Quelques outils pour penser un capitalisme plus écologique

Parce qu’il encourage la surexploitation des ressources et la surconsommation, le système capitaliste semble difficilement compatible avec l’écologie. Nous savons désormais que si les pays industrialisés ne parviennent pas à réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre, la planète pourrait devenir inhabitable avant la fin du XXIe siècle ; or, notre modèle économique a une responsabilité directe dans le dérèglement climatique. Le temps est-il venu de rompre avec le capitalisme pour sauver la planète ? Pas si sûr. Car nous ne devons pas sous-estimer la capacité du système capitaliste à rebondir et à surmonter ses propres contradictions : dans le passé, le capitalisme a déjà survécu à des crises majeures qui menaçaient de l’anéantir. Les débats actuels sur l’avenir du capitalisme rappellent ceux qui ont suivi la crise de 1929 : la Grande Dépression fut une divine surprise pour les marxistes car elle préfigurait à leurs yeux l’effondrement du capitalisme industriel. Mais la crise de 1929 n’a pas tué le capitalisme : elle l’a transformé. De même, le changement climatique nous oblige à réinventer le capitalisme pour sortir de la « civilisation fossile ». Voici donc quelques outils conceptuels pour penser un capitalisme plus écologique au XXIe siècle.

Le « capitalisme naturel »

La nécessité de transformer le capitalisme pour en limiter l’impact environnemental a émergé dès les années 1970 avec les réflexions du Club de Rome et le fameux Rapport Meadows de 1972 sur les limites de la croissance. En 1987, le Rapport Brundtland de l’ONU a défini le concept de développement durable et la nécessité de concilier développement économique et préservation des ressources naturelles. Plus récemment, dans les années 1990, l’idée d’un « capitalisme naturel » a été théorisée par Amory et Hunter Lovins, Paul Hawken et Lionel Bony : le « capitalisme naturel » désigne un capitalisme respectueux de la planète, économe en énergies et en matières premières.

La théorie du « capitalisme naturel » part d’un constat simple : depuis les débuts de l’âge industriel, les acteurs économiques ont agi comme si les ressources naturelles étaient inépuisables. Il faut donc que les politiques macroéconomiques et la stratégie des entreprises prennent en compte le « capital naturel ». L’idée n’est pas si utopique qu’on pourrait le penser mais sa mise en œuvre suppose une transformation profonde de notre modèle économique. Dans l’ouvrage Natural Capitalism publié en 1999, Paul Hawken, Amory Lovins et Hunter Lovins proposent une stratégie en quatre volets pour mettre en place un capitalisme écologique : 1) augmenter l’efficacité énergétique ; 2) développer le biomimétisme afin d’éliminer les déchets non réutilisables ; 3) développer de nouveaux modèles fondés sur la prestation de services et la location plutôt que sur l’acquisition de biens matériels ; 4) investir massivement dans le « capital naturel », c’est-à-dire dans la sauvegarde et la restauration des écosystèmes naturels.

L’économie circulaire

La notion d’économie circulaire est née des travaux de William McDonough et Michael Braungart sur le concept « Cradle to Cradle » ou C2C (« du berceau au berceau », par opposition au modèle linéaire « du berceau à la tombe »). Depuis les débuts de l’âge industriel, le modèle économique dominant est un modèle linéaire : on extrait des matières premières, on produit des biens matériels, on les commercialise, on les consomme et on les jette. L’économie circulaire est un modèle alternatif fondé sur une idée très simple : les déchets des uns sont une ressource pour les autres. Ce modèle est révolutionnaire en ce sens qu’il ne vise pas simplement à réduire la quantité de déchets, mais à supprimer l’idée même de déchet.

L’économie circulaire s’inspire des écosystèmes naturels : il n’existe pas de déchets dans la nature puisque toute substance y est transformée, réabsorbée, réutilisée. Dans une économie fonctionnant de façon circulaire, le recyclage n’est plus une simple activité périphérique, il est au cœur même du processus productif. Dans l’agriculture, on connaît depuis longtemps les vertus de l’économie circulaire : de nombreuses fermes récupèrent le biogaz produit par la décomposition du compost et des déjections animales. En architecture, les principes de l’éco-construction s’inspirent eux aussi de l’économie circulaire. Dans l’industrie, des passerelles se mettent en place entre différents secteurs qui n’avaient pas l’habitude travailler ensemble auparavant : certaines enseignes de prêt-à-porter reprennent les vieux vêtements pour les revendre à des sociétés qui fabriquent des objets à partir de textiles recyclés.

