéologie officielle, donc laïque ; par la distinction entre une sphère privée et une sphère publique ; par la primauté de l’individu autonome sur le groupe (…). Autrement dit, elle repose sur des valeurs libérales. Bref, pour reprendre ce qu’écrivait Karl Popper : « Le libéralisme est le cadre conceptuel de la société ouverte pluraliste dont la démocratie représentative constitue le cadre institutionnel. »

Il s’ensuit donc que les diverses familles politiques qui s’affrontent au sein de cette société (la droite libérale conservatrice, la droite bonapartiste ou gaulliste, le radicalisme, la démocratie chrétienne, le socialisme démocratique, l’écologisme, et même la tradition libertaire), tout en gardant leurs spécificités, partagent (ou en sont venues à partager), au moins partiellement, des valeurs d’origine libérale. (…) Les grandes divergences portent surtout sur le rôle de l’État dans le domaine économique et social. (…) La dichotomie entre la droite et la gauche n’est pertinente que dans une démocratie pluraliste. Ceux qui veulent la détruire se placent hors-système. Ce sont des « ultras », du latin « ultra » (« hors de »). Leur conversion récente à la démocratie est en effet plus que suspecte.

Certaines idéologies politiques ont voulu (ou veulent toujours) briser le cours de la révolution démocratique. Malgré leur grande diversité (et leurs féroces oppositions mutuelles), elles se caractérisent toutes par la volonté de détruire la société ouverte et de rétablir une société close dans laquelle une seule idéologie est légitime ; par leur volonté de rétablir le primat du groupe sur l’individu et d’assujettir celui-ci à une entité supérieure (Dieu, l’État, la « race », la classe sociale, etc.), de rétablir un État sacralisé et tout-puissant. Qu’elles soient antimodernes (c’est le cas le plus fréquent) ou pseudo-modernes (comme le léninisme, qui a détourné sans vergogne le sens des valeurs issues de la philosophie des Lumières), leur but est de remplacer la démocratie par une idéocratie, par la soumission à une seule idéologie, que nous définissons comme une construction intellectuelle qui prétend à l’intelligibilité totale du réel, qui explique le passé et l’avenir, qui assigne un but à l’histoire ; une conception du monde finaliste, qui nie pratiquement la liberté et qui s’oppose radicalement au libéralisme, pour lequel l’avenir est indéterminé (…). Les idéocraties se combattent férocement car il ne peut exister aucun pluralisme idéologique dans leur société idéale. Pour toutes, sans exception, le libéralisme constitue l’ennemi essentiel.

Il nous a semblé pertinent de distinguer entre les idéologies autoritaires et les idéologies totalitaires. Il existe de multiples interprétations du totalitarisme. On retiendra surtout que c’est d’abord un projet de domination totale de la société au moyen de la terreur institutionnalisée par un parti-État au service d’une idéologie incarnée par un chef charismatique. Il se caractérise aussi par la définition d’un « ennemi objectif » qu’il faut éliminer avant de rééduquer le reste de la population, de forger un homme nouveau entièrement au service de la Cause. Malgré leurs différences importantes, seuls le nazisme, le léninisme et sans doute l’islamisme radical méritent le qualificatif de totalitaires. Les autres idéologies anti-démocratiques (la contre-révolution traditionnelle, de type salazariste par exemple, le fascisme italien et les doctrines du même genre) seront qualifiées d’autoritaires ; le franquisme était quant à lui une dictature conservatrice. (…)

La démocratie a semblé triompher à la fin du XXème siècle. C’est en son nom que les pays sous domination soviétique, notamment, se sont soulevés. On a pu croire un moment qu’elle allait se répandre peu à peu et en particulier dans ces pays de l’est. Il a fallu déchanter, pourtant. Un bloc d’autocraties (Chine, Russie,…), qui répriment dans leurs frontières toute velléité démocratique, s’est constitué, s’est renforcé et s’est rapproché d’autres tyrannies (Corée du nord, Cuba, Syrie,…). Les nationalismes et les conflits géopolitiques reviennent en force. Quant au « Printemps arabe », il n’a pas fait long feu, et l’islamisme radical est plus fort que jamais.

