Le 11 Septembre : matrice du complotisme moderne

Les attentats du 11 Septembre 2001 marquent l’entrée dans l’ère du complotisme de masse. D’une certaine façon, les théories du complot sur le 11 Septembre constituent la matrice du conspirationnisme moderne : la théorie de l’attentat « sous fausse bannière » est en effet devenue un lieu commun du discours complotiste. Depuis 2001, chaque nouvel attentat terroriste frappant l’Occident s’accompagne d’un cortège de rumeurs et de théories fumeuses rejouant inlassablement la même partition : la « version officielle » est un mensonge ; les médias nous manipulent ; les véritables commanditaires de l’attentat ne sont pas ceux que l’on croit. Par conséquent, étudier les théories complotistes sur le 11 Septembre nous aide à mieux appréhender les ressorts du conspirationnisme contemporain.

Les raisons d’un succès planétaire

Plusieurs facteurs expliquent le succès des théories du complot sur le 11 Septembre, à commencer par le caractère inédit et spectaculaire de ces attentats : 3.000 morts, 4 avions de ligne détournés, des attentats qui frappent le cœur même de la puissance états-unienne, et des images absolument sidérantes qui restent gravées dans les mémoires. Le gouvernement américain lui-même a contribué, sans le vouloir, à la prolifération des rumeurs de complot : l’administration Bush a en effet nourri la frénésie complotiste en instrumentalisant de façon outrancière ces attentats, qui ont servi à justifier l’invasion de l’Afghanistan en 2001 puis de l’Irak en 2003 ; les attentats ont également servi de prétexte à une restriction des libertés individuelles et à une remise en cause de la présomption d’innocence dans le cadre de la législation antiterroriste américaine, à l’image du fameux Patriot Act. Mais les théories du complot sur le 11 Septembre ont aussi bénéficié de la démocratisation d’Internet au cours des années 2000 : ces théories se sont en effet propagées massivement grâce à YouTube, aux réseaux sociaux et à d’innombrables sites complotistes.

Les théories du complot sur le 11 Septembre ont eu un large écho dans la société américaine car elles sont venues se greffer sur une foisonnante contre-culture complotiste héritée de la guerre froide : dans les années qui ont suivi la tragédie du 11 Septembre, on a vu émerger aux Etats-Unis plusieurs associations contestant la version officielle des attentats, à l’image de « ReOpen911 » ou de « Architectes et Ingénieurs pour la Vérité sur le 11 Septembre ». Les femmes et les hommes qui militent au sein de ces différentes associations se définissent comme de simples chercheurs de vérité (truthers) mais ils sont nombreux à penser que la « version officielle » est un mensonge d’Etat et que les attentats du 11 Septembre ont été orchestrés de l’intérieur par les services secrets américains. Les théories du complot sur le 11 Septembre ont aussi rencontré un grand succès en Europe et dans le monde musulman car elles y ont trouvé un terreau favorable : celui de l’antiaméricanisme et de l’antisionisme.

La théorie de la démolition contrôlée : le pouvoir des images

La théorie du complot la plus populaire à propos du 11 Septembre est celle de la « démolition contrôlée ». Selon cette théorie, l’effondrement des tours du World Trade Center aurait été provoqué par des explosifs. Cette théorie vient du fait que les tours se sont effondrées sur elles-mêmes, verticalement, comme lors d’une démolition contrôlée.

La théorie de la « démolition contrôlée » illustre le rôle déterminant joué par l’image dans les théories complotistes : les images sont en effet de puissants outils de manipulation, surtout lorsqu’elles sont spectaculaires. Dans le discours complotiste, les images des tours qui s’effondrent sont utilisées comme la « preuve » d’une démolition contrôlée ; or, ces images ne permettent aucunement de prouver que des explosifs ont été utilisés dans les tours. En réalité, il n’existe aucune preuve sérieuse accréditant la thèse de la démolition contrôlée. Plusieurs dizaines de milliers de personnes travaillaient chaque jour dans les tours du World Trade Center et ces bâtiments étaient sous haute surveillance : si les tours avaient été piégées, il aurait fallu des mois de préparation pour installer toutes les charges explosives et tous les câbles nécessaires à la démolition. Ces travaux auraient mobilisé de nombreux ouvriers et provoqué d’importantes nuisances. Or, il n’existe pas la moindre trace d’une telle opération, et il est inconcevable que des tonnes d’explosifs aient été posées dans des buildings aussi surveillés que ceux du World Trade Center sans que personne ne s’en soit rendu compte.

