Qu’est-ce que le social-libéralisme?

Quand on parle de « social-libéralisme », on pense d’abord à des hommes politiques de centre-gauche convertis au libéralisme économique. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, le chancelier allemand Gerhard Schröder et le Premier Ministre britannique Tony Blair sont devenus des symboles de cette gauche « sociale-libérale » qui voyait la mondialisation comme un processus inéluctable et qui faisait passer l’efficacité économique avant l’idéologie. En France, l’expression « social-libéral » est presque une insulte : on l’emploie généralement pour dénigrer les gouvernements de gauche qui mettent en œuvre des réformes économiques jugées « trop à droite ». Pour une partie de la gauche française, le « social-libéral » est en quelque sorte le nouveau visage du « social-traître », l’incarnation d’une gauche dévoyée qui aurait trahi les travailleurs et embrassé la cause du patronat. Le Front de Gauche et les frondeurs du PS ont ainsi reproché à Manuel Valls de mener une politique « sociale-libérale ». Or, Valls a toujours récusé l’étiquette de social-libéral, tout comme la direction du PS : « le social-libéralisme ne fait partie ni de notre vocabulaire ni de notre tradition », a déclaré le Premier Secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis. Qu’est-ce donc que le « social-libéralisme » et pourquoi ce courant politique a-t-il si mauvaise réputation au sein de la gauche française ?

Tony Blair.

Origines et fondements idéologiques du social-libéralisme

Le social-libéralisme n’est pas apparu avec le « blairisme » ni avec la social-démocratie version Schröder. Il s’agit en réalité d’un courant de pensée beaucoup plus ancien, qu’on appelle également « libéralisme social ». En France, on distingue parfois les « sociaux-libéraux » (hommes de gauche convertis au libéralisme économique) et les « libéraux sociaux » (libéraux ayant une sensibilité sociale) : les premiers seraient situés au centre-gauche tandis que les seconds seraient au centre-droit. Il s’agit toutefois d’une distinction artificielle qui n’existe pas dans le monde anglo-saxon : en français, le terme « social-libéralisme » est calqué sur l’anglais social liberalism, qui signifie littéralement « libéralisme social ».

Le libéralisme social a émergé en Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle et a été fortement influencé par les théories de l’économiste John Stuart Mill et par celles du sociologue Leonard Trelawny Hobhouse. On pourrait définir ce courant de pensée comme une volonté de concilier libéralisme économique et justice sociale : les « libéraux sociaux » prônent une économie de marché fondée sur la libre concurrence et l’initiative privée mais encadrée par des normes sociales et par une action régulatrice de l’Etat. Contrairement aux libéraux classiques, les libéraux sociaux n’accordent pas une confiance aveugle aux lois du marché : ils considèrent l’Etat comme un outil légitime de régulation des rapports sociaux, à condition que cette action régulatrice ne remette pas en cause les libertés individuelles. Pour les libéraux sociaux, il ne peut y avoir de véritable liberté que si les individus disposent des conditions matérielles nécessaires pour l’exercer : dès lors que les lois du marché ne garantissent pas une redistribution suffisamment juste des richesses et que la solidarité spontanée entre individus ne permet pas de corriger les inégalités les plus criantes, la puissance publique doit intervenir.

Le libéralisme social a connu un essor important aux Etats-Unis entre 1900 et 1920, période souvent qualifiée de « Progressive Era » (ère progressiste) dans l’histoire politique américaine. Face au creusement des inégalités sociales et à la puissance des trusts, les présidents américains de cette époque ont rompu avec le principe libéral classique du « laisser-faire » et ont cherché à mieux encadrer le capitalisme. Deux présidents ont particulièrement marqué cette période progressiste : le républicain Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et le démocrate Thomas Woodrow Wilson (président de 1913 à 1921). Au Royaume-Uni, ce sont les « Whigs » du Parti Libéral qui ont, dès la fin du XIXe siècle, embrassé les principes du libéralisme social. Lloyd George en fut l’un des plus éminents représentants : nommé Chancelier de l’Echiquier en 1908, il mit en œuvre une politique sociale audacieuse et instaura, en 1911, le premier système d’assurances sociales obligatoire, financé par l’Etat et par les cotisations des travailleurs et du patronat.

Theodore Roosevelt.

La doctrine « solidariste » développée en France par le radical Léon Bourgeois à la fin du XIXe siècle peut être considérée comme une variante française du libéralisme social. Juriste de formation, Léon Bourgeois occupa plusieurs ministères importants sous la Troisième République (il fut notamment Ministre du Travail et Ministre de l’Instruction Publique). Pour Léon Bourgeois, la société se compose d’individus interdépendants liés entre eux par des obligations morales : tous les individus ont une dette envers la société, et chacun doit s’acquitter de sa « dette sociale » selon les moyens dont il dispose. La doctrine de Léon Bourgeois, que l’on pourrait définir comme une sorte de troisième voie entre le socialisme et le libéralisme classique, servit de fondement philosophique et moral aux lois sociales de la Belle Epoque (comme la loi de 1898 sur les accidents du travail ou la loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes) mais également à la création d’un impôt progressif sur le revenu en 1914.

Après la crise de 1929, les travaux du célèbre économiste britannique John Maynard Keynes ont largement nourri la pensée sociale-libérale. Keynes croyait aux vertus de la libre concurrence mais considérait que, dans un contexte de crise économique et d’effondrement de la demande, une régulation macro-économique était nécessaire pour soutenir la consommation et stabiliser le marché. Ces principes furent d’ailleurs appliqués aux Etats-Unis dans les années 30 avec le « New Deal » du président démocrate Franklin Delanoe Roosevelt : pour sortir de la crise, Roosevelt mit en œuvre une politique de « grands travaux » destinée à relancer l’économie américaine. Mais il chercha aussi à moraliser le capitalisme en renforçant le rôle des syndicats, en établissant un code de bonne conduite pour les entreprises et en luttant contre la spéculation boursière. Soucieux de porter secours aux victimes de la crise, il mit en place une assurance chômage et un système de retraites financé par l’impôt, jetant ainsi les bases d’un Etat-providence.

Le renouveau de la pensée sociale-libérale à la fin du XXe siècle

A la fin du XXe siècle, plusieurs auteurs ont largement contribué au renouveau de la pensée sociale-libérale. Il faut tout d’abord mentionner le philosophe américain John Rawls, qui a travaillé sur les notions de justice et d’égalité. Selon John Rawls, c’est l’égalité des chances qui constitue le fondement de la justice sociale. L’égalité des chances ne requiert pas la suppression de toutes les inégalités socio-économiques mais uniquement de celles qui ne sont pas bénéfiques aux individus les plus déshérités : c’est ce que le philosophe appelle le « principe de différence ». Au nom de ce principe, la puissance publique doit garantir à tous les individus l’accès à certains « biens premiers » (comme l’éducation) et mettre en place des mesures visant à favoriser l’intégration des catégories de population les plus défavorisées ; aux Etats-Unis, les travaux de John Rawls ont notamment inspiré les politiques d’affirmative action en faveur des Afro-américains. L’économiste indien Amartya Sen, qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, est lui aussi considéré comme un théoricien du social-libéralisme contemporain. Cet économiste est surtout connu pour ses travaux sur la famine, sur les inégalités entre hommes et femmes et sur « l’économie du bien-être ». Amartya Sen considère que les mécanismes de l’économie de marché doivent être mis au service du développement des pays pauvres ; ses recherches ont largement contribué à l’essor de l’économie sociale et solidaire.

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John Rawls.

Le sociologue britannique Anthony Giddens a théorisé dans les années 1990 l’idée d’une « troisième voie » entre la social-démocratie classique et le néolibéralisme. D’après Giddens, les partis de centre-gauche ne pouvaient survivre à l’effondrement du monde bipolaire qu’en s’adaptant prudemment aux nouvelles règles de la mondialisation libérale. Dès lors, la priorité ne devait plus être la redistribution des richesses mais l’accroissement de la compétitivité des entreprises par une politique de l’offre (baisses d’impôts, flexibilisation du marché du travail) ; l’Etat-providence devait être maintenu mais restructuré, de façon à rétablir l’équilibre des comptes publics. L’éducation demeurait quant à elle un pilier de l’action publique, car elle devait donner un haut niveau de qualification à la population active et, par conséquent, garantir son « employabilité ». Les travaux de Giddens ont influencé plusieurs dirigeants de centre-gauche tels que Tony Blair et Gerhard Schröder, qui ont flexibilisé le marché du travail et réduit les impôts tout en préservant les fondements de l’Etat-providence et les services publics d’éducation et de santé : Giddens a d’ailleurs été le conseiller de Tony Blair et l’un des principaux inspirateurs du New Labour. Ses analyses ont également influencé le président Bill Clinton et les New Democrats aux Etats-Unis.

