Un gouvernement d’ouverture et de compétences

Le premier gouvernement du quinquennat d’Emmanuel Macron est un gouvernement parfaitement paritaire : outre le Premier Ministre Edouard Philippe, la nouvelle équipe gouvernementale compte 11 hommes et 11 femmes.

Ce gouvernement est d’abord un gouvernement d’ouverture qui dépasse les clivages politiques traditionnels en réunissant des personnalités du centre-gauche, du centre et de la droite républicaine. Premier Ministre d’ouverture, le juppéiste Edouard Philippe incarne l’aile modérée du parti Les Républicains. Deux autres poids lourds de la droite sont entrés au gouvernement : Bruno Le Maire, nommé ministre de l’Economie, et Gérald Darmanin, ministre des Comptes Publics. En confiant l’économie et le budget à des hommes de droite, Emmanuel Macron confirme l’orientation libérale de son projet économique et rappelle sa volonté de maîtriser les dépenses publiques. Le gouvernement comporte également deux poids lourds du PS : le maire de Lyon Gérard Collomb, fidèle soutien d’Emmanuel Macron, devient ministre de l’Intérieur, tandis que Jean-Yves Le Drian quitte le ministère de la Défense pour celui des Affaires Etrangères. Richard Ferrand, secrétaire général du mouvement En Marche!, devient ministre de la Cohésion des territoires. Les centristes sont bien représentés dans le nouveau gouvernement : François Bayrou, récompensé pour son ralliement à Macron en février, devient ministre de la Justice, fonction qui lui permettra de porter un projet de loi très attendu sur la « moralisation de la vie publique ». Deux autres personnalités centristes sont entrées au gouvernement : Sylvie Goulard (ex-MoDem ralliée à En Marche!) devient ministre des Armées, et Marielle de Sarnez (vice-présidente du MoDem) devient ministre chargée des Affaires Européennes. On notera également la présence de deux membres du Parti Radical de Gauche : le sénateur Jacques Mézard (à l’Agriculture) et Annick Girardin (à l’Outre-mer). Ce gouvernement pluraliste réunit donc les principaux courants politiques de « l’axe central ». Et l’on ne peut que déplorer l’absence de ministres issus de l’UDI : le parti de Jean-Christophe Lagarde aurait pu intégrer ce gouvernement s’il n’avait pas refusé la main tendue par Emmanuel Macron…

Ce gouvernement incarne aussi une volonté d’ouverture à la société civile : neuf membres de la nouvelle équipe gouvernementale ne sont pas issus du monde politique, notamment le ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer (directeur de l’Essec), la ministre de la Santé Agnès Buzyn (médecin), la ministre de la Culture Françoise Nyssen (directrice de la maison d’édition Actes Sud), la ministre du Travail Muriel Pénicaud (issue du monde de l’entreprise) ou encore la ministre des Sports Laura Flessel (ancienne championne olympique d’escrime qui est aussi très investie dans la vie associative). Mais la plus belle « prise » d’Emmanuel Macron n’est autre que Nicolas Hulot, ancien animateur de télévision, grand défenseur de la cause environnementale et créateur de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme : partisan d’une écologie humaniste et pragmatique, il devient ministre d’Etat chargé de la transition écologique. Reste à savoir si Nicolas Hulot est une simple « vitrine » écologique pour Emmanuel Macron ou s’il disposera réellement des moyens nécessaires pour mener une politique écologique ambitieuse : quoi qu’il en soit, en confiant la transition écologique à Nicolas Hulot avec, en prime, un statut de ministre d’Etat, Emmanuel Macron fait un beau pied de nez à tous ceux qui lui ont reproché pendant la campagne de négliger les enjeux environnementaux.

Ce gouvernement est aussi un gouvernement de compétences : Emmanuel Macron n’a pas simplement cherché à « récompenser » des soutiens, il a voulu faire appel à des personnalités hautement qualifiées. Nicolas Hulot est un expert de l’écologie ; pour mener à bien sa mission, il sera secondé par Elisabeth Borne, ministre chargée des Transports, spécialiste des transports publics et ancienne directrice de la RATP. Le nouveau ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer, est un expert des questions éducatives : cet ancien professeur de droit public a été recteur de l’académie de Créteil et Directeur général de l’enseignement scolaire ; il est connu depuis des années pour ses propositions en faveur de l’expérimentation pédagogique et de l’autonomie des établissements scolaires. La ministre de l’Enseignement Supérieur, Frédérique Vidal, connaît parfaitement le monde universitaire puisqu’elle est présidente de l’Université de Nice-Sophia-Antipolis. La ministre déléguée aux Affaires Européennes, Marielle de Sarnez, est une européiste convaincue et une spécialiste des questions européennes ; elle siège au Parlement européen depuis 1999. La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, est médecin, chercheuse en hématologie et présidente de la Haute Autorité de la Santé. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a été choisie pour sa grande connaissance du monde de l’entreprise et son expertise en gestion des ressources humaines : elle a exercé de hautes responsabilités dans plusieurs grandes entreprises françaises, notamment dans le groupe Danone où elle a été directrice des ressources humaines pendant 5 ans.

La composition du gouvernement d’Edouard Philippe est presque un sans faute. On peut toutefois regretter l’absence du grand ministère des Droits des Femmes annoncé par Emmanuel Macron : il n’y aura finalement qu’un simple secrétariat d’Etat à l’Egalité entre hommes et femmes, confié à la journaliste Marlène Schiappa qui a certainement toutes les qualités requises pour ce poste mais qui disposera, hélas, de moyens limités. De plus, en confiant Matignon, l’économie et le budget à trois personnalités venues du parti Les Républicains, Macron a pris le risque de froisser l’aile gauche de son électorat, car ce gouvernement « central » donne un peu l’impression de pencher à droite…

La querelle des investitures: première crise pour « La République En Marche »

Jeudi 11 mai, les responsables de « La République En Marche » (LREM) devaient publier la liste des candidats investis par le parti d’Emmanuel Macron aux législatives de juin. Ce moment solennel qui devait lancer la campagne du parti présidentiel a été gâché par quelques « couacs » tout à fait regrettables.

Premier couac : la liste présentée ne compte que 428 candidats (au lieu de 577). La commission d’investiture a pris énormément de retard dans le traitement des dossiers à cause d’un afflux de candidatures après la victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle. Le délai très court dont disposait la commission pour examiner les dossiers n’a pas permis d’établir avant le 11 mai la liste complète des candidats. 149 circonscriptions n’ont donc pas encore de candidat officiellement investi par LREM, et des milliers de postulants attendent avec anxiété le verdict de la commission d’investiture, sans vraiment comprendre pourquoi aucune réponse ne leur a été donnée. Ce « cafouillage » témoigne d’un manque d’anticipation et s’explique par l’inexpérience de ce tout jeune parti qui veut dynamiter le système politique.

