L’école ne doit pas devenir un empire numérique

Connaissez-vous les TICE ? Il s’agit des « technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement ». Depuis une vingtaine d’années, les outils numériques ont envahi l’école et bouleversé les méthodes d’enseignement. La crise du coronavirus et le confinement ont accéléré cette numérisation de l’école : pour assurer la fameuse « continuité pédagogique » promue par le ministre de l’Education nationale, les professeurs ont animé des « classes virtuelles » et utilisé massivement Internet. Le confinement fut d’ailleurs une véritable aubaine pour les éditeurs de logiciels éducatifs. Mais l’école numérique n’a pas que des vertus, loin de là.

Il convient de distinguer « l’éducation au numérique » et « l’enseignement par le numérique ». Nul ne peut nier la nécessité d’éduquer les élèves au numérique. L’école doit permettre aux élèves d’acquérir une culture numérique et des compétences informatiques de base (envoyer un e-mail, utiliser un logiciel de traitement de texte et un tableur, effectuer une recherche sur Internet) ; elle doit également les sensibiliser aux enjeux du numérique, notamment à la protection des données personnelles et au problème du cyber-harcèlement. Sans remettre en question la nécessaire éducation au numérique dans les écoles, on doit toutefois s’interroger sur les bienfaits de l’enseignement par le numérique. Les outils numériques sont-ils de bons outils pour faire classe aux élèves ? Sont-ils plus efficaces que les pédagogies pré-digitales pour apprendre à lire, à compter, à mémoriser et à rédiger ? Sont-ils plus efficaces pour développer la créativité, l’autonomie et l’esprit critique des élèves ? La réponse est non : en matière de pédagogie, les TICE n’ont clairement pas fait leurs preuves.

A rebours de l’idéologie pro-numérique dominante, les travaux de recherche les plus pointus montrent que l’impact des TICE sur les performances académiques des élèves est tout à fait dérisoire par rapport aux sommes colossales investies dans la numérisation des écoles. Les TICE peuvent certes faciliter ponctuellement l’exécution de certaines tâches ou le partage de certaines ressources, mais elles ne permettent pas en elles-mêmes d’améliorer les performances scolaires des élèves. Selon certaines recherches récentes, les TICE pourraient même avoir un impact négatif sur la réussite des élèves. C’est ce que montre une enquête menée en 2015 par l’OCDE dans le cadre du programme PISA : sur dix ans, les pays de l’OCDE qui ont le moins investi dans la distribution d’ordinateurs aux élèves ont vu leurs performances académiques progresser plus rapidement que les autres pays ; à l’inverse, les pays qui ont consenti les dépenses les plus massives pour équiper leurs élèves en ordinateurs sont ceux qui ont connu la dégradation la plus sévère de leurs performances scolaires. L’étude PISA révèle aussi que les TICE ne permettent pas de combler les écarts de compétences entre élèves favorisés et défavorisés. Au contraire, l’école numérique a plutôt tendance à accentuer les inégalités car les élèves ne bénéficient pas tous du même encadrement parental ni du même accès à Internet lorsqu’ils sont à la maison.

Pourquoi les TICE sont-elles aussi peu efficaces ? Il serait facile d’incriminer les enseignants « mal formés » ou « réfractaires aux nouvelles technologies ». Ce raisonnement stalinien qui consiste à dénoncer de prétendus « saboteurs » sans jamais remettre en cause le système lui-même séduira certainement les décideurs politiques et les promoteurs du « tout numérique ». Mais la véritable explication se trouve ailleurs. Tout d’abord, les outils numériques ont un énorme pouvoir distractif qui nuit aux apprentissages : ainsi, lorsqu’on donne des tablettes aux élèves, ces derniers sont tentés d’en faire un usage récréatif. Plusieurs études expérimentales montrent aussi que la lecture sur écran est moins efficace que la lecture sur papier, car les enfants comprennent et mémorisent moins bien les contenus lus sur écran. Par ailleurs, les applications et les logiciels éducatifs sont moins efficaces qu’un enseignement traditionnel dans lequel les élèves interagissent directement avec leur professeur sans passer par l’intermédiaire des outils numériques. Notre cerveau est en effet beaucoup moins réceptif aux stimuli vidéo qu’aux interactions humaines. Ce « déficit vidéo » est particulièrement flagrant dans le cas des compétences langagières : une heure passée à communiquer avec une personne anglophone est nettement plus efficace qu’une heure passée à utiliser une application pour apprendre l’anglais. Conclusion : il vaut mieux augmenter le nombre de professeurs que le nombre d’ordinateurs dans les écoles !

Mais alors pourquoi s’obstiner à digitaliser l’enseignement si les vertus pédagogiques des TICE ne sont pas démontrées scientifiquement ? En réalité, les enjeux de la digitalisation ne sont pas tant pédagogiques que politiques. L’école numérique est en effet devenue un véritable totem pour le ministère de l’Education nationale et pour bon nombre d’élus locaux qui distribuent généreusement tablettes et PC aux élèves et aux établissements scolaires : la distribution de matériel informatique devient alors une nouvelle forme de clientélisme et permet à quelques mandarins locaux de montrer à leurs administrés qu’ils soutiennent activement l’innovation pédagogique, sans toutefois proposer de solutions aux vrais problèmes de l’école. Mais les enjeux sont également économiques, car l’Education nationale représente un marché immense pour les éditeurs de logiciels et pour les fabricants de PC et de tablettes, avec tout ce que cela peut impliquer en termes de lobbying. La numérisation de l’école permet une intrusion massive des acteurs privés dans l’Education nationale, ce qui ne semble pas susciter la moindre inquiétude au sein du ministère ni chez les syndicats enseignants. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes numériques.

Pour finir, les TICE ont un effet pervers non négligeable : elles encouragent l’addiction aux écrans. La consommation d’écrans chez les jeunes a pris des proportions alarmantes au sein des pays occidentaux : entre 8 et 12 ans, les enfants passent en moyenne 4h45 par jour devant des écrans ; entre 13 et 18 ans, c’est près de 6h45 par jour. Le temps passé devant les écrans a explosé au cours des vingt dernières années chez les jeunes, et cette augmentation s’est clairement faite au détriment du temps de sommeil et du temps consacré à d’autres activités plus structurantes. Les dangers de la surexposition aux écrans sont connus et parfaitement documentés : Michel Desmurget, docteur en neurosciences et directeur de recherches à l’Inserm, a dressé dans son livre La Fabrique du crétin digital une remarquable synthèse des publications scientifiques internationales sur le sujet. Et les données disponibles sont accablantes : les écrans altèrent les capacités intellectuelles des enfants et ont de lourds impacts sur le sommeil, la concentration, la mémorisation et le langage.

L’école ne doit pas devenir un empire numérique. Elle devrait être un espace de ressourcement pour tous nos jeunes devenus accros à leurs écrans et à leurs objets connectés. Elle devrait permettre aux enfants et aux adolescents de se libérer des écrans et de redécouvrir les bienfaits des interactions humaines et du travail sur supports papier. L’école devrait être un espace de résistance à l’idéologie du « tout numérique », pour le bien-être et pour la réussite de tous les élèves.

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