Réforme des retraites: l’immense gâchis

Dans un avis publié le 24 janvier, le Conseil d’Etat sanctionne sévèrement le projet de réforme des retraites : la plus haute juridiction dénonce notamment la précipitation du gouvernement, le manque de lisibilité du projet, les garanties insuffisantes quant au financement du futur système de retraites, le recours abusif aux ordonnances et le risque d’inconstitutionnalité de certaines mesures. Les critiques du Conseil d’Etat fournissent des arguments solides aux adversaires de la réforme et viennent amplifier la défiance des Français envers l’exécutif.

La réforme des retraites était une occasion historique de rendre notre système de retraite plus juste, plus redistributif et plus lisible. Une occasion historique d’adapter notre système de retraite aux nouvelles réalités du monde du travail, de mieux prendre en compte les carrières discontinues et de corriger – au moins en partie – les inégalités salariales entre hommes et femmes. Une occasion historique de restaurer la confiance des citoyens dans notre système par répartition. D’ailleurs, en proposant la mise en place d’un système universel à points, Emmanuel Macron n’a fait que reprendre à son compte une proposition déjà défendue depuis une dizaine d’années par la CFDT ainsi que par de nombreux économistes, dont Thomas Piketty lui-même. Une telle réforme, si cruciale pour l’avenir du pays, aurait pu faire l’objet d’un consensus assez large dans la société civile et dans une partie du monde syndical.

Mais lorsqu’on voit la tournure que prennent les choses, on ne peut s’empêcher d’avoir le sentiment d’un immense gâchis. Les syndicats ont leur part de responsabilité dans ce gâchis, tout particulièrement les syndicats dits contestataires qui, depuis le début, rejettent en bloc la réforme et refusent le principe d’un système universel de retraite. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : le gouvernement lui-même est en train de gâcher sa propre réforme. Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont cru qu’ils pouvaient refonder entièrement notre système de retraite en seulement deux ans : à titre de comparaison, les Suédois ont mis vingt ans pour basculer vers un système de retraite universel à points. De plus, le gouvernement s’est arc-bouté sur des mesures budgétaires telles que l’âge d’équilibre, ce qui a donné aux Français le sentiment que la réforme avait pour objectif principal de réaliser des économies. Le retrait « provisoire » de l’âge pivot dans le projet de loi ne résout pas le problème, loin de là, puisque l’introduction d’un âge d’équilibre dans le futur système de retraite n’a pas été abandonnée.

Plus généralement, la méthode employée par le gouvernement est un échec total car une réforme aussi importante que celle-ci ne peut pas être menée à son terme dans un climat de défiance. Or, il est clair qu’Edouard Philippe n’a pas réussi à fédérer les Français autour de la réforme des retraites. Comme l’écrivait très justement dans une tribune du Monde l’économiste Antoine Bozio, maître de conférences à l’EHESS et spécialiste des retraites : « L’échec de la construction d’un consensus, tant sur le diagnostic que sur les solutions, est patent. Alors que le projet initial était de redonner confiance dans la pérennité de notre système par répartition, le gouvernement a réussi à obscurcir toutes les avancées sociales possibles d’un tel système. »

Pourtant, il existait des solutions qui auraient permis de restaurer la confiance et de sauver la réforme des retraites : abandonner le principe de l’âge pivot, reporter la réforme de quelques mois pour prendre le temps nécessaire au débat démocratique et à l’amélioration du texte, associer davantage les partis d’opposition à l’élaboration de la réforme, renforcer les garanties apportées aux mères de famille et aux carrières hachées, améliorer la prise en compte de la pénibilité, communiquer des chiffres clairs et des simulations précises pour permettre aux Français d’évaluer les avantages et les inconvénients du nouveau système par rapport à l’ancien. Au lieu de cela, l’exécutif s’apprête à faire passer aux forceps une réforme mal ficelée, dans un climat de contestation et de défiance généralisée. Oui, décidément, c’est un immense gâchis.

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