De nombreuses vidéos complotistes utilisent des images montrant de petites explosions visibles à différents étages des Twin Towers juste avant leur chute : ces petites projections de matières, appelées « squibs » (pétards), sont censées prouver l’utilisation de charges explosives à l’intérieur des tours. D’abord utilisé dans le film complotiste Loose Change, l’argument des squibs a ensuite été abondamment repris par les sites conspirationnistes. Pourtant, il est assez facile d’expliquer le phénomène des squibs  de façon rationnelle sans recourir à la théorie de la démolition contrôlée : lorsque la tour s’effondre, les étages supérieurs viennent comprimer l’air contenu dans les étages inférieurs ; l’air est alors expulsé par les vitres de l’immeuble, donnant ainsi aux témoins l’illusion que des explosifs ont été utilisés. Hélas, l’explication la plus rationnelle est rarement la plus séduisante.

L’effondrement des Tours Jumelles est dû à l’effet combiné de deux facteurs : l’affaiblissement des étages situés sous la zone d’impact, et l’énergie cinétique accumulée par les étages supérieurs pendant leur chute. En d’autres termes, les étages supérieurs ont écrasé les étages inférieurs. Selon l’hypothèse privilégiée par le NIST (National Institute of Standards and Technology), ce sont les incendies propagés par le kérosène qui auraient fragilisé la structure en acier des Tours Jumelles. En effet, lorsque l’acier atteint des températures proches de 1.000°C, il a déjà perdu une grande partie de sa résistance et de sa rigidité. La Tour 7 du World Trade Center, qui s’est effondrée sans avoir été percutée, était située à une centaine de mètres des Twin Towers et fut directement exposée aux débris incandescents projetés par ces dernières. Les témoignages concordent sur le fait que la Tour 7 a été ravagée par un incendie d’une extrême intensité et qu’elle est tombée après sept heures d’embrasement : aucun édifice n’est conçu pour résister à de tels dommages. D’après le rapport d’enquête du NIST, la Tour 7 s’est effondrée en deux temps : un premier pan de l’immeuble est tombé quand l’un des trois portiques principaux de la structure a cédé sous l’effet de l’incendie ; une redistribution des charges à l’intérieur de la structure a ensuite fait céder les deux autres portiques, entraînant l’effondrement de l’immeuble tout entier 6 à 7 secondes plus tard.

« Pentagate » : le syndrome de Saint Thomas

L’écrivain Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire International, s’est fait connaître en 2002 en affirmant qu’aucun avion n’était tombé sur le Pentagone. Il prétend qu’aucun débris du Boeing 757 n’a été retrouvé sur le site du Pentagone et que le cratère visible dans le mur de l’édifice est « trop petit » pour avoir été causé par un Boeing. D’après Thierry Meyssan, ce n’est pas un avion mais un missile qui aurait frappé le Pentagone le 11 septembre 2001.

Thierry Meyssan n’est ni architecte ni ingénieur en aéronautique ; il n’a mené aucune enquête de terrain ; il ne s’est jamais rendu sur le lieu du crash et n’a interrogé aucun témoin oculaire de l’attentat du Pentagone. Ses arguments se fondent uniquement sur l’observation de quelques photos de presse et ne résistent guère à l’analyse des experts. Par ailleurs, la théorie de Meyssan ne permet pas de répondre à certaines questions très concrètes : où est passé le Boeing 757 qui a été détourné ? Où sont passés les passagers ? Comment se fait-il qu’aucun témoin n’ait vu de missile alors que des dizaines de témoins affirment avoir vu un avion et que certains d’entre eux ont même reconnu le logo de la compagnie American Airlines ? Pourtant, la théorie de Thierry Meyssan sur le Pentagone a eu un immense retentissement et ses deux livres sur le 11 septembre, L’Effroyable imposture (paru en 2002) et Le Pentagate (paru en 2003), ont été des best-sellers mondiaux. Thierry Meyssan a bénéficié d’une audience extraordinaire : en France, des animateurs de talk-show lui ont déroulé le tapis rouge. Les théories de Meyssan ont aussi connu un grand succès en Amérique latine et au Moyen-Orient : l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad a d’ailleurs invité Meyssan à venir donner une conférence sur le 11 Septembre. Aujourd’hui encore, les théories fumeuses de Thierry Meyssan continuent de faire autorité au sein de la nébuleuse conspirationniste : étonnant succès pour un homme dont l’imposture est établie depuis longtemps.

