Mais où se trouve donc Alésia?

Statue de Vercingétorix à Alise-Sainte-Reine.

Tout le monde a entendu parler de la Bataille d’Alésia. En 52 avant Jésus-Christ, Jules César est en train de conquérir la Gaule et doit faire face au soulèvement spectaculaire de plusieurs peuples gaulois fédérés par Vercingétorix, un jeune chef arverne. Désespérées, les troupes de César battent en retraite vers le sud. Mais après la défaite inattendue de sa cavalerie face aux Romains, Vercingétorix décide de se replier sur un oppidum (c’est-à-dire une place forte) appelé Alésia. César met alors le siège devant l’oppidum d’Alésia, où Vercingétorix a rassemblé plus de 90.000 combattants. Les Romains aménagent deux réseaux de fortifications: la « contrevallation » (qui fait face à l’oppidum) et la « circonvallation » (qui repousse les troupes de secours venant de l’extérieur et empêche le ravitaillement de la cité assiégée). A l’issue d’une terrible bataille, les légions romaines, pourtant inférieures en nombre, viennent à bout de l’ennemi et acculent Vercingétorix à la reddition: le chef arverne dépose les armes, et un an plus tard, toute la Gaule est sous domination romaine. La Bataille d’Alésia est un véritable « mythe national ». Dans les manuels d’histoire du XIXème siècle, Vercingétorix apparaît comme un héros national (au même titre que Jeanne d’Arc ou Napoléon), et la Bataille d’Alésia, comme un symbole de « l’unité de la Gaule » face à l’envahisseur romain.

Depuis quelques temps, on peut voir dans les grandes villes françaises les affiches publicitaires du « MuséoParc d’Alésia », un vaste site archéologique bourguignon dédié au célèbre oppidum. Inauguré en 2012, il comprend un parc de 7.000 hectares et deux musées. Ce MuséoParc se trouve sur le site présumé de la Bataille d’Alésia, c’est-à-dire sur la commune d’Alise-Sainte-Reine, en Côte d’Or. Mais ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que l’emplacement d’Alésia reste sujet à controverses, et que le MuséoParc d’Alise-Sainte-Reine est considéré par certains historiens comme une imposture. Une imposture à 52 millions d’euros.

La « querelle d’Alésia »

La Bataille d’Alésia est connue grâce au Livre VII des Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César, seul témoignage direct dont nous disposons sur cet épisode. Le texte de César nous donne une description détaillée du site d’Alésia, mais ne nous dit pas clairement où il se trouve. D’après César, Alésia était l’oppidum des « Mandubiens », une tribu gauloise dont on ne sait quasiment rien. La localisation du célèbre oppidum a donc fait couler beaucoup d’encre et a suscité en France des controverses passionnées, aussi bien dans les milieux savants que dans le grand public.

Le débat sur la localisation d’Alésia est un vieux débat, qu’on a parfois appelé « querelle d’Alésia » ou encore « seconde bataille d’Alésia ». Une tradition très ancienne situe l’oppidum en Bourgogne, à Alise-Sainte-Reine, sur le Mont-Auxois. Cette tradition remonte à l’époque carolingienne: un moine du IXème siècle, Eric d’Auxerre, écrivit un poème dans lequel il assimila « Alise » à « Alésia », en raison de la ressemblance entre les deux toponymes. Dans les années 1830, on retrouva à Alise-Sainte-Reine une inscription gallo-romaine du Ier siècle après J.C., écrite en langue gauloise et en caractères latins, sur laquelle on peut lire l’indication « in Alisiia ». Certains savants ont rapproché « Alisiia » du toponyme « Alésia » et ont considéré l’inscription comme une confirmation archéologique de la tradition.

L’inscription d’Alise-Sainte-Reine.