La gauche française n’est pas social-libérale

La gauche française est une exception en Europe car elle été relativement peu réceptive à la « troisième voie » théorisée par Giddens et adoptée par la plupart des sociaux-démocrates européens. Jean-Christophe Cambadélis a raison d’affirmer que le social-libéralisme est étranger à la tradition socialiste française : les sociaux-libéraux sont ultra-minoritaires au PS. Au début des années 2000, Jean-Marie Bockel a tenté de promouvoir un courant social-libéral au sein du Parti Socialiste mais, suite à la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, il a quitté le PS pour rejoindre la nouvelle majorité présidentielle et a fondé un petit parti baptisé « La Gauche Moderne », aujourd’hui membre de l’UDI. Quant à Emmanuel Macron, qui est souvent présenté comme un social-libéral, il n’a jamais été membre du PS. En France, les véritables héritiers du « libéralisme social » ne sont pas à gauche : ils sont plutôt à chercher du côté du centre-droit, chez les libéraux modérés de l’UDI ou de LR. Même si la gauche a contribué à la libéralisation de l’économie française à partir des années 80, elle n’a jamais mis en place de véritables réformes structurelles du marché du travail et n’a jamais voulu toucher à l’Etat-providence : toutes les réformes de l’assurance maladie et des retraites ont été menées par la droite et le centre.

François Hollande a parfois été qualifié de « social-libéral » mais son héritage est celui de la « deuxième gauche » et de Jacques Delors, et non celui du social-libéralisme. Il est vrai que les réformes économiques mises en place pendant le quinquennat de François Hollande s’inscrivent dans une logique libérale, mais sans aller vraiment jusqu’au bout de cette logique. Le CICE fournit un bon exemple : ce dispositif accorde aux entreprises un crédit d’impôt sous réserve que celles-ci embauchent de nouveaux salariés ou investissent dans la recherche, l’innovation ou la formation. Or, les vrais libéraux plaident pour des baisses de charge permanentes et sans contrepartie. Quant à la « loi Travail », souvent présentée comme une réforme libérale, elle n’a permis qu’un assouplissement très limité du droit du Travail. Cette loi n’a pas abrogé les 35 heures : la semaine de 35 heures demeure la référence légale en France, et toute augmentation de la durée du travail dans une entreprise doit passer par un accord d’entreprise signé par des syndicats majoritaires ou, à défaut, ratifié par les salariés dans le cadre d’un référendum interne. En outre, la « loi Travail » n’a pas véritablement assoupli les conditions de licenciement : elle n’a fait qu’inscrire dans le Code du Travail des motifs de licenciement déjà reconnus par la jurisprudence.

Quel social-libéralisme pour le XXIe siècle ?

Le social-libéralisme est-il devenu obsolète ? Non : face à la droite conservatrice et à la montée des populismes en Europe, nous avons besoin de courants politiques modérés capables de concilier protection et compétitivité. Cela dit, une rénovation idéologique s’impose : le blairisme et la social-démocratie de Schröder, qui incarnaient une certaine modernité politique au début des années 2000, sont aujourd’hui des modèles dépassés. Au Royaume-Uni, l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du Parti Travailliste en 2015 exprime d’ailleurs une volonté de tourner le dos à l’héritage du blairisme. En Italie, la démission de Matteo Renzi fin 2016 illustre elle aussi l’essoufflement de la « troisième voie » en Europe. Les sociaux-libéraux doivent donc se trouver de nouveaux modèles et un nouveau socle intellectuel adapté aux enjeux du XXIe siècle.

Quelques idées intéressantes ont récemment émergé dans le débat politique européen : « revenu universel de base », « flat tax », assurance-chômage universelle, systèmes de retraite « à la carte », etc. Ces propositions ne constituent évidemment pas un corpus idéologique cohérent mais donnent déjà quelques orientations sur ce que pourrait être le social-libéralisme du XXIe siècle : un courant de pensée qui veut encourager l’innovation et la prise de risques tout en préservant les fondements de l’Etat-providence ; un courant de pensée qui entend favoriser la mobilité professionnelle sans précariser les travailleurs ; un courant de pensée qui souhaite introduire plus de souplesse dans le droit du travail et dans les systèmes sociaux en laissant à chaque travailleur la possibilité de trouver des solutions adaptées à sa situation et à ses besoins. Par ailleurs, le social-libéralisme du XXIe siècle devra dépasser le cadre national et s’inscrire dans une réflexion beaucoup plus globale. Jusqu’à présent, les sociaux-libéraux ont surtout cherché à insérer les économies nationales dans la mondialisation : il s’agit désormais de promouvoir, à l’échelle européenne comme à l’échelle mondiale, l’idée d’une globalisation plus humaine régulée par des normes fiscales, sanitaires et environnementales plus exigeantes.

Le centre existe-t-il en France ?

La question peut sembler provocante, voire totalement déplacée de la part d’un centriste militant. Elle mérite néanmoins d’être posée car il existe en France une véritable doxa médiatique selon laquelle toute la vie politique se résumerait à une perpétuelle opposition entre la gauche et la droite. Toute remise en cause de ce dogme dualiste est immédiatement perçue comme une hérésie ou une incongruité. Les candidats et les partis qui cherchent à proposer une « troisième voie » entre la gauche et la droite sont rarement pris au sérieux : lors de l’élection présidentielle de 2007, la candidature de François Bayrou suscita beaucoup d’incompréhension et de railleries chez ses adversaires. Nicolas Sarkozy prétendit que Bayrou avait le même programme que lui. Ségolène Royale affirma, quant à elle, que Bayrou n’avait pas de programme. Les journalistes politiques et les faiseurs d’opinion s’acharnèrent à démontrer que Bayrou n’aurait pas de majorité pour gouverner s’il remportait la présidentielle. C’est dire à quel point le principe dualiste est ancré dans les consciences.

Contrairement aux notions de gauche et de droite, dont la réalité n’est pour ainsi dire jamais questionnée, le centre est souvent considéré comme une coquille vide, une chimère, un espace politique introuvable, et les centristes sont traités comme de perpétuels indécis condamnés à l’errance idéologique. Alors posons-nous franchement la question : existe-il un centre dans la vie politique française ? Sur cette question, trois théories s’opposent : celle qui nie l’existence du centre, celle qui considère le centre comme une composante de la droite, et celle qui affirme l’existence d’un centre distinct de la gauche et de la droite.

Première théorie : le centre n’existe pas.

Tous ceux qui ont étudié la science politique en France entre les années 1950 et les années 1980 ont été influencés par les travaux du politologue Maurice Duverger (décédé en 2014), le « pape de la science politique ». Or, Duverger a toujours nié l’existence du centre en tant que courant politique : chez Duverger, le « centre » désigne uniquement les éléments les plus modérés de la droite et de la gauche. Ainsi, pour Duverger, il n’existe aucun espace politique intermédiaire entre la gauche et la droite : le centre n’est en réalité que la conjonction d’un « centre-gauche » et d’un « centre-droit », la synthèse illusoire et artificielle entre des aspirations contradictoires. Tout parti se réclamant du centre appartient nécessairement à l’une des deux tendances qui structurent le débat politique.

Pour Duverger, la vie politique française est un « éternel marais » : l’auteur affirme que depuis 1789, sous la plupart des régimes, la France a été gouvernée au centre, excepté lors de brèves périodes telles que la Convention jacobine (1793-94) ou le régime de Vichy (1940-1944). La plupart du temps, le pouvoir fut exercé par des majorités de centre-droit ou de centre-gauche, parfois par des coalitions plus larges allant du centre-gauche au centre-droit. Ces majorités centristes ont durablement refoulé dans l’opposition les extrêmes de chaque camp. Un tel « tropisme centripète » s’explique, d’après Duverger, par le traumatisme de la Révolution et par la réaction brutale de 1814-1815, qui auraient favorisé le divorce entre les extrémistes et les modérés de chaque tendance : ni la droite ni la gauche ne pouvaient gouverner suivant leurs principes autrement qu’en écrasant l’adversaire ; seul un compromis entre les modérés des deux bords pouvait donc empêcher le basculement dans la violence et rétablir une certaine stabilité. 