Une raison simple peut expliquer le succès rencontré par la thèse de Thierry Meyssan : il n’existe aucune image prouvant qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone. Les seules images rendues publiques par le FBI sont des images de vidéosurveillance d’une qualité médiocre qui montrent une explosion sur la façade du Pentagone mais ne permettent pas d’identifier formellement un avion. L’absence de preuves visuelles a donc ouvert une brèche dans laquelle Thierry Meyssan et de nombreux autres conspirationnistes se sont engouffrés pour nier le crash du Boeing 757 : par une sorte de ruse argumentative, l’absence de preuve devient ainsi la preuve d’une absence. Comme l’explique Aurélie Ledoux, Maître de Conférences en Arts du Spectacle et auteur de plusieurs travaux sur le rôle de l’image dans les théories du complot, nous avons ici à faire à une version contemporaine de l’argument de Saint Thomas, cet apôtre qui refusait de croire à la résurrection du Christ tant qu’il n’aurait pas vu de ses yeux les marques de la crucifixion. Dans un article de la revue Esprit paru en 2009, Aurélie Ledoux écrit : « A une époque où nous sommes assiégés d’images et où chaque individu est susceptible d’en produire, l’absence d’image se fait immédiatement suspecte. En vertu de ce « syndrome de Saint-Thomas », l’absence d’image d’avion sur le Pentagone sera donc reçue comme une dissimulation et non comme une simple absence. Le conspirationniste contemporain est donc celui qui attend une preuve en image, et ce jusqu’à l’absurde ».

Une rumeur antisémite : le mythe des 4.000 Juifs

Certains conspirationnistes affirment que les attentats du 11 septembre sont l’œuvre des services secrets israéliens. De folles rumeurs antisémites ont vu le jour au lendemain des attentats : on a par exemple prétendu que 4.000 salariés juifs du World Trade Center étaient restés chez eux le 11 septembre parce qu’ils avaient été avertis à l’avance des attentats.

Quelle est l’origine de cette rumeur ? Le 17 septembre 2001, un journaliste de la chaîne libanaise Al-Manar TV annonça que « 4.000 Juifs n’étaient pas venus travailler au World Trade Center » le 11 septembre car ils avaient été avertis par le Mossad de l’imminence d’une attaque menée par des agents israéliens. Dans les jours qui suivirent, la rumeur fit le tour du monde : au Moyen-Orient, de nombreux médias rapportèrent l’affaire des « 4.000 Juifs manquants », y compris la célèbre chaîne d’information qatarie Al-Jazeera. Bien évidemment, la thèse du complot sioniste est un pur fantasme. Le chiffre de 4.000 Juifs est d’ailleurs totalement imaginaire : personne ne saurait dire combien de Juifs travaillaient dans les tours du World Trade Center car le gouvernement américain n’a pas pour habitude de « ficher » les salariés juifs. Mais alors d’où vient ce chiffre de « 4.000 Juifs » ? Le journaliste Antoine Vitkine propose une explication dans son livre Les nouveaux imposteurs (2005) : dans une interview donnée le matin des attentats, un diplomate israélien en poste à New York déclara que ses services avaient reçu près de 4.000 appels téléphoniques d’Israéliens qui s’inquiétaient pour leurs proches travaillant ou résidant à Manhattan. Cette interview est probablement à l’origine de la folle rumeur ; l’imagination, la haine et la bêtise ont fait le reste.

Il convient de préciser qu’Al-Manar TV, la chaîne libanaise qui a lancé la rumeur des 4.000 Juifs, appartient au Hezbollah, célèbre mouvement islamiste libanais, antisioniste et antisémite. Al-Manar TV est connue pour ses appels à la destruction d’Israël, pour ses clips de propagande négationnistes et pour ses « documentaires » sur le complot juif mondial : il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que des journalistes de cette chaîne aient voulu faire porter la responsabilité des attentats sur l’Etat d’Israël. Et même si de nombreux musulmans n’ont pas cru aux affirmations calomnieuses d’Al-Manar TV, la « rumeur des 4.000 Juifs » a eu des conséquences désastreuses car elle a nourri dans le monde entier les obsessions conspirationnistes : comme l’écrit Antoine Vitkine, « les aberrations lancées par Al-Manar TV ont amplement contribué à troubler les esprits et à instiller l’idée que tout n’était pas clair et que donc la vérité était ailleurs ». Des images montrant un groupe de jeunes Israéliens hilares en train de se photographier avec la fumée du World Trade Center en arrière-plan ont d’ailleurs fait le tour du monde : de nombreux sites complotistes et antisionistes continuent d’utiliser ce canular grotesque pour faire croire que l’Etat d’Israël est impliqué dans les attentats.