Deuxième couac : le cas Manuel Valls. L’ancien Premier Ministre avait demandé l’investiture de LREM dans sa circonscription d’Evry, mais le parti d’Emmanuel Macron a finalement décidé de ne pas l’investir, officiellement pour favoriser le « renouvellement » de la vie politique. On peut toutefois se demander si Valls n’a pas été écarté pour une autre raison : n’incarne-t-il pas de façon trop évidente la continuité avec Hollande ? Pour beaucoup d’électeurs, Valls est le symbole des erreurs du dernier quinquennat. L’utilisation répétée de l’article 49-3, notamment pour faire passer la loi El-Khomri, a laissé de mauvais souvenirs qui risquent de nuire au parti de Macron. LREM a finalement décidé de ne pas investir Valls mais de ne pas présenter de candidat face à lui.

Troisième couac : l’introuvable équilibre politique entre gauche et droite. LREM se présente comme un parti central, et la liste des candidats aux législatives devait refléter cette volonté d’équilibre entre la gauche et la droite. Mais dans la liste publiée le 11 mai, les candidats issus du PS (ou proches du PS) sont nettement plus nombreux que les candidats issus de LR ou de l’UDI. Dans ces conditions, le nouveau parti présidentiel risque d’apparaître aux yeux des électeurs comme une gigantesque machine à recycler des socialistes. Les électeurs de droite qui ont voté Macron à la présidentielle pourraient alors se détourner du nouveau président et voter pour les candidats estampillés LR ou UDI aux législatives.

Dernier couac, et pas le moindre : la liste des candidats LREM a provoqué la colère de François Bayrou. Le maire de Pau estime en effet que le MoDem est sous-représenté parmi les 428 candidats investis : la liste présentée par LREM le 11 mai ne compte que 38 candidats issus du MoDem alors que Bayrou en espérait 120. François Bayrou estime avoir joué un rôle déterminant dans la victoire de Macron à la présidentielle et considère que le MoDem a vocation à devenir une force politique majeure au sein de la future majorité. Il est vrai que le ralliement de Bayrou à Macron a été suivi d’une hausse des intentions de vote en faveur de ce dernier : le soutien de Bayrou a, en quelque sorte, consolidé la légitimité du candidat. Cela dit, Macron était déjà très populaire et très haut dans les sondages avant le ralliement de Bayrou : le chef du MoDem surestime sans doute un peu son influence dans la campagne présidentielle. Bayrou prétend que, dès le mois de février, Macron s’est engagé à réserver pour le MoDem une centaine de circonscriptions aux législatives ; or, les responsables de LREM affirment qu’aucun accord de ce type n’a été conclu. Il est possible que Macron ait pris un engagement verbal vis-à-vis de Bayrou avant la présidentielle et que la commission d’investiture ait finalement choisi d’ignorer cet engagement pour privilégier une logique de renouvellement. Mais si un pacte a effectivement été conclu en février entre Bayrou et Macron pour les législatives, alors la colère de Bayrou semble totalement justifiée. Ce qui est sûr, c’est que le conflit entre LREM et le MoDem tombe très mal : une rupture de l’alliance entre Bayrou et Macron serait désastreuse pour les deux hommes. Si Bayrou rompt avec Macron, il n’aura aucune chance de revenir dans le jeu politique pendant le quinquennat. Si Macron perd le soutien de Bayrou, sa capacité à rassembler sera fortement remise en cause. Le renouvellement de la vie politique est souhaitable et nécessaire mais ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Entre l’exigence du renouvellement et celle du rassemblement, il faut trouver le plus juste équilibre. Fort heureusement, il semblerait qu’une sortie de crise ait été trouvée le 12 mai, à l’issue d’une longue négociation entre les équipes de Macron et de Bayrou.

Cette « querelle des investitures » est la première crise que connaît « La République En Marche ». Mais les militants et les cadres du nouveau parti présidentiel doivent en tirer les bonnes conclusions : ils doivent rester humbles et pragmatiques, respecter leurs alliés et favoriser le pluralisme autant que possible au sein de la future majorité. La victoire très large d’Emmanuel Macron le 7 mai n’est pas un blanc-seing donné à son parti. L’arrogance et l’agressivité dont certains militants de « La République En Marche » font preuve sur les réseaux sociaux à l’égard de Bayrou et du MoDem sont regrettables et risquent de compromettre la cohésion de la future majorité. Les élections législatives ne sont pas encore gagnées : l’esprit d’ouverture et la volonté de rassembler sont des conditions indispensables à la victoire.

E. Macron et F. Bayrou.

Macron, candidat de la raison

Je n’ai aucune sympathie particulière pour Emmanuel Macron et, tout comme l’immense majorité des Français, je n’avais jamais entendu parler de lui avant la présidence de François Hollande. Mais je voterai pour Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle, et ce pour trois raisons.

Premièrement, même s’il ne s’est jamais défini lui-même comme centriste, Macron est le candidat dont les idées sont les plus proches de celles que le centre a portées pendant des années : la défense du projet européen, le pragmatisme, la recherche d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité, et la volonté de dépasser les clivages politiques traditionnels en faisant travailler ensemble des hommes et des femmes venues du centre-gauche et du centre-droit. Macron est le candidat naturel des centristes à cette présidentielle. Même si François Fillon s’est autoproclamé « candidat de la droite et du centre » et même si la plupart des centristes de l’UDI lui ont apporté leur soutien, le candidat LR n’est pas le candidat du centre car il incarne une droite dure, économiquement très libérale et socialement très conservatrice : le soutien enthousiaste que lui apporte le mouvement « Sens Commun » n’a rien d’une coïncidence. Quant à Jean Lassalle, il est certes issu du MoDem mais le programme qu’il défend semble assez éloigné des idées centristes, que ce soit sur l’économie, l’Europe ou la politique étrangère.