La « querelle d’Alésia » n’a vraiment débuté qu’au milieu du XIXème siècle. En 1855, tandis que l’empereur Napoléon III commence à s’intéresser aux différents sites de la Guerre des Gaules, un érudit franc-comtois nommé Alphonse Delacroix remet en cause l’identification traditionnelle d’Alise-Sainte-Reine à l’antique Alésia: en se fondant sur les écrits de Jules César, Delacroix affirme que la véritable Alésia se trouve en Franche-Comté, à l’emplacement d’un petit village nommé Alaise, au sud de Besançon. A la demande de Napoléon III, d’importantes fouilles sont menées à Alise-Sainte-Reine pour authentifier le site bourguignon. Ces fouilles mettent à jour de nombreux vestiges (principalement des monnaies et des armes) qui semblent confirmer la thèse traditionnelle : en 1865, le Mont-Auxois est donc reconnu de façon officielle comme le site d’Alésia. Mais les fouilles du Second Empire sont contestées par certains savants de l’époque, qui soupçonnent les archéologues d’avoir truqué le site et falsifié les résultats pour satisfaire la volonté de l’empereur. Pendant un siècle et demi, les débats vont se poursuivre, et de nombreux autres sites vont être avancés comme des « Alésia » hypothétiques, la plupart situés en Franche-Comté. Dans les années 1950, des fouilles réalisées dans le secteur d’Alaise permettent d’invalider la vieille théorie d’Alphonse Delacroix, mais elles ne mettent pas fin  à la querelle.

Officiellement, le débat sur la localisation d’Alésia est désormais tranché. Les fouilles franco-allemandes menées dans les années 1990 à Alise-Sainte-Reine sous la direction de Michel Reddé ont donné des résultats plutôt décevants mais ont tout de même apporté, semble-t-il, des arguments confirmant l’authenticité du site. L’important matériel archéologique retrouvé au Mont-Auxois sous le Second Empire et les découvertes des années 1990 laissent peu de place au doute: vestiges de remparts gaulois antérieurs à la conquête romaine; vestiges de campements romains; vestiges de la contrevallation et de la circonvallation des Romains; nombreux ossements de chevaux; des centaines de pièces d’armement romaines et gauloises; 164 monnaies romaines antérieures à l’année 52 avant JC; 731 monnaies gauloises frappées par différents peuples ayant participé à la coalition de l’an 52 (Arvernes, Eduens, Séquanes, Suessions, Carnutes, Pictons, Bituriges, etc.); et parmi ce trésor, deux monnaies portent même le nom de Vercingétorix. D’après les conclusions de Michel Reddé, on dispose donc d’un « faisceau d’indices » suffisamment important pour pouvoir authentifier le site bourguignon de façon définitive. Aujourd’hui, la plupart des historiens et des archéologues admettent que le site d’Alise-Sainte-Reine est bien celui d’Alésia.

Alise-Sainte-Reine à l’épreuve des textes

La « querelle d’Alésia » est-elle enfin terminée? Non, car certains historiens ont encore de sérieux doutes sur la localisation d’Alésia. Peu de temps avant l’ouverture du MuséoParc, la polémique a été relancée par Danielle Porte (chercheuse à Paris IV-Sorbonne) et par l’historien Franck Ferrand. Pour eux, le site d’Alise-Sainte-Reine est une pure mystification, car si l’on relit avec attention les sources écrites, on s’aperçoit que le Mont-Auxois ne peut pas être le site d’Alésia. Et les arguments avancés par les deux historiens sont assez troublants.

1° Les sources écrites semblent situer Alésia en Franche-Comté plutôt qu’en Bourgogne. Dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules, César indique l’itinéraire qui le conduisit à Alésia: le général romain avait quitté le territoire des Lingons (à l’ouest de la Saône), il faisait route vers le sud-est en direction de Genève, et passait « chez les Séquanes » (« in Sequanos »Guerre des Gaules, VII, 66). En latin, la préposition « in » suivie de l’accusatif indique un point d’arrivée ou un lieu dans lequel on entre (d’où la traduction « chez les Séquanes », plus adaptée que « vers les Séquanes »). Or, le peuple séquane vivait en Franche-Comté, et non en Bourgogne (territoire des Eduens). D’ailleurs, un historien romain tardif, Dion Cassius, situe aussi la bataille en Séquanie (Dion Cassius, Histoire romaine, XL, 39).