Le fantasme du « complot juif » est une vieille rengaine antisémite. A la fin du XIXème siècle, en Europe, de nombreux mouvements d’extrême droite croyaient à l’existence d’une internationale juive cherchant à prendre secrètement le contrôle du monde. Au début du XXe siècle, des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II publièrent les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux destiné à faire croire à l’existence d’un complot juif mondial. Depuis la création de l’Etat d’Israël et les premières guerres israélo-arabes, le mythe du « complot sioniste » s’est durablement ancré dans le monde musulman. Après le 11 septembre 2001, plusieurs chefs d’Etat musulmans ont repris à leur compte la théorie selon laquelle Israël serait impliqué dans les attentats du World Trade Center : c’est le cas de l’ex-président iranien Mahmoud Ahmadinejad ou de l’ex-président égyptien Mohamed Morsi. En Europe, cette théorie est encore colportée sur Internet par de nombreux sites conspirationnistes comme celui de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral.

L’argumentation complotiste : essai de décryptage

Les théories du complot sur le 11 Septembre nous aident à comprendre l’extraordinaire pouvoir de séduction qu’exercent les théories complotistes. Tout d’abord, ces théories donnent du sens à des événements qui nous dépassent : face à des catastrophes ou à des événements traumatisants, nous avons tendance à réinterpréter la réalité à partir des bribes d’informations que nous détenons. Les théories du complot nous fournissent une grille lecture très simple qui permet de colmater les brèches et de relier facilement les faits entre eux. Deuxièmement, les discours complotistes flattent notre égo : ils donnent aux individus crédules le sentiment d’accéder à une vérité cachée. Troisièmement, les théories du complot nous proposent un récit alternatif séduisant : elles nous racontent l’histoire que nous avons envie d’entendre. Elles reposent sur des schémas narratifs qui entrent en résonnance avec nos angoisses, nos fantasmes et nos obsessions : rejet du « système », haine de l’impérialisme états-unien, antisionisme, antisémitisme, etc. Dans le cas du 11 Septembre, la thèse du complot intérieur est séduisante car elle consolide la vision manichéenne d’un monde où les Etats-Unis et leurs alliés sont toujours les agresseurs, et où leurs ennemis sont toujours les victimes. 

Mais si le discours complotiste séduit, c’est aussi parce qu’il prend souvent l’apparence d’une démonstration logique. Les théoriciens du complot utilisent par exemple des sophismes, c’est-à-dire des raisonnements faux ayant l’apparence du vrai. Parmi les sophismes les plus utilisés on trouve notamment le « raisonnement par l’intérêt ». On pourrait le résumer par la formule suivante : si un événement A profite à un individu B, alors B est la cause de A. Les complotistes se demandent « à qui profite le crime ? » et pensent naïvement que la réponse à cette question va leur fournir le nom du coupable. Ce raisonnement fallacieux repose en fait sur une confusion entre la preuve et le mobile : le bénéficiaire supposé d’un crime n’en est pas nécessairement le commanditaire. L’instrumentalisation politique du 11 septembre par le gouvernement américain ne prouve aucunement que les Etats-Unis soient à l’origine des attentats. D’ailleurs, le gouvernement américain n’est pas le seul qui ait instrumentalisé les attentats du 11 Septembre : en Russie, Vladimir Poutine a profité des attentats pour durcir la répression en Tchétchénie au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste.

Mais ce qui fait la force de l’argumentation complotiste, c’est sa circularité. Le discours complotiste est un discours autoréférencé : il porte en lui-même sa propre justification. Il cherche à démontrer l’existence d’un complot en partant du postulat que ce complot existe. En fait, il est impossible de réfuter une théorie du complot puisque toute réfutation viendra renforcer la conviction qu’il existe un complot : si l’on rejette les arguments d’un conspirationniste, c’est que l’on est soi-même « manipulé » ; si des experts confirment la version « officielle », c’est qu’ils font eux-mêmes partie du complot, ou qu’ils ont subi des « pressions ». Ainsi, les experts du NIST qui ont enquêté sur les attentats du 11 Septembre sont accusés de collusion avec les services secrets américains : leur bonne foi et leur impartialité sont constamment mises en cause par les théoriciens du complot. Cette circularité de l’argumentation doit justement nous inciter à la plus grande méfiance car elle n’est qu’un subterfuge rhétorique permettant de verrouiller la discussion. Une théorie qui présuppose l’irrecevabilité de toutes les objections que l’on pourrait lui faire est, par définition, suspecte : comme l’a montré le philosophe Karl Popper, une hypothèse irréfutable est également invérifiable.