Les démocraties souffrent surtout de leurs contradictions internes : disparition du lien social, insécurité économique, arrogance du pouvoir financier, pour n’en citer que quelques unes. Le populisme, le « peuple sans la démocratie » (Julliard), se développe (…). La démocratie peut disparaître. Aucune prétendue loi de l’histoire ne rend son avènement inéluctable. L’avenir est ouvert et indéterminé. Comme l’écrit Georges Burdeau, dans Le Libéralisme (éditions du Seuil) : « Les idéologies totalitaires peuvent se passer du concours des hommes, puisqu’elles les fabriquent. Le libéralisme ne le peut pas, car c’est à partir des hommes qu’il se construit. […] Que l’homme défaille, et la théorie s’effondre. » Les démocraties doivent aussi se méfier de l’ultra-démocratisme (« tout, et tout de suite ») que semble dénoncer E. Drewerman quand il parle du « caractère démoniaque de ceux qui visent à l’absolue pureté, qui la veulent sans compromis, sans délais, sans transiger, qui détruisent tout et qui ne comprendront jamais que ce monde qu’ils espèrent n’existera jamais, que seule existe cette réalité qui va du blanc au noir dans un chatoiement de nuances et de transitions. » Il n’y aura jamais de démocratie parfaite, seulement des démocraties plus ou moins abouties.

http://lepaysperdu.blogspot.fr/

La démocratie blessée

Effaré, stupéfait, abasourdi, consterné, affligé, navré, dépité… La liste des qualificatifs pourrait encore s’allonger pour désigner le sentiment que ressent un citoyen ordinaire après les pathétiques aveux de l’ex-ministre du Budget, Jérôme Cahuzac. Ne faisons pas de politique politicienne : ce n’est pas une affaire de gauche ou de droite. C’est beaucoup plus grave.

Premièrement, l’affaire Cahuzac jette un discrédit supplémentaire sur le président Hollande (dont la cote de popularité s’est déjà effondrée) et sur la majorité, moins d’un an après les élections qui ont porté la gauche au pouvoir. Même si le président de la République et les autres ministres n’ont aucune responsabilité dans cette affaire, c’est l’exécutif tout entier qui est aujourd’hui entaché, car Cahuzac avait la confiance et l’estime de ses pairs. Le président Hollande voulait être le « président normal » d’une République exemplaire : c’est un fiasco absolu.

Deuxièmement, cette affaire vient conforter l’idée que les « puissants » sont au-dessus des lois et de toute morale élémentaire. Jérôme Cahuzac était devenu un symbole de la rigueur budgétaire et de la lutte contre la fraude fiscale, et l’on apprend qu’il échappait lui-même au fisc en dissimulant d’importantes sommes d’argent sur un compte à l’étranger.

Troisièmement, et de manière plus générale, c’est toute la classe politique et la démocratie elle-même qui sont ébranlées par cette affaire. Cahuzac a menti à la nation toute entière, pendant des mois : avant de faire ses aveux, il s’était adressé aux députés, lors d’une séance à l’Assemblée nationale, pour récuser avec beaucoup d’aplomb les accusations dont il était la cible. Maintenant, comment rétablir la confiance des citoyens dans les institutions et dans le personnel politique ? Hélas, ce nouveau scandale politico-financier, dans un contexte de crise économique, risque de profiter aux mouvements populistes et d’alimenter les discours « anti-système ». Plus que jamais, la France a besoin d’un sursaut républicain, qui doit passer par une réflexion globale sur les institutions de la Cinquième République, un renouvellement réel du personnel politique, un changement du mode de scrutin pour briser la logique bipolaire stérile, et une véritable « Glasnost », c’est-à-dire une transparence totale de l’information sur le passé, la fortune et les revenus des hommes et des femmes qui sont à la tête de l’exécutif.

Dans cet océan de consternation, un constat positif peut cependant être fait : cette affaire Cahuzac, qui a éclaté grâce au journal d’Edwy Plenel (Médiapart), nous montre à quel point il est important d’avoir des contre-pouvoirs efficaces, et une presse d’investigation libre et indépendante. Pour le reste, il n’y a plus qu’à laisser la justice faire ce qu’elle a à faire, et prier pour que l’actuelle majorité se ressaisisse rapidement et ramène la confiance des citoyens, afin d’éviter un « 21 avril municipal » en 2014.