2° La graphie « Alisiia » (employée dans l’inscription gallo-romaine du Mont-Auxois) n’est attestée dans aucun texte de l’Antiquité: tous les auteurs antiques latins ou grecs (César, Diodore de Sicile, Tite-Live, Strabon, Plutarque, Dion Cassius, etc.) évoquent une citadelle nommée « Alesia », et non « Alisiia ». D’un point de vue linguistique, rien ne justifie que le « e » d’Alésia se transforme en « i » à l’époque gallo-romaine. Alise et Alésia pourraient donc être deux lieux distincts. D’ailleurs, selon l’hypothèse la plus répandue chez les linguistes, « Alesia » viendrait du celtique « ales » qui désigne une hauteur rocheuse: le nom « Alesia » aurait donc pu s’appliquer à n’importe quelle ville gauloise bâtie sur une montagne ou une colline.

3° Les fouilles menées à Alise-Sainte-Reine n’ont pas permis d’identifier la métropole gauloise évoquée dans les sources. D’après l’historien Diodore de Sicile (contemporain de César), Alésia était le plus important centre religieux de toute la Celtique (Diodore de Sicile, Bibliothèque, IV, 9). Or, les fondations de cette grande métropole religieuse n’ont pas été retrouvées à Alise-Sainte-Reine, malgré l’ampleur des fouilles. Les vestiges de monuments du Mont-Auxois se rapportent presque tous à l’époque gallo-romaine, c’est-à-dire à une époque postérieure à la conquête romaine. Sur les neuf sanctuaires gallo-romains découverts à Alise-Sainte-Reine, trois seulement pourraient avoir une origine plus ancienne, mais d’après les rapports archéologiques, cette origine ne remonterait qu’à la fin de l’époque gauloise.

4° La topographie du Mont-Auxois ne coïncide pas du tout avec les informations données par Jules César. Sans entrer dans une argumentation exhaustive et fastidieuse, nous donnerons simplement quelques exemples. Premièrement, d’après Jules César, Alésia se situe au sommet d’une montagne ou d’une colline devant laquelle s’étend une petite plaine longue d’environ 3.000 pas (4,5 km) entourée de collines qui sont proches les unes des autres. La seule plaine que l’on trouve au pied du Mont-Auxois est la plaine des Laumes, qui s’étend sur plusieurs dizaines de km (au lieu des 4,5 km évoqués par César), et n’est pas du tout entourée de collines. Deuxième exemple: si l’on en croit les écrits de Jules César, le plateau d’Alésia devait être suffisamment étendu pour accueillir les 80.000 fantassins et les 15.000 cavaliers réunis par Vercingétorix, en plus de la population de l’oppidum. Or, le Mont-Auxois est une petite colline dont la surface de 90 hectares ne peut pas accueillir autant d’hommes et de chevaux. Troisième exemple: César dit que deux rivières (« duo flumina ») coulent au pied de l’oppidum. Or, au pied du Mont-Auxois, on compte trois rivières: l’Oze, l’Ozerain et la Brenne. Dernier exemple: César écrit que l’oppidum d’Alésia « ne pouvait être pris que par un siège ». Cela signifie que l’oppidum était difficile à prendre et qu’il devait former une sorte de verrou naturel. Or, le Mont-Auxois est une colline isolée, peu élevée (150 mètres de dénivelé), dont les flancs sont peu escarpés: il ne constituait donc pas un site stratégique pour Vercingétorix. Comme l’écrivait Paul Claudel dans l’une de ses lettres après avoir visité Alise-Sainte-Reine, « il faut que l’armée gauloise, pour s’y laisser enfermer, ait eu à sa tête un homme d’une stupidité phénoménale ».