L’économie circulaire nécessite un changement profond des façons de consommer. Notre société encourage encore le remplacement systématique du moindre appareil en panne, usé ou simplement démodé. Il faut donc lutter contre l’obsolescence programmée, y compris par des moyens coercitifs : en France, par exemple, la loi de 2015 sur la transition énergétique a créé un « délit d’obsolescence programmée ». Il convient également d’allonger au maximum la durée de vie des produits en valorisant la réparation et la low tech : l’association « Repair Café » propose ainsi des ateliers de réparation gratuits pour toutes sortes d’objet, en fournissant des outils, du matériel de remplacement et des conseils ; ce concept né aux Pays-Bas commence à essaimer en Europe et en Amérique du Nord.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, l’économie circulaire est un modèle rentable. Les entreprises ont intérêt à développer des logiques circulaires : cela permet en effet de réduire les coûts de production grâce au recyclage et au remanufacturing. Ainsi, une entreprise spécialisée dans la production de cartouches d’encre a tout intérêt à développer un service de recyclage des cartouches et des toners usagés. Si elle recycle ses cartouches, elle peut les vendre à des tarifs plus compétitifs que les cartouches neuves. L’économie circulaire permet aussi de fidéliser les clients grâce à des modèles économiques basés sur la location de produits ou sur l’abonnement. Ainsi, au lieu de vendre des ampoules, la société Philips propose de fournir aux professionnels une certaine quantité de lumière pour un coût fixe. L’entreprise demeure propriétaire des ampoules et assure leur maintenance ; elle bénéficie en retour d’un engagement des clients sur le long terme.

Le « capitalisme vert »

L’idée d’un capitalisme vert a émergé dans les années 2000. Si les théoriciens du « capitalisme naturel » mettent l’accent sur la low-tech et la sobriété énergétique, la notion de capitalisme vert est davantage centrée sur le développement des green tech : énergies renouvelables, biocarburants, voitures intelligentes, etc. Ces technologies vertes ont été développées par des entrepreneurs et des ingénieurs visionnaires. Dans son livre Les pionniers de l’or vert paru en 2009, la journaliste Dominique Nora s’est intéressée à quelques unes de ces personnalités, comme l’inventeur australien Saul Griffith, connu pour ses recherches sur l’énergie éolienne, ou le célèbre entrepreneur Elon Musk, président de Tesla et de la société SolarCity spécialisée dans les panneaux photovoltaïques.

Il n’existe pas de définition académique du capitalisme vert. Ses détracteurs n’y voient d’ailleurs qu’un simple « verdissement » du capitalisme traditionnel et non un véritable changement de paradigme. En fait, le capitalisme vert n’est pas à proprement parler un modèle économique : il doit plutôt être envisagé comme un pari sur la rentabilité future des green tech. La théorie du capitalisme vert part du postulat suivant : à terme, les technologies vertes vont devenir rentables et se développer dans un cadre concurrentiel classique ; elles seront même capables de générer de la croissance et des emplois pérennes. Pour les promoteurs du capitalisme vert, l’écologie n’est pas incompatible avec l’économie de marché ; le marché pourrait lui-même devenir un puissant moteur de la transition écologique. Avec l’épuisement des ressources fossiles et le durcissement des réglementations environnementales, les actifs financiers détenus dans les secteurs liés aux énergies fossiles vont peu à peu perdre leur valeur : ces « actifs bloqués » seront de moins en moins attractifs. De nombreux fonds de pension et autres investisseurs institutionnels ont d’ores-et-déjà délaissé le secteur des énergies fossiles pour investir dans la croissance verte, et ce mouvement est amené à prendre de l’ampleur dans les années à venir : le marché commence donc à anticiper la fin de la « bulle carbone ».