M. Duverger.

Dans les années 1960, Maurice Duverger théorisa la disparition de ce « marais » centriste. L’auteur pensait en effet que le centre était voué à disparaître en raison d’une bipolarisation de la vie politique et d’une marginalisation progressive des « extrêmes ». Ainsi Duverger pouvait-il écrire en 1964 : « Il est maintenant banal de dire que dans les nations industrielles très développées au niveau de vie élevé, les structures de la société globale tendent à faire l’objet d’un consensus général. Les luttes politiques se déroulent de plus en plus à l’intérieur d’un système qui n’est pas mis en cause, plutôt que contre le système. (…) Les conditions sociologiques d’un bipartisme et d’une alternance droite-gauche qui n’existaient pas auparavant sont en train de se développer rapidement. » D’après Duverger, cette marche vers le bipartisme devait être accentuée par le scrutin majoritaire à deux tours, qui favorise les duels droite-gauche au second tour et marginalise les petits partis indépendants et les extrêmes. 

Les prophéties de Maurice Duverger se sont-elles réalisées ? En partie, oui. Sous la Cinquième République, la vie politique française a effectivement connu un processus de bipolarisation. Depuis l’alternance de 1981, gauche et droite exercent le pouvoir à tour de rôle en s’appuyant sur des majorités relativement stables. Pourtant, Duverger a commis plusieurs erreurs d’appréciation. Il avait annoncé la marginalisation de l’extrême droite : or, l’ascension fulgurante du Front National depuis les années 1980 contredit cette analyse. De même, l’auteur avait annoncé une réunification de la gauche : or, la gauche française est aujourd’hui profondément fracturée, et l’on voit bien que, sur bon nombre de sujets, les sociaux-démocrates du PS sont plus proches de la droite modérée que de la gauche antilibérale. En outre, le bipartisme annoncé par Maurice Duverger n’a jamais vu le jour. Contrairement aux prévisions du politologue, la bipolarisation n’a pas conduit, en France, à la mise en place d’un véritable système bipartisan. Malgré le scrutin majoritaire à deux tours utilisé aux législatives et à la présidentielle, le système partisan français reste assez morcelé. Le multipartisme affiche en France une étonnante résistance.

Deuxième théorie : le centre est à droite.

L’idée selon laquelle le centre ne serait qu’une composante de la droite est assez largement répandue. Les responsables de la droite considèrent généralement les centristes comme leurs alliés naturels, voire comme une simple force d’appoint. A gauche, l’argument « anti-centriste » par excellence est celui de la reductio ad dexteram, qui consiste à réduire le centre à une simple excroissance de la droite. A l’élection présidentielle de 1969, le Parti Communiste Français publia une affiche montrant les deux candidats du second tour, le gaulliste Georges Pompidou et le centriste Alain Poher, de profil et dos à dos, avec le slogan « blanc bonnet bonnet blanc ». Plus récemment, à l’élection présidentielle de 2007, le journal L’Humanité réutilisa le même procédé avec des photos de Nicolas Sarkozy et de François Bayrou pour suggérer que les deux candidats étaient interchangeables. François Mitterrand disait que les centristes n’étaient « ni de gauche, ni de gauche ». Jean-Luc Mélenchon considère quant à lui que « le centre, c’est la droite », et que François Bayrou est un « illusionniste qui cherche à faire oublier qu’il est de droite ». Certains centristes pensent d’ailleurs que leur famille politique est naturellement liée à la droite et considèrent comme une folie toute alliance avec un parti de gauche. Le centre ne serait-il en définitive qu’une droite qui ne veut pas dire son nom ? Le mot « centre » ne serait-il qu’un raccourci pour désigner le centre-droit ?

Considérer le centre comme une composante de la droite revient, de fait, à nier l’existence d’un centrisme distinct de la gauche et de la droite. Mais c’est aussi reconnaître l’existence d’un courant centriste qui aurait sa propre histoire et ses propres valeurs. Selon l’historien et politologue René Rémond, la droite française s’est organisée autour de trois grands courants après la Révolution : la droite légitimiste (ou contre-révolutionnaire), la droite bonapartiste (dont le gaullisme serait un prolongement) et la droite orléaniste libérale. Dans la typologie des droites établie par René Rémond, les centristes sont considérés comme les héritiers de la droite orléaniste libérale. A l’origine, ce courant voulait proposer une synthèse entre la monarchie et les acquis libéraux de la Révolution. L’orléanisme triompha sous la Monarchie de Juillet (1830-1848) et l’historien François Guizot, plusieurs fois ministres sous Louis-Philippe, en fut l’incarnation. Socialement conservateurs mais économiquement libéraux, partisans d’une monarchie parlementaire et d’un suffrage censitaire, les orléanistes gouvernaient alors la France au centre en s’appuyant sur une bourgeoisie capitaliste en plein essor. 

Sous la Troisième République, une droite républicaine libérale émergea peu à peu face au puissant Parti Radical. Marginalisée à la Libération, elle se réorganisa sous la Quatrième République. A cette époque, elle fut surtout représentée par le CNI (Centre National des Indépendants), un petit parti de notables, de patrons et de professions libérales qui devint en 1951 le CNIP (Centre National des Indépendants et Paysans), le parti de Joseph Laniel et d’Antoine Pinay. Sous la Cinquième République, le giscardisme peut apparaître comme un avatar de la droite orléaniste libérale. De nos jours, il semblerait que le courant libéral soit devenu le courant majoritaire au sein de la droite française : on le retrouve chez certains partis centristes mais également au sein de l’ex-UMP rebaptisée « Les Républicains ». La droite française, dans sa grande majorité, a évolué vers un conservatisme ouvert et un libéralisme économique tempéré, auxquels adhérent aujourd’hui bon nombre d’anciens gaullistes.

Peut-on encore considérer les centristes comme les héritiers du courant orléaniste libéral? En partie seulement, car le centre n’est pas réductible à sa composante libérale. En effet, le courant libéral n’est que l’un des courants du centrisme contemporain : il faudrait y adjoindre les radicaux valoisiens (membres de l’UDI), les démocrates-chrétiens (dispersés entre l’UDI, le MoDem et « Les Républicains ») et les écologistes indépendants. Le centre ne correspond pas à un courant politique unifié : il faut plutôt l’appréhender comme une nébuleuse de courants et de traditions politiques dont le dénominateur commun serait la recherche d’un « juste équilibre ».

Troisième théorie : le centre est distinct de la gauche et de la droite.

Nier l’existence du centre, ou le réduire à une simple composante de la droite, c’est oublier que, sous la plupart des régimes que la France a connus depuis 1789, il y eut des hommes qui refusèrent la logique du « bloc contre bloc » et tentèrent de promouvoir un « juste milieu », une troisième voie entre la gauche et la droite. L’historien Jean-Pierre Rioux, dans son livre Les centristes de Mirabeau à Bayrou, a essayé de montrer que ce centrisme du « juste équilibre » était une constante de la vie politique française.

Que l’on songe, par exemple, aux Thermidoriens sous la Convention, qui ont mis un terme à la Terreur tout en sauvant les acquis libéraux de 1789. Que l’on songe aux « Doctrinaires » qui, à la Restauration, rejetèrent dos à dos la violence des Jacobins et l’intransigeance des « ultras », et prônèrent la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Que l’on songe aux Orléanistes qui, sous la Monarchie de Juillet, menèrent une « politique du juste milieu cherchant à trouver le chemin d’un gouvernement constitutionnel également distant de l’Ancien Régime et des ardeurs jacobines » (Pierre Rosanvallon). Que l’on songe aussi au « tiers parti » sous le Second Empire, qui a largement contribué à la libéralisation du régime impérial. Sous la Troisième République, les Républicains « modérés », qui partageaient le célèbre adage « ni réaction ni révolution », participèrent à d’innombrables coalitions gouvernementales et furent à l’origine de nombreuses lois fondatrices du modèle républicain français : loi sur la liberté de la presse, lois Ferry sur l’école, lois sur la liberté syndicale et sur la liberté d’association, etc. En pleine affaire Dreyfus, ils formèrent un gouvernement de « défense républicaine » sous l’impulsion de Pierre Waldeck-Rousseau ; leur parti, l’Alliance Républicaine Démocratique, fondé en 1901 et situé au centre de l’échiquier politique, fut le pivot de nombreuses majorités à la Belle Époque et dans l’entre-deux-guerres.

A la Libération, un nouveau parti appelé MRP (Mouvement Républicain Populaire) souhaitait dépasser le clivage droite-gauche en portant un projet républicain, social et humaniste inspiré de la Résistance et de la démocratie chrétienne. Le MRP entendait aussi jouer un rôle de trait d’union entre la gauche et la droite républicaines et mettre un terme aux vieilles querelles opposant catholiques et anticléricaux. Avant d’être discrédité par l’instabilité gouvernementale et par l’immobilisme chronique de la Quatrième République, le MRP prit part à l’immense effort de reconstruction et de modernisation de la France et donna une impulsion décisive à la construction européenne. Sous la Cinquième République, les centristes ont cherché à promouvoir une troisième voie entre le conservatisme gaullien et le socialo-communisme. A l’élection présidentielle de 1965, c’est le démocrate-chrétien Jean Lecanuet qui incarna cette voie centriste. Au début des années 1970, le radical Jean-Jacques Servan-Schreiber (« JJSS »), refusant à la fois l’immobilisme de « l’État UDR » et l’idéologie étatiste et anticapitaliste du Programme Commun de la gauche, tenta de fédérer les centristes autour d’un projet réformiste d’inspiration sociale-démocrate axé sur la décentralisation, la défense des libertés individuelles et un engagement résolument pro-européen.