Le discours complotiste recourt aussi à la surinterprétation. Toutes les zones d’ombre, incohérences ou contradictions dans le discours officiel sont systématiquement interprétées comme les indices d’un complot intérieur : le film Loose Change cite par exemple certaines déclarations contradictoires de plusieurs membres de l’administration Bush, des silences inexpliqués sur certains points de l’enquête, des documents et des pièces à conviction qui auraient disparu de façon mystérieuse. Les auteurs du film en déduisent que l’Etat américain a cherché à dissimuler la vérité et à éliminer les preuves de son implication dans les attentats. La stratégie des conspirationnistes consiste en fait à rejeter les explications les plus simples pour ne retenir que les hypothèses compatibles avec la thèse du complot. La logique voudrait pourtant que l’on privilégie l’explication la plus simple et la plus rationnelle avant d’envisager toute autre explication. Ce principe de simplicité, connu également sous le nom de « rasoir d’Ockham », a été théorisé par le philosophe et théologien anglais Guillaume d’Ockham au XIVème siècle et s’applique parfaitement aux théories du complot : si l’incompétence et la confusion suffisent à expliquer les déclarations contradictoires de l’administration Bush, alors l’hypothèse d’un complot intérieur devient superflue.

On notera aussi que les théoriciens du complot effectuent un tri sélectif dans les sources dont ils disposent : ils rejettent en bloc les documents confirmant la version « officielle » et ne retiennent que les documents susceptibles de corroborer la thèse du complot. La vidéo dans laquelle Oussama Ben Laden revendique les attentats du 11 Septembre est considérée comme truquée ; à l’inverse, une vidéo montrant de jeunes Israéliens qui se réjouissent des attentats est considérée comme une preuve authentique de l’implication d’Israël. Les témoins qui affirment avoir vu un avion s’écraser sur le Pentagone sont ignorés ou décrits comme des affabulateurs ; en revanche, le témoignage d’un salarié du World Trade Center évoquant une mystérieuse opération de maintenance dans l’une des Tours Jumelles quelques jours avant les attentats est pris pour argent comptant, même s’il n’est corroboré par aucun autre témoignage et même s’il n’existe aucune trace de l’opération en question. Le rapport du NIST, fruit de trois années de recherches impliquant plus de 200 experts issus du secteur privé et du monde universitaire, est dénigré par une foule d’ignorants qui ne l’ont pas lu. En revanche, les complotistes prennent au sérieux les théories farfelues avancées par des scientifiques controversés tels que le physicien Steven E. Jones, un mormon illuminé qui prétend avoir découvert des traces de nanothermite en analysant une poignée de poussière prélevée au hasard dans les décombres du World Trade Center.

Conclusion

Un sondage réalisé en 2016 par l’institut Odoxa donna des résultats stupéfiants : 45% des Français interrogés pensaient que les vrais responsables du 11 septembre n’étaient pas connus, et 28% estimaient que le gouvernement américain était impliqué dans les attentats. Vingt ans après les attentats, les théories complotistes sur le 11 Septembre n’ont pas disparu. Mais ces théories ont un intérêt non négligeable : elles constituent un véritable cas d’école et nous aident à comprendre la « viralité » des théories complotistes modernes. Quelles leçons peut-on tirer des théories conspirationnistes sur le 11 Septembre ?

1) Privilégions les hypothèses les plus simples. Les choses que nous ignorons ne sont pas forcément des choses que l’on nous cache : la thèse du complot est rarement l’explication la plus rationnelle pour rendre compte des événements qui nous dépassent et sur lesquels nous disposons d’une information lacunaire.

2) Vérifions toujours nos sources. Restons critiques face aux témoignages douteux, aux experts autoproclamés, aux cyber-gourous, aux vidéos racoleuses, aux informations non vérifiées, aux rumeurs et aux vérités « alternatives ».

3) Méfions-nous des fausses démonstrations. Un raisonnement qui a l’apparence d’une déduction logique n’est pas forcément un raisonnement juste. Tâchons de ne pas nous laisser piéger par les sophismes ni par les argumentations circulaires qui ne démontrent rien du tout.

4) Méfions-nous des images. Une image peut nous tromper, surtout lorsqu’elle est spectaculaire. Soyons prudents et posons-nous des questions simples : d’où vient l’image ? Est-elle authentique ? Que montre-t-elle ? Que prouve-t-elle ? En quoi peut-elle nous induire en erreur ?

5) Méfions-nous de nous-mêmes. Sachons rester humbles, ne nous érigeons pas en experts dans des domaines que nous ne maîtrisons pas. N’adhérons pas trop vite à une théorie sous prétexte que nous la trouvons séduisante. Essayons de déjouer nos propres biais cognitifs, en particulier le biais de confirmation qui nous pousse à voir partout des éléments corroborant notre opinion initiale.

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