Deuxièmement, je pense que le programme d’Emmanuel Macron est le plus cohérent et le plus réaliste. Ce n’est pas un programme de séduction, il ne comporte aucune promesse démagogique, et c’est justement cela qui le rend crédible à mes yeux. Tout ne me plaît pas dans ce programme, mais la philosophie réformiste qui le sous-tend me semble en phase avec le monde actuel et avec les défis à venir, notamment sur les questions économiques, sur la transition numérique, sur l’écologie ou sur l’éducation. Macron a reçu le soutien de nombreuses personnalités politiques venues de la gauche et de la droite ; il a également reçu le soutien d’une quarantaine d’économistes français qui ont publié dans Le Monde une tribune en faveur du programme économique du candidat. Et toutes les attaques mesquines, toutes les insultes et toutes les rumeurs mensongères dont Macron a été la cible sur les réseaux sociaux pendant des semaines ne changent en rien l’idée que je me fais de son programme. Même si les relations étroites que Macron a nouées avec certaines élites de la banque et de l’industrie posent des questions légitimes quant aux risques de conflits d’intérêts, je prends acte du fait que, sous la pression de François Bayrou, il a intégré dans son programme une loi de moralisation de la vie politique prévoyant, entre autres, des mesures de lutte contre les conflits d’intérêts.

Troisièmement, je crois que Macron sera le candidat le plus apte à rassembler les électeurs face à Marine Le Pen dans l’hypothèse où celle-ci accèderait au second tour, comme l’annoncent tous les sondages depuis des mois. Si Fillon affronte la candidate frontiste, je pense qu’une partie non négligeable des électeurs de gauche s’abstiendra ou votera blanc. Si Marine Le Pen affronte Mélenchon ou Hamon au second tour, ce sont les électeurs de droite qui risquent de s’abstenir ou de voter blanc. Seul Macron pourra compter sur des réserves de voix importantes à gauche et à droite. Une victoire de Marine Le Pen n’est pas impossible, et un tel scénario serait tout simplement désastreux pour notre pays et pour son image à l’international. J’assume donc parfaitement l’argument du « vote utile » en faveur de Macron, étant donné que l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir sous la Cinquième République.

Macron n’est pas à mes yeux le « candidat du cœur », mais il est le candidat de la raison. Je voterai pour lui dès le premier tour, sans enthousiasme particulier mais sans hésitations non plus. Le Centriloque vous souhaite un bon week-end électoral à tous.

E. Macron.

Présidentielle : l’avènement du centre ?

L’offre politique semble désormais se clarifier dans cette pré-campagne surréaliste. A gauche, la rivalité entre Mélenchon et Hamon est désormais actée : aucun des deux hommes ne renoncera à sa candidature, quitte à entraîner une dispersion des voix et, sans doute, une défaite de la gauche dès le premier tour. Au centre, le ralliement de François Bayrou à Emmanuel Macron a consolidé la position du fondateur d’En Marche, qui assume clairement son positionnement « central » et souhaite faire éclater les clivages politiques traditionnels. A droite, Fillon reste dans la course et l’hypothèse d’une candidature d’Alain Juppé est définitivement enterrée. A l’extrême droite, Marine Le Pen semble ignorer les affaires qui lui collent à l’arrière-train et poursuit sa campagne tambour battant.

Les électeurs français auront donc le choix entre cinq projets clairement différenciés : le programme de rupture de Mélenchon, le programme utopique de Benoît Hamon, le programme social-libéral et pro-européen de Macron, le programme thatchérien de Fillon, et le programme démagogique, protectionniste et anti-européen de Marine Le Pen. Dans cette configuration, Emmanuel Macron dispose d’un large espace politique entre Fillon et Hamon. Le candidat d’En Marche séduit déjà les électeurs du centre : il peut également séduire une partie des électeurs socialistes qui ne se reconnaissent pas dans le projet de Benoît Hamon, et une partie des électeurs de centre-droit qui ont soutenu Juppé lors de la primaire et qui ne croient plus en Fillon.

Si Marine Le Pen accède au second tour de la présidentielle, il faudra que son adversaire soit capable de rassembler autour de lui une grande partie des électeurs de droite, de gauche et du centre pour faire barrage à l’extrême droite. Si c’est Benoît Hamon qui affronte Marine Le Pen au deuxième tour, un front anti-FN sera quasi impossible à construire car de nombreux électeurs de droite préfèreront s’abstenir ou voter blanc, voire voter Le Pen, plutôt que de voter Hamon. Si c’est Fillon qui affronte la présidente du FN au second tour, il aura bien du mal à mobiliser les électeurs de gauche. Emmanuel Macron apparaît donc à ce jour comme le candidat le plus apte à rassembler un front anti-FN au second tour de la présidentielle. Même si certains électeurs de Fillon refusent de voter pour lui et préfèrent se noyer dans la vague « bleu marine » au second tour, le candidat d’En Marche pourra compter sur d’importantes réserves de voix à gauche, au centre et au centre-droit.

Une victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle serait assurément une rupture. Pas une rupture « thatchérienne » comme celle que promet Fillon. Mais une rupture civique. Une rupture avec trente-cinq années de bipolarisation à outrance rythmées par les alternances droite-gauche et dominées par des clivages politiques obsolètes. Une victoire de Macron pourrait permettre la renaissance d’un grand mouvement politique « central », libéral, social, réformiste et européen. Elle permettrait aussi d’ouvrir un certain nombre de chantiers vitaux pour l’avenir de notre pays : la moralisation de la vie politique, la réforme de nos institutions, la modernisation de notre économie et la démocratisation de l’Union européenne. Certes, Macron doit encore lever certaines ambiguïtés : avec qui gouvernera-t-il s’il est élu ? sur quelle majorité s’appuiera-t-il ? quelles seront les priorités de son quinquennat ? Mais la perspective d’une France gouvernée au centre, libérée d’un bipartisme étouffant et de la guerre perpétuelle que se livrent depuis trop longtemps une gauche et une droite qui ne savent même plus qui elles sont, a quelque chose de jubilatoire.

F. Bayrou et E. Macron (source: Le Point).

Résolution Française: présentation du dernier livre de François Bayrou

F. Bayrou.

F. Bayrou.

Avant même d’avoir pris sa décision sur une éventuelle candidature à la présidentielle, François Bayrou a publié début février un livre intitulé Résolution française. Simple essai politique ou véritable programme présidentiel ? A première vue, Résolution Française ne constitue pas un programme politique : Bayrou ne dévoile pas ici un catalogue de mesures techniques mais plutôt un ensemble de grandes orientations. De ces grandes orientations découlent cependant plusieurs propositions concrètes autour desquelles pourrait se construire un futur programme présidentiel.