Mais si les centristes ont longtemps cherché à proposer une alternative à l’affrontement bipolaire, pourquoi sont-ils désormais alliés de façon quasi systématique à la droite ? Est-ce la Cinquième République qui, en se bipolarisant, les a obligés à choisir leur camp ? Est-ce la droite qui les a pris en otages ? Est-ce la gauche qui les a rejetés lorsqu’elle a cessé d’avoir besoin d’eux pour gouverner ?

Il faut bien admettre que le ralliement des centristes à la droite est un fait récent dans l’histoire politique de la France. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui, dans les années 1970, lia durablement le sort des centristes à celui de la droite. Giscard était un libéral de droite qui pensait que la France devait être « gouvernée au centre », et dont le projet « libéral, social et européen » ne pouvait que séduire les centristes. La candidature de Giscard à l’élection présidentielle de 1974 a bénéficié du soutien massif des centristes au second tour face à François Mitterrand, mais c’est surtout la création de l’UDF (Union pour la Démocratie Française) en 1978 qui a arrimé les centristes à la droite. Car l’UDF n’était, à l’origine, rien d’autre qu’un « mariage de raison » entre les centristes et la droite libérale dans le but de soutenir l’action du président Giscard. L’UDF a donc permis aux centristes de sortir de l’isolement et de revenir aux affaires, mais les a aussi privés de leur indépendance. Dans un contexte de bipolarisation de la vie politique, les centristes savaient bien qu’ils avaient peu de chance d’exister politiquement hors de l’UDF. Ils participèrent donc à toutes les coalitions RPR-UDF des années 80 et 90, ce qui n’empêcha pas quelques centristes d’entrer dans le gouvernement Rocard en tant que « ministres d’ouverture ».

Depuis la fin des années 90, François Bayrou cherche à reconstruire un pôle centriste indépendant de la droite. En 1998, il prit la tête de l’UDF et tenta de réaffirmer l’identité centriste du parti : c’était l’époque de la « nouvelle UDF ». La dynamique d’autonomisation du centre lancée par Bayrou atteignit son point d’orgue à l’élection présidentielle de 2007, où le candidat centriste obtint 18% des suffrages au premier tour. Bayrou voulait dépasser le clivage droite-gauche en faisant travailler ensemble des modérés des deux bords sur les grandes réformes nécessaires au pays ; il a réussi à fédérer autour de sa candidature un électorat beaucoup plus large que l’électorat centriste traditionnel, car il a séduit des électeurs de centre-gauche peu convaincus par la candidate socialiste Ségolène Royal, et des électeurs de centre-droit qui désapprouvaient le discours clivant et droitier du candidat UMP Nicolas Sarkozy. En insistant sur des thèmes tels que la moralisation de la vie politique ou la séparation entre pouvoir politique et pouvoir économique, Bayrou a donné à sa campagne une tonalité tribunicienne et une dimension « antisystème » qui étaient, jusqu’alors, étrangères à la tradition centriste et qui ont permis au chef de l’UDF de capter une partie du vote protestataire.

Mais avec ses 18%, Bayrou resta le troisième homme du scrutin. Au second tour, la bipolarisation triompha de nouveau. Bayrou ne donna aucune consigne de vote : un tiers de ses électeurs se reporta sur Nicolas Sarkozy, un tiers sur Ségolène Royal, et le reste vota blanc. Après la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007, la plupart des anciens cadres de l’UDF se rallièrent au nouveau président. Bayrou, quant à lui, voulut conserver son indépendance et créa le MoDem (Mouvement Démocrate) sur les ruines de l’UDF, avec l’ambition de fonder un grand parti central, équidistant de la gauche et de la droite, un « extrême centre » (Jean-François Khan) destiné à devenir le pivot de majorités nouvelles allant du centre-gauche au centre-droit. Le MoDem devait aussi être un laboratoire d’idées, un parti humaniste, écolo et européen capable d’attirer des individus de sensibilités différentes autour de thématiques transpartisanes telles que la démocratisation des institutions, la construction européenne, la transition énergétique, le soutien aux PME, l’assainissement des finances publiques ou la refondation de l’école. 

Aujourd’hui, deux lignes s’affrontent au sein de la famille centriste. L’UDI, principale formation centriste, considère toujours la droite républicaine comme un « allié naturel » et refuse tout rapprochement avec la gauche. Le MoDem, quant à lui, continue de défendre une ligne de stricte indépendance mais il a choisi de faire alliance avec la droite lors de certains scrutins pour sortir de l’isolement.

François Bayrou en 2012.

Conclusion

On peut ergoter longuement sur l’existence ou la non-existence du centre, sur la possibilité ou l’impossibilité de bâtir un pôle centriste indépendant et unifié, mais il existe bien dans la vie politique française un centrisme de conviction : Jean-Pierre Rioux distingue d’ailleurs « le centre » en tant que force politique autonome et organisée, dont l’existence est sujet à débat, et « le centrisme » en tant que courant de pensée, dont nul ne saurait nier la réalité. La troisième voie prônée par les centristes existe bel et bien et doit être sans cesse réinventée. Mais il est vrai que les circonstances actuelles sont peu propices à l’affirmation d’une voie centriste autonome : le scrutin majoritaire à deux tours favorise les duels droite-gauche, et le succès du Front National renforce le réflexe du « vote utile » au profit du PS et des « Républicains ». Evidemment, les divisions internes de la famille centriste n’arrangent rien à l’affaire.

Message subliminal à destination des centristes

Le Blog Centriste, partenaire du Centriloque, a récemment publié ce passage célèbre de Qu’est-ce que les Lumières?, opuscule du philosophe allemand Emmanuel Kant paru en 1784. Puissent les centristes méditer ces quelques lignes et retrouver le courage d’assumer ce qu’ils sont…

« Les Lumières se définissent comme la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d’un manque d’entendement, mais d’un manque de résolution et de courage pour s’en servir sans être dirigé par un autre. Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu’il soit si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. »

Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?

E. Kant.

Les centristes ont gagné la bataille des idées, mais pas celle des urnes

Aujourd’hui, les idées centristes sont majoritaires en France. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à défendre la construction européenne, à une époque où la droite française, gaulliste et souverainiste, se méfiait de l’Europe. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à défendre la décentralisation, à une époque où la droite française était encore étatiste et centralisatrice. N’oublions pas que les centristes ont été les premiers à prôner un libéralisme économique tempéré, face à une droite française attachée aux monopoles et à la planification gaullienne. Or, que constate-t-on ? Au cours des trente dernières années, une grande partie de la droite s’est convertie au libéralisme économique, à la décentralisation et à l’Europe : comme l’écrit Alexandre Vatimbella, directeur du CREC (Centre de Recherches et d’Etudes du Centrisme), « c’est la droite qui penche vers le centre, et non l’inverse ».

La gauche s’est, elle aussi, réapproprié les idées centristes. N’oublions pas ce qu’était le Parti Socialiste à la fin des années 70 : un parti jacobin et anticapitaliste qui pensait pouvoir émanciper les individus et faire disparaître les inégalités à grands coups de nationalisations et de dépenses publiques. Aujourd’hui, une grande partie de la gauche française a fini par accepter l’économie de marché, la lutte contre les déficits publics, le soutien au monde de l’entreprise et la nécessité de concilier solidarité et compétitivité : cette gauche réformiste, celle de Jacques Delors et de Michel Rocard, celle de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron, une gauche qualifiée parfois de « sociale-libérale », s’est en fait ralliée aux principes que défendait le centre depuis des décennies.