Ainsi, pour Franck Ferrand et Danielle Porte, Alise-Sainte-Reine ne peut pas être le site d’Alésia: l’archéologie a certes prouvé qu’un siège avait été mené par les Romains au Mont-Auxois, mais ce siège n’a rien à voir avec celui d’Alésia!

L’archéologie contre les textes ?

Le débat sur la localisation d’Alésia pose en fait un vrai problème de méthode: comment articuler les données archéologiques et les sources littéraires? La pioche des archéologues est-elle plus fiable que la plume des auteurs anciens? Le Mont-Auxois, fouillé à deux reprises, a livré aux archéologues des indices abondants qui rendent son authenticité difficilement contestable. Pourtant, la localisation et les caractéristiques topographiques du Mont-Auxois ne semblent pas correspondre à celles du site évoqué dans les textes anciens. La vraie question est donc: faut-il prendre les textes anciens au pied de la lettre? En simplifiant un peu les choses, on peut dire que, grosso modo, trois réponses différentes ont été apportées à ce problème.

– Les détracteurs d’Alise-Sainte-Reine considèrent que les textes anciens, en particulier celui de Jules César, sont suffisamment précis et fiables pour invalider les conclusions des archéologues alisiens. C’est notamment le point de vue de Danielle Porte, latiniste de formation et agrégée de lettres classiques.

– De leur côté, les partisans d’Alise-Sainte-Reine s’efforcent de relativiser les textes anciens, et pointent du doigt les « imprécisions » de César. Il est vrai que le but de Jules César n’était pas de faire une description exacte du site d’Alésia, mais de proposer à ses lecteurs un récit aussi spectaculaire et aussi réaliste que possible, quitte à inventer certains détails. Comme le dit l’historien Yann Le Bohec, César savait que ses lecteurs (des notables romains) n’iraient pas vérifier in situ les descriptions. Le récit de César peut donc comporter des approximations, des exagérations et des erreurs.

– Certains partisans d’Alise-Sainte-Sainte ont une approche différente, et cherchent à « réconcilier » les textes avec l’archéologie: c’est le cas d’Emile Mouray, un militaire à la retraite qui a écrit plusieurs articles dans lesquels il attribue à des « erreurs de traduction » les incohérences constatées entre le site archéologique et le texte de César. Emile Mouray a donc retraduit certains passages du Livre VII de la Guerre des Gaules, en s’efforçant de faire coïncider à tout prix le texte de César avec le site d’Alise-Sainte-Reine.

Les détracteurs d’Alise-Sainte-Reine ont tendance à « sacraliser » les textes anciens. Si l’on essaie de respecter les textes sans pour autant les sacraliser, on admettra que les divergences entre les données littéraires et le site alisien ne sont pas aberrantes. Certes, la quasi-absence de monuments religieux celtiques au Mont-Auxois est assez dérangeante: on pourrait s’attendre à ce que la grande métropole religieuse évoquée par Diodore ait laissé quelques témoignages de son rayonnement. Cependant, on ne peut pas exclure que les monuments celtiques d’Alésia aient été pillés ou détruits. Que penser de la fausse ressemblance entre les noms Alésia et Alisiia? A vrai dire, la toponymie ne constitue pas un argument très solide pour affirmer ou infirmer l’authenticité d’Alise-Sainte-Reine, étant donné que la langue gauloise est très mal connue, et que les auteurs romains se contentaient de retranscrire des noms gaulois qu’ils avaient simplement entendus, ce qui peut expliquer certaines approximations. Et qu’en est-il de la topographie? Y a-t-il des incohérences flagrantes entre le site alisien et les descriptions faites par Jules César? Evidemment, il serait grotesque de situer Alésia au pied d’une butte alors que César la place au sommet d’une colline. Mais dans le cas d’Alise-Sainte-Reine, les contradictions ne sont pas si flagrantes. En supposant que César ait exagéré, oublié ou inventé certains détails, on peut considérer que le Mont-Auxois correspond globalement au site évoqué dans le texte césarien, à quelques incohérences près. Si l’on fait abstraction de toutes les données purement quantitatives (nombre de combattants, nombre de cours d’eau, longueur de la plaine, longueur des fortifications, etc.), on admettra que le Mont-Auxois réunit la plupart des éléments du paysage décrit par César: une colline, une plaine, des cours d’eau, d’autres collines environnantes, et une « montagne nord » (le Mont Réa, situé en fait au nord-ouest de l’oppidum). Voulant impressionner l’aristocratie romaine, César avait tout intérêt à exagérer certaines informations pour donner à son récit un caractère plus épique.