L’auteur développe d’abord sa vision de la France et de « l’âme française ». Pour Bayrou, ce qui définit l’identité française depuis la Révolution, c’est la résistance à toutes les formes de tyrannie, comme le dit d’ailleurs le premier couplet de la Marseillaise. Or, d’après l’auteur, cet esprit de résistance demeure vital aujourd’hui car, dans le contexte d’une mondialisation débridée, la France doit résister à la « tyrannie de l’argent » et refuser le modèle de société ultralibéral qui se caractérise par le culte de l’argent et le creusement permanent des inégalités sociales. Bayrou est souvent décrit par la presse comme une sorte de « Cassandre » au discours catastrophiste, mais la vision de la France qu’il développe est profondément optimiste : pour lui, la France n’est pas en déclin ; elle est simplement bloquée et découragée. Elle dispose d’atouts majeurs qui joueront un rôle décisif dans les décennies à venir : son territoire, sa vitalité démographique, sa main d’œuvre qualifiée, ses entreprises puissantes, ses services publics performants et son haut niveau de protection sociale. Bayrou rappelle d’ailleurs son attachement au « modèle social français » fondé sur la solidarité, un modèle qui doit être considéré « comme une chance et non comme une charge », à condition que l’on accepte les réformes nécessaires pour assurer la pérennité de ce modèle.

Selon Bayrou, le redressement du pays doit s’appuyer sur trois piliers : « unité, énergie et vision ». « L’unité » désigne la cohésion nationale et passe donc par la lutte contre toutes les fractures sociales, culturelles et idéologiques du pays. Bayrou dénonce les discours clivants qui dressent les Français les uns contre les autres. Il développe une vision apaisée de l’immigration et de l’islam tout en réaffirmant la nécessité de défendre une laïcité stricte, seule condition garantissant la liberté de conscience et de culte. Il considère la question du financement des lieux de culte comme un enjeu majeur et souhaite que l’Etat puisse, dans le respect de la loi de 1905, aider les musulmans de France à mieux organiser le financement de leur culte : il défend notamment l’idée d’une « contribution sur la certification halal », qui serait mise en place et recouvrée par les autorités musulmanes avec le soutien de l’Etat, sur le même modèle que la certification casher au sein de la communauté juive. Pour restaurer la cohésion de la nation, Bayrou est favorable à la mise en place d’un « service civil universel » de plusieurs semaines, pour tous les jeunes Français qui sortent de l’enseignement secondaire : il s’agirait d’un service « en uniforme » qui permettrait de transmettre une formation civique approfondie et des compétences utiles à la collectivité (missions en milieu scolaire, en milieu hospitalier ou en maison de retraite, découverte de la vie associative, etc.).

Le deuxième pilier, « l’énergie », consiste à libérer toutes les forces vives du pays, à encourager l’initiative privée, la recherche, la création, l’innovation et l’esprit d’entreprise. Bayrou critique les dérives d’un État français dont la boulimie réglementaire et les pesanteurs bureaucratiques découragent trop souvent les initiatives individuelles : l’Etat doit « libérer » et non « étouffer ». C’est pourquoi l’auteur considère la simplification des procédures administratives comme une condition indispensable au « réveil » du pays. L’Education Nationale joue, elle aussi, un rôle clé dans la libération des énergies françaises : Bayrou rappelle son amour de l’école et son estime pour le métier d’enseignant (qu’il a lui-même exercé pendant dix ans). L’auteur juge nécessaire de revaloriser le traitement des professeurs et de respecter leur liberté pédagogique. Il souhaite recentrer l’enseignement primaire sur la transmission des savoirs fondamentaux, notamment la maîtrise de la langue. Il rappelle son attachement à la « culture humaniste » et aux langues anciennes ainsi que son opposition vigoureuse à la réforme du collège, accusée d’accentuer les inégalités et d’encourager la fuite vers l’enseignement privé.

Le troisième pilier, la « vision », consiste à proposer aux citoyens une vision claire du rôle que la France doit avoir en Europe et dans le monde. Bayrou souhaite préserver la capacité de projection, l’influence diplomatique et le rayonnement culturel de la France dans le monde. La France doit rester un pays indépendant, capable de dialoguer avec les grandes puissances du monde sans pour autant « s’aligner » sur elles. Bayrou rappelle également son engagement en faveur d’une Europe politique : selon Bayrou, le Brexit va renforcer le rôle de la France au sein de l’Union européenne et offrir au gouvernement français une occasion historique de réorienter le projet européen. Pour que l’UE fonctionne de façon plus transparente, Bayrou propose que les délibérations du Conseil européen soient publiques. L’auteur prône une coopération européenne accrue dans le domaine de la défense et de la lutte antiterroriste. Il considère aussi que l’Union européenne doit devenir un acteur clé de la lutte contre le chômage : pour cela, il faut redéfinir le mandat de la BCE en ajoutant à ses missions la recherche du plein emploi et le soutien à l’activité économique. Enfin, la France et l’Europe doivent devenir exemplaires en matière de développement durable, en soutenant plus que jamais le développement des pays pauvres et en défendant avec fermeté, en Europe et dans le monde, la réduction continue et irréversible de toutes les productions et de toutes les activités présentant un risque climatique, sanitaire ou industriel pour l’humanité.

Dans Résolution Française, Bayrou expose aussi une « méthode » : il réaffirme notamment sa préférence pour les transformations progressives plutôt que pour les ruptures brutales. Il souligne le rôle essentiel de la négociation dans l’élaboration des réformes et insiste sur la nécessité d’associer plus étroitement les citoyens à l’exercice du pouvoir. Ce faisant, l’auteur critique le fameux mythe des « cent jours » selon lequel un président nouvellement élu aurait la capacité de réformer le pays de fond en comble dès le début de son mandat, en deux ou trois mois seulement (comme prétend le faire François Fillon). Bayrou développe également sa conception de la fonction présidentielle : soucieux de renouer avec l’esprit gaullien de la Cinquième République, l’auteur rappelle que le président de la République est le représentant de tous les Français et qu’il doit, par conséquent, se tenir « au-dessus de la mêlée politicienne » ; Bayrou accuse d’ailleurs Nicolas Sarkozy et François Hollande d’avoir « dévoyé » la fonction présidentielle en se comportant comme des « chefs de clan ». En outre, l’auteur accorde une grande importance à la parole présidentielle : le chef de l’Etat ne doit pas parler comme un expert ; son rôle est d’abord de proposer au pays une « vision » et de définir les grandes priorités de la politique nationale ; pour cela, il doit s’adresser aux citoyens dans une langue élégante et limpide, libérée des formules creuses et des jargons technocratiques.