A mesure que la gauche et la droite se « centrisaient », les centristes ont donc vu leur poids électoral se réduire comme peau de chagrin. La banalisation des idées centristes n’a pas profité aux partis centristes. Concrètement, cela signifie qu’une majorité de Français approuvent les idées du centre et ont une bonne image des centristes, mais que cette sympathie ne se transforme pas en suffrages, puisque lors des scrutins nationaux les formations centristes dépassent rarement les 10%. Les centristes sont appréciés pour leur personnalité et leurs idées mais ne sont pas perçus comme capables de gouverner. La leçon qu’il faut tirer de cette situation paradoxale, c’est que les centristes doivent prioritairement améliorer leur crédibilité. Cela passe, bien sûr, par l’élaboration d’un projet politique lisible, articulé sur des mesures concrètes. Mais les centristes doivent aussi se démarquer, en affirmant leur spécificité par rapport à la droite et à la gauche de gouvernement. Or, ce qui fait la spécificité des centristes, ce n’est pas un corpus d’idées générales et de principes abstraits, mais plutôt une volonté de renouveler en profondeur la pratique politique, de dépasser les clivages traditionnels et de rompre avec la logique du « bloc contre bloc ».

Les centristes n’ont pas leur place à l’UMP

Lors de sa création en 2002, l’UMP avait pour ambition de rassembler au sein d’un même parti toutes les sensibilités de la droite et du centre (gaullistes, libéraux, conservateurs, centristes et démocrates-chrétiens). François Bayrou, qui était alors président de l’UDF, refusa d’entrer à l’UMP et critiqua, au nom du pluralisme, la création d’un grand parti hégémonique : « Quand on pense tous la même chose, alors on ne pense plus rien », avait-il déclaré à l’époque. Bien que certains centristes aient choisi de rejoindre l’UMP dès 2002, la plupart des centristes ont préféré, comme Bayrou, rester en dehors de ce nouveau parti. L’UMP fut, dès l’origine, dominée par d’anciens cadres du RPR, et les centristes n’occupèrent qu’une place marginale au sein du parti. La droitisation de l’UMP sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy ruina les espoirs de ceux qui pensaient pouvoir « centriser » l’UMP de l’intérieur.

Aujourd’hui, l’UMP continue de se présenter abusivement comme le « grand parti de la droite et du centre ». Mais depuis le retrait du Parti Radical de Jean-Louis Borloo en 2011, le courant centriste de l’UMP est quasi inexistant. Les quelques rares centristes qui ont fait le choix de rester à l’UMP sont ultra-minoritaires et ne parviendront jamais à peser de façon significative sur les orientations de ce parti. Comme l’a déclaré François Bayrou dans une interview récente au site d’information Atlantico,  « le parti unique de la droite et du centre est une illusion ».

Fr. Bayrou.

Sur le plan idéologique, les centristes n’ont clairement pas leur place dans l’UMP telle qu’elle existe aujourd’hui. En effet, l’UMP est dominée par deux grandes tendances : une tendance modérée, humaniste, libérale et pro-européenne (incarnée par des hommes comme Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin ou François Fillon), et une tendance conservatrice et souverainiste (incarnée par des courants comme la « Droite Forte » de Guillaume Peltier ou la « Droite Populaire » de Thierry Mariani et Lionnel Luca). Si la tendance libérale et modérée semble assez proche des centristes, il est clair, en revanche, que la seconde tendance est très éloignée des valeurs du centre. La « Droite Forte » est actuellement le courant majoritaire au sein de l’UMP (la motion de la « Droite Forte » est arrivée en tête au congrès de 2012), et son fondateur, Guillaume Peltier, vient du Front National. Quant à la « Droite Populaire », elle représente l’aile la plus dure et la plus conservatrice de l’UMP, et l’on peut affirmer sans hésitation que, sur des sujets comme l’Europe ou l’immigration, ses membres sont plus en phase avec le Front National qu’avec les centristes.

En France, comme dans beaucoup d’autres démocraties, le centrisme est fondé sur le refus du bipartisme et sur la défense d’une « troisième voie » entre la gauche et la droite. Par conséquent, le centre n’est pas soluble dans l’UMP. Si les centristes veulent incarner une alternative crédible au bipartisme et promouvoir efficacement leurs idées et leurs valeurs, ils doivent rester indépendants de l’UMP. L’indépendance est même une condition nécessaire à la survie du centrisme. Des rapprochements ou des alliances avec l’UMP sont envisageables, à condition qu’il y ait compatibilité des valeurs et des projets.

UDI, Modem: quelles différences?

Aujourd’hui, le courant centriste est incarné principalement par deux formations politiques, le MoDem et l’UDI. Le MoDem (Mouvement Démocrate) a été fondé par François Bayrou après l’élection présidentielle de 2007, sur les ruines de l’ancienne UDF. L’ambition de Bayrou était alors de refonder un parti centriste indépendant, capable de fédérer l’électorat centriste mais aussi d’attirer les Français de sensibilité sociale-démocrate et les électeurs de droite hostiles à Nicolas Sarkozy. L’UDI (Union des Démocrates et Indépendants) est une confédération de partis de centre-droit qui a été fondée après les élections législatives de 2012, à l’initiative de Jean-Louis Borloo (elle réunit plusieurs petits partis comme le Nouveau Centre d’Hervé Morin, le Parti Radical valoisien ou l’Alliance Centriste de Jean Arthuis). Fin 2013, le MoDem et l’UDI ont conclu une alliance baptisée « l’Alternative », afin de présenter des listes communes aux municipales et aux européennes de 2014. Chacun des deux partis revendique environ 30.000 adhérents.

F. Bayrou (Modem) et Y. Jégo (UDI) lors de la campagne européenne (source: Libération).

Idéologiquement, il est assez difficile de différencier les deux partis. L’UDI et le MoDem partagent les mêmes valeurs et sont d’accord sur l’essentiel. Sur le plan économique, ils ont un positionnement plutôt social-libéral, ils prônent l’équilibre des comptes publics, la simplification du droit du travail et l’allègement des charges sociales pour les entreprises, en particulier les PME. Résolument pro-européens, ils plaident pour une Europe fédérale, défendent la monnaie unique et veulent renforcer les pouvoirs du Parlement européen. Ils défendent également les vertus de la décentralisation et sont très favorables au renforcement des régions. En outre, les deux partis sont très attachés au pluralisme et au multipartisme et souhaitent bâtir un courant centriste indépendant de la droite. François Bayrou a toujours refusé, par principe, l’idée d’un grand parti hégémonique englobant la droite républicaine et le centre. Quant à l’UDI, elle réunit des formations centristes dont certaines, à l’origine, étaient membres de l’UMP mais se sont ensuite séparées de ce parti, dont elles critiquaient la « droitisation ».

Mais alors, qu’est-ce qui différencie le MoDem et l’UDI? Si ces deux partis défendent les mêmes idées, pourquoi n’ont-ils pas fusionné? La réponse est simple: le MoDem et l’UDI ont des stratégies divergentes. L’UDI est un parti de centre-droit, qui considère la droite républicaine comme son « allié naturel » : en fait, les dirigeants de l’UDI souhaitent reconstituer avec la droite républicaine une coalition classique droite/centre, comme l’UDF avec le RPR dans les années 80 et 90. Le MoDem, au contraire, a dès l’origine opté pour une ligne de stricte indépendance vis-à-vis de la droite car il voulait attirer des électeurs de centre-gauche déçus du PS. L’ambition du MoDem est de faire exploser le système bipolaire traditionnel (qu’il considère comme obsolète) et de constituer un pôle centriste autonome, équidistant de la droite et de la gauche, qui n’aurait aucun allié « naturel ». Le MoDem plaide également pour la formation d’une grande coalition regroupant tous les réformistes du centre, du centre-gauche et de la droite modérée afin de mener, sur la base du compromis le plus large possible, les réformes dont le pays a besoin.

On voit donc que l’UDI et le MoDem incarnent deux visions différentes du centrisme. A l’UDI, on considère que, pour exister politiquement, le centre doit rester allié à la droite républicaine. Au MoDem, on cherche à édifier un centre indépendant qui aurait vocation à devenir le pivot de majorités nouvelles dépassant les clivages politiques traditionnels. Tout le monde, à l’UDI et au MoDem, veut un courant centriste « fort et indépendant », mais le centre peut-il vraiment être les deux à la fois? Pour être fort, le centre a besoin de la droite. Pour être totalement indépendant, il doit rompre avec la logique d’alliance et prendre le risque d’être sous-représenté au Parlement. Dans le cadre des institutions actuelles, et avec un scrutin majoritaire aux législatives, les centristes ne peuvent pas avoir le beurre et l’argent du beurre. En 2012, le MoDem a choisi d’être indépendant et l’a payé très cher, puisque seuls deux députés MoDem ont été réélus. Quant aux députés UDI, ils disposent de leur propre groupe à l’Assemblée Nationale mais doivent se contenter de n’être qu’une « force d’appoint » pour la droite.