Finalement, le seul véritable problème réside dans l’expression « in Sequanos » (« chez les Séquanes ») employée par Jules César, car elle nous oriente vers la Franche-Comté plutôt que vers la Bourgogne. Cette expression, à elle seule, a entretenu pendant 150 ans l’hypothèse d’une Alésia franc-comtoise, et nourri d’interminables querelles entre « Bourguignons » et « Franc-comtois ». Alors quoi? César se serait-il trompé? Difficile à croire, de la part d’un général qui connaissait parfaitement la Gaule. Plusieurs hypothèses ont été envisagées pour expliquer l’expression litigieuse. Le territoire des Séquanes était peut-être plus étendu qu’on ne le pensait. Ou alors il y avait peut-être des « enclaves séquanes » en territoire éduen (hypothèse émise par l’historien Jérôme Carcopino). Ou alors le terme « Sequanos » a été mal compris, et désigne, dans le livre VII de la Guerre des Gaules, un peuple différent des Séquanes de Franche-Comté: en effet, Alise-Sainte-Reine se situe près des sources de la Seine; le terme Sequana désignait la Seine ainsi que la déesse du fleuve, honorée par les populations locales. Le terme « Séquanes » aurait donc pu s’appliquer à ceux qui rendent un culte à Sequana… Malheureusement, nous ne saurons jamais. Les Gaulois ne nous ont pas laissé de cartes permettant de délimiter avec précision le territoire de chaque peuple et de localiser chaque oppidum. C’est bien dommage…

Lhypothèse jurassienne : Syam-Chaux-des-Crotenay

Depuis les années 1960, Alise-Sainte-Reine a une concurrente sérieuse: cette « Alésia » non-officielle se trouve dans le Jura, sur les communes de Syam et de Chaux-des-Crotenay. C’est le grand archéologue André Berthier qui est à l’origine de cette théorie: dans les années 60, Berthier mena des recherches qui le conduisirent à situer Alésia dans le Jura, en se fondant sur la méthode du « portrait-robot ». Quelle est cette méthode? Berthier réalisa d’abord un schéma du site d’Alésia à partir des différentes indications topographiques fournies par Jules César, puis il examina des cartes d’Etat-major couvrant tout l’Est de la France, en recherchant le site qui se rapprocherait le plus du « portrait-robot ». Après avoir écarté le site d’Alise-Sainte-Reine, Berthier découvrit qu’un seul site correspondait parfaitement aux descriptions de Jules César: celui de Syam-Chaux-des-Crotenay dans le Jura. Malheureusement, le site jurassien reste mal connu. Berthier y effectua quelques sondages avec des moyens limités et découvrit les restes d’un ancien mur gaulois, mais aucune revue scientifique ne publia le résultat de ces recherches, et l’archéologue se vit refuser toutes les autorisations qu’il demanda pour faire des fouilles dans le Jura.

Reprenons les principaux arguments en faveur du site jurassien :

1° Chaux-des-Crotenay se trouve bien dans le pays des Séquanes (c’est-à-dire en Franche-Comté), contrairement à Alise-Sainte-Reine, située 140 km plus loin, en Bourgogne, dans le pays des Eduens.