Par ailleurs, de grandes firmes se sont converties aux énergies vertes : c’est le cas notamment des géants du numérique, les fameux GAFAM. Les data centers représentent en effet une part croissante de l’énergie consommée dans le monde, et les géants du numérique se veulent exemplaires en matière d’énergies vertes. Les data centers de Google fonctionnent intégralement aux énergies renouvelables ; la moitié de ceux de Microsoft fonctionnent aux énergies renouvelables et l’entreprise a fixé un objectif de 100% pour 2023. En 2018, Facebook a annoncé que tous ses nouveaux data centers fonctionneraient eux aussi aux énergies vertes.

Le « Green New Deal »

L’idée d’un « New Deal vert » connait un succès croissant depuis quelques années. Inspiré du célèbre New Deal mis en œuvre par l’administration Roosevelt dans les années 1930 pour lutter contre la Grande Dépression, le « New Deal vert » consiste à lutter contre le réchauffement climatique par un vaste plan d’investissement dans les énergies vertes. Aux Etats-Unis, ce projet est porté par plusieurs membres du Parti Démocrate, comme la très médiatique Alexandra Ocasio-Cortez. Un projet similaire est aussi porté par la nouvelle présidente de la Commission européenne : lors de son investiture, Ursula von der Leyen a présenté son « Pacte Vert » (« Green Deal ») comme une nouvelle stratégie de croissance pour l’Europe. A terme, elle veut que 25% du budget de l’Union soit consacré à la transition écologique avec un objectif de neutralité carbone en 2050. Pour financer son « Pacte Vert », la présidente de la Commission européenne propose de mettre à contribution les fonds de cohésion européens, de remettre à plat toute la fiscalité écologique et de déduire les investissements verts du montant de la dette publique des Etats-membres.

Dans son livre The Green New Deal paru en 2019, l’économiste américain Jeremy Rifkin, théoricien de la « troisième révolution industrielle », préconise la mise en place d’un « New Deal vert » mondial qui permettrait, en 20 ans, de basculer vers une économie entièrement décarbonée. Selon Rifkin, la « civilisation fossile » va s’effondrer avant 2030, et les grandes puissances n’ont pas d’autre choix que de mettre en place rapidement un « New Deal vert » si elles veulent éviter une catastrophe économique sans précédent. L’économiste donne quelques pistes qui pourraient être les piliers de ce « New Deal vert » : supprimer toute subvention aux industries fossiles ; mettre en place une taxe carbone généralisée dont les recettes seraient en priorité redistribuées aux ménages les plus modestes ; accélérer le développement des énergies vertes par des crédits d’impôts et des subventions massives ; investir dans l’infrastructure énergétique digitale.

Pour Jeremy Rifkin, les infrastructures digitales constituent un enjeu majeur car elles représentent le socle de la « troisième révolution industrielle ». L’économiste considère en effet que les réseaux intelligents sont la clé de la transition énergétique. A terme, particuliers et entreprises produiront leur propre électricité d’origine solaire ou éolienne : les excédents seront revendus aux compagnies d’électricité puis redistribués dans les zones déficitaires. Un tel système de distribution nécessite un réseau digital intelligent capable de collecter, de traiter et de partager, grâce à des appareils connectés à Internet, de grandes quantités de données sur la production et la consommation d’énergie : c’est ce que Rifkin appelle « l’Internet de l’énergie ». La Chine et l’Union européenne sont déjà engagées dans la construction d’une telle infrastructure ; les Etats-Unis, en revanche, ont pris beaucoup de retard dans ce domaine à cause du gaz de schiste. Et de Donald Trump.

Jeremy Rifkin.

Conclusion

Le capitalisme de demain sera plus écologique parce que c’est son unique chance de survie. La transition écologique ne requiert pas l’abolition du capitalisme, mais son évolution. Elle nécessite aussi d’importants changements dans les mentalités et les façons de consommer, puisqu’elle implique le passage d’une « économie de la possession » à une « société de l’usage ». De tels changements ont déjà commencé : même tardifs, ils peuvent être rapides et spectaculaires, à l’instar des grandes ruptures économiques et technologiques induites par la machine à vapeur il y a 200 ans.

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