Génération Chirac

Je suis né et j’ai grandi sous Mitterrand, mais je me suis éveillé à la politique sous Chirac. La présidentielle de 1995 est la première élection à laquelle je me suis intéressé. La présidentielle de 2002 est celle de mon tout premier vote : après avoir choisi Bayrou au premier tour, j’ai voté Chirac au second tour sans la moindre hésitation, pour faire barrage à Le Pen, et avec le sentiment grisant de participer à une élection historique. J’appartiens à la « génération Chirac ». Je n’ai jamais été « chiraquien » mais j’ai toujours eu beaucoup de sympathie et d’estime pour Jacques Chirac.

Le chiraquisme est un objet politique assez difficile à définir car Jacques Chirac a fait preuve, tout au long de sa carrière, d’une impressionnante plasticité idéologique ; c’est d’ailleurs pour cette raison que ses détracteurs voyaient en lui un opportuniste patenté sans réelles convictions. Je crois plutôt que Chirac était un animal politique protéiforme. En fait, il y a eu plusieurs Jacques Chirac : le Chirac pompidolien, l’agro-Chirac, le Chirac keynésien, le Chirac souverainiste, le Chirac néolibéral, le Chirac social-démocrate qui fait campagne sur le thème de la « fracture sociale », le Chirac conservateur qui prône la rigueur budgétaire, le Chirac écolo, le Chirac humaniste qui fait barrage au Front National. Bien qu’il s’imposât dès le milieu des années 70 comme le leader de la droite française avec la création du RPR, Chirac était en réalité plus proche du radical-socialisme façon Troisième République, de par son attachement à la France des terroirs, aux libertés individuelles, aux idéaux républicains et à la laïcité.

Mais si Chirac était populaire, ce n’était pas tant pour ses idées que pour son personnage, à la fois charismatique et délicieusement franchouillard. Certes, Jacques Chirac traînait des casseroles, et pas des moindres. Il y eut l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris et celle des HLM de Paris. Il y eut « le bruit et l’odeur ». Il y eut la relance des essais nucléaires dans le Pacifique. Il y eut les guerres de clan et les luttes fratricides : Chirac a tué Chaban-Delmas, puis Giscard ; il aurait bien aimer tuer Sarkozy. Mais de Jacques Chirac, la postérité retiendra surtout les grandes intuitions et les décisions courageuses : Chirac a supprimé le service militaire et accéléré la nécessaire professionnalisation de nos armées, il a reconnu officiellement la responsabilité de l’Etat français dans l’extermination des juifs, il a ouvert le débat sur la question de la fin de vie, il s’est opposé à la guerre d’Irak en 2003, il a joué un rôle de médiateur dans le conflit libanais, il a perpétué une certaine tradition diplomatique gaullienne attachée à l’indépendance de la France et au dialogue entre les peuples. Chirac était apprécié et respecté sur la scène internationale ; il a fait rayonner la France dans le monde, même lorsqu’il était confronté à de grandes difficultés intérieures. Chirac était aussi un homme d’une grande sensibilité artistique, un passionné d’anthropologie, un amoureux des cultures autochtones et des arts premiers : il nous a légué le superbe musée du Quai Branly, qui porte désormais son nom.

Une certaine idée gaullienne de la France, une sensibilité radical-socialiste et un incroyable opportunisme politique : c’est peut-être cela, le chiraquisme. La grande erreur de Chirac, à mes yeux, c’est de ne pas avoir tiré tous les enseignements du séisme politique du 2002. Si Jacques Chirac a été réélu avec 82% des suffrages, c’est parce qu’un front républicain s’est constitué autour de lui pour faire barrage à l’extrême droite. Chirac aurait dû tendre la main aux électeurs de gauche qui avaient voté pour lui au second tour ; il aurait dû mettre en place un gouvernement d’union nationale, ouvert à toutes les sensibilités républicaines de la droite, du centre et de la gauche. Mais au lieu de gouverner avec ses 82% du second tour, Chirac s’est replié sur ses 20% du premier tour. Je crois qu’à ce moment-là, il a manqué de lucidité, car il n’a pas pris la mesure de ce qui était en train de se passer dans le pays.

Adieu, Jacques Chirac.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.