2° Le site de Chaux-des-Crotenay correspond jusque dans les moindres détails au site que décrit Jules César dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules. Le village est situé sur une colline aux flancs escarpés, devant laquelle on peut voir une petite plaine enclavée qui s’étend, tout en longueur, sur 4,5 km (on retrouve donc la plaine de « 3.000 pas » évoquée par César).  Au pied de la colline coulent deux rivières, la Lemme et la Saine. De plus, le plateau de Chaux-des-Crotenay a une superficie de près de 1.000 hectares: il pouvait donc largement accueillir les 95.000 combattants et les 15.000 chevaux réunis par Vercingétorix, contrairement à l’étroite colline d’Alise-Sainte-Reine.

3° Le site de Chaux-des-Crotenay regorge de vestiges gaulois. André Berthier a découvert l’existence d’un immense mur de pierres qu’il a identifié aux remparts d’Alésia. Mais il a également découvert des vestiges de monuments sacrés: menhirs, dolmens, tumuli, fosses muraillées, autels en pierre se comptent par dizaines sur la colline de Chaux-des-Crotenay et dans ses environs. D’après Danielle Porte, qui travaille depuis plusieurs années sur le site jurassien, il n’y a aucun doute possible: ces ruines sont les vestiges de monuments cultuels et funéraires celtiques, et attestent la présence d’importants sanctuaires avant la conquête romaine. Dès lors, comment ne pas repenser à Diodore de Sicile, qui décrivait Alésia comme la grande métropole religieuse du monde celtique ?

4° On peut voir des traces de fortifications romaines à proximité de Chaux-des-Crotenay, notamment des fossés, des tours et des camps romains. Une découverte récente a même permis d’identifier des installations militaires romaines coïncidant parfaitement avec les descriptions de Jules César. En effet, l’architecte François Chambon a analysé en 2012 des photos aériennes réalisées dans le Jura par une caméra laser (cette technologie est appelée « LIDAR »). Selon François Chambon, les photos ont révélé, dans le sous-sol, des tracés cohérents de fortifications flanquées de 6 tours espacées de 24 mètres chacune : or, Jules César évoque la construction de « tours placées à 80 pieds d’intervalle » (Guerre des Gaules, VII, 72). Le pied romain valait environ 295 mm, ce qui nous donne un intervalle compris entre 23 et 24 mètres, comme sur les fortifications photographiées dans le Jura. Les fortifications romaines retrouvées à Alise-Sainte-Reine ne répondent pas à ce signalement.

Bien que les spécialistes se soient majoritairement ralliés à la « thèse bourguignonne », la « thèse jurassienne » a de nombreux partisans, y compris dans le monde scientifique et universitaire. Citons, entre autres, l’historien Franck Ferrand, l’architecte François Chambon, l’historienne et latiniste Danielle Porte ou encore Frédéric Lusa, producteur d’un documentaire diffusé sur Canal +. Ils demandent tous que le site jurassien soit fouillé. Or, les fouilles sont interdites à Chaux-des-Crotenay, et Franck Ferrand pense même que l’Etat veut empêcher toute recherche dans le Jura, en raison des enjeux politiques, touristiques et financiers que représente l’ouverture du MuséoParc en Bourgogne.

Depuis le décès d’André Berthier en 2000, aucune équipe d’archéologues professionnels n’a demandé l’autorisation de mener des fouilles à Chaux-des-Crotenay. Aujourd’hui, le site est encore étudié par une poignée de bénévoles passionnés, qui disposent de moyens dérisoires et ne peuvent ni extraire les vestiges ni assurer la protection du site. Aussi aberrant que cela puisse paraître, les nombreux vestiges de Chaux-des-Crotenay sont à l’abandon, et ne semblent intéresser aucun archéologue professionnel. Cette situation est absurde à tous points de vue. Il faut que des fouilles soient menées à Chaux-des-Crotenay, comme le réclame Franck Ferrand. Les vestiges de ce site doivent impérativement être protégés, inventoriés et datés. Que risquons-nous ? Si les trouvailles ne sont pas concluantes, alors l’authenticité du site bourguignon n’en sera que plus manifeste. Certes, une campagne de fouilles coûte horriblement cher, mais si l’on a trouvé 52 millions d’euros à investir dans un MuséoParc en Bourgogne, ne peut-on pas financer des recherches sur d’autres sites présentant un intérêt archéologique incontestable ?

