Parcoursup, ce désastre qui n’a pas eu lieu

La plateforme Parcoursup, qui gère l’affectation des bacheliers dans l’enseignement supérieur, vient de souffler sa troisième bougie : elle a remplacé en 2018 l’ancienne plateforme APB (Admission Post-bac). Le fonctionnement de Parcoursup est plus souple que celui d’APB : les élèves ne hiérarchisent plus leurs vœux comme ils devaient le faire avec APB ; les réponses arrivent au fil de l’eau à partir du mois de mai alors que sur APB elles arrivaient par vagues successives. Parcoursup fournit aussi aux élèves des informations beaucoup plus précises sur les différentes formations. Mais le vrai changement réside dans le traitement des dossiers de candidature : la loi ORE (Orientation et Réussite des Etudiants), qui accompagna la mise en place de Parcoursup en 2018, permet aux universités de classer les dossiers de candidature en s’appuyant sur les résultats scolaires des candidats. Lorsque les capacités d’accueil sont inférieures au nombre de candidats, les universités ont donc la possibilité de recruter en priorité les meilleurs candidats et de placer les autres sur liste d’attente, ce qui évite ainsi le recours à des procédures de sélection absurdes et injustes telles que les tirages au sort.

Lors de sa mise en place, Parcoursup essuya une avalanche de critiques de la part des professeurs de lycée, des enseignants du supérieur, des syndicats de lycéens et d’une partie de l’opposition. La ministre de l’Enseignement Supérieur Frédérique Vidal eut beau multiplier les interventions dans les médias pour défendre la nouvelle plateforme, rien n’y fit : aux yeux de ses détracteurs, Parcoursup ne pouvait déboucher que sur un désastre. On accusa la plateforme de généraliser la sélection à l’entrée des universités, de « broyer les élèves », de creuser les inégalités entre lycées. Mais la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Depuis sa création, Parcoursup fonctionne plutôt bien, si l’on excepte quelques « bugs » rapidement résolus. Ainsi, en mai 2019, des milliers de candidats ont eu la mauvaise surprise de se retrouver sur liste d’attente après avoir été déclarés admis dans certaines formations. Le problème ne venait pas d’une défaillance de Parcoursup mais d’une erreur humaine : 400 formations avaient accepté un nombre de candidats nettement supérieur à leur capacité d’accueil réelle. Le problème a été réglé en moins de 24 heures mais ce « bug de Parcoursup » a considérablement accru le stress des candidats et nourri la défiance envers la plateforme. 

Si l’on regarde la réalité avec un tant soit peu d’objectivité, on admettra que Parcoursup n’est pas cette « machine à broyer » que l’on a tant décrié. Les statistiques montrent que la plateforme a globalement rempli sa mission. En 2018, année de mise en service de Parcoursup, 95% des candidats ont reçu au moins une proposition d’admission correspondant à l’un de leurs vœux : le pourcentage était identique l’année précédente sur la plateforme APB. En outre, 85% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive dès la première phase, entre mai et juillet, et 61% ont accepté l’une de ces propositions. En octobre, à la fin de la procédure, seuls 3,3% des inscrits n’avaient reçu que des réponses négatives. Les chiffres sont assez stables d’une année à l’autre : en 2020, malgré la crise sanitaire et la forte hausse du nombre de bacheliers, 93,5% des inscrits ont reçu au moins une réponse positive ; 3,3% des inscrits n’ont reçu que des réponses négatives à l’issue de la procédure, soit la même proportion qu’en 2018. On observe aussi que, dans l’immense majorité des cas, la formation acceptée par le candidat correspond au type de formation qu’il a le plus demandé dans ses vœux : en 2020, à titre d’exemple, 73% des candidats ayant demandé majoritairement des classes préparatoires ont accepté une place en CPGE ; 87% des candidats ayant demandé majoritairement une licence ont accepté une place en licence.