Parmi les propositions novatrices avancées par François Bayrou dans Résolution Française, on retiendra tout d’abord l’idée d’un « droit à la communauté » : inspiré de certaines constitutions africaines, ce principe consiste à reconnaître à la nation un « droit collectif à porter un modèle de société au travers du temps » ; il s’agit en quelque sorte de sanctuariser dans la loi française une identité collective qui serait fondée, entre autres, sur la liberté d’expression, l’égalité des sexes et la laïcité. Bayrou conçoit ce « droit à la communauté » comme une réponse possible aux questionnements et aux angoisses actuels sur l’identité nationale. Par ailleurs, Bayrou propose la reconnaissance d’un « droit à la première expérience professionnelle » pour tous les jeunes afin de favoriser leur insertion sur le marché de l’emploi ; cette première expérience se ferait dans le cadre d’un dispositif ad hoc, plus souple qu’un CDD, et serait soutenue par des fonds publics. La référence aux 35 heures doit être conservée dans le Code du Travail, non pas comme durée légale du travail mais comme seuil d’activation des heures supplémentaires ; Bayrou souhaite que le taux de majoration des heures supplémentaires soit maintenu à 25% pour tous les salariés et propose d’octroyer aux entreprises des baisses de charges sur toutes les heures supplémentaires effectuées, ce qui permettrait de valoriser le travail des salariés sans coût supplémentaire pour l’employeur. Bayrou souhaite aussi introduire plus de souplesse et de simplicité dans le système de protection sociale : il plaide notamment pour un système de retraites « à la carte ». Il s’agit de remplacer tous les régimes de retraite existants par un système de retraite unique tenant compte de la pénibilité des tâches professionnelles mais également de certaines formes d’engagement non professionnel qui, actuellement, n’ouvrent aucun droit social. Ce système prendrait la forme d’un « compte-épargne retraite » par points. Bayrou souhaite aussi remplacer tous les minimas sociaux existants par une « allocation sociale unique », calculée en fonction de la situation de chaque bénéficiaire.

Que les sympathisants de François Bayrou se rassurent : le chef du MoDem reste fidèle aux idées qu’il a défendues pendant les dix dernières années. Tous les fondamentaux du « bayrouisme » sont présents dans l’ouvrage, à commencer par la défense du pluralisme : l’auteur réaffirme par exemple sa volonté d’introduire une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs pour améliorer la représentativité du Parlement. Il veut aussi protéger l’indépendance de la presse en limitant drastiquement les processus de concentration dans le secteur des médias et en garantissant une stricte séparation entre le pouvoir médiatique et les grands intérêts financiers : pour cela, Bayrou propose la création d’une haute autorité indépendante sur le même modèle que le CSA. Bayrou continue aussi de plaider pour la formation d’un gouvernement d’unité nationale regroupant les modérés de la gauche, de la droite et du centre pour mettre en œuvre, sur la base du compromis le plus large possible, les réformes nécessaires au pays. Le retour à l’équilibre budgétaire, autre thème cher à François Bayrou, est considéré comme une obligation morale vis-à-vis des générations futures et doit permettre de restaurer l’indépendance de la France en la libérant du diktat des marchés financiers : « il n’existe pas de souveraineté si l’on est obligé d’emprunter pour vivre ». D’après l’auteur, la simplification et la rationalisation des services administratifs de l’Etat et des collectivités permettront de réduire les dépenses de fonctionnement, et de revenir à l’équilibre budgétaire en 10 ans.

Le projet politique développé dans Résolution Française est un projet humaniste et équilibré qui s’inscrit dans une pensée à la fois libérale et sociale : libérale parce que l’économie a besoin de liberté pour s’épanouir, et sociale parce que la finalité de l’action politique doit rester le bien-être de tous et la réduction des inégalités. Dans ce livre, Bayrou réaffirme également sa fibre démocrate-chrétienne, notamment lorsqu’il critique l’individualisme et le culte de l’argent. On peut déplorer que la question environnementale soit peu abordée dans l’ouvrage : Bayrou n’avance aucune proposition concrète pour favoriser la transition énergétique et ne prend pas clairement position sur une question aussi essentielle que l’avenir du nucléaire. On peut également s’étonner de la rhétorique « anti-système » qui caractérise l’ouvrage de François Bayrou et dans laquelle certains voient une forme de populisme. Cela n’est d’ailleurs pas nouveau chez Bayrou : en 2007, déjà, il avait capté une partie du vote protestataire en promettant de moraliser la vie politique et de faire éclater un système partisan totalement sclérosé. Mais les solutions que Bayrou avance n’ont rien de « populiste » : au contraire, elles sont lucides et relativement modérées. En outre, Bayrou ne rejette pas les élites politiques (dont il fait lui-même partie) : il souhaite changer les règles du jeu et dépasser les clivages politiques traditionnels pour faire émerger des « majorités d’idées », une ambition aujourd’hui partagée par Emmanuel Macron…

Meilleurs voeux centristes pour 2017

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L’année 2016 a-t-elle été une bonne année pour le centre ? De toute évidence, non : début 2017, le centre est encore plus fragile, plus désuni et plus inaudible qu’il ne l’était un an plus tôt. La victoire de Fillon à la primaire de la droite a été une douche froide pour de nombreux centristes qui avaient choisi de soutenir Juppé. L’UDI s’est ralliée à Fillon après la primaire mais ce ralliement n’est pas sans ambiguïtés : le parti a déjà entamé des négociations avec Les Républicains en vue des législatives mais Jean-Christophe Lagarde a dénoncé ouvertement les insuffisances du programme de Fillon, notamment sur les questions sociales et environnementales. Quant à François Bayrou, il a exprimé de vives critiques à l’égard du programme de Fillon et s’apprête à publier un livre aux allures de programme présidentiel. Mais le maire de Pau hésite à se déclarer candidat car il est conscient de la faible marge de manœuvre dont il dispose : en effet, s’il s’engage dans la course à l’Elysée, le président du MoDem sera pris en étau entre Fillon et Macron. Bayrou est toujours populaire mais il plafonne à 8% dans les sondages.

Aucun candidat ne sera en mesure de fédérer l’électorat centriste à la présidentielle. Si Bayrou se présente, il sera boudé par de nombreux électeurs de centre-droit qui lui reprochent son côté « girouette » et qui préféreront voter Fillon. Macron pourra sans difficulté capter les voix des électeurs de centre-gauche, sauf si Valls remporte la primaire de la gauche et parvient à rogner sur l’électorat de l’ancien ministre de l’Economie. Et n’oublions pas le député pyrénéen Jean Lassalle, qui a quitté le MoDem en mars 2016 pour se lancer dans la course à la présidentielle. Il a même exposé les grandes lignes de son programme dans le livre Un berger à l’Elysée, paru en octobre 2016. Jean Lassalle a créé son propre mouvement, baptisé « Résistons ! », et défend plusieurs propositions iconoclastes comme le « moratoire sur la dette » ou le désengagement militaire de la France à l’extérieur des frontières. Ce montagnard bucolique, amoureux de la nature et passionné de philosophie grecque, a fait parler de lui en 2006 quand il a fait une grève de la faim de 39 jours au Palais Bourbon pour empêcher la délocalisation d’une usine située dans sa circonscription ; en 2013, il a parcouru la France à pied pendant 9 mois, muni d’un simple sac à dos, pour aller « à la rencontre des Français » et recueillir leurs doléances. Lassalle est donc un obstiné, un « jusqu’au-boutiste ». Il ne renoncera pas, même si ses chances de victoire à la présidentielle sont quasi nulles.