Le Centriloque a 1 an

Eh oui, en ce mois de janvier 2014, le Centriloque fête son tout premier anniversaire. Je remercie très sincèrement celles et ceux qui ont lu ce blog de façon occasionnelle ou assidue pendant un an, et tout particulièrement ceux qui ont pris la peine de le commenter. L’audience du Centriloque n’a cessé de progresser au cours de l’année 2013, et je m’en réjouis. J’en profite, bien sûr, pour vous souhaiter à tous une excellente année 2014.

L’année 2013 fut plutôt prometteuse pour le centre : en novembre, l’alliance entre François Bayrou et Jean-Louis Borloo, baptisée « L’Alternative », a ouvert la voie à des listes communes UDI-Modem aux municipales et aux européennes de 2014. Cette alliance n’a été possible qu’au prix de concessions peu négligeables de la part des deux leaders centristes. Bayrou a dû renoncer à sa ligne de stricte indépendance et accepter le principe d’un « partenariat naturel » avec la droite. Quant à Borloo, il prend le risque de se retrouver dans l’ombre de son allié, plus populaire et plus charismatique que lui. Borloo s’est également rallié à l’idée très « bayrouiste » d’une grande coalition réformiste allant de la droite républicaine à la gauche sociale-démocrate.

Maintenant que les bases ont été posées, la nouvelle alliance centriste doit relever trois grands défis, si elle ne veut pas faire « pschitt » et voler en éclats aussi rapidement qu’elle a vu le jour. Le premier défi est celui de l’unité: sur le papier, Modem et UDI sont alliés, mais dans la pratique, les tensions entre les deux partis restent vives. Certains cadres de l’UDI, comme Hervé Morin, reprochent à Bayrou son opportunisme et ne lui ont toujours pas pardonné d’avoir voté Hollande en 2012. Le deuxième défi est celui du programme: il faut que le centre se dote d’un programme cohérent pour les municipales et pour les européennes, et que des propositions concrètes émergent le plus vite possible, sinon « L’Alternative » ne restera qu’une coquille vide. Le troisième défi est électoral: l’UDI et le Modem devront proposer des candidatures communes dans le plus grand nombre de circonscriptions possible, et se mettre d’accord sur la composition des listes. Pour les européennes, le défi ne sera pas trop difficile à relever, mais pour les municipales, les choses s’annoncent déjà beaucoup plus délicates car, localement, les situations sont très diverses: il est clair que dans certaines communes, les centristes s’engageront désunis dans la bataille, avec des candidats Modem alliés au PS, et des candidats UDI alliés à l’UMP.  Il faudra aussi que la campagne des candidats centristes soit exemplaire: malheureusement, les premiers « couacs » entre Jean-Louis Borloo et NKM lors de la composition des listes parisiennes UMP-UDI-Modem font déjà très mauvaise impression. Espérons que les intéressés vont rapidement redresser le tir, et que la campagne des municipales offrira une belle tribune aux idées centristes en matière de logement, d’intercommunalité, de transports, de fiscalité locale et de développement durable.

Bonne année encore, et à bientôt.

« L’extrême centre » de Bayrou est-il mort?

Pendant plus de 10 ans, François Bayrou s’est efforcé de bâtir un mouvement centriste indépendant, libéré des alliances traditionnelles qui enfermaient les centristes dans le rôle d’alliés « naturels » de la droite. Pourtant, la charte de partenariat qu’il vient de signer avec Jean-Louis Borloo enterre l’utopie bayrouiste d’un « extrême-centre » équidistant de la gauche et de la droite. Comment expliquer pareille volte-face ? Bayrou avait-il vraiment intérêt à faire cela ?

Bayrou et la droite : histoire d’un divorce

En 2002, Bayrou, président de l’UDF, refusa d’être absorbé par l’UMP, le nouveau parti de Jacques Chirac qui avait pour ambition de fédérer toute la droite, des centristes aux gaullistes en passant par les libéraux. Critiquant, au nom du pluralisme, la constitution d’un grand parti de droite hégémonique, Bayrou déclarait alors: « Quand on pense tous la même chose, alors on ne pense plus rien du tout ». Durant le quinquennat de Jacques Chirac, Bayrou prit de plus en plus ses distances avec la majorité UMP, n’hésitant pas à torpiller ouvertement certaines réformes du gouvernement de Villepin, telles que la privatisation intégrale des sociétés d’autoroutes, ou le fameux « CPE » (Contrat Première Embauche), qui devait permettre aux entreprises de licencier sans motifs de jeunes salariés. Lors de la présidentielle de 2007, la rupture entre Bayrou et la droite fut consommée: le leader centriste refusa de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour, estimant que les idées et les valeurs portées par le candidat UMP étaient dangereuses et qu’elles dressaient les Français les uns contre les autres. Une partie des membres de l’UDF abandonna alors Bayrou pour se jeter dans les bras de Sarkozy. Bayrou décida de saborder l’UDF et annonça la création d’un nouveau parti centriste, le Modem (Mouvement Démocrate), strictement indépendant de la gauche et de la droite. Délaissé par ses lieutenants, Bayrou ouvrit son parti vers la gauche et fut rejoint par d’anciens socialistes et d’anciens Verts, comme Yann Wehrling et Jean-Luc Bennahmias. Mais sur le plan électoral, la stratégie de Bayrou s’avéra désastreuse: privé d’alliances à droite et à gauche, le Modem, complètement isolé, réalisa des scores catastrophiques aux législatives de 2007, et ne fit élire que trois députés (François Bayrou, Jean Lassalle et le député de Mayotte Abdoulatifou Aly). Pendant les cinq années de la présidence de Nicolas Sarkozy, Bayrou bascula clairement dans l’opposition, dénonçant à la fois la politique et le style de Nicolas Sarkozy.

2012 : Bayrou vote Hollande

En 2012, François Bayrou refusa, comme en 2007, de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle, mais cette fois, le président du Modem alla encore plus loin puisqu’il annonça clairement qu’il voterait pour François Hollande. Le Nouveau Centre, ulcéré, fustigea la trahison de Bayrou. L’UMP, qui n’attendait de toutes façons plus grand-chose de Bayrou, n’eut que mépris et sarcasme à son égard. Quant à François Hollande et au Parti Socialiste, ils restèrent indifférents à la déclaration du candidat centriste. Bayrou paya son choix très cher aux législatives: il perdit son siège de député à Pau (face à un candidat socialiste !), et le Modem fut laminé. Pourtant, le ralliement de Bayrou à Hollande n’était pas une « trahison » et n’avait rien d’absurde. Tout d’abord, contrairement à ce qu’on entend souvent dire dans les médias, François Bayrou n’a pas donné de consigne de vote à ses électeurs, il n’a pas « appelé à voter Hollande »: il a juste annoncé qu’à titre personnel, il voterait pour Hollande. De plus, le ralliement de Bayrou à Hollande semblait cohérent: le chef du Modem avait combattu pendant cinq ans la politique de Nicolas Sarkozy, donc s’il avait soutenu Sarkozy au deuxième tour de la présidentielle, il aurait perdu toute crédibilité. Mais ce n’est pas uniquement par « antisarkozysme » que Bayrou a voté Hollande en 2012: qu’on se le dise, Bayrou a cru en François Hollande, il a voulu voir en lui un réformiste, un authentique social-démocrate, capable de fédérer les Français et de piloter, dans un climat apaisé, les réformes de fond dont avait besoin le pays (réforme des retraites, réforme fiscale, réforme du marché du travail, compétitivité, lutte contre l’illettrisme et le décrochage scolaire, retour à l’équilibre budgétaire, non-cumul des mandats, réforme du Parlement, transition énergétique, etc.). Tout en restant lucide sur les failles du programme de François Hollande, Bayrou a sincèrement pensé que le candidat socialiste avait toutes les cartes en main pour faire avancer le pays. Et beaucoup d’électeurs ont eu le même raisonnement: comme Bayrou, ils se sont résignés à voter Hollande au deuxième tour, sans enthousiasme, mais avec l’espoir d’un vrai changement.