Si chaque année une petite proportion de candidats se retrouve sans affectation à l’issue de la procédure, Parcoursup n’y est pas pour grand-chose. Le problème est davantage lié au manque de places dans les universités, mais également à des stratégies inadéquates et risquées de la part de certains candidats qui, malgré des résultats très fragiles, demandent uniquement des formations sélectives. Parcoursup ne transforme pas le plomb en or : les élèves ayant les dossiers les plus fragiles ont peu de chances d’obtenir des formations sélectives ou des établissements prestigieux. Les statistiques publiées par le ministère de l’Enseignement Supérieur montrent que les vœux portant sur des formations sélectives – notamment des CPGE – ont augmenté au cours des dernières années. Cet intérêt pour les formations sélectives est plutôt une bonne nouvelle car il montre que les élèves ont de l’ambition et que les phénomènes d’autocensure ont tendance à reculer. Mais cela ne dispense pas les élèves de faire preuve de réalisme dans leurs choix et de « sécuriser » leur dossier en demandant des formations universitaires non sélectives : les candidats peuvent formuler jusqu’à dix vœux, ce qui leur laisse la possibilité de faire des vœux diversifiés.

On accusa aussi Parcoursup de creuser les inégalités entre élèves et de favoriser les candidats issus des meilleurs lycées au détriment des lycées situés en zone sensible. Il est vrai qu’en 2018 certains établissements d’enseignement supérieur ont classé les dossiers en utilisant des algorithmes discriminatoires qui pénalisaient les candidats issus de lycées réputés difficiles. Le Défenseur des Droits a d’ailleurs rendu en 2019 un avis dénonçant explicitement comme discriminatoire le recours au critère du lycée d’origine pour départager les candidats. Mais Parcoursup n’est pas responsable de telles dérives. La plateforme fournit aux établissements du supérieur toutes les données dont ils ont besoin pour classer les dossiers de candidature : moyennes, appréciations des professeurs, avis du chef d’établissement, « projet motivé » du candidat, etc. C’est aux établissements qu’il incombe d’utiliser ces informations à bon escient, avec un maximum de transparence et d’équité.

Parcoursup offre d’ailleurs aux établissements des possibilités nouvelles pour diversifier socialement le profil de leurs étudiants : utilisés intelligemment, les algorithmes peuvent en effet devenir un instrument d’ouverture sociale et permettre aux lycéens issus de milieux populaires d’entrer plus facilement dans les grandes écoles, comme l’ont récemment démontré les travaux du sociologue Vincent Tiberj sur la politique de recrutement de l’IEP de Bordeaux. Il faut également rappeler que Parcoursup met à la disposition des élèves de Terminale un grand nombre d’informations qui les aident à élaborer leur stratégie : les dates des journées portes ouvertes, les compétences attendues, les critères d’examen des dossiers, les taux d’accès, le contenu et les débouchés des différentes formations. On sait à quel point le milieu familial peut favoriser ou, au contraire, limiter l’accès à l’information : en centralisant toutes ces données sur une même plateforme, Parcoursup contribue donc à réduire les inégalités entre élèves.

Parcoursup pourrait aussi avoir un autre avantage non négligeable : celui de réduire le fossé abyssal qui existe entre les grandes écoles et les universités. On connaît depuis longtemps la dualité de l’enseignement supérieur en France : il y a, d’une part, des classes préparatoires et des grandes écoles qui sélectionnent les meilleurs profils et, d’autre part, des formations universitaires peu attractives, généralement perçues comme des formations pour le « tout venant ». Or, Parcoursup permet désormais aux universités de renforcer leur attractivité face aux classes préparatoires. De nombreuses universités, d’abord réticentes, ont aujourd’hui compris les avantages qu’elles pouvaient tirer de ce nouvel outil pour recruter de bons étudiants, mais aussi pour augmenter les chances de réussite des étudiants les plus fragiles en leur imposant dès la première année une remise à niveau dans certains enseignements.

Trois ans après la mise en service de Parcoursup, le bilan n’est donc pas si mauvais. Mais il reste beaucoup à faire pour réduire les inégalités entre élèves, renforcer l’attractivité de nos universités et lutter contre le décrochage des étudiants les plus fragiles, en particulier dans le contexte sanitaire actuel. Parcoursup n’est ni la cause de tous ces problèmes, ni un outil suffisant pour y remédier.

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