Hélas, la multiplication des candidatures au centre de l’échiquier politique risque d’entraîner une dispersion des voix centristes et de renforcer, dans l’opinion publique, l’impression que le centre est devenu insignifiant. Cela n’est pas de bon augure car la France a besoin d’un centre fort et uni, capable de proposer une alternative crédible au socialisme, au conservatisme et aux populismes. Le Centriloque vous souhaite, malgré tout, une très belle année 2017 et vous remercie pour votre fidélité.

Macron peut-il être le candidat des centristes ?

E. Macron.

E. Macron.

Emmanuel Macron séduit incontestablement l’électorat centriste. Son positionnement social-libéral assumé, son europhilie, sa volonté de « déverrouiller » l’économie française et de dépasser les clivages politiques traditionnels ne laissent pas indifférents les sympathisants du centre. Le problème, c’est que Macron n’est pas centriste. En tout cas, il ne s’est jamais réclamé de ce courant politique. L’ancien ministre de François Hollande se définit lui-même comme un « homme de gauche » et un « libéral » et mais ne revendique aucun héritage idéologique précis. En fait, Macron aime surtout se définir en « négatif », c’est-à-dire en expliquant ce qu’il n’est pas : il n’est pas socialiste, il n’est pas conservateur, et ce n’est pas un homme d’appareil.

Emmanuel Macron occupe l’espace politique laissé vacant par les centristes. La victoire de François Fillon à la primaire de la droite a en effet libéré un espace pour une éventuelle candidature centriste en 2017, mais François Bayrou ne semble pas encore décidé à se lancer dans la bataille. Quant aux petits barons de l’UDI, ils ont presque tous fait allégeance à François Fillon par opportunisme, au mépris des militants UDI qui n’ont pas été consultés sur ce ralliement. Les sondages montrent d’ailleurs que Macron est en train de siphonner l’électorat centriste : il est crédité de 13 à 18% des intentions de vote alors que Bayrou oscille entre 6 et 8%.

La plupart des propositions dévoilées par Emmanuel Macron sont tout à fait compatibles avec les idées centristes. Pour améliorer la compétitivité des entreprises, Macron veut notamment transformer le CICE en baisses de charges permanentes. Pour réduire l’écart entre les salaires bruts et les salaires nets, le candidat propose de supprimer les cotisations maladie et chômage des salariés, et de les remplacer par une hausse de la CSG : cette mesure est loin d’être absurde car la CSG, prélevée à la fois sur les salaires, les retraites et les revenus du capital, a une base beaucoup plus large que les cotisations salariales.

En matière d’emploi, les réformes préconisées par Macron s’inscrivent dans une logique de « flexi-sécurité » tout à fait acceptable pour les centristes. Pour encourager l’esprit d’entreprise et fluidifier le marché du travail, Macron veut par exemple étendre l’assurance chômage aux travailleurs indépendants, aux auto-entrepreneurs et aux salariés qui ont démissionné : ce qui apparaît en filigrane derrière cette réforme de l’assurance chômage, c’est l’ébauche d’un « revenu universel de base » alloué par l’Etat et pouvant être complété par des assurances privées. Mais pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique en proposant un véritable « revenu universel » qui remplacerait tous les minimas sociaux existants, comme l’expérimente actuellement le gouvernement finlandais ?

En matière d’éducation, les pistes avancées par Macron sont pertinentes : il veut donner une autonomie accrue aux écoles primaires et réformer la carte scolaire pour favoriser la mixité sociale. Afin de rendre plus attractives les écoles des quartiers prioritaires, le candidat veut garantir aux professeurs de ces établissements une plus grande liberté pédagogique et une rémunération majorée. Macron a tout à fait raison de privilégier l’école primaire et de concentrer les efforts sur les établissements les plus en difficulté ; on aimerait cependant savoir ce qu’il propose pour l’enseignement secondaire, où les enjeux sont de taille.

En définitive, le programme de Macron est intéressant mais inabouti. On reste un peu sur sa fin : Macron avait promis une « révolution » aux Français mais les propositions qu’il a dévoilées jusqu’à présent n’ont pas grand-chose de révolutionnaire. Macron a entretenu le suspense pendant si longtemps autour de son programme que l’on s’attendait à des mesures beaucoup plus novatrices et ambitieuses. Le programme d’Emmanuel Macron est à l’image de la « loi Macron » adoptée en 2015 : il va dans le bon sens mais il manque d’audace. De plus, ce programme est encore flou sur plusieurs sujets essentiels tels que la défense, l’Europe, la transition énergétique ou la réduction de la dette publique.

Cela dit, les insuffisances du programme d’Emmanuel Macron ne justifient aucunement les attaques acerbes des dirigeants centristes contre ce candidat. Bayrou dépeint Macron comme une « image virtuelle » qui « parle mais n’agit pas ». Le président du MoDem cherche aussi à discréditer Macron en le présentant comme le candidat des élites financières. A l’UDI, ce n’est guère mieux : après avoir courtisé Macron, Jean-Christophe Lagarde critique désormais sans réserve le programme du candidat. En fait, si les leaders centristes font preuve d’une telle animosité envers Macron, ce n’est pas parce qu’ils sont en désaccord avec les idées portées par ce candidat mais parce qu’ils voient en lui un concurrent. Le succès de Macron déstabilise les partis centristes et contrarie fortement les projets de Bayrou et de Lagarde pour 2017. Quand Macron semait la zizanie au sein du gouvernement Valls, il avait toute la sympathie des centristes ; maintenant qu’il s’affirme comme un candidat crédible, il est perçu comme un danger.