L’introuvable sociale-démocratie et la volte-face de Bayrou

Malheureusement, un an et demi après l’élection de François Hollande, force est de constater que le changement attendu n’est pas venu, et que le gouvernement s’est enlisé dans une politique aussi incohérente qu’incompréhensible. Au lieu d’agir vite durant les premiers mois de son mandat sur les questions économiques et sociales les plus urgentes, le président a préféré donner la priorité à une réforme sociétale contestée (le mariage pour tous), qui a divisé le pays. La réforme des retraites annoncée par Hollande n’a jamais vu le jour: au lieu de repenser le système de retraites, le gouvernement a augmenté les cotisations, rognant ainsi un peu plus sur le pouvoir d’achat. En matière d’emploi, aucun cap n’a été fixé, aucune réforme décisive n’a été adoptée pour améliorer la compétitivité des entreprises, dynamiser le marché du travail et lutter contre le chômage de longue durée. En matière d’insécurité, face à l’inquiétude profonde des citoyens et à la montée du Front National, le gouvernement a répondu par une réforme d’une étonnante indulgence qui permet à des délinquants multirécidivistes d’éviter la prison. Mais ce sont surtout les dérapages fiscaux qui scandalisent les Français: hausse de la taxe sur les transports collectifs, hausse des prélèvements sur l’épargne, hausse des impôts sur le revenu, re-fiscalisation des heures supplémentaires, hausse de la TVA annoncée pour 2014…  La politique fiscale du gouvernement frappe directement les classes moyennes, chose incompréhensible pour un gouvernement qui se dit de gauche, dont les classes moyennes constituent l’assise électorale. Déçu, François Bayrou a donc pris acte de l’incapacité du gouvernement à réformer le pays, et s’est clairement inscrit dans l’opposition, ouvrant ainsi la voie à une alliance entre le Modem et l’UDI de Jean-Louis Borloo.

L’Alternative, ou la fin de l’utopie bayrouiste

Début novembre 2013, Borloo et Bayrou ont dévoilé « L’Alternative », leur nouvelle charte de partenariat. Trois principes importants sont institués par ce texte. Premièrement, le Modem et l’UDI présenteront des listes communes aux municipales et aux européennes de 2014. Deuxièmement, la nouvelle coalition Modem-UDI se situera clairement dans l’opposition à François Hollande et à l’actuelle majorité. Troisièmement, les centristes ne pourront s’allier qu’avec la droite. Ainsi peut-on lire dans la charte: « l’alliance avec le PS est impossible »; « la droite républicaine est naturellement notre partenaire politique », à condition qu’elle « respecte les valeurs humanistes » (comprenez : à condition qu’elle ne chasse pas sur les terres du Front National). Bayrou a donc cédé à Borloo: c’en est fini de « l’extrême centre » que le fondateur du Modem voulait incarner. « L’Alternative », à l’instar de l’ancienne UDF, est un centre qui « penche à droite ». Est-ce un mal ou un bien ? Sur le fond, cela ne change pas grand-chose: Bayrou et Borloo défendent depuis longtemps les mêmes idées, leur alliance en vue des élections municipales et européennes de 2014 est donc assez naturelle. Mais en acceptant le principe d’un « partenariat naturel » avec la droite, Bayrou a renié la ligne politique qui était au fondement même du Modem, et qui avait permis à ce parti d’attirer des personnalités issues du centre-gauche. Celles et ceux qui ont rejoint Bayrou précisément parce qu’il avait rompu la logique d’alliance avec la droite risquent bien de devenir les cocus du Modem, et ils auront raison de se sentir trahis. Bayrou a toutefois obtenu une petite concession de la part de Borloo: la charte affirme que « le pays a besoin d’une large majorité réformiste, allant non seulement de la droite républicaine au Centre mais jusqu’aux sensibilités écologistes et sociales-démocrates ». En résumé: le centre refuse toute alliance avec la gauche, mais plaide pour la formation d’une grande coalition allant jusqu’au centre-gauche. Pas sûr que cette mention suffise à rassurer les sociaux-démocrates qui avaient rejoint Bayrou en 2007.

Bayrou a-t-il eu raison de s’allier à l’UDI ?

L’Alternative présente plusieurs avantages non négligeables pour Bayrou. Premièrement, la fin de l’isolement. Deuxièmement, la clarification (Bayrou est désormais clairement identifié par l’opinion comme un membre de l’opposition). Troisièmement, la légitimité du « fédérateur » (Bayrou peut désormais apparaître comme celui qui a, avec Borloo, réunifié le courant centriste). Mais Bayrou prend aussi de gros risques: il peut perdre la confiance de ceux qui sont venus de la gauche pour le soutenir, sans pour autant retrouver la confiance de ses anciens camarades centristes, qui ne lui ont jamais pardonné sa « trahison » de 2012. Seul un succès centriste aux élections de 2014 pourra légitimer a posteriori le choix dangereux de Bayrou.

 

Les centristes sont de retour

Conférence de presse de J.L. Borloo et F. Bayrou.

Cette fois, ça y est: lors d’une conférence de presse commune, les deux leaders centristes Jean-Louis Borloo (UDI) et François Bayrou (Modem) ont présenté ce mardi 5 novembre leur « charte de partenariat », intitulée « L’Alternative ». Sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’un nouveau mouvement centriste indépendant et unifié, comme l’attendaient la plupart des militants et sympathisants centristes? Rien n’est gagné.

Alliance naturelle ou alliance de circonstance ?

C’est un peu les deux, mon capitaine… Sur le fond, Borloo et Bayrou ont les mêmes convictions, ils défendent les mêmes valeurs, et partagent le même diagnostic sur la situation du pays et les réformes nécessaires. Lors de leur conférence de presse, les deux hommes ont rappelé qu’ils avaient été éloignés l’un de l’autre par le jeu de la bipolarisation et des alliances électorales, mais ont souligné que leur union était devenue « nécessaire », parce que la situation catastrophique du pays et le désarroi des Français exigeaient une nouvelle offre politique au centre, une « alternative » constructive à la gauche et à la droite. Toutefois, le rapprochement UDI-Modem obéit aussi à des motifs plus pragmatiques. Bayrou et Borloo ont tous les deux échoué dans leur stratégie: en effet, Borloo a échoué dans sa tentative de « centriser » l’opposition, et Bayrou a échoué dans sa tentative de bâtir un centre indépendant. Les deux hommes avaient donc besoin l’un de l’autre pour faire exister politiquement le centre, et n’avaient guère d’autre choix que de se rapprocher.

Les grands axes de la Charte

La grande nouveauté, c’est que l’UDI et le Modem ont désormais pour objectif de présenter des listes communes aux européennes et aux municipales de 2014, et peut-être même un candidat commun pour la prochaine présidentielle. Pour le moment, Bayrou et Borloo n’ont pas encore développé de propositions concrètes, et se sont contentés d’exposer les grandes orientations de leur projet politique. Une dizaine de chantiers prioritaires ont été ciblés, dont les premiers sont celui des institutions et celui de l’éducation. François Bayrou a souligné, lors de la conférence de presse, la nécessité de modifier les règles de la représentation nationale, pour permettre à toutes les forces politiques importantes d’être représentées au Parlement. Quant à l’éducation, il s’agit de mettre en place un plan d’urgence pour combattre l’illettrisme, un problème majeur qui traduit de façon éclatante l’inadaptation de notre système scolaire.

Une nouvelle UDF ?…

La Charte clarifie le positionnement des centristes par rapport au PS et à l’UMP: le nouveau rassemblement centriste de Borloo et Bayrou se situera dans l’opposition à la politique de l’actuel gouvernement socialiste (manque de cohérence et de lisibilité, dérapage fiscal, incapacité à réformer en profondeur le pays, absence de réponse face à des problèmes majeurs tels que la compétitivité, l’illettrisme et le chômage de longue durée). La Charte écarte explicitement toute alliance avec le PS (sauf cas particuliers dans quelques municipalités); la « droite républicaine » est présentée comme un « partenaire naturel » des centristes, à condition qu’elle reste fidèle à ses valeurs humanistes. Autrement dit, le nouveau rassemblement centriste se définit clairement comme une force de centre-droit, à l’image de l’ancienne UDF. Il s’agit là d’une importante concession faite par Bayrou à Borloo. En effet, depuis 2007, Bayrou a toujours défendu une ligne de stricte indépendance à l’égard de l’UMP: il avait refusé de se rallier à Nicolas Sarkozy en 2007, et avait voté pour Hollande au deuxième tour en 2012, provoquant ainsi l’exaspération de nombreux centristes. Bayrou a finalement cédé à Borloo, en acceptant le principe d’une alliance avec la droite. Bayrou aurait-il renoncé à ses rêves d’indépendance? Oui, mais il l’a fait parce qu’il a été profondément déçu par François Hollande (et il n’est pas le seul). Cela dit, la Charte de Bayrou et Borloo affirme quand même l’indépendance des centristes, la nécessité de dépasser les clivages idéologiques traditionnels, et plaide pour un grand rassemblement réformiste allant de la droite républicaine aux « sociaux-démocrates » du centre-gauche: François Bayrou a d’ailleurs évoqué, dans sa conférence de presse, le cas de l’Allemagne, où se négocie actuellement une « grande coalition » entre la CDU et les sociaux-démocrates. Finalement, « L’Alternative » de Bayrou et Borloo ne serait-elle pas une nouvelle version de l’ancienne UDF (une « UDF 2.0 », en quelque sorte)?… Pas tout à fait, car l’Alternative n’est pas un parti politique, c’est une structure très souple, regroupant deux partis (UDI et Modem) qui sont eux-mêmes des fédérations de petits partis. L’Alternative n’est pas dotée de la personnalité juridique, et sera dirigée par un « bureau exécutif » réduit, dont les membres seront issus de l’UDI et du Modem.