L’attitude arrogante des promoteurs du MuséoParc

MuséoParc d’Alise-Sainte-Reine (Centre d’interprétation).

Le Centre d’Interprétation du MuséoParc propose aux visiteurs un aperçu des débats historiographiques relatifs à la localisation d’Alésia, mais cet aperçu est très orienté. Tout est fait pour convaincre les visiteurs qu’ils se trouvent bien sur l’authentique site de la célèbre bataille, et le débat est présenté comme définitivement tranché. Les promoteurs du MuséoParc balayent d’un revers de main, avec une certaine mauvaise foi, les arguments de ceux qui contestent l’authenticité du site bourguignon. Dans un communiqué publié par le MuséoParc et rédigé par Claude Grapin, Conservateur du Patrimoine de la Côte d’Or, on peut lire les lignes suivantes :

« Les détracteurs du site d’Alise-Sainte-Reine nient en bloc, sans l’examiner objectivement, le volumineux dossier archéologique du Mont-Auxois, l’accusant d’avoir été créé de toutes pièces. Ils utilisent pour seul argument le texte quasi sacralisé des Commentaires de César et quelques autres sources antiques (…). Aujourd’hui encore, s’appuyant sur l’argumentation textuelle, topographique et stratégique d’un discours non renouvelé depuis le Second Empire, d’autres prétendantes s’affrontent. Leurs promoteurs suscitent régulièrement l’intérêt de certains médias et contribuent à donner à un public non averti l’impression que la localisation du site d’Alésia demeure en suspens. (…) Force est de reconnaître que pour les éphémères ou plus durables « Alesia », un dossier aussi spectaculaire que celui réuni sur le site d’Alise-Sainte-Reine n’a jamais pu être produit ou, du moins, pour certains, il ne se rattache pas à la période concernée par le siège d’Alésia. »

Dans ce communiqué (disponible sur le site Internet du MuséoParc), l’authenticité d’Alise-Sainte-Reine est présentée comme une vérité parfaitement établie. Les partisans des autres sites sont décrits comme des amateurs et des fabulateurs qui cherchent à manipuler le public. La dernière phrase est assez surprenante: l’abondance du matériel archéologique retrouvé à Alise-Sainte-Reine est considérée comme un argument décisif en faveur du site bourguignon, parce qu’aucun autre site n’a fourni à ce jour un matériel aussi riche. Mais pour trouver quelque chose, encore faut-il pouvoir chercher… Aucun autre site n’a fait l’objet de fouilles aussi importantes qu’à Alise-Sainte-Reine, et les pouvoirs publics interdisent de fouiller le site de Chaux-des-Crotenay: comment pourrait-on fournir des preuves archéologiques si les fouilles sont impossibles? Dans le communiqué de Claude Grapin, le site de Chaux-des-Crotenay n’est cité qu’une seule fois (et mal orthographié): il est mis sur le même plan que toutes les « Alesia » fantaisistes qui ont été envisagées depuis 150 ans, sans aucune mention des découvertes qu’on a faites ces dernières années dans le Jura.

En guise de conclusion

Bien que l’authenticité d’Alise-Sainte-Reine soit aujourd’hui admise par la majorité de la communauté scientifique, des doutes subsisteront tant que le site jurassien de Chaux-des-Crotenay n’aura pas été fouillé dans les règles de l’art. Pour autant, le MuséoParc d’Alise-Sainte-Reine n’est pas une imposture : c’est un projet remarquable à bien des égards, d’un grand intérêt scientifique et pédagogique. Un épisode aussi important que la bataille d’Alésia devait avoir son musée, et l’on peut trouver légitime que ce musée soit installé à Alise-Sainte-Reine. L’imposture ne réside pas dans le MuséoParc lui-même, mais plutôt dans l’attitude de ses promoteurs, qui affirment que le débat est clos et rejettent avec mépris l’hypothèse (pourtant crédible) d’une Alésia jurassienne.

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