Macron peut-il être le candidat des centristes à la présidentielle ? Oui, à condition qu’il propose aux Français un programme plus ambitieux et plus abouti. Si François Bayrou renonce à présenter sa candidature et si aucune autre personnalité centriste « officielle » ne se lance dans la campagne, alors Macron pourrait bien être le candidat le plus « centro-compatible » de la présidentielle. D’ailleurs, les jeunes UDI ne s’y sont pas trompés : en novembre, juste après le second tour de la primaire de la droite, 130 élus et militants du mouvement UDI Jeunes ont refusé de soutenir Fillon et se sont ralliés spontanément à Macron…

Le Centriloque souhaite à tous ses lecteurs de bonnes fêtes et adresse aux Allemands une pensée émue et fraternelle après le terrible attentat qui a frappé Berlin le 19 décembre. Lorsqu’un Etat de l’Union européenne est pris pour cible, c’est l’Union toute entière qui est atteinte et qui doit faire bloc pour défendre ses valeurs humanistes et pour combattre la barbarie djihadiste.

Mais pour qui se prennent les sarkozystes?

165 élus sarkozystes ont publié dans le JDD une tribune dénonçant la « stratégie opportuniste » de François Bayrou, c’est-à-dire son choix de soutenir Juppé sans exclure l’éventualité de sa propre candidature en 2017 en cas de victoire de Sarkozy à la primaire. Les auteurs de la tribune reprochent au leader centriste de s’immiscer dans la primaire de la droite après avoir favorisé la victoire de François Hollande en 2012. Les signataires appellent aussi à une alternance « solide, franche et visible », par opposition à « une alternance molle », celle que Juppé incarne et qui serait, selon les auteurs, issue de « petites combinaisons de partis ».

Commençons par corriger certaines contre-vérités. Tout d’abord, Bayrou ne s’est pas immiscé dans la primaire de la droite. Il a, au contraire, fait le choix de ne pas y participer car il conteste le principe même de cette élection. Bayrou a simplement déclaré que Juppé était à ses yeux le meilleur candidat pour incarner l’alternance en 2017. Par ailleurs, contrairement à ce qu’affirment les partisans de Sarkozy, Bayrou n’a pas fait gagner Hollande en 2012. Le président du MoDem n’a donné aucune consigne de vote à ses électeurs au second tour de la présidentielle de 2012, il n’a conclu aucun pacte avec Hollande, mais a simplement déclaré qu’à titre personnel il voterait pour le candidat socialiste. Hollande n’avait d’ailleurs pas besoin de Bayrou pour gagner la présidentielle compte tenu de l’immense impopularité de Sarkozy.

Rendre Bayrou responsable de la défaite de Sarkozy en 2012 est une tactique assez mesquine mais bien commode pour éviter de rechercher les véritables raisons de cette défaite. Le premier responsable de la défaite de Sarkozy à la présidentielle de 2012, c’est Sarkozy lui-même. Les Français avaient de nombreuses bonnes raisons de congédier le président sortant : un bilan économique médiocre, une politique éducative absolument désastreuse, une incapacité à enrayer la spirale de la dette publique, un discours clivant, agressif et démagogique, un style « bling bling » et arrogant, sans oublier les zones d’ombre qui entourent le financement de sa campagne électorale de 2007. Le second tour de la présidentielle de 2012 a été un référendum anti-Sarkozy : il est clair que de nombreux électeurs ont voté Hollande par dépit et par antisarkozysme. Mais cela, Sarkozy et ses partisans ne peuvent pas l’admettre. Alors on préfère cogner sur Bayrou, ça ne coûte pas cher et ça défoule.

A vrai dire, les attaques ad personam contre Bayrou n’ont guère d’importance : le mépris des sarkozystes pour le président du MoDem n’était un secret pour personne. A travers Bayrou, c’est en fait Juppé lui-même que les sarkozystes essaient de déstabiliser. Cette tribune pathétique en dit long sur l’impuissance et l’anxiété de Nicolas Sarkozy et de ses lieutenants face à la popularité d’Alain Juppé. Largement distancé dans les sondages par le maire de Bordeaux, Sarkozy ne sait plus quoi faire pour tenter de nuire à son principal rival. Il cherche alors à présenter Juppé comme le représentant d’une droite « molle » qui se compromet avec Bayrou.

Mais le plus lamentable, c’est qu’il y ait, parmi les signataires de ce texte, une dizaine de parlementaires UDI, dont Maurice Leroy et François Sauvadet, anciens soutiens de Bayrou convertis au sarkozysme par peur de perdre leur siège. La présence de ces hommes-là dans un parti centriste est une anomalie : ces parlementaires n’ont plus rien à faire au centre et auraient dû prendre leur carte chez les Républicains depuis longtemps. Comment peut-on se dire centriste et soutenir Sarkozy contre Juppé ? Comment peut-on se dire centriste et préférer la ligne dure de Sarkozy à la ligne modérée de Juppé ? Comment peut-on reprocher à Bayrou son opportunisme quand on est soi-même l’incarnation de l’opportunisme politique dans toute sa splendeur ?

F. Bayrou (source: Le Point)

F. Bayrou (source: Le Point)

Macron: allié ou rival des centristes?

Macron est-il centriste ?

Le positionnement social-libéral d’Emmanuel Macron, ses efforts pour « déverrouiller » l’économie et sa volonté de dépasser le clivage droite/gauche font de lui une figure désormais incontournable de ce fameux « axe central » qui va des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. Cela dit, l’ex-ministre de l’Economie est encore difficile à cerner politiquement car il n’a, pour l’instant, pas de projet clair pour le pays : on connaît surtout ses positions sur les questions économiques, mais il n’a développé aucune vision globale de la France ni de l’Europe ; on ignore ses positions sur les questions sociétales ou sur la politique étrangère. Les ambiguïtés de sa démarche politique n’arrangent rien à l’affaire. Son mouvement « En Marche ! » est un objet politique non identifié : cette structure n’est pas un véritable parti politique et se présente plutôt comme une plate-forme visant à faire travailler ensemble des gens venus d’horizons différents sur les réformes nécessaires au pays. Mais dans les faits, « En Marche ! » ressemble davantage à une sorte de fan club de Macron. Lorsqu’il a fondé « En Marche ! », Emmanuel Macron a déclaré que son mouvement n’avait pas vocation à devenir une écurie présidentielle ; or, les ambitions présidentielles de Macron sont désormais incontestables.

La main tendue de l’UDI

Depuis qu’il a quitté le gouvernement, Emmanuel Macron est courtisé par le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde. Il est vrai que les deux hommes partagent la même volonté de débloquer l’économie française et de renouveler la vie politique. Lagarde a clairement fait savoir qu’il souhaitait dialoguer avec Macron : « Macron a plus de points communs avec nous qu’avec Aubry, Hamon et Montebourg (…), il est au centre gauche et nous au centre droit ; nous avons vocation à nous parler. » Lagarde aurait sans doute bien aimé voir l’ancien ministre de l’Economie rejoindre l’UDI. Mais la « macronmania » qui semble s’être emparée de l’UDI n’est pas sans contradictions : ceux-là mêmes qui n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012 courtisent aujourd’hui un ancien ministre de François Hollande. De plus, Lagarde et les ténors de l’UDI ont critiqué la loi Macron, dont ils déploraient le manque d’ambition, mais ne tarissent désormais pas d’éloges à l’égard de son auteur. N’y a-t-il pas là une grande part d’opportunisme ? Par cette main tendue à Macron, Jean-Christophe Lagarde ne cherche-t-il pas à « domestiquer » un rival potentiel et à redynamiser une confédération centriste ravagée par les divisions internes ?