Un « manifeste » centriste

La Charte constitue aussi un véritable « manifeste », qui propose une définition du centrisme d’aujourd’hui. En effet, les centristes y sont décrits comme des « humanistes », des « réformistes » et des « Européens ». Des « humanistes », parce qu’ils mettent l’épanouissement de l’homme au cœur de la politique. Des « réformistes », parce qu’ils veulent moderniser l’Etat et la société, mais préfèrent les « efforts continus » aux « ruptures violentes ». Des « Européens », parce qu’ils militent pour une Europe forte et unie: la Charte précise d’ailleurs quelles doivent être les nouvelles priorités de l’Union européenne (emploi, compétitivité des entreprises, environnement, régulation financière, lutte contre les paradis fiscaux, grandes infrastructures de transport, convergence « par le haut » des normes sociales). Le Charte réaffirme l’importance du développement durable et de l’écologie (notamment la nécessité d’une transition énergétique raisonnée), et plaide pour une maîtrise des flux migratoires (à la fois par le contrôle des frontières européennes et par une politique active de co-développement). Les centristes défendent également les corps intermédiaires, la décentralisation et les collectivités territoriales, ils refusent l’empilement des structures administratives et souhaitent une simplification du « mille-feuilles » territorial. Enfin, le centrisme est défini comme une tentative de dépassement des clivages idéologiques « usés ».

Conclusion

« L’Alternative » n’est pas encore le grand parti unifié que de nombreux centristes appellent de leurs vœux, mais constitue sans doute un bon début. Depuis 50 ans, en France, le centre n’a cessé de se décomposer et de se recomposer, de s’unir et de se disperser, en fonction de la situation politique. Le rapprochement stratégique de Borloo et de Bayrou ne doit donc pas être appréhendé comme un tournant « historique » pour le centre. Le véritable enjeu, c’est l’épreuve électorale: l’Alternative ne pourra être pérennisée que si elle obtient des scores satisfaisants en 2014.

La Charte est consultable sur le lien suivant:

http://mouvementdemocrate.fr/media/PDF/Charte-UDI-MoDem.pdf

Portrait d’un centriste historique: Jean Lecanuet

Jean Lecanuet.

Jean Lecanuet nous a quittés il y a 20 ans, en février 1993, à l’âge de 72 ans. Il fut l’une des figures les plus emblématiques du centrisme en France, et l’une des personnalités politiques les plus appréciées des années 1960 et 70.

L’intellectuel

Né à Rouen en 1920, Jean Lecanuet est issu d’une modeste famille d’artisans et de commerçants. Avant d’entrer en politique, il fit de brillantes études littéraires et fut reçu premier à l’agrégation de philosophie en 1942, à seulement 22 ans, devenant alors le plus jeune agrégé de France. Il enseigna la philosophie dans le Nord, d’abord à Douai puis à Lille. Lecanuet resta, jusqu’à la fin de ses jours, un grand lecteur, passionné de littérature et de philosophie, et apprécié pour sa culture et son raffinement. Il était aussi connu comme un excellent orateur.

Le Résistant

Jeune professeur en pleine Seconde Guerre mondiale, Jean Lecanuet rejoignit la Résistance intérieure : il participa notamment à des activités de renseignement et de sabotage. Il déclara plus tard : « A un âge où je voulais bâtir, il m’a fallu détruire » (1965). Arrêté et interrogé par les Allemands, il parvint miraculeusement à s’évader. Lecanuet protégea également des juifs, et fut reconnu « Juste parmi les nations » après la guerre.

Centriste passionné

Démocrate-chrétien, humaniste, partisan d’un libéralisme modéré, Jean Lecanuet fut véritablement un pilier du centrisme dans la seconde moitié du XXème siècle. Européen convaincu, il plaida dès le début des années 1950 pour une Europe forte et intégrée : il défendit d’ailleurs en 1954 le projet de « CED » (Communauté Européenne de Défense),  qui fut cependant rejeté par le Parlement français. Tout au long de sa carrière Lecanuet essaya de dépasser l’opposition droite/gauche, et de bâtir un mouvement centriste puissant et indépendant. Président du MRP (Mouvement Républicain Populaire) de 1963 à 1965, il fut candidat à l’élection présidentielle de 1965 et se présenta comme une troisième voie entre le gaullisme et le socialisme. En 1966, il fonda le Centre Démocrate. Puis, en 1972, il cofonda le Mouvement Réformateur avec un autre centriste célèbre, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Il soutint activement Valéry Giscard d’Estaing lors de la présidentielle de 1974, et fut Ministre de la Justice dans le premier gouvernement Chirac de 1974 à 1976. Il participa à la création de l’UDF en 1978, et présida ce parti pendant 10 ans, jusqu’en 1988 ; il contribua largement aux succès électoraux de l’UDF dans les années 1980, dans un contexte pourtant marqué par la bipolarisation de la vie politique. Lecanuet fut aussi l’ami de François Bayrou, qui lui écrivit de nombreux discours.

Le « Kennedy français »

Jean Lecanuet était peu connu du grand public avant sa candidature à la présidentielle de 1965, mais il osa défier le président sortant Charles de Gaulle. Cette élection était la première élection présidentielle au suffrage universel direct sous la Vème République. La télévision joua un rôle déterminant dans la campagne : pour la première fois, les candidats durent enregistrer des spots télévisés pour présenter leur programme aux Français. Lecanuet se présenta comme un « homme neuf », et se compara au président américain John Kennedy (mort deux ans plus tôt) en raison de son âge : « J’ai 45 ans, l’âge des responsables des grandes nations » (Kennedy était en effet devenu président à 43 ans). Mais Lecanuet s’inspira aussi de Kennedy pour organiser sa campagne électorale : il mena une campagne moderne, axée sur les produits dérivés et sur des interventions télévisées particulièrement soignées. Comme Kennedy, Lecanuet misa largement sur la séduction : on se moqua d’ailleurs de son large sourire un peu trop « publicitaire ». Dès 1965, Lecanuet fut donc surnommé le « Kennedy français » par les commentateurs. Dans sa campagne, Lecanuet insista surtout sur la défense des libertés démocratiques, la lutte contre le gaspillage des deniers publics, la baisse des impôts, et la défense de l’Europe.  Au premier tour, il obtint le score inattendu de 15%, et contribua à la mise en ballotage de Charles de Gaulle.

Elu local dévoué

Jean Lecanuet était aussi un amoureux de Rouen et de la Seine-Maritime. Il fut maire de Rouen pendant près de 25 ans (de 1968 à sa mort en 1993), mais également député, sénateur et conseiller général de Seine-Maritime, et même président du Conseil Général de Seine-Maritime. Passionné par Rouen et son patrimoine, il rénova et embellit la ville tout au long de ses mandats successifs : on lui doit notamment l’installation de la Croix Jeanne d’Arc, sur la place du Vieux-Marché. Jean Lecanuet voulait aussi faire de Rouen la « capitale du Nord-Ouest » : 20 ans après la mort de son maire historique, Rouen est encore en pleine requalification, et s’affirme de plus en plus comme métropole régionale.

Des choix contestables ?

Jean Lecanuet fut un homme politique intègre et dévoué, mais certains de ses choix peuvent aujourd’hui nous sembler condamnables. Sous la IVème République, Lecanuet a défendu l’intervention militaire française en Indochine, et fut un partisan de l’Indochine française, comme toute la droite et une grande partie de la gauche française de l’époque. Au moment de l’Affaire Ranucci, Jean Lecanuet, Garde des Sceaux, se déclara ouvertement favorable à la peine de mort, car il croyait à l’effet dissuasif de cette peine : à l’époque, la grande majorité des Français et de la classe politique était favorable à la peine capitale. En outre, Lecanuet fut ce qu’on appellerait aujourd’hui un « cumulard » : député, maire, sénateur, député européen, conseiller général puis président du Conseil général de Seine-Maritime… Mais rappelons qu’à l’époque, le cumul des mandats ne choquait personne, et si Jean Lecanuet multiplia les mandats politiques, ce n’était pas par goût du lucre ou du pouvoir, mais par dévouement pour sa ville, et pour garder un enracinement local et une légitimité démocratique. Lecanuet a fait des erreurs, mais sa carrière n’en demeure pas moins un exemple de rigueur et d’intégrité.