La méfiance de Bayrou

François Bayrou, quand à lui, multiplie les attaques contre Emmanuel Macron. D’après Bayrou, le succès de Macron est un trompe-l’œil. Le président du MoDem considère Macron comme un « hologramme », une « image virtuelle » qui « parle mais n’agit pas ». Pire, Bayrou a estimé que derrière la potentielle candidature de Macron en 2017, il y avait « de grands intérêts financiers » qui « veulent avoir le pouvoir politique ». Bayrou voit donc Macron comme un allié de la finance et comme l’incarnation d’une dangereuse confusion du pouvoir politique et du pouvoir économique. Sur le fond, cette posture de Bayrou est cohérente par rapport aux idées qu’il défend depuis longtemps : le président du MoDem a toujours exprimé sa méfiance à l’égard du pouvoir financier ; en 2007, il dénonçait déjà les conflits d’intérêt, les copinages et collusions entre élites politiques et financières, et prêchait déjà la séparation du pouvoir politique et du pouvoir économique. A l’époque, ce discours contestataire aux accents populistes avait fait mouche et avait permis à Bayrou d’obtenir le score exceptionnel de 18% au premier tour de la présidentielle. Mais les charges de Bayrou contre Macron ont aussi une autre explication : Bayrou se considère comme le leader naturel du centre et a sans doute peur de voir un nouveau venu lui voler la vedette sur son propre terrain.

E. Macron.

E. Macron.

Pourquoi les centristes aiment-ils Juppé ?

De nombreux sondages ont confirmé la grande popularité d’Alain Juppé au sein de l’électorat centriste. Plusieurs leaders du centre ont d’ailleurs exprimé sans ambiguïté leur sympathie pour le maire de Bordeaux ; François Bayrou a même déclaré qu’il était prêt à soutenir Juppé dès le premier tour de la présidentielle en 2017. Pourtant, Juppé n’est pas centriste, et il n’a pas manqué de le rappeler. Comment expliquer cet engouement des centristes pour le candidat Juppé ?

Tout d’abord, Juppé incarne l’aile modérée du parti Les Républicains : ses valeurs libérales et humanistes sont en phase avec les valeurs centristes, et la plupart des idées qu’il défend sont assez proches de celles du centre. Comme les centristes, Alain Juppé refuse toute compromission avec l’extrême droite : lors des scrutins de 2014 et 2015, il a appelé les électeurs à faire barrage au Front National au deuxième tour et s’est opposé à la ligne sarkozyste du « ni PS ni FN ». Comme les centristes, Juppé est très attaché à la lutte contre les déficits publics et souhaite réduire le train de vie de l’Etat tout en « sanctuarisant » le budget de l’éducation, de la justice et de la sécurité, qui sont des missions régaliennes par excellence. Comme les centristes, Juppé est partisan d’un libéralisme économique tempéré, défend la liberté d’entreprendre, souhaite assouplir le Code du Travail et réduire les charges sur les entreprises, prône la modération fiscale et veut alléger les impôts sur les classes moyennes. Il souhaite maîtriser les flux migratoires et défend l’instauration de quotas d’immigration européens, mais veut aussi renforcer les politiques de co-développement en direction des principaux pays d’émigration.

La personnalité d’Alain Juppé est plus rassurante et moins « clivante » que celle de Nicolas Sarkozy. Juppé n’est guère adepte des propositions « coups de poing » et des discours démagogiques : il fait preuve d’une retenue et d’un pragmatisme auxquels les centristes sont particulièrement sensibles. Juppé incarne aussi un certain courage politique. Lors de son passage à Matignon dans les années 90, il a voulu mettre en place des réformes qui étaient impopulaires mais nécessaires, comme la réforme des retraites et celle de l’assurance maladie : le « plan Juppé » de 1995, qui visait à réduire le déficit de la Sécurité sociale, a d’ailleurs provoqué un vaste mouvement de grève qui a paralysé le pays. Face au mécontentement populaire, le gouvernement avait alors fait marche arrière. Vingt ans plus tard, les Français ont compris que les réformes de Juppé allaient dans le bon sens.

Mais Juppé n’est pas centriste : c’est un homme de droite qui se réclame du gaullisme. Et sur certaines questions essentielles, Alain Juppé se démarque nettement des centristes. Bon nombre de centristes souhaitent refonder les institutions et renforcer les pouvoirs du Parlement ; Bayrou va même jusqu’à parler d’une « Sixième République ». Alain Juppé, en bon gaulliste, est très attaché à la Cinquième République. Les centristes sont favorables à l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives afin d’améliorer la représentativité de l’Assemblée nationale ; Juppé, au contraire, pense que la proportionnelle empêcherait d’obtenir des majorités stables. Juppé est favorable à l’Europe mais ne défend pas l’idée d’une Europe fédérale et privilégie le renforcement des coopérations entre les Etats membres, alors que les centristes sont fédéralistes. Enfin, certains centristes plaident pour la formation d’un « axe central », c’est-à-dire d’une large coalition réformiste allant des sociaux-démocrates du PS aux modérés de LR. Juppé, quant à lui, récuse toute alliance avec la gauche et reste favorable à une alliance classique de la droite et du centre.

Si Alain Juppé séduit l’électorat centriste, c’est surtout parce qu’il apparaît aujourd’hui comme le seul candidat capable de battre la gauche et Marine Le Pen en 2017. Juppé cherche en effet à se présenter comme le candidat du rassemblement, et à se démarquer de son principal rival Nicolas Sarkozy en tenant un discours consensuel et fédérateur. Il y a évidemment une grande part de stratégie politicienne dans tout cela : Juppé prépare 2017 en jouant le rôle très « gaullien » de l’homme providentiel qui va rassembler les Français et redresser le pays. Alain Juppé est sans doute le plus « centro-compatible » des présidentiables de droite, mais la Juppémania qui s’est emparée des centristes ne doit pas enterrer le scénario d’une candidature centriste autonome en 2017, car les centristes sont tout de même les mieux placés pour défendre les idées et les valeurs du centre.